CHAPITRE III
Viollet-le-Duc et les monuments historiques.
Grand praticien et dessinateur immortel, Viollet-le-Duc fut encore sans rival comme restaurateur d’anciens monuments. S’il n’a pas su produire une œuvre d’architecture qui fasse honneur au xixe siècle, il a su rétablir avec une ingénieuse fidélité les œuvres des siècles passés. Là, son rôle à été vraiment considérable : le nombre et l’importance des vieux édifices passés par ses mains, les enseignements nouveaux ou à peine entrevus transmis par ses exemples et par ses écrits, ont eu l’influence la plus décisive sur le sort de nos antiquités nationales.
Dès son retour d’un voyage en Italie et en Sicile, en 1838, Viollet-le-Duc, patronné par l’illustre Mérimée, se voyait confier la restauration de la Madeleine de Vézelav : entreprise délicate, à cause de la profonde originalité de l’édifice, de la jeunesse de l’artiste (il avait alors vingt-quatre ans), et aussi par suite de l’état rudimentaire où étaient encore les connaissances archéologiques relativement au moyen âge. Ce travail à peine commencé, le jeune artiste, en 1840, fut nommé inspecteur de la Sainte-Chapelle, sous la direction de Lassus; cinq ans plus tard, la restauration de Notre-Dame de Paris était mise au concours et ses projets obtenaient la préférence
avec ceux de Lassus. Il est dès lors en pleine carrière, et chaque année amène une besogne nouvelle. La liste des monuments nationaux que Viollet-le-Duc a rendus ou prétendu rendre à leur état primitif est longue et surtout importante; nous la donnons sans répondre de quelques lacunes.
Parmi les édifices religieux : Notre-Dame de Paris, Notre- Dame d’Amiens, Saint-Denis et ses tombeaux, les églises Saint- Sernin de Toulouse, de Vézelay, de Saint-Père-sous-Vézelay, de Poissy, de Semur-en-Auxois, de Montréal, d’Eu, Saint- Nazaire (ancienne cathédrale) et Saint-Michel (cathédrale actuelle) de Carcassonne; sans parler de la cathédrale de Lausanne, en Suisse, dont il fut chargé en 1873.
Parmi les édifices civils : l'hôtel de ville de Saint-Antonin, la salle synodale de Sens, le collège Saint-Raymond et le Capitole, à Toulouse, la Diana de Montbrison, les châteaux d’Eu et de Ilarfleur.
Parmi les constructions militaires : la Cité de Carcassonne, les châteaux de Pierrefonds et de Roquelaillade, le palais papal d’Avignon, rhôtel de ville de Narbonne (ancien palais fortifié des archevêques), et quelques travaux de consolidation et de couverture au donjon de Coucy.
C’est beaucoup pour un seul homme; néanmoins la voix publique ajoute un grand nombre de noms â cette liste; pour la postérité, tout édifice restauré au xixe siècle l’aura été par Viollet-le-Duc, absolument comme nos pères à toute église romane attachaient le nom de Charlemagne, ou à tout camp romain le nom de Jules César.
Deux choses sont étroitement liées dans la carrière de Viollet-le-Duc, comme restaurateur, aussi bien que dans sa
carrière d’architecte : ses écrits sur la matière et ses travaux de construction. En nous occupant de l’architecte proprement dit, nous nous sommes abstenu d’exposer et de discuter ses systèmes artistiques, parce qu’il n’a eu guère l’occasion de les appliquer sur une grande échelle et parce que cette discussion demande une place à part; mais ici nous ne pouvons séparer la pratique et la théorie, du moment, surtout, que cette dernière tient peu de place dans les ouvrages sortis de la plume de l’illustre écrivain.
Les principes ou, pour mieux dire, les préceptes du maître sur la matière sont tous résumés dans l'article Restauration du Dictionnaire raisonné de l’ architecture française (t. VIII, p. 14-34). Il y a beaucoup de bien à dire de cetté profession de foi ; nous n’aurions guère à excepter de nos éloges que les premières phrases, qui tendent à consacrer une inexactitude historique, et un autre passage, sur la fin, contenant une recommandation imprudente; nous nous plaindrons aussi de voir certains points du premier ordre laissés dans un dangereux oubli.
Il n’est point absolument vrai, comme le prétend l’auteur, et comme on l’a souvent dit avant et après lui, que les principes modernes de restauration . à l’égard du moyen âge, doivent leur origine à la réhabilitation du style ogival, ce grand acte de justice opéré par le xixe siècle. Le siècle actuel n’a fait, en réalité, que les codifier, les ériger en loi universelle et obligatoire, les asseoir sur des connaissances archéologiques profondes et raisonnées. La restauration, telle que nous la comprenons aujourd’hui, c’est-à-dire la restitution d’un monument à son état primitif ou du moins à un état antérieur
ayant précédé sa ruine, a été déjà pratiquée, assez systématiquement, après les guerres de religion; on peut même remonter plus haut, puisque, selon M. Bouet {Bulletin monumental , t. XXXI, p. 4*21 , a au xiv® siècle, une grande partie de l’abbaye de Lassay ayant été détruite par les Anglais, fut reconstruite en style roman, assez exactement imité pour tromper un observateur. Il a dû en être de même de l’abbaye de Blanche-Lande; car, dans ses débris, sur la même pierre qui porte un chapiteau roman mutilé, se voit un autre chapiteau où des feuillages gothiques sortent de godrons dans le style du xn® siècle. »
Avec des documents historiques plus abondants, on parviendrait sans doute à dresser une liste assez longue de monuments restaurés dans leur ancien style, à la suite de la guerre de Cent-Ans, malgré l’intolérance artistique bien connue du xy® siècle, qui allait jusqu'à tailler dans le genre flamboyant le mieux caractérisé des moitiés d’arcs en ogive, tout en conservant les moitiés opposées avec leurs caractères du xme ou du xiv® siècle (on peut constater de ces anomalies à la cathédrale de Sainl-Brieuc et à Notre-Dame d’Aigueperse ; il serait fâcheux qu’un restaurateur moderne trop délicat les fît disparaître).
Au xvu® siècle, un mouvement plus général poussa les architectes à la reproduction fidèle des édifices détruits par les protestants. Si ce mouvement fut encore une exception, cette exception fut considérable, et mériterait qu'un chapitre lui fût ménagé dans l’histoire de l’art, à côté de ces remaniements ou prétendues restaurations en style classique, si justement reprochés à ce même siècle et surtout au siècle suivant.
Il ne manqua qu’une chose à ces vrais précurseurs de Violletle-Duc : les notions archéologiques, et pourtant, même sans elles, à force d’étudier les débris et, s'il était possible, les anciens dessins des édifices à rétablir, ils atteignirent une habileté que nos contemporains ne surpassent pas toujours.
Les Bénédictins se distinguèrent, et le respect de l’histoire qui se manifeste dans leurs écrits, ils surent le porter dans l’architecture. En 1600, ils commencèrent la reconstruction de Saint-Étienne de Caen, vaste monceau de ruines dont la réparation totale fut jugée tellement dispendieuse, qu’on se décida tout d’abord à sacrifier le chœur. La nef fut rétablie, sous la direction du prieur Jean de Baillehache, et avec une exactitude tellement scrupuleuse, que certaines maladresses de détail n'empêchent pas de reconnaître encore aujourd’hui les reprises des xip et xve siècles. Fier de son succès et avant même d’avoir achevé la nef, le courageux prieur obtint la conservation des ruines du chœur et réussit à le remettre dans l'état où il était dans la première moitié du xme siècle, sans rien enlever ni sensiblement altérer de son caractère normand. Grâce à lui, on peut étudier l’Abbaye-aux-Hommes dans toutes les périodes de sa construction, depuis la fin du xie siècle jusqu’au xve, absolument comme s’il n’y avait pas eu de destruction en 1562 et de restauration entre 1600 et 1675. M. Georges Bouet, qui s’est livré à cette étude ( Bulletin monumental , t. XXXI et XXXIII), n’a pu connaître les travaux de Jean de Baillehache que par les devis très-détaillés et les actes administratifs trouvés aux archives de Caen, par la taille de la pierre et la pauvreté ou la sécheresse de certains détails de sculpture.
