CHAPITRE VI
Causes matérielles.
On ne peut exposer que par le raisonnement l'histoire dune architecture dont les variations, depuis ses premiers progrès jusqu’à sa pleine décadence, dérivent du raisonnement. Violletle-Duc ne pouvait s’y tromper, et il ne s’étend jamais sur l’architecture du moyen âge sans appeler à son aide la physique ou la géométrie, parfois même la physiologie. Les démonstrations techniques tiennent donc une place dominante dans son Dictionnaire raisonné et dans la plupart de ses autres publications. Rien de mieux.
Dans ses démonstrations techniques , Viollet-le-Duc prête rarement le flanc à l’objection. En tant quelles se rapportent à l’art militaire, aux constructions civiles , à l’essence des matériaux et aux lois de la pesanteur, elles sont inattaquables, et nous n’en parlerons que pour leur payer le tribut d’un éloge mille fois mérité.
Malheureusement, il n’en est point de même en ce qui concerne l’architecture religieuse. Il est étrange que cette architecture, placée par la force des choses à la tête du mouvement artistique du moyen âge (1), ait été justement la moins bien
(1) L’architecture religieuse, du reste, a été chez presque tous les peuples le centre du progrès artistique.
appréciée par Viollet-le-Duc comme par la plupart de ses contemporains. Nous ne pouvons redresser ici toutes les erreurs de détail qui ont été commises; mais une attention particulière est due aux théories qui se rattachent au point principal de l’histoire monumentale du moyen âge : l’origine de l'architecture gothique.
Le vrai moyen âge, celui qui s'étend entre les dernières manifestations de la civilisation antique et la renaissance des arts païens, entre Charlemagne et François Ier, entre le ixe et le xvie siècle, est rempli tout entier par l’architecture ogivale, dont l’architecture romane doit être considérée comme la préparation. Si, au point de vue artistique, le roman et le gothique semblent constituer et en réalité constituent deux arts distincts, ils ne forment historiquement qu'un même art, deux phases d’une même existence, comme le judaïsme et le christianisme, historiquement aussi, ne sont qu'une seule religion. Non vcni solvcre legem , scd adimplere , disait le Christ de lui-même et de sa doctrine. L’art ogival n'a pas eu d'autre effet; il ne s'est pas superposé à l’art roman, il ne l’a pas supplanté, il ne l’a pas étouffé; il en est, au contraire, le plus haut résultat, le dernier progrès, l’apogée, la consommation, l’accomplissement.
Viollet-le-Duc l’a bien compris, car il a repoussé de son dictionnaire toute classification pouvant donner la pensée d'une division chronologique dans l’art (1), et lorsqu’il s’attache
(!) Ce n’est pas qu'une bonne classification, telle que celle d’Arcisse de Caumont, ne soit fort utile dans un livre didactique ; mais elle a bien , pour un ouvrage de pure érudition, les inconvénients que signale la préface du Dictionnaire raisonné.
à un membre d’architecture, il en constate la transformation continue, régulière, insensible, depuis l’aurore de l’art roman jusqu’à la plus profonde décadence du style ogival. Cela est parfaitement d’accord avec l’essence de l’architecture, qui, sauf le cas d’une commotion sociale accompagnée d’une influence étrangère, est incompatible avec les changements subits. Viollet-le-Duc a su exprimer énergiquement cette vérité.
« Un art ne pousse pas comme des champignons; il est toujours le résultat d’un travail plus ou moins long et possède une généalogie qu’il convient de rechercher. » ( D . R t. VIII, p. 105.)
« De la décadence romaine à la Renaissance du xvie siècle, il n’y a qu’une suite de transitions sans arrêts...; le moment est venu d’étudier l’art du moyen âge comme on étudie le développement et la vie d’un être animé qui de l’enfance arrive à la vieillesse par suite de transformations insensibles, et sans qu’il soit possible de dire le jour où cesse l’enfance et où commence la vieillesse. » (Préface du D. R.)
Le style ogival est ce l’application rigoureusement suivie du système inauguré par les constructeurs romans ». ( D . R ., t. IY, p. 21.)
cc Evêques, moines, seigneurs, l’eussent-il voulu, n’auraient pu empêcher l’architecture romane de produire l’architecture dite gothique : celle-ci n’étant que la conséquence fatale de l’architecture romane. » (Id.)
Il est étrange de voir des affirmations si précises et si judicieuses détruites par des affirmations opposées, qu’a inspirées à Viollet-le-Duc le désir de mettre les corporations
laïques en antagonisme avec les moines et le clergé du xne siècle. Le style ogival est alors une architecture nouvelle trouvée de prime-saut et ne se rattachant que très-faiblement à l'ancienne (1).
« Les architectes laïques trouvèrent un art réellement neuf, qui ne tient à ses devanciers que par des liens à peine visibles. »
( Dict . de pédagogie, art. Architecture.)
« Ces constructeurs [du xne siècle]... n’ont que des traditions vagues, incomplètes, l'obscurité autour deux ; les monuments qu’ils construisent sont leur unique modèle; c’est sur eux qu’ils font des expériences; ils n’ont recours qu’à euxmèmes, ne s’en rapportent qu’à leurs propres observations. » (D. Il, t. IV, p. 30.)
<r Les monuments gothiques n empruntent rien aux siècles antérieurs, d ( U . //., t. VIII, p. 232.)
« Au xne siècle, l’architecture romane avait produit tout ce qu’elle devait produire; elle était arrivée à ses dernières limites, et ne pouvait ou que se traîner dans la môme voie, ou que décroître en se chargeant de détails superflus. Le génie occidental, toujours enclin à marcher en avant , rompit brusquement avec les traditions, et ses premiers essais sont des chefsd'œuvre. (I). Il , t. III, p. 347.) Dans ce dernier passage, Viollet-
(I) On nous pardonnera de classer nos cil.itions selon l'ordre méthodique réclamé par notre sujet, et non suivant l’ordre qu’elles présentent dans le Dictionnaire raisonné. Nous croyons cela permis à l’égard d'un dictionnaire, forcément composé d’articles détachés et sans aucune suite logique. Dans tous les cas, on ne trouvera jamais dans nos classements, quels qu'ils puissent être , la trace d’un artifice capable de dénaturer le sens et la portée des textes allégués.
le-Duc a la main très-malheureuse, car immédiatement après , comme preuve de cette brusque rupture, il cite le clocher de Tracy-le-Val, en faisant observer que ce clocher « indique le désir de s affranchir des traditions romanes, et un premier pas (1) vers l’art français de la fin du xne siècle. » La contradiction saute aux yeux.
La vérité, aux yeux des archéologues que n’aveugle point la préoccupation de dogmatiser, c’est que les deux styles, le roman et le gothique, se soudent si bien l’un à l’autre qu’il serait impossible de voir où finit l’un et où commence l’autre, si l’on n’avait adopté un critérium bien déterminé, la présence de la nervure; et encore a-t-on à examiner la façon plus ou moins magistrale avec laquelle cet élément est mis en œuvre.
