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CHAPITRE VIII

Des influences orientales.

Voici une de ces questions sur lesquelles Viollet-le-Duc n’a jamais eu de plus éloquent contradicteur que lui-même, sur lesquelles l'affirmative et la négative se croisent et se heurtent dans ses ouvrages. Rien de plus facile que de le combattre ici par ses propres armes.

Viollet-le-Duc n'est pas l’inventeur du système des influences orientales; d'autres l’avaient rêvé avant lui, et les formes trèsvariées quelles ont revêtues montrent déjà que ces théories s’appuient à peu près exclusivement sur des appréciations personnelles.

Les influences orientales auraient agi les unes sur le style roman, les autres sur le style ogival ; les unes par Charlemagne, les autres plus particulièrement par les pèlerinages en Palestine et par les croisades.

Les influences orientales sont incontestables pour l’architecture romane, il finit seulement les restreindre; pour l'époque ogivale, elles sont nulles, si l’on a soin de mettre à part l’école angevine, école qui n’a pas beaucoup duré en France et qui n'a modifié l'art ogival qu’en Angleterre.

Les influences les plus évidentes sont celles précisément sur lesquelles Viollet le-Duc insiste le moins. Il ne parle qu’une fois,

croyons-nous, du caractère bien tranché de la rénovation artistique entreprise par Charlemagne (voir ci-dessus, chap. VI). Le style byzantin ne prit pas racine en France : du Dôme d’Aix-la- Chapelle il ne fut souvenir, au xie siècle, que dans les provinces rhénanes; les quatre coupoles bâties par Théodulfe àGermignyles-Prés restèrent stériles et ne suscitèrent pas, durant le déclin de la dynastie carlovingienne, une seule imitation dont les traces soient parvenues jusqu1 a nous. Au xie siècle il ne restait en France de byzantin que les coupoles sur trompes, réduites à des rôles secondaires au milieu des systèmes romains, toujours préférés, et auxquels l’invasion byzantine du ixe siècle avait elle-même imprimé un nouvel essor; encore ces coupoles sur trompes ont-elles pu être retrouvées par les Français eux-mêmes, qui surent de très-bonne heure se servir d’encorbellements.

Au commencement du xie siècle eut lieu une seconde invasion des coupoles orientales; cette fois elle se produisit par Saint-Marc de Venise, dont une copie s’implantait alors au cœur même de l’Aquitaine. La seconde invasion demeura partielle : bornée par la Loire et la Garonne, elle forma deux ou trois écoles très-puissantes; mais elle eut à son tour un grand résultat indirect. La première invasion avait donné l’impulsion à l’emploi de la voûte et préparé ainsi les beaux jours de la période romane; la seconde propagea l’ogive. Nous appelons ce dernier résultat indirect, comme le premier, parce que ce n’est point Saint-Marc, ou tout autre type oriental, qui a transmis l’arc brisé : c’est bien Saint-Front de Périgueux qui est la source première de toutes les ogives françaises, et l’architecte de Saint-Front, s’il a vu des ogives en Orient,

ne les a pas imitées; les siennes lui appartiennent, sinon par leur forme, du moins par le rôle utile qu’il leur a assigné et qui seul pouvait faire d’elles, à la longue, un des éléments organiques de l'architecture.

Une troisième invasion byzantine se serait produite d’une façon permanente pendant les xie et xne siècles, se grossissant assez souvent d une influence arabe. Elle aurait agi sur la peinture et la sculpture.

Nous n’avons pas à parler de la peinture, dont il n’est guère question dans le D. R. que dans l’article spécial consacré à ce mot, et sur lequel il n’y a pas trop à redire.