Des travaux moins considérables furent exécutés, peu de temps après, à l'Abbaye-aux-Dames, et ils ne portèrent à l'intégrité de l'ancien style que de légères atteintes.
A l’église d’Ayguesvives (Loir-et-Cher), qui appartenait aux Génovéfains et qui est en ruines depuis la Révolution, nous avons observé dans les voûtes de la nef, construites en style de transition, des fragments dispersés de sculpture du xv« siècle ayant appartenu à un cloître ou à un portail, et dont la présence décèle une reconstruction du xvn* siècle entreprise avec les matériaux de quelque édifice claustral, à moins que ces fragments n aient appartenu à un jubé.
A Sainl-Maixcnt Deux-Sèvres), il n’était resté de l’église abbatiale, après le passage des protestants en 1568, que des pans de murs et quelques piliers. Aidés des secours des fidèles et des dons du roi, les religieux la relevèrent tout entière, de 1670 à 1682, reproduisant dans le chevet le style du xive siècle et dans la nef celui du xvc, sans toutefois parvenir à rendre dans les bases et les chapiteaux des colonnettes le style de cette dernière époque.
En 1723, les moines de Toussaint, à Angers, copièrent parfaitement le xivc siècle dans le nouveau chœur de leur église abbatiale; ils recomposèrent admirablement les faisceaux de colonnettes, les archivoltes, les meneaux, et jusqu a la rose du chevet, la plus belle de l'Anjou. (Voy. Célestin Port, Dictionnaire de Maine-et-Loire.) Avant de consulter les documents écrits, on n’avait jamais soupçonné que ce chœur eût été retouché depuis le moyen Age.
Vers le même temps, une abbesse d’Andlau, en Alsace» rebâtissait dans le style roman rhénan des parties considé-
râbles de son église, ruinée pendant la guerre de Trente-Ans.
Les chapitres des cathédrales et les fabriques des paroisses ne restèrent pas étrangers à ce mouvement de restitution.
Lors du rétablissement de la cathédrale de Valence, en 4604, « il fut expressément stipulé que les entrepreneurs reproduiraient éxactement, non-seulement l’ordonnance générale du monument, mais encore tous les détails d’architecture et de sculpture. Ainsi il est dit positivement, à l’égard des piliers, que les entrepreneurs « feront seize piliers sur les « mesmes fondements que souloient estre les vieux, de mesme
« forme, espesseur et grandeur que ceulx qui sont encore « droitz et entiers, enrichis de leurs chapiteaux comme ils « estoient par le passé, » etc. Il en est de même à l’égard des murailles, corniches, voûtes. » (L’abbé Jouve, Statistique monumentale de la Drôme.)
A la cathédrale de Châlons-sur-Marne, on ajoute à l’abside, au commencement du xviie siècle, des chapelles rayonnantes que Viollet-le-Duc et d’autres observateurs ont rattachées sans hésitation au xiye siècle. Il a fallu des documents irrécusables et l’argumentation serrée de M. Palustre, au Congrès de 4875 (Voy. le volume du Congres archéologique de Châlons-sur-Marne, XLIIe de la collection, p. 158-159), pour restituer à ces appendices leur véritable date. A Notre-Dame de Semur, il existe pareillement deux chapelles rayonnantes de style ogival ajoutées, durant le xvue siècle, à celles du xine.
A Saintes, à la fin du xvie siècle, on voulut rétablir dans le style ogival la cathédrale renversée en 1568, et il ne faut accuser que le manque absolu de ressources, si les constructions actuelles manquent de grandeur et de caractère.
Nous ne parlons pas de la cathédrale d'Orléans, qui est une œuvre à part, conçue dans un style plus ou moins pur du xve siècle, sur remplacement d’un édifice datant des xie, xiiic, xiv« et xvc siècles; ni de la cathédrale de Blois, qui fut élevée à peu près dans les mômes conditions.
A Coutances, on reconstruisit le chœur de l’église paroissiale de Saint-Nicolas vers 1620, et ce chœur, soit qu’il reproduise l’ancien, ce qui nous paraît le plus probable, soit qu’il ait été conçu à l’imitation de celui de la cathédrale, comme le soutient M. L. Quenault Guide de l'étranger à Coutances , p. 40», offre presque tous les caractères de l’architecture du xme siècle en Normandie.
A Fontenay-le-Comte, ville de bonne heure envahie par la Renaissance, on refit, en 1637, dans le style ogival, les voûtes de l’église Saint-Jean, et, en 1700, on rebâtit complètement la flèche de Notre-Dame telle qu’elle pouvait être au xve siècle [Poitou et Vendée , par MM. Fillon et 0. de Rochebrune).
La flèche et toute la tour de l’église de Lasson, qu’on croyait du xme siècle, sont une reconstruction de la fin du xvie, ainsi que l’a démontré récemment l’inscription tombale du curé qui fit exécuter ce travail.
Nous ne mentionnons ici que les exemples connus de nous en ce moment; des recherches spéciales nous en feraient certainement découvrir bien davantage.
Le x\ne et le xvme siècle connurent aussi, comme le nôtre, les travaux d’achèvement dans le style ogival. Si ces travaux sont imparfaits comme qualité, c’est qu’ici les constructeurs n’avaient plus pour se guider les fragments d’un édifice détruit et ne possédaient plus des traditions assez sûres pour créer
des œuvres de goût. Le plus ancien de ces travaux est aussi le meilleur : c’est l'achèvement du chœur de la cathédrale de Toulouse, entrepris en 1609 par un architecte Orléanais, Pierre Lenesville; la voûte, les fenêtres, les arcs-boutants, sont du style ogival le plus pur, mais de deux époques diverses, le xive et le xvie siècle.
De 1688 à 1732, on fit la nef et le portail de l’église abbatiale de Corbie, en continuant le style ogival flamboyant du chœur et du transsept, toutefois avec les sécheresses et les lourdeurs du goût classique.
Enfin, au xvme siècle, un archevêque de Narbonne jeta les premières assises de la nef et du transsept de sa cathédrale, avec l'intention d’exécuter de son mieux les plans conçus à la fin du xme siècle. La Révolution ne lui en laissa pas le temps.
Tous les travaux opérés durant les deux derniers siècles dans les styles du moyen âge se trahissent par quelque côté particulièrement faible, ordinairement par les profils et surtout par les corniches. Celles-ci parfois sont franchement classiques, comme à Saint-Nicolas de Coutances et à l’église de Saint-Maixent.
Malgré cette infériorité de science archéologique, les auteurs des œuvres que nous venons de passer en revue méritent bien dêtre considérés comme nos devanciers, et nous sommes heureux de réparer, dans la mesure de notre pouvoir, cette injustice par laquelle Viollet-le-Duc entre en matière, à la page 14 de son VRIe volume : « Restauration. Le mot et la chose sont modernes. Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenjr, le réparer ou le refaire; c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné.
Ce n'est qu’à dater du second quart de notre siècle qu’on a prétendu restaurer des édifices d’un autre âge. d
Avec leurs maladresses, le xvne et le xvme siècle savaient du moins garder la mesure; ils se connaissaient, ne dépassaient pas leurs moyens et gardaient le culte des souvenirs aussi bien que le respect de l’art.
On voudra bien ne pas oublier que nous donnons comme des exceptions les exemples ci-dessus, même en supposant leur nombre grossi de tous les autres exemples que des recherches plus complètes nous eussent permis d’ajouter. A eux seuls, par conséquent, sont réservés nos éloges, et non pas à la généralité des travaux le plus souvent funestes entrepris à l’époque dont nous avons parlé; tout ce que nous avons voulu établir, c’est que les principes devenus réglementaires aujourd’hui ne sont pas tout à fait sans avoir été appliqués systématiquement avant nous, et sans l’avoir été avec une modération et une sagesse qui s’éloignent de plus en plus de nos mœurs actuelles.
