AU REDACTEUR
Monsieur,
Dans le compte que vous avez rendu de la représentation des Deux Nicodèmes, vous avez omis une circonstance tout à fait essentielle. Il faut que le public sache qu'un violon de Jacobin, dont tout l'esprit est dans son archet, qui n'a d'autre titre à la fatuité que sa bêtise' dont l'ingratitude pour les bontés de la reine n'est comparable qu'a la bassesse de toute sa vie, que le sieur Viotti enfin (on l'eût nommé sans moi) est l'apôtre et le protecteur de toutes les saletés qui se vomissent sur ce théâtre, que le sieur Léonard voudroit purger de toutes ces fétidités burlesques, plattes, allusoires, qui en éloignent la bonne compagnie qui le fait vivre. - Le démancheur Viotti a pour Pénélope une nommée Monjerou, claveciniste dévergondée (2), que la démagogie même ne peut plus enlaidir. Elle seconde merveilleusement les fureurs de ce reptile, qui pâture dans son sein (!) ; elle l'engage à user de son crédit comique pour inonder le théâtre de la rue Feydeau de pièces de circonstances : elle fmiroit par s'y donner ellemême au public, si ce n'étoitpas déjà fait.
Cette lettre n'ayant peut-être pas produit tout l'effet qu'on en attendait, le Journal, peu de jours après, reprenait Viotti à partie, sur un autre sujet.
(1) Almanach général de tous les spectacles, etc., 1792, p. 334-335.
(2) Il est évident qu'il s'agit ici de Mme de Montgeroult.
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Cette fois il essayait de faire de l'esprit, ce à quoi il semblait éprouver quelque difficulté. Voici ce qu'on lisait dans le numéro du Ier décembre :
Le sieur Viotti, qui est parvenu à faire de l'administration du théâtre de Monsieur une vraie pétaudière, est toujours en crescendo pour les absurdités et en pianissimo pour la raison. C'est pour faire un accord de ses principes discordans que ce personnage harmonique s'est avisé de donner à mademoiselle Baletti le principal rôle dans la Cosa r ara (opéra dont on fait actuellement les répétitions), au préjudice des hauts talens de madame Morichelïi, qui a déjà fait les délices devienne en jouant le premier rôle dans le même opéra. On a toutes sortes de raisons pour croire que cet odieux passe-droit tire son origine des accointances particulières dudit Viotti avec la signora Baletti ; nous prévenons le directeur transi que ces petites combinaisons anacréontiques n'arrangeront que jusqu'à un certain point le public, qui aime à voir le talent à sa place, et qui est toujours disposé à applaudir madame Morichelïi et à siffler le sieur Viotti.
Celui sous les yeux duquel tomberaient ces choses indignes, et qui les lirait sans connaître l'homme de cœur qu'elles cherchent à flétrir, pourrait concevoir de lui une opinion singulièrement contraire à la vérité. Mais il faut tout d'abord connaître le journal qui répandait de pareilles vilenies. Le Journal général de la cour et de la ville, propriété d'un écrivain obscur nommé Gauthier ou Petit-Gauthier, était l'une des feuilles réactionnaires les plus acharnées et assurément les moins honnêtes de la Révolution; faite avec violence et une certaine verve vigoureuse, mais sans talent aucun, elle cherchait le succès par le scandale, et s'attaquait à n'importe quel personnage en vue, dans l'espoir d'en tirer un profit pour sa publicité en forçant l'attention du lecteur (i). C'est dans ce but
(1) On assure que l'un des rédacteurs principaux du Journal général de la Cour et de la ville était un certain Meude-Monpas, officier de mousquetaires, que Marat désignait, comme " l'infâme auteur du Journal général publié sous le nom de Gauthier, son vil prête-nom. ,. (V. Bibliographie de la presse périodique française, par Eugène Hatin, p. 135). Or, ce chevalier Meude-Monpas était musicien amateur, et il a publié non seulement quelques compositions sans valeur, mais un Dictionnaire de musique qui parut en 1787 et qui est bien le livre le plus inepte en son
