‹ Viollet-Le-DucChapitre 9 sur 12 · IG · texte numérisé non relu

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le-Duc est plus vrai et plus complet dans le t. 1er, p. >150, en mentionnant, sous la date 12-20, six écoles: Ile-de-France, Champagne, Picardie, Bourgogne, Maine et Anjou, Normandie. Et il dit aussitôt après : « Ce n’est qu a la fin du xiiic siècle que ces distinctions s’effacent entièrement, que le génie provincial se perd dans le domaine royal pour se fondre dans une seule architecture qui s’étend successivement sur toute la superficie de la France. » Môme volume, à la p. 228, on lit que les distinctions d’écoles provinciales ne s’effacent qu’au xve siècle. Au mot École , t. Y, p. 154 : a On ne compte dans nos provinces que quatre écoles pendant la période gothique : l’école de l'Ile-de-France, du Soissonnais, du Beauvaisis ; l’école bourguignonne; l’école champenoise, et lecole normande. » Enfin, d’après le rapport sur le classement des monuments historiques publié en 1870, « l’art de l’architecture et de la sculpture française peut se distinguer, de 1160 à 1300, par écoles : de l’Ile-de-France, de la Champagne, de la Picardie, delà Normandie, de la Bourgogne. Au xive siècle, ces écoles tendent à se fondre; cependant celles de l'Ile-de- France, de la Normandie et de la Champagne conservent leur originalité, tandis que celles de la Bourgogne et de la Picardie perdent la leur en cherchant à se rapprocher soit de l’école de l'Ile-de-France, soit de Hle de la Champagne. Après cette extinction absolue des écoles des xie et xne siècles et cette survivance, depuis l’inauguration d’un art nouveau, des seules écoles de l’Ile-de-France, de la Champagne et de la Normandie, il nous serait difficile de dire comment et pourquoi, au xvie siècle, nous retrouvons une division de l’architecture française en écoles ; de l’Ile-de-France, de la

Champagne, de la Normandie, de la Bourgogne, du Languedoc et de la basse Loire à partir d’Orléans. »

Au milieu de ce dédale de contradictions, il est possible de débrouiller la vérité; la voici :

L'art oçival et la Renaissance ont formé en France des

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écoles régionales d'architecture moins nombreuses que les écoles romanes, mais tout aussi distinctes.

A la mort de Philippe-Auguste, en 1223, on compte, sans préjudice des anciennes écoles romanes qui expiraient dans le Midi, six écoles ogivales: française, picarde, champenoise, bourguignonne, normande, angevine. L'école picarde tendait alors à s’effacer ; elle n’a guère existé que pendant les premiers développements du style ogival. Au contraire, l’école normande s’accusait très-franchement; on la voit se former précisément dès l'annexion de la province par Philippe- Auguste en 1204 (1), ce qui montre avec quelle réserve ii faut considérer l’art ogival comme une manifestation de l’unité nationale. Toutefois, le véritable siège de l’école normande ne fut jamais en Angleterre, comme le prétend Viollet-le-Duc, car cette école n’a point suivi les mouvements architectoniques dont la Grande-Bretagne fut le théâtre; c’est, au contraire, la Normandie qui a implanté en Angleterre (le chœur de Can-

(1) Le chœur de Saint-Étienne de Caen, vu ses rapports avec Saint- Denis (les chapelles du rond-point) et avec Notre-Dame de Paris (les rosaces des tribunes), ne peut pas être de beaucoup postérieur à cette date; l’église de Hambye, également normande, porte encore des caractères transitionnels qui ne permettent pas de la placer après 4210 ou 1200,