Dans l’article que nous avons en vue, Viollet-le-Duc semble chercher à contenir dans de justes bornes le zèle restaurateur de ses confrères et à leur inspirer des sentiments de déférence pour les archéologues, qui, par leurs études et leurs découvertes, rendent possible la reconstitution des anciens édifices. Nous ne savons si, en pratique, notre auteur a jamais professé pour les archéologues les égards que ceux-ci lui ont prodigués; mais ses confrères et lui-même ont bien vite secoué ce joug intolérable des archéologues et de l’archéologie, et ils n’ont pas tardé à s’écrier : « L’archéologue, c’est l'ennemi! » Et voilà la guerre allumée entre deux puissances nées pour
s’entraider, et qui, condamnées à rester rivales, deviennent l’une stérile, et l’autre, celle des architectes, complètement nuisible.
Nul plus que nous ne regrette ces polémiques ardentes et. passionnées qu'amène entre archéologues et constructeurs chaque restauration importante. Et nous les regrettons d’autant plus que, dans les commencements, ce sont nos confrères eux-mêmes qui, pris d’un zèle trop artistique, ont mis en avant ce principe de l'unité à rendre aux édifices du moyen âge, et ont ainsi fourni à nos adversaires l’argument par lequel ils justifient les destructions les plus inexcusables. Nous sommes revenus de cette rigueur; mais d’autres ont vite trouvé leur profit à l’adopter et ne désirent guère s’en départir. Là est la grande plaie dont souffrent nos édifices du moyen âge.
Viollet-le-Duc, dans son Dictionnaire, prévient les abus de de l’unification; il proclame que toute partie postérieure à d’autres, dans un ancien édifice, doit toujours être conservée ou fidèlement rétablie, si elle offre par elle-même un certain intérêt d’art ou d’originalité, si elle a entraîné elle-même des remaniements généraux dont il soit intéressant de maintenir la trace. Il veut même, comme nous, que les différences d’appareil résultant des reprises, les sutures qui marquent le point de séparation de deux campagnes ou de deux époques distinctes, soient religieusement observées pour être exactement rétablies. Il est ainsi des nôtres; malheureusement ces préceptes ne sont pas, ne peuvent être assez définis pour prévenir l'abus. Ils laissent l'architecte seul juge de l’intérêt que présentent dans un édifice les parties ajoutées ou refaites, et
personne n’ignore qu’à pareil tribunal l’acquittement est rarement prononcé, que toute accusation y est presque infailliblement suivie d'un verdict de condamnation à mort, sans circonstances atténuantes.
Si Viollet-le-Duc ne pouvait pas énumérer dans le détail tous les cas où les parties moins anciennes d’un édifice méritent d’être conservées, puisqu’alors il lui aurait fallu passer en revue presque tous nos édifices nationaux (tant les cas sont divers), rien ne l’empêchait néanmoins de quitter ses préoccupations trop exclusives de constructeur, pour prendre en main les intérêts méconnus de l’histoire et recommander le noble culte du souvenir. Une portion de bâtisse ou une œuvre d'art n’est pas tout entière dans le plus ou moins d'intérêt que lui donne sa forme matérielle; c’est peut-être, avant tout, la relique vénérable d’un homme illustre ou d’une grande époque; ou même sa valeur pour l’histoire de l'art est tellement considérable que son authenticité doit rester aussi complète que possible pour fournir à l'étude les solides garanties que l’imitation la mieux réussie ne saurait jamais donner. Pour ces causes, l'auteur du Dictionnaire raisonné aurait dû énergiquement affirmer pour lui-même et chaudement recommander à ses collègues non plus seulement la fidélité, mais encore l’abstention.
On se figure assez facilement que l'archéologie est satisfaite lorsque, sur l'emplacement d'un édifice délabré, s'élève une exacte reproduction. C’est une erreur déplorable. Les reproductions de monuments blessent à la fois l'art, l’archéologie et l’histoire. Elles blessent l'art, le plus souvent, car, si l'édifice
original présentait des défauts de goût ou une exécution bar-
bare, ces imperfections reparaissent dans la copie; elles blessent l’archéologie, car, tout irréprochables qu’on les suppose, elles ne garantissent plus, comme nous l’avons déjà dit, les observations qu’elles peuvent suggérer; elles blessent l’histoire, puisqu’elles substituent à une œuvre ancienne une œuvre incontestablement moderne, et parfois au nom d’un personnage connu dans nos annales, celui d’un architecte de notre temps; elles blessent enfin, pouvons-nous ajouter, un sentiment que nous ne saurions trop définir, sentiment que notre siècle positiviste ne peut comprendre, sentiment qui n’est point nourri de la seule archéologie et qu’éprouvent profondément toutes les âmes nobles et délicates : cette sorte de culte qui s’attache à un vieil édifice à cause de son âge même , à cause des événements qu’il a abrités, à cause des générations d’ancêtres qu’il a vues vivre, agir et prier. Ce culte, source de douces émotions, surtout quand il s’attache à une église, est inséparablement lié à l’identité du monument.
Une œuvre d’architecture, comme une œuvre de sculpture, comme une œuvre de peinture, ne subsiste qu’une fois. Que le Jugement dernier de Michel-Ange ou la Vénus de Milo viennent à périr, tous les artistes , tous les amateurs s’écrieront que ces chefs-d’œuvre sont à jamais perdus, quelle que soit la perfection des copies que l’on en possède. Si l’on renverse un édifice, on détruit pareillement sans retour l’œuvre d’un homme pour la remplacer par l’œuvre d’un autre homme ; il est vrai que la plupart de nos édifices du moyen âge ne sont pas signés, ou le sont de noms obscurs que des Français rougissent d’écrire à côté de ceux de Phidias, d’Ictinus ou de Bramante, et qu’on se croit autorisé à agir à l’égard de nos
antiquités nationales avec plus de sans-façon qu’à l’égard des monuments grecs et romains, vierges encore de toute restauration profane; mais il n'est pas moins vrai aussi que détruire une construction, c’est éteindre une vie, c'est faire disparaître une àme avec le corps qui l’enveloppait. Le corps renouvelé, une àme nouvelle s’y renferme, une nouvelle vie commence; l’âme chassée ne rentre pas. Les archéologues n’ont pas foi en la résurrection des monuments; la reproduction d’un édifice, disions-nous naguère (Année archéologique, 1879), n’en est que la statue, et si à tout prix on veut que cette statue soit un corps animé, s’il y a vie, cette vie, nous insistons, est la vie du monument nouveau et non celle de l’ancien. Nous n’avons garde de passer aux exemples des abus que fait commettre l'oubli de ces sentiments délicats du souvenir: cela nous mènerait beaucoup trop loin de notre auteur, qui n’est coupable que de silence.
Si c’est déjà un malheur de briser l’authenticité d’un monument, c’en est un bien plus grand encore de détruire, pour n’en même plus reconstituer l’image, les annexes et jusqu'à certaines parties intégrantes des édifices, qui , ajoutées après coup, sont jugéçs porter atteinte au principe de l’unité sans compensation suffisante au profit de l’art. Il y a souvent dans ces parties condamnées à périr des sculptures, des armoiries, des vitraux, des meubles qui rappellent la mémoire d’un donateur, d’un bienfaiteur, parfois même d’un événement important des annales nationales ou d’un fait de l’histoire locale. Les supprimer, c’est déchirer un document. Et il n’est pas toujours nécessaire qu'un nom ou un événement s'attache à un fragment d’édifice pour le rendre digne de conservation.