Bien plus, nous le répétons, il n’y a historiquement qu’un seul et même style pour tout le moyen âge; le style ogival n'a fait que transfigurer le roman, et il a marché dans la direction que le style roman lui avait imprimée. L’adoption de la nervure rendit les transformations plus nécessaires, plus rationnelles, plus rapides ou plus faciles; l’ogive fut plus de cent ans romane; l’arc-boutant a son origine au moins logique dans les voûtes en quart de cercle, dont il y eut des exemples, nonseulement dans l’école auvergnate, mais près de l’école parisienne, à Saint-Étienne de Caen, à Saint-Pierre de Preuilly, à Beaulieu-lez-Loches (?), à Aiguesvivesprès Montrichard. Nous pensons que l’arc-boutant aurait bien pu être imaginé pour conjurer la ruine de quelques églises romanes, en Bourgogne par exemple, avant d’être appliqué aux nouvelles constructions
(1) C’est nous ici qui soulignons.
en style ogival. Le doute ne saurait avoir lieu pour les ordonnances et la statuaire des portes, les flèches, les fenêtres géminées, les bases à tore aplati, les moulures toriques, les crochets, dont les premiers types ou les germes se montrent dans le roman. Les chapiteaux avec la corbeille dessinée sous l’abaque se trouvent aussi à l'époque romane. La flore ogivale avait été préparée par les constructeurs romans, et Viollet-le- Duc le proclame lui-même : « Il semble, en examinant les monuments, que les Clunisiens aient été les premiers à former des écoles de sculpteurs allant chercher dans les productions naturelles les éléments de leurs décorations Sur les
bords de la Loire, de la Garonne, en Poitou et en Saintonge, au commencement du xne siècle, on voit aussi la sculpture chercher d’autre éléments que ceux laissés par l’antiquité.
Ces essais, toutefois, sont partiels Quoi qu’il en soit, ils ont
une certaine importance : ils ont ouvert la voie à la nouvelle école des architectes laïques; c’est du moins probable. » (D. /?., t. V, p. 485.)
Nous sommes heureux de résumer notre pensée par deux citations empruntées la première à l’un de nos archéologues les plus savants elles plus circonspects, le seconde à un érudit que l’on ne soupçonnera point d’avoir voulu prendre en main la cause des moines (1).
« Les artistes de l’époque romane, après avoir substitué l’arc en plein cintre aux dernières architraves, dont les pre-
(1) Voir aussi les judicieuses Obsenations sur le « Dictionnaire d’architecture > de M. Yiollet-le-Duc publiées en 1869, par M. Le Clerc de la Prairie, qui a pris pour sujet d’un de ses chapitres cette question : Y a-t-il eu au moyen âge deux architectures ne dérivant pas l’une de Vautré ?
miers chrétiens avaient hérité de l’architecture romaine, semèrent bientôt le germe d’un nouveau progrès réservé à l’art du Nord. » (Alb. Lenoir, Arcliit. nionast., t. II, p. 187.)
« Le style gothique sortit du style roman par un épanouissement naturel C’est un seul développement qui a produit
les églises romanes et les églises gothiques Une seule grande
révolution, la substitution de la voûte à la charpente, a produit, par des déductions en quelque sorte nécessaires, toutes les transformations qui remplissent l’intervalle du xie au xive siècle. » ( L’Art du moyen âge et les causes de sa décadence, par Ernest Renan, dans la Revue des Deux-Mondes , t. XL, p. 210, 213 et 214.)
Nous n’insistons pas sur de pareils faits , parce que nous ne les croyons pas sujets à la moindre objection de la part de ceux qui ont étudié nos monuments du xne siècle, particulièrement les édifices romans de l’Ouest, entre la Loire et la Garonne, et les premières églises gothiques du bassin de la Seine.
Viollet-le-Duc est blâmable aussi pour n’avoir pris comme point de départ, dans le titre de son Dictionnaire , que le xie siècle au lieu du ixe, temps où farchiteclure, dégagée de l’entablement gréco-romain par l’influence des traditions venues de Byzance, marche définitivement vers le progrès. C’est vraiment à ce siècle que remontent plusieurs écoles romanes du Midi et peut-être celle du Rhin. Viollet-le-Duc tient néanmoins à cet égard mieux que ne promet son titre, et il est loin de négliger l’ère carlovingienne. Il émet de judicieuses remarques (D. /?., 1, 119) sur Charlemagne, qui, voulant restaurer les lettres et les arts de l’antiquité, se trompa
pour l’architecture, et fit venir de la Grèce et de Rome des artistes imbus des traditions byzantines autant qu’étrangers aux formes dites classiques. Cette méprise salutaire amena la coupole au lieu de l’entablement; Viollet-le-Duc aurait pu ajouter que la coupole byzantine à pendentifs ne se conserva pas chez nous, sinon dans deux ou trois provinces, et qu’elle détermina les progrès du style roman, non par des imitations, mais indirectement, en faisant entrevoir la nécessité et la possibilité de voûter la surface entière des églises.
La voûte, voilà le grand élément qui fut, depuis le commencement jusqu’à la fin, le promoteur, l'agent, le théâtre principal des transformations monumentales au moyen âge. Jamais, autrefois, les peuples ne se mettaient à innover dans les systèmes de construction, s'ils n’y étaient contraints ou portés par des besoins nouveaux et par la difficulté de satisfaire à ces besoins. Or, la grave difficulté dans le bâtiment, ce n’est pas d’en élever les murs, mais de le couvrir; et parmi les genres de couverture, celui qui dérive de l’arc est celui qui présente le plus d'obstacles, parce qu’il faut y tenir compte à la fois des lois de la physique et des formules de la géométrie. L’antiquité classique, avec ses entablements, ne connut pas ces obstacles : il lui suffisait de dresser des supports, murs ou colonnes, assez près les uns des autres pour qu’une pièce d’architrave trouvât à y asseoir ses deux extrémités. Les Romains, que nous voyons seuls aux prises avec la voûte, dont les Étrusques leur avaient transmis les rudiments, cherchèrent à la rendre solide, mais point à la transformer; plutôt que de lutter pour elle, ils se résignèrent à restreindre
l’ampleur et la variété de leurs programmes. Il était réservé
au moyen âge d’assumer pareille tâche et de l’accomplir jusqu’au bout.
L’Orient catholique s’était contenté, sous Justinien, de superposer, au moyen de pendentifs, la coupole hémisphérique à des supports disposés en carré. Ayant ainsi constitué la partie centrale et monumentale de ses temples, il distribua le reste comme il put, se laissant décourager par les obstacles de toute sorte qu’offrait la voûte à la réalisation complète des nouveaux programmes liturgiques. Ce fut l’Occident qui accepta le combat, tout aussitôt que l’état des connaissances relatives à l’architecture et l’habileté des ouvriers permirent de songer à autre chose qu’à l’imitation routinière des monuments latins de la décadence, soit romains, soit mérovingiens.