Pour la sculpture, il n’est pas possible de méconnaître que les tissus orientaux n’aient exercé, par leurs dessins, une influence plus ou moins considérable, selon les écoles. La statuaire paraît surtout s’ètre inspirée de ces objets d'importation. Les Grecs chrétiens ne sculptaient guère de statues; c'est donc par l’ornementation des étoffes que l’Orient s’est trouvé présider aux premiers essais de la statuaire occidentale. Quant à notre sculpture romane purement décorative, il est bon de ne pas la rattacher trop exclusivement, comme le fait Viollet-le-Puc, aux rapports de diverses natures (commerce, pèlerinages expéditions militaires) qui incontestablement existaient sous les premiers Capétiens entre la France d’une part et la Grèce, Byzance, la Syrie, la Palestine et l’Égypte d’autre part. Il faut surtout éviter de parler d'influences archéologiques, car l’archéologie n’existait au moyen âge sous aucune forme. Aussi la thèse d’après laquelle l’ornementation romane serait puisée aux monuments arsacides ou sassanides de la Perse (au commencement du xie siècle, les Sassanides

avaient disparu de l’histoire depuis 350 ans, et les Arsacides depuis 775), aux monuments égyptiens du temps des Ptolémées, et jusqu’à des traditions venues de l'Inde, est-elle une des plus hardies qu’ait imaginées l'érudition contemporaine. Cent dix pages lui sont consacrées dans le D. R. (VIII, 105- 215). Imagine-t-on nos moines, nos marchands et nos croisés du xie et du xne siècle, en quête d’éclectisme et voyageant comme nos amateurs d’aujourd’hui, leur carnet à la main, choisissant avec la sagacité d'archéologues consommés les types anciens à l’exclusion des plus récents (1) et les dessinant assez bien pour être en état de les reproduire avec fidélité à leur retour dans leur patrie (2)? Si Viollet-le-Duc avait connu

(1) La vraie pensée de Viollet-le-Duc n’était peut-être pas celle que semblent indiquer la tournure générale de son système, les expressions qu’il y emploie fréquemment et les exemples nombreux qu’il y donne, mais celle qui est contenue dans le passage suivant et qui, du moins, n’est plus paradoxale : « Les croisés, à la fin du xie siècle et au commencement du xne, s’étant répandus en Orient depuis Constantinople jusqu’en Arménie, en Syrie et en Mésopotamie, il ne faut point être surpris si dans les éléments d’art qu’ils ont pu apporter de ces contrées on trouve et des influences grecques prononcées, et des influences persiques, et des influences produites par des mélanges de ces arts déjà effectués antérieurement. Si bien, par exemple, que certaines sculptures romanes de France rappellent le faire, le style même de quelques bas-reliefs de Persépolis, d’autres des villes du Haourân, d’autres encores de la Palestine et même d’Égypte; non que les croisés aient été jusqu’en Perse, mais parce qu’ils avaient eu sous les yeux des objets, des monuments, peut-être, qui étaient inspirés de l’antiquité persique. » (D. JL, t. VIII, p. 194.)

(2) On dessinait pourtant quelquefois , s’il faut en croire ce texte : « Cum Berengarius ad sanctam civitatem Jérusalem devotionis causa accessisset, formam hujusce ecclesiæ in pergameno descripsit,; unde reversus, ædificavit in villa superiori Helenensi ecclesiam cathedralem. »

les monuments khmers, qui offrent aussi d’assez nombreuses analogies de détail avec la sculpture romane, on aurait eu, à n’en pas d:uter, à discuter avec lui sur les influences cambodgiennes. Si, de toute concordance, il faut conclure à une imitation, on ne sait vraiment où pourraient s’arrêter les systèmes tels que ceux de Viollet- le - Duc. L’architecture romane peut ressembler par quelques côtés aux styles orientaux; mais si l'on n’a pas de documents ou même de théories historiques suffisantes pour expliquer ces analogies, il faut voir si rien ne les ramène à un point de départ géographiquement ou chronologiquement plus rapproché. Et tel est le cas pour l'architecture romane.

La sculpture gallo-romaine et les objets d’art mérovingiens ne sont-ils donc rien à l’architecture française? M. Jules de Verneilh ne le croit pas, et il réfute ainsi Viollet-le-Duc : « On peut trouver à notre ornementation des xie et xne siècles une origine toute naturelle et toute nationale, sans l’aller chercher en Orient. Tout s’explique et s’enchaîne, en effet, dans la formation «le notre style roman. Sans doute, il se compose d’éléments complexes, et, suivant les provinces et les écoles, tel ou tel de ces éléments domine; mais le fonds commun, c’est le style romain. Si on pouvait le suivre et le montrer au moyen de gravures, dans ses dégénérescences et ses transformations