Ici encore nous invoquons un sentiment, au risque de nous attirer les sarcasmes de ceux qui font profession de ne reconnaître que des principes philosophiques et des calculs mathématiques. Ce sentiment, du reste, est lui aussi un principe, un principe de gratitude et de justice. Les églises , car c’est d’elles que nous entendons parler, ne sont pas le legs seulement de la génération qui en a fait hommage à la Divinité ; il est bien permis aux générations qui ont continué sous leurs voûtes l'adoration et la prière, d'y laisser à leur tour des témoignages de leur foi ; ces témoignages, quelle qu’en soit la forme matérielle, ont eux aussi droit de cité ; les enlever, c’est contrevenir aux intentions toujours respectables d’un défunt, rendre inutiles les sacrifices qu’il s’est imposés en recherchant, par la décoration et l’agrandissement du lieu saint, la gloire de Dieu et futilité de la paroisse , ou en voulant s’assurer pour longtemps les prières de ses compatriotes. Et si l’unité artistique a son charme , il n’est pas non plus sans' charme pour les fidèles de voir que, dans le sanctuaire où ils se réunissent , les aïeux ont déposé tour à tour, et chacun dans son propre langage, c’est-à-dire dans le style de son époque, un souvenir de cette piété qu’ils avaient eux-mêmes transmise à leurs descendants. Il y a là une puissante unité morale qui vaut bien, à certains égards, l’unité artistique; nous ne sommes pas cependant bien surpris si Viollet-le-Duc ne l’a pas aperçue et si les architectes la dédaignent, puisque nous voyons, depuis deux siècles, le clergé lui-même n’en faire aucun état et s’attacher à la briser, alors que, de concert avec les populations, il devrait en être le gardien le plus vigilant.
Assurément le respect de cette unité morale dont nous par-
lions ne doit pas l’emporter sur le respect de l’unité artistique à tel point que, lorsqu'un travail postérieur et sans valeur intrinsèque vient gâter l'aspect général d’un édifice, faire tache sur un magnifique ensemble, il faille le conserver à ce prix. Non ; mais ne pourrait-on trouver entre ces deux principes qui semblent s'exclure une sorte de modus vivendi , et sacrifier de chacun uniquement ce qui peut subsister sans choquer gravement les esprits les moins délicats? Ne pourraiton songer que nos vieux monuments artistiques sont avant tout des monuments historiques et en portent officiellement le titre?
Certaines transformations imposées à des monuments qui ont maintenu leur destination primitive ont eu pour objet précis de les rendre plus commodes, de les adapter aux nécessités du moment. Est-il à propos de tolérer ces transformations; faut-il les faire disparaître, au risque de ramener la gêne, de restreindre l’usage auquel l’édifice est affecté? Viollet-le-Duc ne sc prononce pas davantage pour ce qui concerne les transformations effectuées dans le temps passé; mais il approuve et recommande imprudemment celles qui sont comprises de nos jours dans les plans généraux de restauration.
« Puisque, dit-il, les édifices dont on entreprend la restauration ont une destination , sont affectés à un service, on ne peut négliger ce côté d’utilité pour se renfermer entièrement dans le rôle de restaurateur de dispositions hors d’usage. Sorti des mains de l’architecte, l’édifice ne doit pas être moins commode qu’il l’était avant la restauration Dans des cir-
constances pareilles, le mieux est de se mettre à la place de
l’architecte primitif, et de supposer ce qu’il ferait si, revenant au monde, on lui posait les programmes qui nous sont posés à nous-mêmes » (p. 31). Au premier abord, rien de plus naturel ; si l’on y songe, rien n’est, en pratique, ni aussi difficile, ni aussi dangereux. Il faut y regarder à deux fois avant d 'évoquer les morts, et surtout nos architectes du moyen âge, que leur esprit logique amènerait certainement à refaire leurs œuvres sur des plans nouveaux au lieu de simplement les retoucher. Pressentir leurs intentions, s’imprégner de leur esprit lorsqu'on élève des constructions romanes ou gothiques , c'est assurément faire preuve d’à-propos et de haute intelligence ; mais les appeler pour qu’ils se corrigent euxmêmes, se mettre en leur lieu et place pour donner à cette fiction un accomplissement, une réalité, n’est-ce pas la situation la plus délicate que puisse assumer un architecte vraiment soucieux de l’histoire de l’art? Car on ne doit jamais ici perdre de vue le nom officiel de nos monuments historiques ; ce nom marque bien à quel titre l’État les subventionne et quel genre d’intérêt les signale aux archéologues.
Il y a sans doute de grands inconvénients à rendre ou à laisser un édifice incommode; mais, suivant un ancien jeu de mots , l'honneur est une charge, un fardeau : honor onus. Si un édifice est rangé parmi ce que Viollet-le-Duc, dans le XIXe Siècle, appelle lui-même « nos gloires », il est juste qu’il renonce à se plier complaisamment à toutes les exigences purement usuelles. De concessions, nous n’accordons que celles qui sont absolument indispensables, et voilà pourquoi nous distinguons trois cas particuliers parmi ceux qui se produisent le plus fréquemment.
Ou le monument à restaurer conserve sa destination primitive, ou il en a changé, ou il été déjà modifié par des travaux anciens qui ont eu pour objet d’accroître sa commodité.
Si le monument conserve sa destination primitive, la restauration est plus ou moins délicate, suivant la nature même de cette destination. S agit-il d'une église? Les conditions du culte restent à peu près les mêmes qu’autrefois et ne nécessitent guère des dispositions nouvelles, à moins que d’abbatiale, de collégiale ou de cathédrale, une église ne soit devenue celle d'une simple paroisse ou d'un établissement public. Dans ces dernières circonstances, telle disposition, très-convenable jadis pour un chœur de religieux ou de chanoines , peut se trouver embarrassante, et de nouveaux aménagements peuvent sembler nécessaires. C’est pourtant lorsqu’une église est déchue du rang de cathédrale ou d’église conventuelle qu’il importe de conserver le souvenir d’un passé plus glorieux que le présent, et de laisser subsister des dispositions dont un architecte ingénieux sait presque toujours tirer un excellent parti. Deux cas , en réalité plus graves , se présentent souvent. Une église est trop petite ou trop sombre; faut-il se refuser à l’agrandir ou à l’ajourer davantage? Non, sans doute, sous peine de rendre le monument non-seulement incommode, mais encore impropre à l'usage qu’on en doit faire; seulement, si l’agrandissement est considérable relativement aux dimensions primitives du vaisseau, et surtoift si Ton élargit des fenêtres romanes de façon à en changer le caractère, on doit s’avouer à soi-même qu’on n’a plus fait une restauration archéologique.
Lorsqu’il s’agit de monuments civils, et surtout de châteaux
habités ou de maisons particulières, on ne doit pas non plus prononcer le mot de restauration après avoir mis ces édifices en harmonie avec lès besoins de la vie moderne. Personne assurément ne s'avisera de condamner les propriétaires à ramener chez eux les habitudes du moyen âge ou de la Renaissance pour l’amour de l'archéologie. Mais il faut alors appeler les choses par leurs noms, et ne pas honorer du titre de restauration ce qui n'est qu'un remaniement.
Si le monument à restaurer change de destination, le vandalisme peut s'exercer de deux manières. C'est déjà un acte de vandalisme très-grave que d’assigner à un monument une destination nouvelle tellement différente de l’ancienne, qu’il en doive résulter des travaux considérables d’appropriation; et c’est un second acte de vandalisme que d’étendre ces travaux d'appropriation au point d’altérer les caractères essentiels de l’édifice qui les subit. Il est évident qu’on ne peut faire d’une église une salle de théâtre ou une galerie de musée, ni d’un dortoir une usine, sans tout transformer; alors il faut se résigner à considérer l’édifice comme perdu pour l’histoire de l’art, à moins qu'on n’ait assez de génie pour tout concilier; des architectes attentifs y parviennent quelquefois. Ainsi l’église Saint-Martin-des-Champs est devenue une galerie de machines, et le réfectoire voisin une bibliothèque, sans que la moindre parcelle de mur ait été dégradée, sans que la moindre moulure ait été effleurée; mais aussi le constructeur moderne s’était bien gardé de « supposer ce qu’aurait fait son prédécesseur du moyen âge ».