torbéry mis à part) le style ogival (4) et qui en a inspiré les premières productions, jusqu’à ce que le style ogival anglais ait pu s'animer de sa vie propre et prendre son élan. Il n’est pas juste non plus d’appeler le style ogival normand <r un patois » ( D . Il, t. Il, p. 363), même en ajoutant que ce patois est fort beau; à ce compte, tous les dialectes de l’architecture gothique, sauf celui de l'Ile-de-France, seraient aussi des palois, et à plus forte raison le gothique italien (pour celuilà, on l’accorde , le gothique allemand et le gothique anglais. Chaque peuple n’avait-il pas le droit et même la mission de créer à son tour, en conformant le gothique français au génie particulier, aux mœurs, aux besoins des pays où il s'introduisait? Four notre part, ce mot de patois nous brûlerait les lèvres, en face des cathédrales de Coutances, de Baveux, ou du chœur de Saint-Étienne de Caen. Nous ne croyons pas qu’il y ait dans l’Ile-de-France un seul édifice qui surpasse ou même qui égale ceux-là en grâce, en harmonie, en pureté de lignes, en combinaisons aussi charmantes qu'inattendues. Nous ne croyons pas non plus qu’on ait dans l’Ile-de-France trouvé rien de plus parfait que les ravissants intérieurs de la cathédrale de Poitiers, de Saint-Maurice et de Saint-Serge d'Angers, rien de plus élégant que la voûte angevine. Il est étonnant de voir plusieurs fois Viollet-le-Duc oublier l'école angevine, qui, indépendamment de sa valeur artistique, est celle qui relève le moins de l’école française, puisqu’elle a seule transformé la voûte à nervures en l’unissant aux tradi-

(1) Comme etle y avait djà implanté le style roman sous Édouard le Confesseur, puis sous Guillaume le Conquérant.

tions de la coupole; lecole angevine, qui a servi de point de départ aux célèbres voûtes à éventail de l’Angleterre (D. R. , t. IV, p. 117-122, et t. IX, p. 521-527), et qui, en France, non contente d’occuper le territoire de trois écoles romanes (poitevine, saintongeaise, périgourdine), pousse des pointes hardies jusqu'au cœur de l’école parisienne: on voit, en effet,

des voûtes angevines à Montrichard, à Romorantin, à Pithi-

viers; il y en avait à Saint-Martin de Tours, et M. de Caumont (. A bécédaire ou rudiment d'archéologie religieuse , 4e édition, p. 172) rattache au système des voûtes domicales ou angevines le chœur et le transsept de Notre-Dame d’Étampes (1). Pourtant lecole angevine adopte d’assez bonne heure les formes du style ogival français, en emprunte quelques-unes à la Normandie, et, dès le commencement du xive siècle, laisse les grandes constructions s’inspirer à peu près exclusivement de l’école parisienne.

Cent ans après Philippe-Auguste, à l’extinction des Capétiens directs, en 1328, il n’y a plus que quatre grandes écoles: parisienne, normande, bourguignonne et toulousaine. Cette dernière école se formait au moment même où le parlement de Paris prononçait, en 1271, la réunion de l’ancien comté de Toulouse à la couronne, ce qui prouve une fois de plus combien la diminution du nombre des écoles est étrangère à toute idée d’unité nationale. A côté de ces quatre principales écoles, il serait peut-être injuste de ne pas mentionner l’école bordelaise, née vers 1275.

(1) On trouve des voûtes angevines jusque dans les cloîtres de Fontfroide (Aude) et de Valmagne (Hérault). Viollet-le-Duc a décrit le premier (D. R., t. III, p. 425-427), nous avons visité le second.

Après la grande guerre de l’indépendance, que termine l’expulsion des Anglais, et qui assied sur des bases inébranlables, nous ne disons pas l'unité, mais au moins l’union de la patrie, quatre écoles sont en présence. L 'école de Bourgogne s'efface, et la Bretagne vient aussitôt la remplacer. Les Armoricains, tributaires de l'école normande pendant le xive siècle, s’en séparent absolument, à une date qui doit être peu postérieure au traité de Guérande 1365) ; et malgré leur réunion à la France au xvi« siècle, ils conservent leur autonomie artistique jusqu a Louis XIV et même jusqu’à la Révolution française.

Les écoles de la Renaissance sont encore à déterminer, et M. Palustre ne manquera certainement pas de nous les faire connaître dans son ouvrage magistral sur la Renaissance française. Dès à présent nous pouvons assurer qu’il existe une Renaissance française, une Renaissance orléanaise, une Renaissance bourguignonne, une Renaissance auvergnate ^ si nous en croyons les curieux types par nous observés à Riom), une Renaissance normande, une Renaissance bretonne et une Renaissance toulousaine. Ces deux dernières ne laissent rien à désirer du côté de l’originalité. En tout, un minimum de sept écoles, sans compter l’école franc-comtoise, dérivée de la Renaissance allemande. Ainsi l’unité artistique recule quand l’unité politique et administrative progresse. Louis XIV, par son despotisme, l'Académie d’architecture et les architectes, par leur dédain absolu de ce qui n’était pas romain ou grec, ont seuls pu détruire nos écoles provinciales et fonder une sorte d'unité factice.