évident que \ejcurnal se plut un jour à prendre Viotti à partie; celui-ci, qui avait autre chose à faire que de lui répondre, laissa tomber sous le mépris qu'elle méritait une calomnie partie de si bas. Le choix de la victime et les faits articulés contre elle n'en étaient pas moins singuliers. L'accusation de démagogie portée contre Viotti peut sembler étrange, en effet, lorsqu'on sait que cet artiste se vit obligé de quitter la France à la fin de 1792 parce que son nom était porté sur le « livre rouge, » c'est-à-dire sur l'état des pensions de la cour, et cela, d'ailleurs, pour un traitement de 6,000 livres qui lui avait été attribué comme accompagnateur de la reine, et dont il n'avait jamais touché un quartier ! Viotti, j'ai eu l'occasion de le dire, avait fréquenté quelques écrivains libéraux, des encyclopédistes, il avait étudié Rousseau, et il était loin d'être hostile aux idées de réforme et de liberté; mais en faire un jacobin et comme une sorte de futur terroriste, c'était se moquer un peu trop du public. On n'a jamais signalé d'ailleurs, comme le fait le Journal, aucune mésintelligence entre lui et Léonard, et le royalisme de celui-ci ne saurait faire doute pour personne, puisqu'il avait fait partie du voyage de Varennes (à telles enseignes que c'est une maladresse de sa part qui amena la capture de la voiture royale). Enfin, il faudrait jamais n'avoir lu une pièce ou un écrit quelconque du Cousin- Jacques pour ranger cet honnête homme, ce conciliateur acharné, d'un tempérament beaucoup plus conservateur encore que libéral, au nombre des démagogues les plus furibonds. Pour ce qui est des (Deux
genre qui se puisse concevoir. Ne pourrait-on supposer qu'ii est l'auteur de l'article pseudo-musical reproduit ci-dessus, lequel est émaillé de jeux de mots qui affichent la prétention mal fondée d'être des jeux d'esprit ?
Jtficodèmes , spécialement, on aurait peine à y trouver trace du dévergondage anarchique dont semble l'accuser le Journal de la cour et de la ville. De la double diatribe dont cette feuille sans talent et sans scrupules s'est rendue coupable envers Viotti, il ne reste donc que le souvenir d'une petite infamie. L'honnête artiste ne saurait être atteint par une telle souillure (1).
Heureusement, tout cela n'empêchait pas Viotti de s'occuper avec une ardeur toujours nouvelle de la prospérité du théâtre Feydeau. Un des moyens d'attraction employés par lui sur le public avait consisté à faire renaître à ce théâtre les séances si brillantes du Concert spirituel, dont l'existence avait pris fin dès les premiers jours de la Révolution. Déjà, à plusieurs reprises, il avait produit, au cours des spectacles ordinaires, divers virtuoses dont le talent avait provoqué chez les auditeurs une impression profonde. De ce nombre était son élève Rode, le grand violoniste, qui de l'orchestre était monté sur la scène, aux grands applaudissements du public (2). Dès le mois d'avril 1791, il organise une série de
(1) J'ai déjà fait connaître l'opinion exprimée plus tard sur Viotti par Mme de Genlis. Or, il suffit de la rappeler pour acquérir la certitude que la conduite de celui-ci envers la reine et la famille royale a dû toujours être irréprochable. S'il en eût été autrement, ce n'est assurément pas l'ancienne " gouvernante des enfants de France „ qui, en parlant de l'illustre artiste dans ses Mémoires, aurait vanté, avec son prodigieux talent et la culture de son esprit, " ses mœurs, sa conduite noble et pure dans tous les temps et les qualités de son cœur. „ — D'autre part, il n'est pas sans intérêt de rapprocher de ce jugement moral de Mm<= de Genlis celui que poitait sur Viotti l'écrivain anglais Busby dans son livre célèbre, a General History of music : " Il doit être observé à l'honneur rie cet ingénieux musicien que ses productions ne le distinguent pas moins en tant que violoniste, que sa virile indépendance et son attachement zélé aux libertés civiles ne l'élèvent au-dessus des sentiments serviles trop communs dans la profession musicale.