Devant l’Occident chrétien, le problème à résoudre se posait ainsi : Étant donnée une église de forme basilicale, la voûter entièrement par le procédé le plus simple, le plus solide, le plus franc, le plus universel, sans rien retrancher ou réduire de l’édifice, en introduisant, au contraire, ou en admettant des amplifications.
On sait combien il était déjà difficile de voûter la basilique romaine, avec ses colonnades à proportions invariables et ses nefs centrales dépassant les bas côtés de tout un étage. En sacrifiant, sous le règne de Charlemagne, les ordres antiques, les constructeurs parvinrent à trouver des plans carrés pour les travées et des piliers assez forts pour porter des voûtes d’arêtes ou des berceaux; mais ces voûtes ne couvraient pas encore des églises entières ou ne les couvraient que grâce à des réductions excessives sur les hauteurs. Or, comme si ces difficultés ne suffisaient pas, les bâtisseurs d’églises en susci-
tèrent d'autres au moins aussi grandes et de nature différente en créant les ronds-points, où les piliers se disposaient nécessairement en trapèze, où les absides centrales, sous peine
d'être sombres, réclamaient des fenêtres supérieures comme
la maîtresse nef. Ce nouveau programme, imposé aux chœurs des églises importantes dès le ixc siècle, tendit à faire employer la nervure et l’arc brisé; dans les nefs, le besoin d etayer les voûtes provoqua la découverte de l’arc-boutant et contribua également à l'adoption de l’ogive.
La fusion, dans une même voûte, de l’ogive et de la nervure contre-butée, s'il y a lieu, par Tarc-boutant, constitue dans son essence le style ogival (1). Ces trois caractères, les deux premiers surtout, sont les seuls fondamentaux et absolument organiques, non-seulement parce qu'ils différencient suffisamment l'architecture gothique de toute autre architecture, mais encore parce que seuls ils ont agi comme causes productrices principales sur les éléments de second ordre.
« On ne saurait, dans une courte analyse, démontrer pourquoi ou comment les caractères secondaires dérivent des trois caractères essentiels; contentons-nous d’en exposer simplement la généalogie. Les claires-voies dérivent à la fois de la nervure et de l'arc-boutant, qui permettaient de reporter sûrement le poids de toutes les voûtes sur les piliers ou les
(t) Les nervures croisées se nommaient autrefois arcs-ogives, nom qui depuis s’est appliqué à l’arc brisé. Ces éléments, dont le premier s’est appelé et dont le second s’appelle actuellement ogive, faisant l’un et l’autre partie essentielle de l’art né au xnc siècle, quel que soit celui des deux que l’on considère, l’expression de style ogival est exacte, et nous ne voyons pas bien pourquoi dans ces derniers temps on a voulu la condamner.
contre-forts, et, par suite, de supprimer les murs; l’usage des meneaux et des réseaux vient de la nécessité d’éviter le mauvais effet présenté par d’immenses ouvertures béantes dépourvues de toute division, et aussi de certaines difficultés de vitrage que présentaient les larges baies. Les absides polygonales ont remplacé les absides rondes, soit parce que dans celles-ci le formeret présentait, à cause du plan courbe, des difficultés de tracé et un aspect disgracieux, soit parce qu’il était malaisé d’établir des réseaux dans les fenêtres d’un hémicycle et de les vitrer. La reproduction des mêmes profils sur les jambages ou les piliers et sur les archivoltes a été déterminée par la délicatesse que prirent les nervures croisées, puis les formerets, puis les arcs des fenêtres, qui se confondirent avec le formeret; les tailloirs polygonaux ont la même origine, ainsi que les bases de cette forme. Les toits aigus doivent leur emploi, selon Yiollet-le-Duc, aux arcs-boutants et aux formerets; les toits aigus ont à leur tour provoqué l’usage des balustrades; les pinacles ont été inventés ou usités pour soutenir les balustrades et charger les têtes des contreforts. Les gables décoratifs viennent d’une tendance naturelle à inscrire une ogive dans un triangle. La prédominance des lignes verticales et pyramidales dérive de presque tous les caractères primitifs ou secondaires précités. Enfin, les flèches furent percées à jour, parce que de hautes pyramides sans ouvertures eussent contrasté avec la légèreté et la délicatesse des parties inférieures.
« Les crochets et les ornements à lobes ne se rattachent pas d’une manière évidente, comme dérivés, à la nervure, à l’ogive ou à 1 arc-boutant. »
Nous résumons par ces quelques lignes, empruntées à notre Simple mémoire sur l'origine du style ogival (1874), la meilleure partie du Dictionnaire raisonné. C’est montrer que nous sommes d’accord avec Viollet-le-Duc sur la manière dont se sont formés les éléments secondaires du style ogival. Mais cet accord n’existe ni sur la partie des églises, ni sur le genre de voûtes où s’e^t poursuivie la solution du grand problème, ni sur les écoles et les monuments où celte solution a été obtenue. Pour Viollet-le-Duc, depuis le moment où il écrivait dans les Annales archéologiques , en 1844, jusqu'au dernier volume de son D. /?., publié en 1867, le champ de bataille le plus décisif est la nef de la Madeleine de Vézelay, avec son avant-nef ou narthex et ses voûtes d’arêtes bombées; à notre humble avis, c’est dans les ronds-points, c’est dans l’Ile-de-France et plus particulièrement dans une série d’édifices dont il reste au moins les types extrêmes, les églises de Poissy et de Saint-Denis, c'est par la voûte d’arêtes romaine appareillée en moellons taillés, que s'est opérée la transition directe et immédiate entre la voûte sans nervures, transmise par l’antiquité, et la voûte à nervures saillantes, qui est le caractère le plus distinctif du style ogival.
Voyons d’abord jusqu’à quel point les prétentions de Vézelay sont admissibles.
Les voûtes du narthex de la Madeleine, à Vézelay, sont barlongues, à ogives, munies d’arcs formerets bien caractérisés et rampantes au-dessus des tribunes. Malgré tout cela, malgré leur perfection, on ne voit pas comment elles auraient contribué à la création de la nervure systématique. Elles sont bombées, en blocage, et ce système, en diminuant la saillie
des arêtes et par suite leur fragilité, rend les arceaux croisés moins utiles. Leur éloignement de l'Ile-de-France, sans être absolument incompatible avec l’influence qu’on leur prête, en affaiblit beaucoup la probabilité. Elles n’ont rien produit, en Bourgogne, qui aboutisse au vrai style ogival, et n’ont empêché nullement cette province d’être « en retard sur l’Ile-de- France jusqu’au milieu du xme siècle ». Enfin, élevées seulement vers 1132, selon M. Chérest, elles sont postérieures à l’église de Poissy ou tout au plus ses contemporaines. Si Yézelay avait pu transmettre quelque chose à l’école française, ce serait l’ogive ; or, à cette époque, on avait bien ailleurs où la prendre.