Si, enfin, le monument a déjà autrefois été l’objet de remaniements ayant pour objet de le rendre plus commode, Violiet-
— Ai-
le-Duc ne dit pas ce qu’il faut faire en pareille occurrence; mais un architecte est généralement tenté aujourd'hui soit de ramener l’édifice à la disposition primitive, au risque de ramener en meme temps les anciennes incommodités, soit d'accepter ces remaniements, sauf à les reprendre pour son compte et à les mettre en harmonie avec le style dominant dans les parties plus anciennes. Tout cela n’est guère de la restauration, pas plus que les opérations dont nous avons parlé précédemment. Introduire dans un édifice un ensemble ou des détails qu’on sait ne jamais s’y être trouvés, c’est faire de l'architecture usuelle, de l'art quelquefois, et jamais de l'histoire. Yiollet-lc-Duc aurait donc été plus logique en n’insérant pas sous la rubrique Restauration ce qui jamais ne devra être confondu avec elle. Les modifications du genre de celles qu’autorise le passage incriminé pouvaient, faites jadis, n etre pas conformes au style de l'édifice, mais par cela meme elles n’amènent aucun trouble dans les observations archéologiques; tandis que toute modification exécutée aujourd'hui tend à se confondre avec les parties anciennes et cherche à paraître du môme temps quelles. Tout ce qui n'est pas restauration doit porter le caractère de notre siècle, autant que le permettent notre peu d’originalité et les règles d’harmonie qu'il serait trop choquant de blesser; hors la pure restauration, l'architecte moderne manquerait à sa mission en se constituant le mandataire d’un revenant supposé; pareille fiction doit lui être en horreur, lorsqu’elle peut avoir pour résultat de tromper la postérité et de fausser les études.
Malgré les regrets que nous inspirent les défauts de l’article Restauration compris dans le Dictionnaire raisonné , nous
rendons hommage encore une fois au respect de nos antiquités nationales qu’on y sent partout respirer, et auquel portent seuls quelque atteinte un oubli fâcheux des considérations d’ordre purement historique et un conseil dont certes l’auteur n’avait point prévu toute la portée.
Cet article était publié en 1863. Déjà cependant, à cette époque, Viollet-le-Duc tendait en pratique à se relâcher de la sévérité de ses principes. Il nous semble que la valeur de ses travaux de restauration n’est pas sans rapport avec leur série chronologique. Nous jugerions volontiers, dans un examen général, que les premières restaurations en date sont les plus élevées en mérite. A l’origine, l’architecte témoignait plus de vénération pour les reliques de pierre confiées à ses soins. Au lieu de suivre la marche ascendante de son talent, il s’est laissé quelque peu entraîner dans le mépris progressif de notre siècle pour les siècles passés. Parfois même on a pu le soupçonner de créer avant tout dans ses restaurations des points d’appui pour ses doctrines les plus fragiles ou les plus discutées, de supprimer ce qui contrariait ou affaiblissait ses théories. Ici, toutefois, nous nous séparons de ses contradicteurs, car nous avons trop haute idée du caractère de Violletle-Duc pour croire qu’il ait jamais été capable de consacrer, de pleine volonté et de propos délibéré, la moindre faute ou la moindre erreur, dût-elle lui être profitable.
Le grand écueil contre lequel il s’est heurté, c’est sa présomption, sa confiance en ses propres lumières, son dédain de tout conseil, sentiments inexcusables même chez les plus sublimes génies, et auxquels se joignait une certaine défiance vis-à-vis de ses adversaires, qu’il accusait d’être inspirés par
des considérations étrangères à l'archéologie. Ces dispositions desprit étaient chez lui sincères et ne provenaient pas, comme on le supposerait volontiers, de la morgue ou de l'orgueil, mais d’opinions trop vite formées et trop étroitement groupées en système; elles provenaient également de sa situation personnelle. Ses idées sur la nature de l'art et sur l’architecture du moyen âge soulevèrent contre lui des tempêtes, tant elles parurent originales et inacceptables à la génération qui les vil commencer à se produire. Presque seul â les défendre par la plume, il s'habitua peu à peu à ne compter que sur lui et à avoir raison contre tout le monde; il ne sut pas s’arrêter. Des cabales malheureusement trop réelles qui s’organisèrent pour combattre ses doctrines ou enrayer ses travaux, il ne distingua pas les critiques loyales et désintéressées. S’opposer au moindre détail de ses projets aussi bien qu’à l’exagération de certaines théories, ce fut bientôt à ses yeux se faire l’organe d’un parti hostile et vouloir dresser des obstacles sous ses pas. Rien ne rend un homme opiniâtre comme les résistances systématiques et malveillantes auxquelles il est ou se croit en butte.
A sa confiance en lui-même, Viollet-lc-Duc ajoutait une confiance non moins exagérée à l’égard des architectes du moyen âge. Il voyait trop souvent leur esprit à travers le sien. Il pensait ou agissait comme si leur logique n’était jamais en défaut, comme si, sur un fragment trouvé, on pouvait reconstituer des parties considérables d’un édifice gothique avec la même facilité et la même sûreté qu'on rétablit un ordre ou même tout un temple grec au simple aspect d’un tambour de
colonne (1). Il savait pourtant, lorsqu’il voulait bien y réfléchir, que les principes des maîtres maçons, basés sur l’échelle humaine, la résistance des matériaux, les poussées des voûtes,
(1) Parmi les légendes qui tendent à se former sur Viollet-ie-Duc, il en est une qui a trait précisément à cette facilité de restitution qu’il s’attribuait, mais non dans une mesure aussi large que le ferait supposer un article de l’Estafette (21 mai 1880), où nous avons lu ce qui suit :
« Pendant la restauration du château de Pierrefonds, j’étais allé visiter les travaux. Le jour tirait à sa fin et nous avions tout juste le temps. Au moment où nous passions dans une salle occupée par des dessinateurs, un chef de travaux qui était là saisit Viollet-le-Duc au passage et lui dit qu’on n’avait pas le plan de restauration de la salle des gardes, et que ce plan était indispensable pour mettre en train les études de cette salle, qu’on allait commencer le lendemain. Yiohet-le-Duc demande une feuille de papier et un crayon, et là, en dix minutes, à main levée, il construit et cote le plan sommaire de la restauration, sans hésiter une seconde et sans se tromper d’un millimètre.
« Dans le commencement des mêmes travaux, il avait recommandé de chercher le puits, qui devait se retrouver, parce que la forteresse, n’ayant pas de fontaine, devait en avoir un; et comme la nappe des eaux souterraines ne pouvait être qu’à un certain niveau, il indiqua la profondeur du puits.
« On restaurait en ce moment la chapelle. Un des architectes placés sous ses ordres lui demanda un profil pour les colonnettes de fenêtres et pour leurs chapiteaux. A l’instant, sans recourir à aucun plan, et grâce à la connaissance absolue et complète qu’il avait de toutes les parties de cette vaste restauration, l’artiste dessine à main levée la colonnette, avec ses proportions et ses détails. Il prend ensuite une feuille de papier, et dessine le profil du chapiteau, côté droit et côté gauche. Il plie alors la feuille en deux, et on voit avec admiration que les lignes du côté droit s’appliquaient sur celles du côté gauche comme si elles avaient été calquées l’une sur l’autre!
« Peu de jours après, à la profondeur indiquée, on découvrit le puits dont il avait annoncé l’existence. Il était à moitié rempli de débris de
toutes choses moins inflexibles et moins précises que le module antique, pouvaient en outre avoir été interprétés par de mauvais ouvriers, des artistes médiocres, et modifiés par le plus ou moins d'abondance des ressources locales.
Viollet-le-Duc n’hésitait donc pas assez et se pressait trop de donner un corps à ses conjectures : premier défaut de ses restaurations.
Soa second défaut, ce fut la passion de l’unité, qui lui fit sacrifier en pratique une grande partie des théories défendues dans le VIIIe volume du Dictionnaire raisonné de l'architecture. Quand dans un môme édifice plusieurs époques tenaient une place à peu près égale, comme aux remparts et à l’ancienne cathédrale de Carcassonne, au palais archiépiscopal de Narbonne, il tolérait les mélanges. Mais malheur au monument roman qui poussait un clocher ogival , malheur à une église du xn° ou du xme siècle entourée de chapelles latérales et meublée ou décorée à la manière classique! Alors, table rase sur toute addition ou décoration postérieure, et s'il fallait écrire à ce sujet, les épithètes ne manquaient pas pour stigmatiser la laideur plus ou moins réelle de ces superféta-
toutc sorte, parmi lesquels on trouva une partie des anciennes colonnettes de la chapelle. On en mesura le module : citait exactement celui que Viollet-le-Duc avait prescrit de donner aux nouvelles colonnettes. »
Le fait peut être en partie exact, et d’autant mieux qu'il s’applique à un édifice de la fin du xivc siècle, c'est-à-dire d’une époque où les formules géométriques avaient beaucoup de puissance et où l’architecture manquait de variété; mais on a eu tort de trop généraliser et d’ériger en règle ce qui était dû à des circonstances exceptionnellement heu-
reuses.
tions. De l’histoire, des fondations pieuses, des souvenirs, nul souci.