(2) « Théâtre de Monsieur, 2 mai 1790. Don Quichotte et V Epiménide français. Le Sr Rode exécutera, entre les deux pièces, un concerto de violon del sig. Viotti.,, (Programme des théâtres du Journal de Paris.)
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concerts spirituels, auxquels prend part son autre élève, Mlle Gerbini, dont il a été question plus haut, et dans lesquels il fait exécuter, avec une véritable splendeur, plusieurs œuvres remarquables et inconnues en France (i). Le bruit courut même un instant qu'il se ferait entendre lui-même, ' et consentirait à reproduire de nouveau son admirable talent après le long silence auquel il s'était condamné, et un chroniqueur enregistrait ainsi ce bruit : — « On espère que M. Viotti voudra bien faire briller son talent au concert du jour de Noël, ou, au plus tard, du jour de l'an. Il y a dix ans qu'il n'a joué en public; on entendra le premier violon de l'univers (2). » Mais cet espoir fut déçu, et Viotti continua de garder le silence. Ce qui n'empêchait pas certains industriels de chercher à spéculer sur son nom ; ainsi le directeur du Cirque du Palais-Royal, qui annonça plusieurs concerts sur le programme desquels figurait une mention ainsi conçue : — « M. Wotti exécutera un concerto de violon. » Ceci était une supercherie, destinée à tromperie public et fondée sur la ressemblance cherchée d'un nom évidemment fantaisiste avec celui de Viotti, et qui provoqua une lettre de celui-ci, insérée au Moniteur universel du 18 avril 1791 :
Voilà plusieurs fois, Monsieur, qu'on annonce dans les journaux que
j'exécuterai un concerto au concert du Cirque ; c'est une erreur. Je
ne puis l'attribuer qu'à la ressemblance de mon nom avec celui d'une
personne attachée à ce concert du Cirque, et qui s'appelle M. Woty.
Cette erreur ne doit sans doute nuire ni profiter à personne ; mais il
est inutile qu'elle s'accrédite.
Viotti.
(1) Dans un concert spirituel donné au théâtre de Monsieur le 20 avril 1791, on exécutait, entre autres, "le Miserere de Sarti, chanté par Mlie Baletti,MM. Viganoni et Mandini, et accompagné par 26 altos, 14 violoncelles et 6 contre-basses. „ (Programme du Moniteur universel du 19.)
(2) Almanach général de tous les spectacles de Paris et des provinces, 1792, p. 247.
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Cependant, le temps s'écoulait, l'horizon politique s'assombrissait de plus en plus, et les graves événements qui se déroulaient chaque jour n'étaient pas de nature à affermir la prospérité d'un théâtre qui, par les genres qu'il exploitait, puisait surtout sa clientèle dans la haute société et l'aristocratie. Malgré les efforts intelligents de Viotti et de Léonard, le public qui fréquentait le théâtre Feydeau s'éclaircissait petit à petit, les recettes subissaient une baisse terrible, et bientôt il fallut songer à réduire les frais, afin d'éviter une catastrophe. Les. deux directeurs se décidèrent à supprimer une partie importante de leur personnel, et à Pâques 1792 ils congédièrent leur troupe de comédie, ne conservant que les artistes du chant, soit italiens, soit français (1). Mais cette économie fut insuffisante, la situation devenait toujours plus tendue, et la journée du 10 août, en amenant avec elle une fermeture momentanée des théâtres, vint modifier les conditions d'exploitation du théâtre Feydeau, qui perdit à la fois et sa troupe italienne et ses deux directeurs. « Nulle réunion de chanteurs, disait alors un annaliste, n'étoit supérieure à celle des chanteurs italiens, mais malgré cette supériorité de talents reconnue, dans les derniers tems les recettes égaloient à peine les frais de représentations. L'administration cependant, loin de songer à supprimer l'opéra italien, s'occupoit des moyens de réparer la perte de quelques sujets précieux: lorsque de grands événements ayant
(1) Autrefois, dans tous les théâtres de France, et aujourd'hui encore dans tous C3ux de Paris, la semaine de Pâques formait la clôture de l'année théâtrale et était l'époque du renouvellement ou de la résiliation des engagements contractés entre les directeurs et les artistes.