(Anno 1019.) Mais il y a une grande distance entre dessiner, imiter par dévotion les formes générales d’un édifice célèbre, et faire sans but bien déterminé de l'éclectisme à travers des monuments ruinés entrevus en passant. D'ailleurs Bérenger ne sut ou ne voulut pas se servir de son dessin, car la cathédrale d'Elue. qui date bien du xie siècle, a la forme basilicale ordinaire et non celle d une lotonde.

successives; si on rapprochait les formes de l’architecture romane et son ornementation de l’ornementation et des formes gallo-romaines; si l’on cherchait dans nos mosaïques antiques, dans les frises, dans les chapiteaux, dans ces mille débris de l’art gallo-romain si abondants encore sur notre sol, si variés, si jolis parfois, souvent si grossiers et déjà très-éloignés de la règle et de la monotonie classique, et si on les dessinait en regard des sculptures qui en dérivent, on aurait sous les yeux une sorte de tableau synoptique singulièrement instructif et concluant. Pour le compléter, car nous reconnaissons que tout n’était point en germe dans le style gallo-romain, il serait bon de prendre dans les sépultures des barbares ces boucles de ceinturon, ces fibules, ces agrafes, où se voient ciselés et gravés des entrelacs, des nattes, des zigzags, des têtes plates, des palmettes, des cordons de perles, que les artistes du xie siècle connaissaient et reproduisaient en les perfectionnant. Peut-être aussi certaines figures humaines, certains lions, certains monstres, auraient-ils, concurremment avec les ivoires et les broderies de Byzance, mais à un degré inférieur, des droits à revendiquer dans les premiers et très-barbares essais de notre imagerie romane. Mais où la démonstration serait irrésistible, cest dans le parallèle de nos arcatures romanes, garnies de statues et supportées par des colonnes à chapiteaux variés, avec les sarcophages des ive et ye siècles, dont nos musées de province, particulièrement ceux d'Arles et de Marseille, sont si richement pourvus.» ( Bulletin monumental, t; XXXV, p. 490-492.)

Viollet-le-Duc ne se contente pas de réduire nos sculpteurs romans au rôle de simples tributaires de l’Orient, il en agit

de même avec les architectes, et ici il n’a pas la main légère. A lire les trois derniers volumes du D. R., nous ne devrions plus rien aux Romains, rien du moins qui ne fût passé par le canal des monuments orientaux Dans ce qui va suivre, il est surtout question des églises syriennes des vic et vne siècles (encore une influence archéologique!) dont la description, publiée de 1805 à 1869 par le comte Melchior de Vogüé (/' Architecture civile et religieuse du Kr au vu * siècle dans la Syrie centrale , a exercé sur les idées de Yiollet-le-Duc une action très-sensible.

« En 1098, une armée de chrétiens, commandée par Godefroi, le comte Baudouin, Bohémond, Tancrède, Raymond de Saint-Gilles et beaucoup d autres chefs, s’empara d’Antioche, et depuis cette époque jusqu’en 1268, cette ville resta au pouvoir des Occidentaux. Antioche fut comme le cœur des croisades; prélude de cette période de conquêtes et de revers, elle en fut aussi le dernier boulevard. C était dans ces villes de Syrie, bien plus que dans la cité impériale de Constantinople, que les arts grecs s’étaient réfugiés. Au moment de l’arrivée des croisés, Antioche était encore une ville opulente, industrieuse, et possédant des restes nombreux de l’époque de sa splendeur. Tout entourée de ces villes grecques abandonnées depuis les invasions de l’Islam, mais restées debout, villes dans lesquelles on trouve aujourd'hui tous les éléments de notre architecture romane, Antioche devint une base d'opérations pour les Occidentaux, mais aussi un centre commercial, le point principal de réunion des religieux envoyés par les établissements monastiques de la France, lorsque les chrétiens se furent emparés de la Syrie. D'ailleurs, avec les

premiers croisés étaient partis de l’Occident, à la voix de Pierre l'Ermite, non-seulement des hommes de guerre, mais des gens de toutes sortes, ouvriers, marchands, aventuriers, qui bientôt, avec cette facilité qu’ont les Français principalement d’imiter les choses nouvelles qui attirent leur attention, se façonnèrent aux arts et métiers pratiqués dans ces riches cités de l’Orient. » (D. R., VIII, 105-106.)