Les écoles provinciales, qui ont si longtemps existé, sem-

blent avoir moins préoccupé Viollet-le-Duc que les écoles monastiques, dont la réalité ne peut être ni aperçue ni démontrée. Il revient partout sur ce l’école clunisienne », et à son sujet, par exception, il ne se contredit pas. Il parle moins d’une école bénédictine, d'une école cistercienne, d’une école des Chartreux , etc. ; pourtant toutes ces écoles auraient existé aussi, à s’en tenir à des observations telles que celles-ci : « Des centres comme Cluny, lorsqu’ils envoyaient leurs moines cimèntenrs pour bâtir un prieuré dans un lieu plus ou moins éloigné de l’abbaye mère, les expédiaient avec des programmes arrêtés, des recettes admises, des poncifs (qu’on nous passe le mot), dont ces architectes clercs ne pouvaient et ne devaient s’écarter. L’architecture, soumise ainsi à un régime théocratique, non-seulement n’admettait pas de dispositions nouvelles, mais reproduisait à peu près partout les mêmes formes, sans tenter de progresser. » (Z). Z?., t. I, p. 130.) On ne voit pas bien quelle est la vraie pensée de Yioîlet-le-Duc au sujet de ces écoles, car il dit au t. III de son D. R ., p. 417, que « les établissements monastiques, régis par une règle commune indépendante de la nature du climat ou des matériaux, adoptaient en Occident des formes à peu près identiques dans leurs constructions ordinaires, quant à l’ensemble des dispositions, sinon dans les détails de l’architecture; » et deux pages plus loin, il signale « un caractère d’architecture particulier, propre aux Cisterciens». N’insistons pas; il nous suffira, pour combattre l’existence de toutes ces prétendues écoles monastiques, d’attaquer lecole de Cluny, la plus puissante, selon Viollet-le-Duc, et celle sur laquelle il ne varie jamais. Sur celle-là même nous serons bref, car elle

a fait, dans le Bulletin monumental (1877, p. 143), et dans notre brochure intitulée: A travers les monuments historiques (t. I, p. 25-29), l’objet de remarques jugées assez dignes d’attention pour être reproduites bientôt après par M. Corblet dans la Revue de l'art chrétien (t. XXVI, p. 250-253). Nous nous bornerons ici à constater un fait qui seul suffit à ranger parmi les mythes archéologiques cette école clunisienne. Prenons les dix ou onze églises importantes qui dépendaient le plus étroitement de la grande abbaye bourguignonne et qui ont été bâties, soit en môme temps que la basilique de Cluny, soit peu d'années après. Les voici : Paray-le-Monial, Saint-Étienne de Nevers, la Cha ri lé-su r-Loire, Vézelay, Souvigny, Saint-Martin-des-Champs de Paris, Mozat près Riom, Montierneuf de Poitiers, Moissac et Moirax. Eh bien! hormis une seule, toutes ces églises diffèrent profondément, soit de l’abbaye mère, soit entre elles, non-seulement par les détails, mais encore par la structure et les dispositions d’ensemble. Si l’église de Paray-le-Monial offre de grands traits de ressemblance avec celle de Cluny, elle le doit à sa proximité du chef d’ordre et à sa situation en pleine école bourguignonne. Et là encore, comme pour accuser l’indépendance de l’artiste, apparaissent des influences auvergnates bien caractérisées.

C’est à Saint-Marcel et â Saint-Martin-des-Champs que nous trouvons les exemples les plus frappants de cette liberté des moines architectes. Saint-Marcel est aussi près de Cluny que Paray-le-Monial, et situé, comme Cluny et Paray, en pleine école bourguignonne; cette maison avait en outre les rapports les plus étroits avec la métropole, puisqu’elle lui servait en quelque sorte d’infirmerie et de séjour de convalescence (c’est

là que fut envoyé, pour se rétablir, le fameux Abélard, devenu religieux ciuniste, et c’est là qu’il mourut, en 1142).