fait fermer les spectacles, l'épouvante a saisi des étrangers qui ne peuvent prendre le même intérêt que nous à notre Révolution : tous les acteurs italiens réunis demandèrent la résiliation de leurs engagemens : une clause de ces engagemens y étoit formelle : la rupture fut signée de part et d'autre ; ces acteurs ont emporté des bontés du public un souvenir qui sans doute les déterminera à revenir contribuer à ses plaisirs ; il ne dépendra pas des administrateurs d'en accélérer le moment » (i).
Malheureusement, il est bien certain que les « administrateurs » eux-mêmes ne purent demeurer à Paris beaucoup plus longtemps que leurs pensionnaires justement épeurés. Le danger devenait évident pour tous ceux qui s'étaient vus en relations directes et intimes avec la cour, ce qui était le cas pour Viotti comme pour Léonard. Il y a plus. Ainsi qu'on l'a vu plus haut, celui-ci avait fait partie du voyage de Varennes, et son dévouement en cette circonstance, quelque opposées à ses désirs qu'en eussent été les conséquences, pouvait lui devenir fatal ; de son côté, Viotti n'était pas moins compromis par la découverte de son nom sur le « livre rouge ». L'un et l'autre jugèrent donc avec raison prudent de s'éloigner, imitant l'exemple que leur avaient donné déjà plusieurs actionnaires du théâtre Feydeau, et ils abandonnèrent la direction de ce théâtre, dont les chanteurs français, qui seuls désormais constituaient le personnel, se mirent en société, à l'imitation de leurs confrères du théâtre Favart. Léonard alla se réfugier en Russie, où il demeura
(1) Les Spectacles de Paris, année 1793, p. 165-166.
pendant plusieurs années. Quant à Viotti, presque entièrement ruiné par les suites d'une affaire devenue si désastreuse, il passa le détroit et gagna l'Angleterre, où, après quelques instants de tranquillité, il devait rencontrer de nouvaux ennuis (1).
(1) J'ajouterai ici quelques renseignements complémentaires relatifs aux chanteurs italiens, renseignements qui, à ma connaissance, n'ont jamais été donnés. — Castil-Blaze, se fondant évidemment sur une fausse indication donnée dans V Annuaire dramatique de 1820, fixe {L'Opéra italien, p. 278) la date du 7 août 1792 comme celle de la dernière apparition de ces chanteurs à Paris. Or, ceci est inexact. A défaut du Journal de Paris, toujours très utile et très curieux en ce qui concerne les théâtres, mais qui, le 13 août, avait dû suspendre sa publication après avoir vu ses rédacteurs poursuivis, ses bureaux saccagés, ses presses brisées, tout son matériel détruit, j'ai consulté le Moniteur, qui, lui aussi, donnait assez régulièrement le programme des spectacles, et voici ce que j'ai appris par lui relativement aux représentations 'italiennes du théâtre Feydeau: le 7 août, on joue i Viaggiatori felici; le 10, on annonce la Frascatana, mais il est bien évident que le soir d'une telle journée les théâtres ne durent pas ouvrir leurs portes, non plus que les quatre jours suivants (11, 12, 13, 14), pendant lesquels le Moniteur ne publie pas de programme. Le 15, ne sont annoncés que les théâtres Montansier, Molière et de l'Ambigu-Comique. Le 18, à la suite de l'Opéra et du théâtre Favart, Je théâtre Feydeau fait sa réouverture par un spectacle composé des Visitandines et de Cadichon ou les Bohémiennes et donné "au bénéfice des veuves et orphelins des braves citoyens qui ont péri dans la journée du 10. „ Le 20, il joue la Pazza d'Amore, le 23, la Frascatana, le 28, le Gelosie villane, et le 31, le Trame deluse. Du 1er au 16 septembre, les terribles événements qui ensanglantent Paris amènent une nouvelle fermeture de tous les théâtres ; ce n'est que le 19 qu'on voit le théâtre Feydeau rouvrir ses portes au public, et à partir de ce moment il n'y est plus question d'opéra italien. C'est donc lo 31 août, par le Trame déluse, et non le 7, comme on l'a dit à tort, que les fameux chanteurs italiens de l'ancien théâtre de Monsieur donnèrent à Paris leur dernière représentation.