En se faisant le champion de Vézelay, Viollet-le-Duc s’est ménagé de singulières méprises. Il hésite d’abord sur sa vraie date, lui assignant successivement : 1160 {D. /?., I, 185); 1150 (IY, 31); 1135 (VI, 426, 427); 1130 à 1140 (VII, 264; dans ce dernier passage, il donne pourtant en note la vraie date, 1132); 1132 (IX, 148). Voici maintenant une contradiction assez étrange. Dans le t. IV du D. i?., Viollet-le-Duc, après avoir dit que « l’édifice dans lequel on saisit le mieux la transition entre le système de construction roman et celui dit gothique, est le porche de l'église de Vézelay », et que ce porche date d’environ 1150, renvoie immédiatement à une malencontreuse note, ainsi conçue : « Il faut dire ici que l’architecture bourguignonne était en retard de vingt-cinq ans au moins sur celle de l’Ile-de-France; mais les monuments de transition nous manquent dans l’Ile-de-France. L’église de Saint-Denis, élevée vers 1140, est déjà presque gothique comme système de construction, et les édifices intermédiaires
entre celui-ci et ceux franchement romans n’existent plus, ou ont été presque entièrement modifiés au xme siècle. » Jamais observation ne pouvait être plus inopportune. 1150 était déjà une date trop avancée pour que Vézelay influât sur le style ogival : il était déjà formé depuis dix ans. Il ne fallait donc pas rendre cette méprise plus saillante en parlant de Saint-Denis, et surtout en disant que la Bourgogne est en retard sur l’Ile-de-France. Si la Bourgogne retarde, comment peut-elle avoir influé sur le mouvement progressif? et si elle retarde sur l'Ilc-de-Fiance, cela ne veut-il pas dire qu elle en a reçu les éléments du style ogival au lieu de les lui transmettre? Peut-être Viollet-le-Duc, en parlant du manque d’édifices de transition dans l'Ile-de-France, a-l-il voulu faire comprendre que des voûtes analogues à celles du porche de Vézelay ont existé auparavant dans ce pays, et qu’à leur défaut il cite c.elles de Vézelay comme le seul souvenir ou la seule imitation qui nous en reste, comme un moyen de nous montrer ce qui avait dû se passer dans l'Ile-de-France. Mais alors, pourquoi cette phrase, deux pages plus loin : « C'était là une tentative qui eut bientôt des conséquences importantes; » comment, dans le reste de son livre, l'illustre architecte revient-il sur le porche de Vézelay comme sur un acheminement direct et véritable vers le style ogival?
Les voûtes de ce porche ne doivent pas plus à l’Ile-de-France quelles ne lui ont donné. Leur préparation toute naturelle est dans les voûtes mêmes de la nef adjacente, déjà bombées et à plan très-barlong. On n’a eu qu’à ajouter l’ogive.
On pourrait objecter la présence de deux compartiments à nervures parmi ces voûtes, et dire que, pendant l’exécu-
tion même du porche, le constructeur découvrit la nervure et l’appliqua aux deux travées (une de la grande nef, l’autre du bas côté de droite) qui restaient encore à couvrir. Mais il est plus rationnel d’admettre que ces nervures sont une importation de la région parisienne; car, pas plus là que dans le reste du narlhex et de la nef, elles ne sont nécessitées par la configuration dès remplissages. « Elles ne sont qu’une décoration et n’ajoutent rien à la solidité des voûtes, qui ne sont pas combinées pour avoir besoin de leur secours. » (. D . i?., 1, 186; voir aussi IY, 33, et IX, 502.) La nervure était encore si mal comprise en Bourgogne au commencement du xme siècle, qu’à Yézelay même, les voûtes du chœur, construites de 1198 à 1200 environ, furent, malgré les nervures qui les supportent, maçonnées avec des moellons irréguliers noyés dans le mortier, selon la méthode romaine. (D. ih, IV, 108.)
La voûte d’arêtes simplement bombée ou surhaussée à la clef n’aurait donc produit que des perfectionnements de l’art roman, des systèmes nouveaux, si l’on veut, mais non la voûte pleinement gothique. Celle-ci, nous en exprimons encore une fois la conviction, s’est élaborée sur la voûte d’arêtes romaine formée par la pénétration de deux demi-cylindres. Viollet-Je- Duc se serait peut-être trouvé du même avis s’il n’avait admis quelques erreurs de détail (1) qui l’ont fait dévier sur l’église de Yézelay.
(1) C’est ainsi qu’il retarde jusqu’au xne siècle l’apparition de l’arc-doubleau dans les constr uctions romanes (D. B., au mot Voûte) et qu’il fait des arcs-formerets une conséquence de la voûte bombée (D. R., t. IV, p. 21, où l’arc doubleau est donné comme « définitivement admis » à la fin du xie siècle).
C’est par l’isolement successif des différentes parties d’une même voûte qu’est venue la nervure. Les constructeurs romans du ixe et du xe siècle commencèrent par employer l’arc-doubleau, très-rare dans les constructions romaines; un peu plus tard, mais avant la fin du xie siècle, ils inventèrent l’arc-formeret. Dès lors chaque travée de voûte était isolée soit de la travée adjacente soit de la muraille; isolée, sa forme ne dépendait plus de la construction générale, et c’est évidemment alors qu’on eut quelquefois l’idée de surhausser la partie centrale. Un second pas restait à faire, isoler chaque tranche d’une même travée en faisant des arêtes diagonales deux arcs distincts et libres; pour accomplir ce dernier perfectionnement, guère n’était besoin de la coupole ou de la voûte bombée; on y fut conduit par l'usage de voûter en arêtes les déambulatoires et les absides, et en même temps par le procédé qui alors s'introduisait, et qui était fort avantageux, d’appareiller en moellons taillés tous les pleins des voûtes au lieu de les mouler en blocage. Ce procédé d’appareil en moellons, donnant aux pleins des voûtes d’arêtes moins de cohésion et offrant même du danger si les voûtes étaient tant soit peu irrégulières, ne permit plus de retarder l’invention ou l'adoption de la nervure; c’est, en effet, dans un édifice voûté en assises de moellons que nous voyons un architecte essayer d’abord d’agir sans la nervure, et l’employer ensuite au milieu de l’incertitude et des tâtonnements.
Cet édifice, le type transitionnel par excellence, est l’ancienne collégiale Saint-Louis de Poissy. Le regretté Félix de Verneilh en avait signalé avant nous le caractère, dans le Premier des monuments gothiques; mais sa description de cette
église est trop courte, parfois obscure. Nous sommes heureux d’avoir pu la contrôler et la compléter par des notes prises en 1867, alors que la fâcheuse restauration exécutée par Viollet-le-Duc n’était pas assez avancée pour mettre obstacle à [une sérieuse étude.