Viollet-le-Duc a inventé en quelque sorte le démeublement des églises. Depuis trente ans, une armée de pillards semble avoir passé par Notre-Dame de Paris. Plus un seul des chefsd’œuvre des peintres et des sculpteurs des deux derniers siècles : on sait, en effet, que, pour avoir leur brevet de maîtrise, ceg artistes devaient présenter ce qu’on appelait proprement le « chef-d’œuvre », et que ce chef-d’œuvre était habituellement déposé à Notre-Dame. Nulle part une toile de maître, nulle part un ex-voto , un panneau, un retable. Les chapelles sont nues, avec leurs autels mesquins et leurs hautes murailles peintes en dessins de tapisseries. L’architecte, dit-on, faillit insulter le chapitre, qui fort heureusement s’opposa à l’enlèvement du Vœu de Louis XIII , vrai monument national et une des œuvres capitales de Coustou. Les stalles , exécutées par les meilleurs menuisiers du temps de Louis XIY, restèrent encore debout, malgré Viollet-le-Duc, qui les aurait probablement remplacées par une conception pareille en pauvreté à la chaire de la même cathédrale.
A Saint-Sernin de Toulouse, des statues du xve siècle, d’assez bon style et d’une grande valeur historique, ont disparu de l’abside, et Y épuration s’étendra plus le in encore si le successeur de Viollet-le-Duc hérite de son intolérance artistique.
ViolJet-le-Duc voulait aussi renverser le clocher (1), pour
(1) Il prétendait que ce clocher, étant ogival, au moins dans ses parties supérieures, jure sur une église romane, et qu’en outre il est trop élevé et trop élégant pour la base qui le supporte. Est-ce bien vrai? Quant à
le remplacer par une coupole de sa façon, dont il aurait pris le type on ne sait où ; mais la population réclama, avec suc-
nous, la tour centrale de Saint-Sernin nous parait romane jusqu'au sommet de la pyramide. Les deux étages supérieurs ont des ouvertures qu’on n’est point habitué à voir dans des églises de ce stxle; mais en quoi ces fenêtres, à couronnements triangulaires, sont-elles gothiques? Ces couronnements ne sont point en ogive et ne peuvent point s’inscrire dans une ogive : ils s’inscrivent bien plutôt dans un plein cintre ou ^rc demicirculaire, puisque l’angle du sommet est un angle droit. Ils ne sont, à nos yeux, que la dernière expression de ces arcs en mitre qu'on trouve assez souvent dans les églises de l'Auvergne, et surtout sur les clochers du Bourbonnais Les profils des moulures, les colonnes, les bases, les chapiteaux, qui accompagnent les ouvertures des deux étages supérieurs, en accusent encore le caractère roman; et l'influence auvergnate que nous alléguons est confirmée par la présence, sous les corniches, d’un ornement en zigzag assez original, exactement figuré en mosaïque entre les riches modifions des églises du Puy-de-Dôme, et qu'on voit même en relief sur la façade de Saint-Philibert de Tournus, église auvergnate autant que bourguignonne. On n'oubliera pas, d'ailleurs, que toute notre basilique est le type le plus grandiose, sinon le plus caractéristique, de ce roman auvergnat dont le foyer était à Toulouse aussi bien qu'à Clermont. Enfin, les arcatures et les pinacles de la galerie sont purement romans, et la flèche n'a rien de particulier qui puisse la faire appeler ogivale.
On a cru longtemps que le clocher de Saint-Sernin avait été bâti dans le cours du xiv° siècle, et que c’est une raison de plus pour le déclarer gothique; on a allégué également que ce type est demeuré particulier aux tours ogivales des environs de Toulouse. Mais une date ne fait point un style; les archéologues qui ont observé et comparé les monuments du Midi savent que le roman y a persisté jusqu’au milieu du xiv® siècle, et que les derniers souvenirs n’en ont été emportés que par la Renaissance. En outre, le clocher de Saint-Sernin est tout entier antérieur à la fin du xm® siècle ; une grande châsse, exécutée en 1286 ou 1287, le représentait avec ses cinq étages, ses pinacles et sa flèche. Quant aux nombreuses tours octogonales ou hexagonales, bâties sur le type de Saint-Sernin, leur présence sur des édifices gothiques ne prouve nullement qu’elles le soient
cès, contre une opération qui aurait décapité à la fois et la ville et son plus beau monument.
Cette restauration de Saint-Sernin est, du reste, une des moins bonnes, et c’est de beaucoup celle qui se ressent le plus du peu de soin que mettait Viollet-le-Duc à se conformer aux exigences et aux habitudes de l’esthétique locale, surtout quand il s’agissait du Midi. Voici en quels termes la condamnait, en 4874, le chanoine Carrière, dans un rapport relatif à une visite des membres du XLe Congrès archéologique :
« Après votre visite à l’église du Taur, vous vous êtes rendus à l’insigne basilique Saint-Sernin.
« En présence de ce célèbre monument rajeuni par les restaurations de M. Viollet-le-Duc, vous avez demandé des renseignements positifs sur sa physionomie extérieure avant sa restauration. Des photographies, prises sur l’ancien monument, ont été mises alors sous vos yeux. Des explications ont été fournies par plusieurs membres appartenant à la Société d’archéologie du Midi de la France, et vous avez pu, dès lors, vous rendre un compte exact de ce qu’était autrefois le monument et constater ce qu’il est aujourd’hui.
elles-mêmes, et qu’on ne doive les considérer comme un souvenir de l’art roman; rien d’ailleurs, dans leur décoration, n’est gothique; leur élégance et les crochets de quelques-unes de leurs flèches peuvent seuls faire supporter leur union avec des monuments à ogives. Par l’élégance, et par l’élégance seulement, le clocher de Saint-Sernin peut bien passer pour ogival; mais sa silhouette hardie ne constitue pas un défaut d'harmonie, car elle est merveilleusement préparée par la succession pyramidale des chapelles du rond-point, du déambulatoire, de l’abside, et forme avec toutes ces parties, jointes au transsept, un ensemble qui satisfait complètement l’œil le plus difficile.
« Vous étiez, en ce moment, au pied de la porte latérale sud, faisant face à la rue du Taur. Cette porte n’offrait autre fois qu’un habut simple, surmonté de sa petite toiture en tuiles-canal. Elle dépasse aujourd'hui de plusieurs mètres en hauteur la toiture de la petite nef extérieure dans laquelle elle est percée. M. Viollet-le-Duc a ajouté un étage aveugle, lourd et disparate, et qui ne sert à rien.
« Jadis, une seule toiture enveloppait la grande neffct la première nef latérale. Aujourd’hui, chaque flanc de la basilique offre aux regards trois ressauts, indiquant, à partir de l’arête du grand toit, la nefcentrale et les deux latérales. Le flanc nord se présente sous le même aspect, avec cette différence que la porte latérale, correspondant à celle qui vient de nous occuper, n’a pas encore été touchée. Vous avez pu, par conséquent, vous faire une idée précise de ce qu'était l’autre porte avant la restauration.
d L’aspect actuel du chevet, la partie la plus précieuse du monument, a provoqué un concert unanime de blâme et de regrets. Tous, vous avez présent à l’esprit, et fidèlement gravé dans la mémoire, l’état vrai de cette admirable partie de l’édifice, dont les toitures sont aujourd’hui dépouillées du caractère particulier à notre région, à toutes les époques. Au lieu de légères couvertures en tuiles d’autrefois, vous apercevrez partout d 'écrasantes voûtes formées d'énormes pierres de taille. Or la pierre, vous le savez, n’était guère destinée, dans notre pays toulousain, qu’à l'ornementation, ou tout au plus à la consolidation de certains membres d’architecture.