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es son arrivée en Angleterre, Viotti fut reçu avec les égards et la considération qui étaient dus à son caractère, à son talent et à sa haute renommée (i). Il se trouvait à Londres en même temps qu'un grand nombre d'artistes étrangers dont quelques-uns étaient ses compatriotes, et parmi lesquels on remarquait le compositeur Ignace Pleyel, le harpiste Dizi, les violonistes Wilhelm Cramer et Giardini, le violoncelliste Lindley, le contrebassiste
(1) Aucun biographe français n'a été informé des faits qui ont marqué le longséjour de Viotti en Angleterre, et tous sont restés à peu près muets à cet égard. J'ai dû, à ce sujet, consulter divers ouvrages anglais, et, bien que ceux-ci ne soient, pas très fertiles en renseignements, la plupart des détails que je vais réunir ici, d'après eux, étaient jusqu'à ce jour presque inconnus en France. Vinci, relativement à cette partie de l'existence de Viotti, les ouvrages que j'ai mis à contribution : — 1° A Dictionary of musicians (anonyme), Londres, Sainsburv, 1824, 2 vol. in-8o; — 2" Musical history, biography and criticism, par Georges Hogarth, Londres, Parker, 1838,2 vol. in-12; — 3° A New gênerai biographical Dictionary, par Hugh-James Eose, Londres, 1840-48, 12 vol. in-8«>; — 4o the English Cyclopœdia, dirigée par Charles Knight, Londres, Bradbury et Evans, 1854-61,21 vol. in-8° ; — 5° the History of the Violin, par Sandys et Forst9r, Londres, Eassell Saiith, 1864, in-8°; — 6° A Dictionary of music and musicians, dirigé par George Grove, Londres, Maemillan, 1878-1887, 4 vol. in-8°.
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Dragonetti, le pianiste Dussek, enfin le grand chanteur Pacchierotti et Mme Mara, qu'il avait connue à Paris ainsi que Dussek et Pleyel. C'est précisément à cette époque qu'un violoniste allemand fort distingué, Jean-Pierre Salomon, fixé depuis plusieurs années en cette ville, venait de fonder par souscription les concerts devenus rapidement fameux de H annover- Square. Salomon, qui s'efforçait de propager dans la haute société anglaise le goût de la bonne musique, avait organisé fort intelligemment ces concerts, qu'il donnait chaque année au nombre de vingt. Pour leur procurer plus d'éclat, et imitant l'initiative qu'avait donnée quelques années auparavant la Société Olympique de Paris, il avait demandé à Haydn une série de douze symphonies que celui-ci avait écrites expressément à son intention, et, ayant décidé l'illustre maître à venir diriger lui-même au piano l'exécution de ces symphonies, il était allé le chercher à Vienne et l'avait amené en Angleterre. L'orchestre des concerts de Hannover-Square, composé de trente-cinq à quarante instrumentistes, était excellent, les noms des plus grands artistes, entre autres ceux de Dussek, de Mme Mara et de Dragonetti, figuraient sur les programmes, qui étaient composés avec le plus grand soin, et le public accueillait l'entreprise nouvelle avec une grande faveur.
