CHAPITRE IL
Viollet-le-Duc décorateur et dessinateur.
Il est important d établir sur Viollet-le-Duc une distinction, presque toujours justifiée, entre le constructeur et le décorateur; si le premier s’est montré médiocre, le second a eu parfois d’admirables élans. A cet égard, l’exposition générale des dessins de Viollet-le-Duc, au musée de Gluny (1), a été pour beaucoup une révélation. Tous les amateurs ont pu y voir les cartons d’après lesquels ont été exécutées les pièces d’orfèvrerie religieuse qui ont fait la réputation de la maison Poussielgue, à Paris. Quand il ne s’agissait plus de dispositions d’ensemble et qu'il fallait, au contraire, composer des motifs d’ornement ou des objets purement accessoires, il excellait à ce genre de travail, parce qu’il lui était alors plus aisé de livrer carrière à son talent de dessinateur, et aussi peut-être
(1) Cette exposition, organisée sous les auspices du ministre de l’instruction publique, qui en a pris l’initiative, et par les soins de M. E. Dusommerard, directeur du musée de Cluny, a duré du 18 avril au 20 juin 4 880. La presse sérieuse s’en est occupée; mais l’affluence des amateurs et des curieux n’a pas été ce que l’on devait espérer, car ce n’est guère qu’après l’avoir vue qu’on en pouvait soupçonner le haut intérêt, et une bonne partie du public a paru croire qu’il ne s’agissait là que d’architecture du moyen âge.
parce qu’il s’écartait moins de l'imitation exacte du moyen âge. Si l’on ne trouve pas dans l’architecture même des édifices par lui construits plus de preuves matérielles de son étonnante facilité à cet égard, il faut s’en prendre à l’insuffisance des crédits qui lui ont été confiés ou a la dureté des matériaux dont il a dû se servir. Aussi , n’est-il question que de dessins dans les lignes suivantes, que nous empruntons à un article du journal le Temps (18 mai 1880), signé Charles Blanc.
« Les frises qu’il voulait orner de hauts ou de bas-reliefs, Yiollet-le-Duc les composait avec tant d’art que le sculpteur le plus avisé eût été ravi de les avoir inventées. Sur son papier, l’architecte modelait, par exemple, Y Histoire du Renard , et Ion voit sortir du mur ou y rentrer les formes de la bête cauteleuse, les volailles effrayées, les poussins en détresse. Après avoir ravagé les basses-cours, le héros se confesse hypocritement à un coq déguisé en juge; il fait pénitence; mais il reçoit, en fin de compte, le châtiment de ses crimes, lorsque, « pris par les poules! » dont la plus âgée lui montre son arrêt de mort qu’elle tient dans son bec, il est étranglé à un poteau, tire la langue et rend le dernier soufilc. Une autre frise, rappelant celle qu’ont exécutée d’un ciseau si merveilleux les frères L’Heureux, sur la longue façade du Louvre qui regarde la rivière, représente, parmi les rinceaux évidés à jour, des animaux traversant les branchages d'une végétation imaginaire, des loups qui montrent leur museau entre deux touffes, des chamois qui s’élancent dans le vide des enroulements du rinceau, des chiens haletants, des bêtes chimériques, une licorne qui s'engage dans le fourré. Chacune des parties de la
frise est si bien à son plan que le dessin semble avoir le relief véritable d’une maquette assez rendue pour qu’un simple artisan pût la mettre à exécution. »
« Rompu à toutes les pratiques de l’orfèvrerie, de la plomberie, de la peinture sur verre, Viollet-le-Duc, ajoute M. Ch. Blanc, a inventé une quantité incroyable de modèles pour les cathédrales de Paris, d’Amiens, de Reims, de Strasbourg, de Clermont et d’autres édifices diocésains ou relevant de l’architecture civile. Ce sont des ouvrages d’art de toute espèce, conçus selon les différents styles du moyen âge : bénitiers, encensoirs, bougeoirs, burettes, ciboires, évangéliaires, coffres, croix épiscopales, crosses, candélabres, flambeaux, couronnes de lumière, pupitres, lutrins, tabernacles, sonnettes, reliquaires, lustres, porte-lampes, ostensoirs, autels en cuivre doré ou en bronze réhaussé d’émaux. C’était lui qui dessinait le mobilier de la salle du Grand-Logis, au château de Pierrefonds, ainsi que les crêtes et poinçons en plomberie pour le même château, les grilles pour le chœur de la cathédrale de Clermont, pour le sanctuaire de Notre-Dame de Paris et pour la chapelle de la Vierge dans l’église abbatiale de Saint-Denis, enfin les vitraux d’un portique au château d’Eu. »
Nous ne pouvons mieux faire que d’emprunter au même écrivain l’éloge de Viollet-le-Duc en tant que dessinateur, car, plus que personne, M. Charles Blanc était capable d’apprécier dignement et de célébrer en termes choisis ces incomparables productions dont le Dictionnaire raisonné de l' architecture française , le Dictionnaire du mobilier et Y Histoire d'une forteresse offrent les spécimens les plus exquis. L’article dont nous détachons les lignes suivantes a été également inséré
dans le Temps; mais il remonte au 2 novembre 1879, et l’enthousiasme qui le caractérise ne doit rien cette fois à l’exposition du musée de Cluny.