Or, l’église de Saint-Marcel est d’un style bourguignon très-affaibli et rappelle bien plutôt les églises cisterciennes. A Paris, le constructeur de Saint-Martin-des-Champs, ne suivant pas les traditions de l’école où il se trouvait, aurait dû naturellement se tourner vers Clunv. Et le voilà précisément qui, au lieu de l’école bourguignonne, adopte celle de la Picardie! Sur quoi s’est donc appuyé Viollet-le-Duc pour croire si fortement à son école clunisienne, école d’après lui si puissante qu’elle aurait, par Vézelay, produit le style ogival? Renseignements pris, on voit que ni Vézelay n’a contribué à la formation de l’architecture gothique (voy. ci-dessus, chap. VI, et le chap. suivant), ni l’abbaye de Cluny fait autre chose que développer et fortifier, au sud de la Bourgogne, une école sœur de l’école rhénane et de l’école provençale, école qui n’a jamais rien produit en dehors de son territoire, par quelque canal que ce soit.

Nous serions plus réservé à l’égard de l’école cistercienne, dont on pourrait, à la rigueur, admettre l’existence; car, pour la plupart, les églises construites par l’ordre de Cîteaux ont un air de famille qui les fait reconnaître au premier abord. Elles se caractérisent par leurs chœurs en simple rectangle, par les chapelles carrées de leurs croisillons , par les piliers sans colonnes et avec simples impostes, par l’usage des voûtes d’arêtes sans nervures aux bas côtés et avec nervures à la grande nef, par l’absence des grands clochers de pierre, enfin par l’emploi fréquent des œils-de-bœuf dans les murs terminaux. Mais il n’y a point là un style d’architecture absolument

individuel et complet; de plus, nous le répétons, un certain nombre d'églises seulement, plus particulièrement celles qui ont été bâties de 1150 à 1175 environ, se conforment aux données que nous considérons comme cisterciennes.

Nous éliminerons également de l’histoire monumentale les écoles formées, suivant Viollet-le-Duc, autour et sous l'influence des grands monuments. « Les églises abbatiales des Clunisiens, dit-il, avaient fait école, c'est-à-dire que les paroisses qui en dépendaient imitaient, autant que possible, et dans des proportions plus modestes, ces monuments types. 11 en fut de môme pour les cathédrales lorsqu’on les rebâtit à la fin du xnc siècle et au commencement du xni^; elles servirent de modèles pour les paroisses qui s'élevaient dans le diocèse. Il ne faudrait pas croire cependant que ces petits monuments fussent des réductions des grands; l'imitation se bornait sagement à adopter les méthodes de construire, les dispositions de détail, rornementation et certains caractères iconographiques des vastes églises abbatiales ou des cathédrales. » ( D . /?., V, 161.) El ailleurs : « Les édifices secondaires élevés autour des monuments importants, tels que cathédrales, évêchés, palais, châteaux, reproduisent leurs formes et parfois leurs défauts, leurs repentirs , leurs pauvretés. » ( D . /?., I, 141.) Viollet-le-Duc se garde bien d'alléguer des exemples; il y en a pourtant; mais il ne faut pas ériger en règle générale ce qui ne fut jamais qu’une exception. Dans le diocèse (ancien) de Paris, on ne trouve qu'une copie apparente de la cathédrale : c’est Notre-Dame de Mantes. Nous disons « copie apparente », car lorsqu’on voit se ressembler deux édifices d'importance inégale, il paraît toujours

naturel que le plus petit soit l’imitation du plus grand. Ici, nous croirions plutôt à l’antériorité de l'église de Mantes ; il est du moins certain qu’elle fut achevée la première : l’examen des parties supérieures de la façade le démontre suffisamment. L’hypothèse la plus probable, c’est que les deux édifices furent commencés en même temps et sur les plans du même architecte.