Aussitôt qu'il fut informé de la présence de Viotti à Londres, Salomon, pensant bien que le concours d'un tel virtuose ne pourrait que lui être extrêmement profitable, s'empressa de venir le prier de se faire entendre à ses séances ; Viotti y consentit, s'y produisit en effet et retrouva là, du premier coup, le succès d'enthousiasme qui l'avait accueilli naguère à
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Paris, au Concert spirituel. Ce succès se renouvela à diverses reprises, et l'admirable artiste eut bientôt fait de conquérir à Londres la place qu'il était si légitimement en droit d'occuper. C'est pour les concerts de Salomon qu'il commença à écrire la série de ses concertos superbes, d'un sentiment pathétique si grandiose et si plein de noblesse, qu'il a désignés par les lettres de l'alphabet, et ces concertos, exécutés par lui, produisaient sur le public l'impression la plus profonde et le plus prodigieux effet. Aussi peuton croire qu'il devint rapidement le favori des habitués de Hannover-Square, et, ce qui le prouve, c'est que son nom était mêlé à toutes les solennités importantes. C'est ainsi que pendant le second séjour d'Haydn à Londres, et lors du concert donné au bénéfice du vieux maître le 2 mai 1794, concert dans lequel eut lieu la première exécution de la Symphonie militaire, Viotti joua un concerto de violon, et Dussek un concerto de piano ; c'est ainsi encore que, vers la même époque, Salomon donnant un concert à son propre bénéfice et voulant apporter plus de lustre à la séance, le pria de diriger l'orchestre (1). On rapporte aussi qu'un jour, lui et Dragonetti obtinrent un succès d'un genre particulier, en faisant entendre un des duos de violons de Viotti, dont celui-ci faisait la première partie tandis que Dragonetti, virtuose prodigieux, jouait la seconde sur sa contrebasse (2).
(1) ABictionary of music and musicians (George Grove), art. Haydn.
(2) Les écrivains anglais sont unanimes à constater l'estime et l'admiration que provoqua toujours à Londres le talent de Viotti. Je ne sais comment Fétis a pu être assez mal informé pour écrire ce qui suit dans une de ses Lettres sur l'état actuel de la musique à Londres, datées de 1829 : - " Il n'y a point d'école de violon en Angleterre, bien que Viotti y ait vécu long-temps. Livré à des spéculations commerciales, et dégoûté de la musique par l'état d'imperfection où elle était à
Viotti et l'Ecole moderne de violon y5
Viotti avait trouvé à Londres non seulement un grand courant artistique qui répondait aux plus hautes aspirations de son esprit et dans lequel il s'était jeté à plein corps avec son ardeur habituelle, mais encore des affections qu'il n'attendait pas sans doute, et qui donnaient à son cœur aimant la possibilité de s'épancher dans une aimable et tendre intimité. Dès son arrivée en cette ville il s'était lié, j'ignore par suite de quelles circonstances, avec une famille charmante dont le nom nous est resté grâce à lui, la famille Chinnery, chez laquelle la musique était en grand honneur. Une grande délicatesse d'esprit de part et d'autre, une confiance mutuelle, une communauté de goûts et d'humeur rendirent bientôt très étroite l'affection qui tout d'abord l'avait uni à M. et Mme Chinnery et à leurs enfants, affection qui ne se démentit jamais et dont nous verrons plus loin les preuves (i). Il avait donc, grâce à ses nobles qualités, à son admirable talent, retrouvé en Angleterre une existence à la fois active, intelligente et paisible qui convenait à ses goûts, à son caractère et aux tendances naturelles de son âme.
Toutefois, son activité artistique, toujours excitée, toujours en éveil, ne pouvait se borner à ce qu'il avait fait jusqu'alors. Bientôt, vers 1794 ou ijg5, on
Londres de son temps, ce grand artiste n'a jamais formé d'élèves parmi les Anglais; on peut même assurer que son talent ne leur était point connu; je n'en donnerai qu'une preuve: la voici. Ses affaires s'étaient dérangées; il voulut y remédier par l'exercice de son art, et donna un concert public. Tu crois peut-être que la curiosité que devait inspirer le nom de Viotti y attira un nombreux et brillant auditoire : il y vint environ cinquante personnes. „ (Curiosités historiques de la musique, Paris, 1830, in-8°). — On vient de voir, et l'on verra plus loin le cas qu'il faut faire de ces affirmations.