« Pour qu’un art, à de si grandes distances, passe d’un peuple chez un autre, il faut que des établissements permanents aient pu se constituer, que des relations se forment, que le commerce prenne un cours régulier. Ce ne sont pas des soldats qui rapportent un art dans leur bagage, surtout s’ils ont tout perdu en chemin. La principauté d’Antioche, fortement établie dès la fin du xie siècle en Syrie, au milieu d’une contrée couverte littéralement- d’édifices encore intacts aujourd’hui, a pu servir de centre d’études pour les artistes occidentaux. » (. D . R ., VII, 420.)

Puisque tous les éléments de notre architecture romane se trouvaient dans les villes syriennes et qu’on n’a guère pu les y prendre (à supposer que les croisés fussent des amateurs de ruines) avant les premières années du xne siècle, en quel style construisaient donc nos ancêtres depuis Charlemagne? Il est inutile d’insister sur une erreur tellement grave et tellement palpable que nous l’aurions qualifiée de distraction, si elle n’était répétée, si elle n'essayait de s’appuyer sur des données historiques et sur quelques rapprochements techniques. De ces rapprochements, le principal pour Viollet-le-Duc et le moins attendu de ses lecteurs consiste dans l’arc-doubleau, que nous ne connaissions pas en France, paraît-il, avant

d’avoir vu les basiliques du Ilaourân. Ces églises syriennes sont moins des édifices byzantins qu'une application directe, sage et raisonnée, de la structure romaine : les piliers y portent des arcs, et ceux-ci, jetés transversalement et à de très-courts intervalles sur la grande nef et les bas côtés, y soutiennent un dallage à peu près plat servant de toiture. (Voy. le D. /?., IX, 479 et suiv.) Sur les arcs transversaux des bas côtés sont daulres arcs de môme nature élevés jusqu'à la hauteur de la nef centrale et couvrant des tribunes. Ces sortes d'arcs auraient donné aux croisés l’idée des arcs-doubleaux. Outre la chronologie des monuments (puisqu’il y a en France des centaines d’églises à arcs-doubleaux certainement ou trèsprobablement antérieures à la première croisade), Yiollet-le- Duc a encore ici contre lui des similitudes au moins aussi fortes que celles qu’il invoque. Il y a des églises carlovingiennes ou du commencement du xie siècle qui, d’après luimême, ont eu, soit sur la grande nef, soit sur les tribunes, des arcs-doubleaux destinés à porter des charpentes. (D. /?., IX, 239-243.) De pareils arcs existaient dans les plus anciennes églises romanes de la Normandie : Cerisy, Sainl-Vigor, etc. (Voy. le Bulletin monum t. XXVIII, p. G3 et 64.) A supposer que l’usage des arcs-doubleaux ait été la conséquence d'une idée conçue, et non d’un besoin senti comme Viollet-le-Duc l'établit, ailleurs (D. /?., IV, 14), pourquoi en fallait-il aller chercher le germe en Asie quand il était en France?

Le savant architecte veut faire tomber cette influence grécosyrienne sur les églises auvergnates, d’où elle aurait rejailli sur les autres pays II se sert pour cela d’un procédé qu’on aurait le droit de qualifier sévèrement. Dans une gravure

explicative (D. R., IX, 482), il met en regard l’église syrienne et l’église auvergnate, et, pour accuser les prétendus rapports qu’elles présentent, il ne craint pas de dénaturer complètement la seconde, déprimant toutes ses parties au point de la rendre méconnaissable. Si l’on compare cette coupe fantaisiste d 'église auvergnate avec les proportions réelles, données ailleurs dans le D. R. (notamment au t. Ier, p. 174, et au même t. IX, p. 278), on verra quel état il faut faire de théories appuyées sur une altération si sensible de la vérité. Et de plus, en choisissant les églises auvergnates pour les charger du poids de son système antifrançais, il ne pouvait pas plus mal rencontrer, car les églises auvergnates ont été presque toutes construites avant la première croisade, et le type complet en était certainement constitué à la fin du xe siècle.