Viollet-le-Duc, qui parle plusieurs fois de Saint-Louis (1) de Poissy comme d’un édifice roman, est trop prévenu en faveur de Vézelay pour voir ailleurs qu’en Bourgogne des caractères transitionnels. Il va jusqu’à essayer une réfutation de F. de Verneilh : « Dans des articles dus à notre savant ami F. de Verneilh, trop tôt enlevé aux études archéologiques, il est dit que les voûtes du chœur de l’église abbatiale de Saint-Denis sont une déduction, une conséquence de celles qui pourtournent le chœur de l’église collégiale de Poissy. Nous ne pouvons nous rendre à cette opinion; les voûtes du collatéral circulaire de Poissy n’accusent point l’origine du principe admis dans l’église de Saint-Denis. Ces voûtes de Poissy sont des voûtes romanes, qui essayent de s’affranchir des difficultés tenant au mode de structure roman, mais qui ne laissent en rien soupçonner le nouveau système inauguré à Saint-Denis. Nous persistons donc à dire que les embryons de ce système nous font défaut (2), qu’ils n’existent plus, ou que l’église de Saint-Denis présente tout à coup, en 1140, un
(1) Saint Louis fut baptisé dans la collégiale de Poissy; de là son vocable actuel.
(2) Chose curieuse! voilà peut-être le seul passage où Viollet-le-Duc ait oublié Vézelay en parlant de la transition ; pourtant il en avait fait mention à la page précédente, et avait dit que les voûtes de son porche sont « un acheminement vers un principe non encore entrevu ».
premier exemple complet de ce mode de structure des voûtes. » (D. R., t. IX, p. 503.)
Viollet-le-Duc s’est plaint ailleurs de l’absence complète des édifices de transition dans l’Ile-de-France : nous avons cité plus haut un des passages où cette absence est nettement affirmée. Quant à Poissy, Viollet-le-Duc a mal compris F. de Verneilh en pensant que celui-ci plaçait la transition dans les seules voûtes du déambulatoire. Il y a bien autre chose à Poissy, comme on va Je voir.
Saint-Louis de Poissy est un vaisseau à trois nefs, sans transsept, précédé d’une tour moins large que la nef principale, surmonté d’un clocher central, et terminé par un rondpoint. Le plan de ce rond-point est assez bizarre : il ne s’y trouve, à vrai dire, qu'une chapelle, celle du chevet; chacune des deux chapelles latérales qui s'arrondissent à la naissance du déambulatoire, au lieu de s’ouvrir sur lui, est tournée vers une travée particulière qui double le bas côté et forme comme un petit croisillon.
Les piliers de la nef et de la partie rectiligne du chœur sont disposés de façon à éviter des compartiments de voûtes trop barlongs.
En élévation, l’église de Poissy comprend un rez-de-chaussée, un triforium et des fenêtres supérieures. Le triforium n’existe pas autour de l’abside principale, qui a été refaite à la fin du xne siècle.
Toutes les voûtes primitives sont à plein cintre et en moellons piqués.
Les voûtes du déambulatoire et des bas côtés sont semiromaines, c’est-à-dire construites en portions de cônes, et
quelques-unes purement romaines, c’qst-à-dire engendrées par la pénétration de deux demi-cylindres. Les arêtes, notamment dans le déambulatoire, ne se soutiennent que par la combinaison de l’appareil (1). Les formerets qui suivent la courbe extérieure du déambulatoire, à cause de leur énorme diamètre, ont été tracés en anse de panier.
Malgré l’absence des nervures aux bas côtés de la nef, les arêtes nues y sont reçues par des tailloirs qui leur font face. Cette particularité ne doit point passer inaperçue.
La nervure apparaît aux deux chapelles latérales de l’abside et aux travées qui les accompagnent en guise de croisillons. Elle prend la forme d’une plate-bande à angles simplement abattus en biseau. Les voûtes des faux croisillons sont légèrement bombées; celles des absidioles le sont d’une manière exagérée.
Félix de Yerneilh s’oublie en appelant « domicales » les unes et les autres. Celles des absidioles sont seules domicales, par leur forme, et pas du tout par leur appareil, car les lignes des assises y sont perpendiculaires aux formerets (2).
Lorsque nous visitions Poissy, la chapelle terminale venait d’être restaurée; nous ignorons si elle présentait dans son état ancien le même système de voûtes que les chapelles latérales de l’abside. On ne connaît pas non plus l’état primitif des voûtes de l’abside centrale : elle a été refaite à la fin du xne siècle. Mais les trois travées de la nef les plus voisines du
(1) Voyez dans le Dict. rais., t. IX, p. 495, la description complète et les dessins d’un compartiment de ce déambulatoire.
(2) Dans les voûtes purement angevines, les assises sont perpendiculaires aux nervures diagonales et non aux arcs d’encadrement.
sanctuaire conservent leurs voûtes de la première transition. Ici les compartiments très-peu bombés ont de robustes arcsdoubleaux et de larges nervures où apparaît le tore. La section des voûtains latéraux sur les murs donne, au lieu d’un plein cintre, une figure ovoïde se rapprochant de l’ogive. Les nervures sont reçues par des tailloirs qui, au lieu de leur faire face exactement, se présentent par un angle de 45 degrés, comme si les travées étaient plantées sur le carré parfait.
Dans toute la partie ancienne de l’église de Poissv, il n'y a pas, à l’intérieur, une seule ogive.
Le triforium présente une disposition assez remarquable. Large et élevé, il donne sur la nef par des arcades géminées, et sa cloison extérieure s’élève assez au-dessus du toit en appentis des bas côtés, pour laisser place, dans chaque travée, à un oculus accompagné de deux microscopiques fenêtres.
Tout est important et plein de conséquences dans cette brève description de Saint-Louis.
Les voûtes du collatéral circulaire sont à peine surhaussées à la clef et demeurent encore, par leur configuration, presque romaines. Rien encore, dans leur forme, ne fait pressentir la transition. Mais, si l’on considère les matériaux, l’appareil, il y a dans ces voûtes le premier germe d’une révolution architectonique.
Quel motif dut engager le constructeur de Saint-Louis à préférer au blocage le moellon piqué? Trouvait-il dans les blocages trop peu de garantie pour ses vastes trapèzes du déambulatoire? On ne saurait en décider.
Au moment où furent établies les voûtes du bas côté circu-
laire, on pouvait avoir à Poissy l’idée de la nervure, et son emploi fut peut-être mis en question; mais on n’était certainement pas assez habitué à elle pour oser l’employer dès lors, malgré le besoin qu’on en ressentait. Quels avantages n’eût pas offerts la nervure dans ces disgracieuses travées ! Par elle, surtout, on eût évité ces larges formerets longeant le mur circulaire, furmerets qu’il a fallu tracer en anse de panier : on n’aurait eu qu’à jeter une nervure intermédiaire et à faire partir de son imposte, le long du mur, deux élégants pleins cintres. La nervure eût été utile aussi aux autres voûtes collatérales, d’une solidité douteuse, car il fut précisément nécessaire de leur en ajouter au xve siècle.