(1) M. Chinnery était employé à la Trésorerie, à Londres.
le vit prendre une part dans la direction du King's- Theatre, où se jouait alors l'opéra italien (je crois bien que c'est à l'époque où John Gallini se trouvait à la tête de cette entreprise) ; peut-être la présence, dans le personnel chantant de ce théâtre, de deux des grands artistes qu'il avait été chercher en Italie et qui, peu d'années auparavant, avaient contribué à la vogue du théâtre de Monsieur, Raffanelli et Viganoni, ne fut-elle pas étrangère à sa détermination en cette circonstance. Toutefois, pour des raisons que j'ignore, il ne conserva pas longtemps cette situation, tout en demeurant attaché au King's- Theatre : Wilhelm Cramer, l'habile chef d'orchestre, s'étant retiré, Viotti fut appelé à lui succéder, et, abandonnant toute part dans l'administration, se consacra exclusivement à la direction de l'orchestre (1). Le culte de l'art, de brillants succès personnels, la fréquentation de tant d'artistes célèbres qui se trouvaient alors réunis à Londres, les relations intimes les plus chères, tout contribuait à lui faire en Angleterre une existence heureuse. Viotti avait donc lieu de se croire à l'abri de tout chagrin, lorsqu'un événement aussi étrange qu'inattendu vint le plonger dans la consternation. Un jour qu'il se trouvait chez lui, en compagnie de plusieurs artistes et d'amis dévoués, il reçut soudainement, et sans que rien lui eût fait prévoir qu'il pût devenir l'objet d'une telle mesure, un ordre du gouvernement qui lui enjoignait de quitter non seulement Londres, mais l'Angleterre, dans un délai de quelques heures. C'était en 1798. A cette époque, dit-on, les idées révolutionnaires se propageaient dans le Royaume-Uni avec une
(1) A Dictionary of musicians. — Musical History (George Hogarth).
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rapidité alarmante. Or, bien" que l'existence paisible et irréprochable de Viotti fût de nature à faire écarter tout soupçon de ce genre, il était accusé, parait-il, d'encourager et de répandre des principes hostiles au gouvernement ; on alla même jusqu'à articuler publiquement contre lui le reproche d'avoir employé, à l'égard du roi, des expressions odieuses et sanguinaires (heinous and sanguinary expressions). Plusieurs personnes ont supposé, à la vérité, qu'en cette circonstance Viotti avait été victime d'une infamie, et que le pouvoir n'avait agi à son égard que sur la foi d'une dénonciation calomnieuse dictée par quelque jalousie professionnelle (i).
Quoi qu'il en soit, Viotti fut terrifié par ce coup inattendu ; la sensibilité de son cœur et la délicatesse de son esprit se révoltaient contre les effets d'une injustice qu'on ne lui laissait même pas le temps ni la possibilité de combattre, et son imagination resta longtemps frappée d'un fait qu'il jugeait avec raison outrageant pour son honneur. Il lui fallut
(1) A Dictionary of musicians. — Musical history (George Hogarth). — The English Cyclopœclia.
Voici ce que dit Miel au sujet des ennuis politiques que Viotti eut à subir en France et en Angleterre : — " L'envie troubla son séjour en Angleterre; on réussit à le faire passer pour suspect ; on transforma en artisan de discordes politiques le plus modéré et le plus tolérant des hommes. Ainsi que la plupart des cœurs généreux, Viotti avait applaudi aux premiers projets di réforme; adopté parla France, il partageait les espérances que la France avait conçues; l'amour de la liberté s'allie bien avec l'amour des arts. Mais Viotti n'avait rien à gagner à un bouleversement; la reine lui voulait du bien, et quoique peut-être il n'eût pas a se louer des grands, qui lui avaient promis plus qu'ils ne réalisèrent, il n'avait pas non plus à se plaindre d'eux; d'ailleurs, aucun ressentiment ne pouvait entrer dans cette âme sans fiel „.