Il est à croire que les profils relevés sur les monuments gréco-syriens ont été plus exactement reproduits dans le VIIe vol. du Dictionnaire raisonné. Ils sont là (p. 494-495)' pour rendre palpable l'emprunt qui, également, en aurait été fait par les architectes français du xne siècle, par ceux de Vézelay surtout. Il faut avouer que l'analogie est assez frappante; mais il paraît bien extraordinaire que des croisés, passant en Syrie, dans ce pays couvert de monuments remarquables de toutes les époques, aient su parmi ces édifices distinguer ceux qui pouvaient transmettre à l’art occidental les germes les plus féconds, et y trouver, sans hésitation, ce qui allait le mieux aux besoins présents, ce qui était le plus capable de contribuer aux progrès futurs. Quand la nef et le porche de Vézelay furent construits, le style ogival était encore à naître, et il ne serait pas moins étonnant de voir cette

église, étrangère au mouvement de la vraie transition, dont le chœur présente une structure ogivale mal comprise, transmettre à l'école parisienne des profils fraîchement venus de l’Asie.

Les Français, partis du même point que les Syriens, l’architecture gréco-romaine, doués à peu près du même sens artistique, n’ont-ils donc pu arriver naturellement à un résultat semblable, les profils étant un membre plus assujetti que les autres aux lois du bon goût, et bien moins aux besoins physiques ou aux circonstances sociales? Les profils des monuments mérovingiens et carlovingiens et ceux de quelques édifices du xie siècle ne sont pas, d'ailleurs, sans analogie réelle avec ceux qui dominèrent à la fin du xnc siècle; on peut y suivre une transition continue, régulière, sans aucun de ces brusques changements, de ces soubresauts qui marquent seuls l'arrivée d'un élément hétérogène (i).

Terminons, sur la vassalité prétendue ou du moins terriblement exagérée de l'art roman, par cette conclusion de Félix de Verneilh : « Altérée plus ou moins profondément, sur des points déterminés, par l'influence byzantine, l'architecture

(I) Viollet-le-Duc est demeuré jusqu'au bout fidèle aux Syriens. Dans un rapport officiel portant la date du mois de juin 1879, il dit : — 1° que « l'école poitevine est une de celles qui présentent le plus d'analogie avec les édifices que les premiers croisés trouvèrent dans la Syrie centrale, lesquels datent du vc au vu® siècle »; — 2° que « l'institut clunisien alla chercher ses éléments (surtout en ce qui concerne la sculpture) en Orient»; — 3® que « le mouvement des croisades mit en communication directe et suivie les Occidentaux avec les arts si remarquables de la Syrie centrale, et réciproquement. »

romane n’en est nulle part la conséquence. » ( Des Influences byzantines , p. 46.)

Et cette influence byzantine, loin de servir à la formation de l'art ogival, lui demeura étrangère et disparut bientôt devant lui.

Viollet-le-Duc tient pourtant à ce que même notre architecture nationale ne soit pas une œuvre exclusivement française. Les deux éléments les plus essentiels de cette architecture, c’est à l'Orient que nous les aurions empruntés. La coupole, nous l’avions déjà au commencement du xif siècle, et ce fut alors que l’arc brisé nous vint... des Pyramides d'Egypte! Oui, des Pyramides d'Égypte! On ne le croirait pas, et cependant la filiation est exposée tout au long à l’article Ogive du D. R. Les Pyramides fournirent les proportions de l'arc brisé, qu’employèrent les Nestoriens d’Égypte, puis les Grecs et les Arabes, et que les croisés ramassèrent pour l’apporter en France. Arrivée en Bourgogne, à Vézelay, l'ogive se retrouva en face de la coupole, s’unit à elle, la transforma, et de là d’abord la voûte bombée, puis la voûte à nervures (1).

Cette hypothèse est inutile et inacceptable.

Inutile, parce que, vers 1130, nous avions en France l’ogive depuis plus de cent ans, et que les ogives de Saint-Front de Périgueux appartiennent à Saint-Front et non pas à l'Orient, on a dit pourquoi. Inutile encore, parce que les transformations attribuées à la présence de l'ogive* dans les voûtes étaient

(1) En 1845, Viollet-le-Duc ne voyait «aucun rapport entre les mosquées du xne siècle qui existent encore au Caire, et les églises bâties à la même époque en Picardie, dans FIle-de-France, la Champagne et la Bourgogne >/. ( Annales archéologiques , t. II, p. 79.)

déjà commencées el fort avancées d^ns la nef même de Vézelay (à l’exclusion du porche), où tout est à plein cintre.