C’est bien des voûtes des bas côtés que Viollet-le-Duc pouvait dire : « Ce sont des voûtes d’arêtes romanes essayant de s’affranchir des difficultés de la structure romaine. » Mais ces voûtes ont déjà des arcs-doubleaux et des formerets qui tiennent de la structure romane la. plus avancée, et, à côté d’elles, se développent des voûtes bombées sur nervures. Ici apparaît la véritable transition.
La forme domicale des voûtes des absidioles n’a point séduit F. de Yerneilh, et ne l’a point amené à rechercher à Poissy une influence directe de ses chères églises périgourdines, qu’il a si bien fait connaître dans son Architecture byzantine en France. Cette forme, à Poissy, est encore un tâtonnement. En se décidant à l’adopter, l’architecte de Poissy ne prétendit pas, sans doute, se passer de nervures : ici la nécessité était rigoureuse; seulement il voulut, en rendant les arêtes le plus obtuses possible, leur donner toute la solidité quelles seraient capables de conserver par elles-mêmes, afin
de ne pas trop charger le nouvel élément, dont la force de résistance n’était pas encore bien connue.
Nous avons admis des nervures primitives dans les faux croisillons, sur l’autorité de la restauration de Viollet-le-Duc, qui les y a rétablies à la place de nervures refaites ou retaillées au xve siècle. Nous nous sommes aussi autorisé de la présence, aux angles, de tailloirs faisant face aux arêtes. Ce dernier argument est toutefois d’une valeur très-contestable, car des tailloirs ainsi tournés se rencontrent sous les arêtes nues des voûtes basses de la nef. De pareils tailloirs, sous des arêtes nues, nous paraissent quelque peu singuliers. Si nous ne craignions pas d'être à la fin trop hardi dans nos hypothèses, nous verrions là une intention vague de jeter des nervures dans le cas où, soit pendant, soit après la construction des remplissages, le besoin s’en ferait impérieusement sentir, et, partant, l'intention de ne recourir à la nervure qu’à la dernière extrémité. Si l'on se soumettait avec tant de mauvaise volonté à l’usage de la nervure, n'était-ce pas encore à cause de sa nouveauté et du peu d’habitude que l’on en avait?
Les voûtes de la nef principale marquent déjà l’emploi franc de la nervure , mais encore un peu d’indécision , caractérisée surtout par la forme ovoïde de la section des voûtains sur les murs, et par l’inclinaison des tailloirs, faite comme si les travées avaient été bâties sur un carré parfait.
Quant aux nervures prises en elles-mêmes, elles ont pour moulure, dans les absidioles , un simple biseau, et sont conséquemment, comme profils, ce aussi primitives que possible. » A la grande nef, tandis que les arcs-doubleaux ont double voussure, les nervures sont fort larges, ce qui indique encore la
timidité du constructeur; elles ont déjà le profil qui doit dominer dans l’Ile-de-France à l’époque ogivale rudimentaire.
« L’histoire, dit F. de Yerneilh, ne donne pas malheureusement la date de la collégiale de Poissy.Mais si l’église de Saint- Denis, qui en est toute voisine, avait existé au moment où se bâtissaient ses bas côtés, si elle avait offert, en fait de voûtes, un type excellent et un modèle consacré, on ne verrait certes pas les essais que nous venons de décrire, et qui n’ont ni le mérite de la beauté, ni celui de la simplicité et de l’économie. De pareils tâtonnements accusent une période de transition antérieure à l’édification de Saint-Denis; ils préparent et expliquent les progrès décisifs réalisés par ce dernier édifice; ils offrent vraiment tous les degrés intermédiaires entre la voûte romane, munie seulements d’arcs-doubleaux et de formerets, telle qu’on la voit à Yézelay (4), et la voûte gothique, telle qu’elle se montre à Saint-Denis. » (Le Premier des monuments gothiques , page 23.)
En d’autres termes, l’architecte de Poissy faisait l’expérience de la nervure; il fut le premier ou un des premiers à en comprendre la nécessité et l’emploi. Saint-Louis de Poissy est donc le premier des monuments de transition, aussi bien que Saint-Denis « le premier des monuments gothiques ».
De ce qui précède, il ne faudrait pas conclure qu’à notre avis l'architecte de Saint-Louis soit absolument le premier en France qui ait employé la nervure. Comme l’ogive, la nervure
(1 ) Félix de Verneilh a été trop complaisant pour Viollet-le-Duc en accordant que Vézelay « est le plus ancien jalon qui conduise à la voûte sur nervures ». [Le Premier des monuments gothiques , p. 22.)
a existé bien avant de devenir un élément utile et systématique de l’architecture. On en trouve dès le commencement du xic siècle, particulièrement sous des voûtes qu’il était nécessaire de renforcer pour leur permettre de supporter des charges supérieures , comme les voûtes des cryptes (Saint-Eutrope de Saintes) et des étages inférieurs des clochers fortifiés (Moissac, Saint-Gaudens , etc.); mais tous ces exemples sont rares, isolés, et ne tendent pas à un perfectionnement nouveau ; si ce n’est pourtant la crypte de Saint-Eutrope , qui aurait pu servir de modèle pour voûter les absides en arêtes nervées, si elle avait été moins éloignée du théâtre de la transition.
Saint-Denis, il faut le reconnaître, ne dérive pas directement de Poissy; des types intermédiaires l’en séparent, par exemple Saint-Maclou de Pontoise et Saint-Martin de Paris, où la nervure est encore employée avec beaucoup de tâtonnements et d'une façon assez maladroite. Mais le choix de ces types serait un peu arbitraire, et il n’est pas impossible qu’au lieu d’avoir préparé le chœur de Saint -Denis, ils ne lui soient seulement contemporains. Saint-Martin-des-Champs n’a même presque rien de commun avec les églises de Saint- Denis et de Poissy, moins encore avec la Madeleine de Vézelay, bien que le prieuré de Saint-Martin appartint, comme Vézelay, à l'abbaye de Cluny. Poissy, toutefois, ne reste pas isolé. La disposition caractérisquc des ouvertures qui éclairent son triforium, nous la retrouvons à Saint-Lcu-d'Esserent, et on pouvait la remarquer, avant 1830, dans la chapelle du palais archiépiscopal de Paris; ces deux édifices ont été bâtis dans la seconde moitié du xne siècle. Bien plus , on reconnaît encore, soit l'influence de Poissy, soit celle d’un type commun
aujourd’hui disparu, dans le chœur de la cathédrale de Sens. Il est étrange de voir l’architecte de Sens, bien plus rapproché de Vézelay que de Poissy, délaisser pour le type français le type bourguignon.