Il est rarement facile de constater les rapports d’influence directe que peuvent avoir eus les cathédrales ou les grandes églises abbatiales avec les monuments environnants. Toutes les analogies s’expliquent assez par la situation dans une même école; il est d’ailleurs des diocèses où l’influence de la cathédrale n’a guère pu s’exercer : dans ceux d’Orléans, de Beauvais, de Soissons, de Troyes et d’Auxerre, par exemple, la plupart des églises paroissiales étaient construites alors que l’église épiscopale sortait à peine de terre. Ce n’est guère qu’autour des édifices, abbatiales, cathédrales ou châteaux, dont l’aspect étrange attirait l’attention des peuples, que les imitations apparaissent bien caractérisées et tout à fait indéniables; mais ces influences s’exercent indifféremment, soit d’abbaye à cathédrale, ou de cathédrale à abbaye, soit d’abbaye ou de cathédrale à paroisse. Le plus célèbre à juste titre de ces prototypes est Saint-Front de Périgueux, église abbatiale à l'image de laquelle se formèrent successivement les cathédrales de Périgueux (alors Saint-Étienne), de Cahors et d’Angoulême, et une foule d’églises monastiques dans le Périgord. La cathédrale de Cahors paraît être restée à peu près stérile dans son diocèse; mais autour de la cathédrale d’Angoulême se construisent bientôt, à son inspiration, de

nombreuses églises à coupoles, tant abbatiales que paroissiales; l'influence de cette cathédrale dépasse même les limites de son diocèse, va susciter ici, à Saintes, une nouvelle cathédrale à coupoles, et là va planter en plein Anjou l'église de Fontevrault. Le chœur de Saint-Denis fait école sur les premières cathédrales gothiques, notamment sur celles de Noyon et de Senlis. Au diocèse de Paris, ce sont les chapelles carrées de l’abside de Notre-Dame qui font école jusqu’au xvie siècle parmi les églises paroissiales les plus importantes, qu’elles dépendent du chapitre, de l’évêque ou des abbayes.

Le fameux portail de Moissac est la copie perfectionnée de celui de Beaulieu; l’abside de la collégiale de Saint-Quentin, une sorte de diminutif de celle de la cathédrale rémoise. On pourrait citer quelques autres exemples analogues.

Parmi les monuments civils ou militaires ayant suscité des imitations, nous n’en connaissons qu’un seul, le donjon de Coucy : sur le plateau qui lui fait face s’élève le donjon de Moyembric, réduction du colosse bâti par les Enguerrand, exécutée probablement au xive siècle. On ne devait guère se permettre, dans l'architecture militaire, des imitations capricieuses : il fallait avant tout se défendre et tenir compte de l’assiette du château que l'on élevait plutôt que des dispositions du château voisin. Si bien qu’un même seigneur bâtissant à la fois plusieurs forteresses ne s’avisait jamais de suivre un type unique. Les donjons de Niort et du Château-Gaillard, dus l’un et l'autre à Richard Cœur-de-Lion, diffèrent radicalement de forme et de dispositions. Philippe-Auguste, après avoir construit le Louvre, éleva le château de Dourdan, qui n'a presque rien de commun avec la grande résidence royale.

Gaston Phœbus ne se répéta point dans les châteaux de Pau, de Montaner et de Labastide-Villefranche. Devant les ruines de la Ferté-Milon, de Vez et de Montépilloy, on ne se douterait guère que ces forteresses eurent un auteur commun, et que cet auteur fut le même que celui du château de Pierrefonds, le célèbre Louis d’Orléans. La diversité des dispositions straté- - giques était surtout un gage de sécurité : il ne fallait pas qu’un château connu de l’ennemi Gu tombé entre ses mains pût lui servir à deviner la forme des autres châteaux appartenant au même seigneur. Il ne fallait pas non plus qu’un architecte s’avisât de transporter d’un fief à un autre le même type, et ce fut pour prévenir un inconvénient de ce genre que la comtesse de B'ayeux, Albérade, fit mettre à mort son ingénieur Lanfroi, qui, après avoir élevé le donjon de Pithiviers, avait bâti pour elle celui d Ivry ; elle voulut empêcher qu’il ne produisît ailleurs une œuvre semblable à cette dernière : « Præfata matrona, postquam multo labore et sumptu arcem de Ibreio perfecerat, Lanfredum architectum, cujus ingenii laus super omnes artifices qui tune in Gallia erant transcenderat, qui post constructionem turris de Pedueriis magister hujus operis extiterat, ne simile opus alicubi fabricaret, deeollari fecerat. » (Orderic Vital, Hist. ecclésiastique , liv. VIII.)

Il s’est produit au moyen âge des imitations de monuments, comme il s’en est toujours produit et s’en produit encore de nos jours, et ces imitations, comme aujourd’hui, étaient indépendantes du titre que portait le modèle et de celui que portait la copie : l’esprit de corps, en un mot, n’était pour rien dans les opérations de cette sorte.

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