Inacceptable, parce qu'il est plus facile et plus naturel d’arriver à la voûte gothique par la voûte d'arêtes que par la coupole; parce que la coupole hémisphérique ne fut jamais usitée dans les pays où se forma le style ogival ; parce que les premières voûtes françaises ou parisiennes, au lieu de se former d'assises concentriques témoignant du souvenir de la coupole, sont appareillées comme les voûtes dont elles dérivent, c'est-à-dire comme les voûtes d’arêtes à la romaine. Si quelques premières voûtes gothiques sont très-bombées et qu’il y ait réellement là un souvenir plutôt qu’un tâtonnement, ce souvenir est tout simplement celui des voûtes en berceau et des demi-coupoles, toutes romaines, des absides; et si les arcs croisés conservent le plein cintre, c’est qu’il était convenable de leur donner une courbe pleine, normale, régulière, et non le tracé d’une anse de panier, qui n’aurait pas offert les garanties suffisantes de solidité, ni le tracé d’une ogive, qui aurait déterminé à la clef un renfoncement disgracieux et forcé de trop élever la voûte.

Nous repousserons, pour la plupart de ces motifs, le système un peu différent d’après lequel la voûte bombée de Vézelay serait une importation venue en droite ligne de Constantinople. ( D . /?., t. IX, p. 485-486.) Ce peu de constance de Viollet-le-Duc dans ses opinions archéologiques est, du reste, une des meilleures preuves de la légèreté avec laquelle elles étaient parfois conçues.

Ce n'est pas la voûte seule que le style ogival aurait reçue des croisés, mais encore en partie l'ornementation. Quelque

Français, on ne sait pour quelle cause, se serait égaré sur les bords du Nil, vers 1135 ou 1140, un demi-siècle avant la première expédition militaire dirigée de ce côté. Il aurait vu les ruines de File de Philæ, les aurait dessinées et aurait rapporté ses croquis à Suger. C’est ce qu’implique un texte du D. R. (t. VIII, art. Sculpture ), où Viollet-le-Duc, sans rire, assure qu’un chapiteau du chœur de Saint-Denis est inspiré des célèbres ruines égyptiennes. On nous en voudrait de discuter un rapprochement aussi fantaisiste.

Nous ne reparlerons pas des profils, que l’art ogival aurait encore reçu des Orientaux dès le premier moment où il se sépara de l’architecture romane.

Si l’on admet que les croisades ont eu réellement quelque influence directe (1) sur le style ogival, et que celui-ci a pris de divers côtés ses principaux éléments, il reste encore à montrer :

Comment il ne se trouve dans le style ogival rien qui sente le pastiche, comment il est exempt de cette incohérence qui aurait dû nécessairement résulter de l’emprunt d’éléments divers, et que toute la science de nos achitectes modernes ne parvient point à effacer de leurs œuvres éclectiques : « Il est, en vérité, assez puéril de croire que les croisés des xne- et xme siècles, qui n’ont pu s’établir nulle part, et n’ont tenté que des expéditions malheureuses, aient rapporté en France un art aussi complet et aussi profondément logique que

(1) Tout ce qu’ont pu faire les croisades pour les arts plastiques se borne à * une espèce d’essor que ces imposants spectacles imprimèrent à l’esprit humain dans l’Occident ». Ainsi s’exprime l’historien qui a le mieux étudié ces expéditions et leurs conséquences, le savant Michaud.

l’est l’architecture dite gothique» (. D . /?., t. VII, p. 420);

Comment, dans des pays couverts de monuments appartenant à de nombreuses civilisations, les voyageurs européens ont eu un éclectisme assez éclairé et assez pénétrant pour choisir, sans jamais se tromper, les modèles qui pouvaient le mieux contribuer aux vrais progrès de l’art occidental, et laisser tout à fait ceux qui eussent pu rejeter l’architecture vers ses origines gallo-romaines ou la précipiter dans une ornière d’où il lui aurait été désormais impossible de se tirer, à cause de la rupture des traditions : « Le style national, dit encore Violletle-Duc, mieux conservé dans les provinces voisines de Paris, plus ombrageux à l’endroit des importations étrangères, se trouvait, par cela môme, plus propre à concevoir un art original » (D. /?., t. VIII, p. 206);