La cathédrale de Sens fut commencée par l'archevêque Henri Sanglier, qui siégea de 1123 à 1143. Viollet-le-Duc ( D . R ., VIII, p. 216), d’accord cette fois avec F. de Verneih (le Premier des monuments gothiques , p. 31), ne pouvant récuser les documents qui constatent la part prise par ce prélat à l’édification de l'église, recule jusqu'à la fin de son épiscopat, c’està-dire jusqu’à 1141 ou 1142, la pose des fondements, afin de laisser à Saint -Denis son titre de premier monument gothique.
Cette hypothèse se trouve justifiée par le texte du Gallia christiana , qui, nous ne savons comment, a été négligé par les archéologues, et qui assigne positivement la date de 1140 comme celle du commencement des travaux. Nous n’avons plus que les parties basses de Saint-Étienne; elles sont essentiellement transitionnelles et sont un perfectionnement direct de Poissy. En plan, c’est le chœur de Saint-Louis agrandi. Il y a pareillement, ou plutôt il y avait au xip siècle (le 1. IX du D. /?., à l’article Transsep , donne le plan de l’église avant les remaniements des xme, xive et xve siècles, restitué d’après les substructions découvertes et quelques fragments encore existants) deux absidioles latérales s’ouvrant sur des travées particulières formant croisillons ; seulement ces faux croisillons, à cause de l’importance de l’édifice, sont placés sensiblement en deçà du déambulatoire, au lieu d’en marquer la naissance, comme à Poissy. Sens offre de larges travées de
déambulatoire dont les formerets s'épanouissent en anse de panier, comme à Poissy, et qu’éclairent, comme à Poissy, de larges baies semi-circulaires surmontant des arcatures également en plein cintre. Il y a enfin, à Sens comme à Poissy, une chapelle terminale en fer-à-cheval. Plusieurs détails rappellent Poissy; par exemple, les arcs-doubleaux du déambulatoire, qui sont simplement chanfreinés (4). Pour comble de bizarrerie, on reconnaît aussi à Sens l'influence de Saint- Denis, dans les contre-forts, les arcatures et les défenses crénelées de la façade, absolument semblables aux propugna cula dont Suger fit munir la façade principale de son église. Cela suffit pour montrer qu’il a existé d’étroites relations artistiques entre Sens et le diocèse de Paris ; on sait , au reste, qu’au xiic siècle l'évêché de Paris relevait de celui de Sens, et qu’au moyen Age les rapports canoniques de métropolitain à suffragant étaient bien plus nombreux que de nos jours.
Saint-Étienne de Sens, dans ses parties les plus anciennes, renferme quelques ogives : celles-là, du moins, venaient-elles de Vézelay ? La chose n'est guère probable, bien qu’il se trouve dans quelques détails (particulièrement aux grandes corniches extérieures) de Saint-Étienne des indices d'une influence bourguignonne ou rhénane. Alors, d’ailleurs, c'est-à-dire vers 1 140, on voyait l’ogive un peu partout, et partout, sauf en Normandie, on s’accoutumait à la tolérer. Nous croirions plutôt à l’arrivée de l'ogive par le sud-ouest, par la même voie que
(1) Le Dictionnaire raisonné (t. II, p. 347) rattache à la cathédrale de Langres les faux croisillons de la cathédrale de [Sens ; mais l'analogie serait plus éloignée, moins complète dans le plan, puisqu’elle ne s’étend pas au déambulatoire, et nulle dans le style de l’architecture.
suivit le type principal des clochers du xnie siècle, et que Viollet-le-Duc a bien déterminée (D. i?., t. III, p. 288 et suivantes).
De l’origine de l’ogive, Viollet-le-Duc n’en a cure ( D . i?., t. VI. 421), et il a raison : il s’agit, comme pour la nervure, de savoir quand elle est devenue utile et systématique. Cela s’est produit, pour la première fois, dans notre Aquitaine française, et Yiollet-le-Duc a eu tort de ne pas accorder plus d’attention à Saint-Front de Périgueux : voilà le vrai point de départ de l’ogive française.
Bien que Charlemagne eût déjà introduit dans toute la France des artistes grecs, et amené par eux des influences byzantines, Saint-Front n’en fut pas moins, au commencement du xie siècle, un édifice extraordinaire par son -plan en croix grecque, ses piliers évidés, ses cinq grandes coupoles et les ogives qui les soutiennent. Il attira fortement l’attention des populations du Périgord et des provinces voisines, et, par suite, les imitations en devinrent si nombreuses, qu’il se forma dans l’Aquitaine une véritable école dérivée directement de lui. Ce fut cette école qui propagea l’ogive.
Si, au lieu de s’unir à un monument étrange comme Saint- Front, l’ogive se fût égarée dans un édifice conforme aux données universellement admises en France aux xe et xie siècles, on aurait peu remarqué cette innovation, et on se serait probablement gardé de l’imiter, car partout le goût français se montra prévenu contre l’arc brisé. Pour le faire passer peu à peu dans l’usage, il fallut un édifice tel que Saint-Front. Dans ce monument plein de formes d’une bizarre nouveauté, l’ogive n’était ni plus bizarre ni plus nouvelle dans le pays que le reste
de la basilique; elle passa donc, comme le reste, dans les imitations subséquentes. Peut-être les imitateurs, qui ne connaissaient que par Saint-Front les coupoles sur pendentifs, se persuadèrent-ils que l’ogive était un des caractères inhérents à ce mode de bâtir. Un fait très-caractéristique semble nous donner raison, même à ce dernier point de vue : c’est que, dans la plupart des édifices construits sur le type de Saint- Front, à Saint-Étienne de Périgueux, aux cathédrales de Cahors, d’Angoulême et de Saintes, aux églises de Saint-Avit- Sénieur, de Brantôme, de Trémolac, etc., l’ogive se trouve sous toutes les coupoles et ne paraît guère ailleurs. Félix de Verneilh ne cite pas, dans son Architecture byzantine, une seule coupole du Périgord soutenue par des pleins cintres. En Angoumois, il existe des coupoles sans ogives, du xic siècle; mais ces coupoles sont octogonales, sur trompes, et émanent, soit, de traditions byzantines remontant à Charlemagne, soit de l’école auvergnate, alors la plus importante de toutes les écoles. Vers la seconde moitié du xic siècle, au moment où la coupole périgourdine s’introduit dans les pays arrosés par la Charente, l'ogive la suit fidèlement, et les édifices où le plein cintre demeure, comme l'église de Monlmoreau, peuvent être regardés comme une exception très-rare.
Les édifices à coupole périgourdine étant nombreux dans le Périgord et l’Angoumois, on se familiarisa assez vite avec l’ogive, et on finit par lui trouver assez d’utilité pour l’employer, d'abord dans toute espèce de voûtes, plus tard dans les arcatures, les portes et les fenêtres. L’exemple d’une grande école vint agir insensiblement sur les écoles voisines, qui employèrent de même l’arc aigu par nécessité avant d’y pren-
dre goût et de le prodiguer. Les architectes parisiens, qui en avaient un besoin tout particulier, n’eurent garde de lui tenir longtemps rigueur, et, nous le répétons, ce fut l’exemple des populations d’entre Loire et Garonne qui les conduisit à l’adopter.