« En voyant cet emploi systématique de pierres et de briques, régulièrement alternées dans la restauration des ouver-
tares, portes et fenêtres, sur les jambages, archivoltes, colonnes, etc., vous avez demandé s’il en était ainsi dans les anciennes constructions. On vous a répondu en vous montrant les parties encore intactes du monument, assez bien conservées pour échapper au remaniement de l’architecte. Vous avez été dès lors convaincus qu’il n’y avait nulle part de système arrêté; que dans toute la construction primitive la pierre et la brique n 'étaient employées qu’au fur et à mesure des nécessités du moment. Tantôt, c’est une brique ou un fragment de brique posé là pour servir de coin et pour remplir un vide, tantôt, ce sont des pierres de dimensions variables, taillées un peu au hasard, mais s’adaptant à peu près aux espaces libres. Les interstices étaient souvent garnis par de petits tessons en tuiles-canal, noyés dans du mortier. C’était là comme le signalement exact de notre vieille basilique à sa naissance. On y retrouverait à la fois son certificat d'origine, la preuve de son authenticité et l'esprit de nos pères , dont l’esthétique trahissait toujours par quelque détail les négligences dues à leur barbarie originelle. Ces choses-là, Messieurs, vous les avez parfaitement comprises, et vous avez blâmé M. Viollet-le-Duc de ne les avoir pas même entrevues (1).
« Quant à ce lourd et inexplicable acrotère qui couronne, dans leur pourtour extérieur, tous les murs de l’édifice, et à ces animaux symboliques plantés misérablement sur les angles du transsept, rien dç pareil n’avait jamais existé sur notre vieux
(1) Tout ce passage est exagéré. Viollet-le-Duc , il faut le dire à sa décharge, a suivi du plus près qu’il lui a été possible les dispositions primitives de l’appareil, tant régulières qu’irrégulières.
Saint-Sernin de Toulouse. Du reste, ces petits lanternons disgracieux, surajoutés en retrait aux tourelles exhaussées, dont une (celle du sud) garnit les angles rentrants formés par la rencontre des nefs latérales avec les transsepts, et l'autre se présente en saillie sur le flanc du transsept nord, sont encore des innovations fantaisistes aussi désastreuses pour le monument que fâcheuses pour celui qui les a conçues. L’édifice y a perdu un des traits de sa physionomie, et l’architecte n’a réussi qu’à fournir une preuve de plus du peu de respect que lui inspirent même les monuments du premier ordre.
<r Enfin, Messieurs, la tour centrale, servant de clocher, a également attiré votre attention. Vous n’avez pas approuvé cette chape de portland dont on a couvert sa flèche. Vous eussiez mieux aimé contempler encore ce clocher historique, s’offrant à nu à vos regards, avec ses arêtes en pierre et ses pleins en briques. »
Dans la même ville de Toulouse, Viollet-le-Duc a singulièrement dérogé aux convenances locales en. couvrant d’une toiture aiguë, à clochetons, le beffroi du Capitole.
Dans une autre région du Midi, non loin de Bordeaux, Viollct-le-Duc n’a pas su davantage se conformer à l'esthétique des bords de la Garonne. Le propriétaire de Roquetaillade lui confia la restauration de ce château , la plus belle forteresse féodale de la Guienne. Nous avons reçu, au sujet de ce travail, deux communications fort importantes, l'une due à M. Léon 4 Palustre, l'autre, au journal le Courrier de la Gironde . Suivant la tendance habituelle de Viollet-le-Duc, ce sont les souvenirs et les traditions du Nord qui ont été évoqués. Ainsi les créneaux ont été enjolivés de clochetons, qu’on ne trouve
guère qu’à Montbard et à Coucy. Par contre, la chapelle romane a reçu une charpente apparente rappelant les églises d’Italie, et notamment celle de Montréale. Les courtines ont été percées de nombreuses fenêtres, et au bas du grand escalier a été placé un grand lavabo à douze robinets de bronze, mieux à sa place dans la cloître d’une abbaye que dans le donjon d’une forteresse féodale. « En un mot, conclut le Courrier de la Gironde , la restauration de Roquetaillade est une œuvre où l’amour du beau prime l’amour du vrai et de l’histoire; elle satisfait plutôt le regard que la science. Rien n’est beau comme le vrai, et Roquetaillade n’est plus qu’un remaniement bâtard de notre architecture régionale du xive siècle. » Le programme imposé par le propriétaire à l’architecte ne justifie pas ce dernier. Il n’y a pas à blâmer M. de Mauvezin, qui a voulu rendre sa demeure plus habitable; mais Viollet-le- Duc ne devait pas satisfaire ces goûts d'embellissement que réprouvait dans le fond sa conscience d'archéologue.
Il est un dernier reproche que nous devons faire aux restaurations de Viollet-le-Duc, mais à deux seulement, c’est d’avoir été entreprises. En France, nous n’aimons pas les ruines et les vieilleries; il nous faut place nette ou du vieux qui paraisse plus ou moins neuf. C’était un Français, ce baron de Croze, qui, il y a une vingtaine d’années, proposant à Pie IX la restauration complète du Colisée, reçut du pape cette lettre : « Cher fils, j’ai lu votre mémoire et vous en remercie ; mais ne savez-vous pas qu’il y a deux sortes de vandalisme, l’un qui consiste à détruire, l’autre qui consiste à restaurer? Jamais le Colisée n’a été plus beau que dans le contraste émouvant de la splendeur de son passé et de la magnificencede ses ruines.
Les restaurer, ce serait annihiler l'œuvre des siècles pour recomposer un pastiche bourgeois et sans éclat. Ne pensez donc plus à cela, mon cher, »
On pourrait en dire à peu près autant des forteresses de Carcassonne et de Pierrefonds. En elles-mêmes, les restaurations de ces deux monuments, du premier surtout, peuvent à la rigueur s'excuser, car elles ont été entreprises dans un but d'instruction populaire et non au profit de fhistoire, qui n'en a pas besoin, car le Pierrefonds moderne ne racontera nullement, ni les préoccupations ambitieuses du frère de Charles VI, ni les luttes de la guerre de Cent-Ans, ni celles du xvie siècle; mais de semblables travaux , provoqués par un homme de talent et exécutés par lui à la satisfaction générale, sont un dangereux exemple pour les architectes en quête de commandes lucratives, et pèsent sur l’esprit public, qui poussera bientôt à la restitution de toutes les grandes ruines féodales. Lorsque le gouvernement de Napoléon III fit consolider le mur et protéger par un abri les voûtes aux trois quarts écroulées du donjon de Coucy, un certain nombre d'artistes et la presse demandèrent la restitution de tout le château ; le même fait vient de se produire au sujet de Montlhéry, à propos d’une maigre allocation de 6,000 francs, destinée à couvrir la tour et à remplacer par des pierres quelques briques économiquement encastrées dans les brèches, dans la première moitié du siècle actuel.
L'art n’cst pas moins blessé que l’archéologie dans ces sortes de restaurations. Les ruines ont une poésie que les âmes cultivées savent toujours comprendre et sentir, et, à cet égard, les ruines de Pierrefonds étaient une merveille. Un
monument ruiné, pourvu que son style ne soit pas conçu absolument en dehors de toute étude de la nature, paraît plus grandiose et plus beau que dans l’état de conservation. La nature elle-même y a substitué ou ajouté son propre travail à l’œuvre de l’homme et se l’est unie dans une harmonie plus étroite. N’est-ce pas un peu pour cette raison que les ruines solitaires des abbayes et des châteaux forts nous paraissent appartenir à une architecture plus parfaite que celle des autres édifices du moyen âge? Et si les monuments de Rome, de la Grèce, de l’Egypte et du pays des Khmers sont parfois à nos yeux d’une trempe plus forte que nos monuments français, sommes-nous bien certains de n’être point entraînés par la majesté de l’âge, de la ruine et de l’abandon? Un édifice qui passe de la ruine à un complet rétablissement perd aussi de ses dimensions apparentes. Pierrefonds délaissé semblait être un colosse; restauré, il n’offre que l’aspect d’une forteresse considérable, sans rien qui étonne le regard.