« L’art de dessiner était chez Viollet-le-Duc une faculté à l’état de prodige. D'autres, en dessinant, font voir leur dessin : lui, il montre la chose môme. Si c’est une serrure, on en fait tourner la clef ; si c’est un costume, on s’en habille; si c’est une haquenée,on la monte; si test un chemin de ronde, on y circule; si c’est une échauguetle, on y veille. Son crayon creuse dans le papier des profondeurs inattendues; il y construit de longues nefs où le spectateur pénètre, où il promène ses pas. Sur une page du format ordinaire de l'in-octavo, ses vues cavalières font plonger nos regards dans les cours intérieures d’un monastère entouré de retranchements et clos de murs. Il semble que le prieur nous ait donné la permission de visiter les batiments de la communauté, et qu’il ait bien voulu nous accompagner lui-même. Il nous conduit par le petit cloître dans la salle capitulaire; il nous montre la boulangerie, la cuisine maigre, la cuisine grasse, le réfectoire, les cellules, puis les jardins, les viviers, les exèdres, ensuite les celliers, la buanderie, l'infirmerie, enfin, la chambre des visiteurs, le parloir. On est moine, on vit dans ce monastère hospitalier et fourni de tout, l’on veut y vivre, parce que l’abbé qui vous en fait les honneurs n’est autre que Viollet-le-Duc.
« Dans les dessins qui ont Irait à l’architecture militaire, l’auteur déploie une connaissance approfondie de tous les moyens, de tous les engins, de tous les ouvrages qui ont pu servir à l’attaque ou à la défense des places. Il est le Vauban du moyen âge. Ici, des pionniers sont au pied d’une courtine cou-
ronnée de nierions, et ils sapent la muraille, protégés par les volées de flèches et de carreaux que les assiégeants envoient aux parapets ; là, c’est un beffroi, muni d’un pont mobile et garni de peaux fraîches, qui, roulant sur un plancher de madriers incliné vers la courtine, s’avance par son propre poids, franchit le fossé, qu’on a comblé, et, abattant son pont mobile, vomit sur le chemin de ronde une troupe d’hommes d’armes. Ceux-ci vont se ruer sur les portes ferrées des tours, dont le vantail a été précipitamment barricadé par des barres de bois engagées dans l’épaisseur de la muraille... Tout cela est exprimé à merveille par des dessins qui mesurent à peine dix centimètres de large sur dix-huit de haut!
« Et chacune des substances dessinées par Viollet-le-Duc est indiquée, ou plutôt spécifiée au bout du crayon, avec une facilité, une sûreté incomparables, et toujours à peu de frais. La pierre de taille, le moellon, la brique, le mortier, le chêne, le sapin, le fer, le plomb, la tuile, l’ardoise, le luisant d’une arme fourbie, les peintures et les clous d’une porte ou d’une armoire, le cuir d’une courroie, la laine d’un tapis, le poids d’une portière, toutes ces matières, toutes ces choses sont caractérisées par les jeux de la taille, par des badinages de traits et de points, si bien que le graveur n’a qu’à suivre , et qu’en évidant sa planche de poirier, il n’a qu’à traduire mot à mot les travaux incisifs, expressifs du dessinateur, j’allais dire les paroles de son crayon. »
M. Ch. Garnier ne loue pas sans réserve en Viollet-le-Duc le dessinateur que tout le monde admire, ou du moins il craint des inconvénients. « Cette grande facilité, dit-il (. A travers les arts , p. 47-48), a peut-être quelques côtés péril-
leux : il ne suffit pas d'être dessinateur pour être architecte; c’est un des côtés de l’art, mais il doit être dominé par l’esprit de composition. Or, lorsque les dessins sont trop séduisants, on se laisse parfois entraîner à se contenter d’une idée qu un dessin plus ordinaire aurait fait reconnaître comme incomplète. Pour les reproductions de monuments exécutés, le dessin habile doit être exigé; pour la composition personnelle, cette habileté de dessin doit avoir une limite : une exécution trop parfaite trompe souvent sur le mérite des œuvres des autres et elle peut aussi quelquefois tromper sur le mérite des siennes. »
Nous aurons plus loin l’occasion de signaler, à notre tour, deux autres écueils : en raison même de leur beauté, certains dessins de Viollet-le-Duc tendent à donner de ce qui en fait le sujet une idée trop favorable; tandis que d’autres dessins sont réellement et parfois gravement inexacts.