Comment l'influence des croisades ne s’est pas traduite plus souvent par des signes plus marqués, par quelques reproductions d’édifices orientaux, principalement dans l’architecture civile, si sujette aux caprices individuels;

Pourquoi les Français, s’ils faisaient tant de cas des édifices orientaux, au lieu d’en construire de semblables en Palestine, où la vue incessante des modèles et le concours des ouvriers indigènes rendait la chose si aisée et même si naturelle, ont jugé à propos, une fois établis en Asie, de faire venir d’Europe des architectes et d’implanter dans leur nouvelle patrie les styles en vigueur dans l’ancienne;

Comment toutes les parties de l’Europe qui ont pris part aux guerres saintes, et qui devraient avoir également reçu les transmissions asiatiques, n’ont pas toutes possédé et développé les germes de l'architecture gothique. Telle fut la pre-

mière impression de Viollet-le-Duc à l’égard des influences orientales. Il écrivait en 1845, dans les Annales archéologiques: « Que les croisades aient été la cause de ce phénomène (la substitution d’un art raisonné aux traditions romaines), comme quelques-uns l’ont prétendu, j’ai peine à le croire. Gomment cette influence se serait-elle exercée seulement sur trois ou quatre provinces de la France, et n’aurait-elle pas envahi toute l’Europe, qui s’était précipitée en Orient ? »

Viollet-le-Duc, qu’on vient de voir appuyer les objections faites à son propre système, en ajoute lui-mème une dernière : « On a longtemps prétendu que les croisades avaient exercé sur les arts de l’Occident une influence considérable. Les faits sont en contradiction évidente avec cette opinion (1). La première croisade a eu lieu en 1096, la seconde en 1147; et c’est précisément pendant le xne siècle que les arts de l’architecture et de la sculpture se transforment, non pour se rapprocher des arts de l’Orient, mais pour s’en éloigner. » (Entretiens sur l’ architecture, 1. 1, p. 209.) Cette considération est plus longuement développée dans le Dictionnaire raisonné : « Parmi tant de jugements aventurés, y est-il dit, qui ont été portés sur l’art de l’école laïque française du xiie siècle, ou, si on l’aime mieux, sur l’art gothique, le plus étrange est certainement celui qui prétendait faire dériver cette architecture gothique des croisades. Les croisades ont eu sur l’art du moyen âge , au commencement du xne siècle, une

(1) Le Dictionnaire raisonné s’exprime presque dans les mêmes termes : « On a répété à satiété que les croisades avaient eu une grande influence sur l’arcUitecture occidentale; c’est une croyance que l’étude des monuments vient plutôt détruire que confirmer. » (T. I, p. 120.)

influence incontestable, rapide, parfaitement appréciable, lorsque l'on compare les monuments gréco-romains de Syrie avec ceux élevés en France dans les provinces du Midi, du Centre et de l’Ouest. Mais l’architecture gothique, celle que l’école laïque du Nord élève vers la fin du xne siècle, est, au contraire, la réaction la plus manifeste contre cette influence venue d’Orient. Soit qu’on envisage l'architecture gothique au point de vue de la structure, du système des proportions ou des ordonnances, de l'emploi des matériaux, du tracé des profils, de la disposition des plans , de l’ornementation et de la statuaire, elle se sépare entièrement des principes rapportés d’Orient par les derniers architectes romans. » (Z). /?., t. VII, p. 419-420.)

Yiollet-le-Duc ne s’est pas borné aux influences orientales; il a trouvé, en outre, les influences Scandinaves, islandaises, gauloises, etc.

M. Jules de Verneilh a fait justice de ces dernières influences dans un passage que nous reproduisons avec les sages observations qui le terminent, et par lesquelles se terminera aussi ce chapitre.

« Ce que nous osons reprocher à M. Viollet-lc-Duc, et c’est plutôt un éloge de sa merveilleuse finesse d’organisation qu’une critique, c’est de pousser l'esprit d’observation au point de trop bien voir, ou du moins de voir trop de choses. Cela nuit parfois à la clarté de ses classifications et au profit que les lecteurs doivent retirer de son enseignement; car ils sont déroutés par la quantité de genres et de sous-genres d’influences découvertes par lui.