Il n’est pas toujours exact de se figurer que les ruines relevées, même soigneusement, accroissent les moyens d’étude, et pour deux raisons très-graves. La première, c’est que les édifices ruinés sont sur beaucoup de points dans l’état où l’on se trouve obligé de supposer une construction dont on veut rendre par des tracés géométriques l’intelligence facile. Un corps d’habitation, une nef, une tour, se comprennent dans un dessin fournissant la coupe beaucoup mieux que dans la construction même, si elle est entière. Dans ce dernier cas, pour comparer l’extérieur et l’intérieur, le bas et le haut, il faut des allées et venues continuelles, au milieu desquelles mille détails échappent. La plupart des ruines, au contraire,
montrent à la fois le dehors et le dedans, le rez-de-chaussée et les étages; un coup d’œil y saisit, sur l’édifice même, les rapports et les concordances. La seconde raison pour laquelle une ruine restaurée n’accroit pas toujours les moyens d’étude, c’est quelle cesse d’être accessible. Les travaux terminés, le public s’aperçoit vite que les portes n’ont pas été oubliées. Un employé est préposé h leur garde, ne les ouvre que moyennant rétribution, et conduit à grands pas le visiteur dans les cours et les rares pièces dont l’entrée est permise. Pendant ce temps, il récite la leçon qu'on lui a apprise, ne laisse pas à l’observateur le temps de fixer son opinion à lui, encore moins de prendre des notes ou de dessiner. Au prix Je quelques notions superficielles offertes au vulgaire, on écarte les archéologues sérieux, à qui ne peut suffire une simple promenade de quelques minutes.
Cette délicatesse qui consiste à respecter la majesté d’une ruine, Viollet-le-Duc aurait dû également la professer, mais pour des motifs différents, à l’égard d’une église, Saint-Louis de Poissy. Yiollct-lc-Duc, son Dictionnaire ne le prouve que trop (vov. ci-dessous, chap. vri, n'a pas compris que cet édifice portait les premières traces de la transformation du roman en style ogival et pouvait éclairer d’une vive lumière cette origine de notre architecture nationale qu’on s’obstine maintenant à placer à Vézelay. Afin de purger l’église de retouches faites au xve siècle, retouches qui suffisaient encore à sa solidité actuelle et ne cachaient pas le caractère indécis cl étrangement transitionnel des parties plus anciennes, on a presque tout reconstruit, et, dépassant le but, on a tout rhabillé dans un genre gothique de la fin du xne siècle pleine-
ment formé. C’est là une de ces campagnes qui ont fait accuser Viollet-le-Duc de supprimer ou de travestir ce qui contrariait ses systèmes. On se trompe évidemment quant à l’intention. Le document n’en est pas moins à peu près perdu, et si quelque compartiment de voûte reste une reproduction fidèle, il n’est plus authentique. La perte pour les études archéologiques est irrémédiable; nous n’osons dire qu’elle soit en partie réparée par les notes détaillées que nous avons prises nous-même en 1867, sur l’état ancien, ou par les observations, accompagnées d’une bonne gravure, insérées par Félix de Verneilh dans le Premier des monuments gothiques.
Les reproches que nous nous permettons d’adresser au plus célèbre restaurateur de nos monuments nationaux ne sauraient effacer ni même reléguer au second plan les incomparables qualités qu’il a su déployer dans ses fonctions. La première est son habileté pratique. Loin d’ébranler les constructions d’une main lourde et inexpérimentée, comme le font tant de ses confrères, il leur rendait pour des siècles une robuste santé. Il y arrivait, non-seulement par la connaissance exceptionnelle qu’il avait acquise du tempérament intime des édifices du moyen âge, mais encore par la part personnelle qu’il prenait aux travaux. Il obtenait ainsi un second résultat non moins précieux. Il savait borner les démolitions au strict nécessaire. Mauvais médecins et chirurgiens inhabiles, nos architectes sont incapables d’amputer nos monuments du moyen âge et n’osent reconstruire que sur de nouveaux fondements. De là ce que Viollet-le-Duc, dans ses causeries du XIX e Siècle , appelait des « éreintements ». Il
n’y a pas heureusement de pareils excès à sa charge : il savait ménager ses malades. S'il a bouleversé de fond en comble Saint-Denis, c’était pour réparer les fautes d’un prédécesseur; à part cette violence nécessaire, s’il a des « éreintements » à se reprocher, ce sont ceux qu’il a autorisés par des rapports trop complaisants en faveur de ses confrères, tels que celui où il justifie la destruction des arcs-boutants et des voûtes de Notre-Dame d'Evreux.
Lorsque Viollet-le-Duc restaurait, il avait à la fois le souci de l’authenticité de ce qu'il jugeait utile de maintenir, et de sa propre réputation. De là, une excellente habitude. Trouvait-il un fragment qui justifiait son travail, il le remettait soigneusement en place, comme <r témoin », si mutilé qu’il fut, pourvu qu’il eût conservé l’ensemble caractéristique de sa forme première. Il avait encore le soin d’utiliser les fragments qui avaient été enlevés pour faire place à une disposition nouvelle, même quand il conservait cette disposition. A part la nudité qu’il lui a infligée, la cathédrale de Paris est son chefd'œuvre de restaurateur. Le fondateur de la basilique actuelle, Maurice de Sully, avait fait disposer, entre les tribunes et les fenêtres supérieures, de charmantes roses à jour servant de triforium. Lors du remaniement des arcs-boutants, qui eut lieu au milieu du xiii« siècle, les fenêtres supérieures furent prolongées aux dépens des roses, et celles-ci jetées parmi les décombres. Viollet-le-Duc, en fouillant sous les dalles, en a retiré des débris suffisant à les reconstituer, et, pour leur trouver un emploi dans son œuvre, il a replacé toutes celles des croisillons et des travées les plus voisines, supprimant, mais pour ces parties seulement, les traces du remaniement
du xme siècle, et écrivant dans sa restauration même l’histoire monumentale de Notre-Dame. Ainsi a-t-il fait pour les arcsboutants, dont il a rétabli quelques-uns dans leur forme du xiie siècle. Notre-Dame de Paris n’a jamais été dans son ensemble telle qu’il l’a laissée; mais chacune de ses parties prise à part a bien existé. Ce genre de restauration, dont il ne faudrait pas abuser, a ici le mérite de raconter des évolutions monumentales dont les exemples n’existent pas ailleurs.
Nous avons contesté, ou plutôt réduit à de justes limites, la facilité qu’on prêtait à Viollet-le-Duc de recomposer un édifice entier par le moindre petit fragment. Mais quand il lui arrivait, ce qui n’était pas rare, de trouver plusieurs fragments épars, si étrangers qu’ils fussent l’un à l’autre, il déployait une patience et une sagacité merveilleuses à deviner la fonction qu’ils avaient pu occuper, et à combler les lacunes qui les isolaient. Sans de pareilles facultés, il ne serait jamais parvenu à restaurer la chapelle de Pierrefonds, vrai jeu de patience qui suffirait à immortaliser un architecte. Ce chef-d’œuvre fait pardonner la restauration du château.
Nous ne savons si, dans les critiques et les éloges qui précèdent, on reconnaîtra notre sentiment dominant. Peut-être nous surprendra- 1- on en contradiction avec nous -même. L’inconvénient n’est pas impossible quand on parle de Violletle-Duc, qui était un homme très-inégal. Nous n’hésitons pas, toutefois, à proclamer que de nos impressions la plus profonde, en pensant aux monuments restaurés par Viollet-le- Duc, est celle de l’admiration, de la reconnaissance et du regret. Ce ne sont pas les restaurations entreprises par ses disciples et par ses successeurs qui pourront nous consoler.