Viollet-le-Duc ne dit pas d’une façon bien nette comment se forma l’arc-boutant, le troisième caractère organique du style ogival, moins essentiel toutefois que l’ogive et la nervure. Le D. R. (t. Ier) remonte aux voûtes en quart de cercle de Saint-Étienne de Caen et des églises auvergnates, et probablement à bon droit; il est impossible d’établir une théorie complètement satisfaisante à cet égard. Quoi qu’il en soit de l’origine des arcs-boutants, Viollet-le-Duc revient Souvent sur leur absolue nécessité dans les églises où les maîtresses voûtes sont si élevées au-dessus des voûtes basses, qu’elles ne peuvent recevoir de ces dernières aucun appui. Quelques accidents, ajoute-t-il, rendirent ce besoin plus clairet plus pressant. Si Viollet-le-Duc s’était mieux fourni de textes, il aurait vu que ces chutes de voûtes ne sont pas une simple hypothèse : le récit de l’une d’elles se trouve dans une chronique du xne siècle, grâce au miracle dont elle fut accompagnée. « Peracto B. Germani oratorio, alterius quoque partis ecclesiæ ajm extructa testudine, visum est debere submoveri centra, quibus fuerat testudo suffulta. Dum submoventur, super submoventes testudo corruit, eosque consternans adoperit. Audito ruinæ strepitu, undique concurritur; moles arenæ et lapidum certatim eruitur : qua eruta, mirum dictu! nullam in eis inveniunt læsionem, quos æstimaverant prostratos ad mortem. » (i Chronique de Robert, moine de Saint-Marien d'Auxerre, à
l’année 1120. Ne serait-ce pas pour conjurer des catastrophes dans les églises déjà construites que Ton commença à se servir d'arcs-boutants?
Nous demandons pardon au lecteur d’avoir, tout en combattant le système de Yiollet-le-Duc sur la transition, si longuement exposé le nôtre. Nous avouons que ce dernier, faute de dates écrites et d’exemples assez nombreux, ne produit pas une complète évidence; nous croyons du moins avoir montré qu’on pouvait mieux trouver que l’auteur du Dictionnaire raisonné, et surtout qu’on devait trouver autre chose.
Afin de terminer ce chapitre par un éloge, nous allons passer du xnc siècle au x vie,* et signaler comme vraiment admirables les pages qu'a écrites Yiollet-le-Duc sur la Renaissance. Jamais encore celte grande évolution architectonique n’avait été si magistralement appréciée. Nous reproduirons en entier le passage où il commence par venger l'honneur national, si indignement outragé par ceux qui, sans preuves et contre tous les documents, s'obstinent à ne voir dans les grandes conceptions françaises delà Renaissance que l’influence de l'Italie et la main des Italiens.
« On a, dit-il, répété partout et sous toutes les formes que l’architecture de la Renaissance en France avait été chercher ses types en Italie; on a meme été jusqu’à dire que ses plus gracieuses conceptions étaient dues à des artistes italiens. On ne saurait nier que la révolution qui se produit dans l’art de l’architecture, à la fin du xve siècle, coïncide avec nos conquêtes en Italie; que la noblesse française, sortant de ses tristes donjons, s'était éprise des riantes villas italiennes, et que, revenue chez elle, son premier soin fut de transformer ses
sombres châteaux en demeures somptueuses, étincelantes de marbres et de sculptures. Mais ce qu’il faut bien reconnaître, en face des monuments, témoins irrécusables, c’est que le désir des seigneurs français fut* interprété par des artistes français qui surent satisfaire à ces nouveaux programmes d une manière complètement originale, qui leur appartient, et qui n’emprunte que bien peu à l’Italie. Il ne faut pas être trèsexpert en matière d’architecture pour voir qu’il n’y a aucun rapport entre les demeures de campagne des Italiens de la fin du xve siècle et nos châteaux français de la Renaissance. Nulle analogie dans les plans, dans les distributions, dans la façon* d’ouvrir les jours et de couvrir les édifices; aucune ressemblance dans les décorations intérieures et extérieures. Le palais de ville et celui des champs, en Italie, présentent toujours une certaine masse rectiligne, des dispositions symétriques que nous ne retrouvons dans aucun château français de la Renaissance et jusqu’à Louis XIV. Si l’architecture ne consistait qu’en quelques profils, quelques pilastres ou frises décorés d’arabesques, nous accorderions volontiers que la Renaissance française s’est faite italienne; mais cet art est heureusement au-dessus de ces puérilités; les principes en vertu desquels il doit se diriger et s’exprimer dérivent de considérations bien autrement sérieuses. La convenance, la satisfaction des besoins, l’harmonie qui doit exister entre les nécessités et la forme, entre les mœurs des habitants et l’habitation, le judicieux emploi des matériaux, le respect pour les traditions et les usages du pays, voilà ce qui doit diriger l’architecte avant tout et ce qui dirigea les artistes français de la Renaissance dans la construction des demeures seigneuriales :
ils élevèrent des châteaux encore empreints des vieux souvenirs féodaux, mais revêtant une enveloppe nouvelle en rapport avec cette société élégante, instruite, polie, chevaleresque, un peu pédante et maniérée que le xvie siècle vit éclore et qui jeta un si vif éclat pendant le cours du siècle suivant. Soit instinct, soit raison, l'aristocratie territoriale comprit que la force matérielle n’était plus la seule puissance prépondérante en France, que ses forteresses devenaient presque ridicules en face de la prédominance royale; ses donjons redoutables, de vieilles armes rouillées ne pouvant plus inspirer le respect et la crainte au milieu de populations chaque jour plus riches, plus unies, et commençant à sentir leur force, à discuter, à vivre de la vie politique. En gens de goût, la plupart des seigneurs s’exécutèrent franchement et jetèrent bas les murs crénelés, les tours fermées, pour élever à leur place des demeures fastueuses, ouvertes, richement décorées à l’intérieur comme â l’extérieur, mais dans lesquelles cependant on retrouve bien plus la trace des arts français que celle des arts importés d’Italie. Les architectes français surent tirer un parti merveilleux de ce mélange d’anciennes traditions avec des mœurs nouvelles, et les châteaux qu’ils élevèrent à cette époque sont, la plupart, des chefs-d'œuvre de goût, bien supérieurs à ce que la Renaissance italienne sut faire en ce genre. Toujours fidèles à leurs anciens principes, ils ne sacrifièrent pas la raison et le bon sens à la passion de la symétrie et des formes nouvelles, et n’eurent qu'un tort, celui de laisser dire et croire que l’Italie était la source de leurs inspirations. » [Dictionnaire raisonné, t. III, p. 173 et 174.)