« Ainsi, à Souillac, pour trouver des analogies à cette natte

d’animaux fantastiques qui représente l'enfer dans la scène du Jugement dernier sculptée sur la porte, il faut recourir aux monuments Scandinaves, nord-européens, islandais, ou aux manuscrits saxons de Londres, ou enfin à l’Hindoustan.

« En Poitou et en Saintonge, ce serait aux invasions normandes que serait due l’importation de l’art du nord de l’Europe, qui, mélangé avec le gallo-romain, aurait produit le style poitevin...

« Enfin, pour ne pas abuser des exemples, aux environs de Paris, à Morienval, le cheval grossièrement taillé sur un chapiteau serait un souvenir quelque peu lointain, il est vrai, mais évident, de l’art gaulois. Il rappellerait l’emblème hippique figuré souvent sur les médailles gauloises ; et dans les nervures saillantes des feuillages qui dénotent une tentative malheureuse de modelé et l’inexpérience d’un maçon de campagne plutôt qu’autre chose, nous devrions voir une imitation des ouvrages de vannerie en usage chez les premiers possesseurs de notre sol.

« Il est difficile, sans doute, de nier de pareilles affirmations, et la discussion en ces matières, où le sentiment et la manière de voir jouent le principal rôle, ne saurait aboutir au triomphe définitif de l’une ou de l’autre des opinions. Cependant nous croyons devoir faire observer, à propos de l’influence normande en Poitou, combien il est singulier qu’elle se soit exercée précisément dans un pays où les pirates du Nord ne firent que des incursions dévastatrices, alors qu’elle est presque insensible dans la province où ils fondèrent un établissement durable. Il est à remarquer, au surplus, que, dans les enroulements d’animaux des manuscrits saxons, l’inspiration byzantine se

fait sentir d'une façon évidente, et nous l'expliquons par le courant commercial établi depuis l'an 1000 entre l'Orient et la Grande-Bretagne, par l'intermédiaire des comptoirs vénitiens de Limoges; il est fort naturel que, s’inspirant à la même source, les miniatures saxonnes et les ornementations poitevines aient des analogies.

• Du reste, M. Viollet-le-Duc est le premier à déclarer combien il est périlleux, en archéologie, de prétendre classer d’une manière tout à fait absolue les divers styles d’une même époque. Nous ajouterons à cette judicieuse réflexion qu’il est fort délicat également de pousser à ses dernières limites la passion des généalogies monumentales. Quoi qu’on fasse, il vient un moment où , comme tous les généalogistes préoccupés ^'ajouter quelque chose à l’illustration de leur clientèle en lui cherchant des parentés illustres et lointaines, on se perd dans les degrés fabuleux. Franchement, les origines persanes, égyptiennes, hindoues et gauloises de notre art roman nous semblent tenir du merveilleux ; et, malgré notre confiance en M. Viollet-le-Duc et sa rare aptitude à découvrir des nuances presque insaisissables et à suivre à la piste les influences lointaines, nous ne les acceptons que sous bénéfice d’inventaire. Le hasard, bien qu’il ne faille pas lui donner plus d’importance qu’il n’en mérite, produit parfois, dans les œuvres de l’homme, d’étranges ressemblances. N'en existe-t-il pas entre les monuments mexicains des Incas et les édifices égyptiens ou hindous? Les haches des sauvages de l’Océanie ne sont-elles pas taillées dans des silex et emmanchées d’une façon très-analogue à celles de nos premiers parents, habitants des cavernes, et ne trouverait-on pas

dans leurs ustensiles, dans leurs armes, des formes, des essais d’ornementation qu’il serait possible, avec un peu de bonne volonté, de rattacher à un style quelconque de notre Europe primitive?

Décidément, il est peut-être préférable de laisser sans explication des phénomènes qui se justifient par les aptitudes natives de l’espèce humaine, par ses instincts, par ses besoins, par la manière toujours à peu près pareille dont elle en cherche la satisfaction , plutôt que par des influences transmises on ne sait comment et par des communications matériellement impossibles. L’arc et la hache ont été inventés souvent : n’en serait-il pas de même de certaines formes sculpturales, de certaines silhouettes, de certains ornements? » (. Bulletin monumental , t. XXXV.)

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