Puisque j'en suis sur ce sujet, je ne veux pas oublier de mentionner un renseignement original, pour ne pas dire plus, que VEnglish Cyclopœdia a donné sérieusement, en ces termes, dans sa notice sur Viotti: — "Au commencement de la Révolution française, alors qu'on jugeait juste que chaque classe fût représentée dans le Corps législatif, Viotti fut élu à la Constituante... „ Voilà comme on écrit l'histoire à l'étranger, tout en se donnant l'innocent plaisir de railler perpétuellement " la légèreté française „.
cependant obéir, et, ainsi chassé d'Angleterre après avoir été obligé de s'éloigner de la France, il songea à se réfugier en Allemagne. En conséquence il gagna la Hollande, qu'il traversa en se dirigeant vers Hambourg, et alla se fixer aux environs de cette ville, en un petit endroit nommé Schœnfeldz, où il vécut pendant trois années dans la retraite la plus absolue. On raconte qu'il fut là l'objet d'une attention délicate, et qu'un Anglais nommé Smith, qu'il ne connaissait en aucune façon, mais qui avait été informé de sa disgrâce, alla lui offrir sa maison, avec une pleine indépendance, lui annonçant qu'il viendrait seulement chaque dimanche lui demander à dîner (1).
On conçoit que l'isolement auquel Viotti se voyait condamné, que l'éloignement où il se trouvait de tout ce qui lui était cher devait peser d'un poids bien lourd à son cœur aimant et à son imagination active. Chassé de Paris par les événements révolutionnaires, expulsé de Londres violemment et d'une façon indigne, obligé de vivre dans un pays inconnu, sans amis, sans affection, il n'avait d'autre distraction que le travail, d'autre consolation que d'entretenir une correspondance avec ceux qu'il aimait. Il ne tarda donc pas à se livrer, dans sa solitude de Schœnfeldz, à de nombreux travaux de composition, et c'est là qu'il écrivit, entre autres ouvrages, son beau recueil de six duos pour deux violons, œuvre 5, qu'il publia chez l'éditeur Bochann, à Hambourg, en l'accompagnant non seulement de son portrait, mais d'une préface adressée « à ses amis absents », et dans laquelle, en faisant allusion au fait douloureux
(1) Notice de Miel .sut- Viotti.
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qui avait si vivement impressionné son esprit, il révélait les sentiments dont son âme était agitée. « Cet ouvrage, disait-il dans cette préface, est le fruit du loisir que le malheur me procure : quelques morceaux ont été dictés par la peine, d'autres par l'espoir (1) ».
Mais cette dédicace à ses amis absents restait insuffisante à le rappeler à leur souvenir, et, comme je l'ai dit, il entretenait avec eux une correspondance plus directe. De cette correspondance, je puis au moins donner un aimable échantillon ; c'est une charmante petite lettre au fils de ses bons amis de Londres, le jeune Walter Chinnery, qui avait été là-bas son élève et qu'il avait en affection particulière ; je la reproduis textuellement :
Schônfeldz, ce 18 juin 1798.
Je suppose, mon cher Walter, que vous vous conduisez comme un grand garçon, que vous lisez maintenant dans de grands livres, que vous comptés bien, vous sautés bien, et que vous faites bien toutes vos affaires avec maman et mamselle.
Comme je crois tout cela, il est juste que je vous donne aussi une preuve de mon estime, et c'est pourquoi je vous écrits cette lettre. J'espère qu'elle vous fera plaisir, et quand maman m'écrira que vous continués à être bien bon, je vous en écrirai une autre. Il faut mon cher Walter que vous ayés bien soin de votre jardin, que vous y plantiés des fleurs pour avoir de quoi me donner un joli bouquet à mon retour.
Avés vous soin de votre violon? Il faut le bien conserver, votre frère George aussi, afin que votre amlco puisse vous montrer. Dites à mamselle que je me rappelle bien d'elle, embrassés papa et maman pour moi, et aimés moi toujours de tout votre cœur.
Votre amico Viotti (2)
(1) L'édition originale de ces duos est devenue, par malheur, introuvable aujourd'hui, et il m'a été impossible d'en découvrir un seul exemplaire. On les a publiés bien des fois depuis lors, en divers pays, mais sans le portrait et surtout sans la préface qui était assurément fort intéressante et dont Gerber, dans son Nouveau Lexique des Musiciens, ne nous a conservé que ce trop court fragment, en le reproduisant dans son texte français.
(2) Adresse : Master Walter Chinnery.
Une joie vint pourtant trouver Viotti dans cette retraite de Schoenfeldz, où son isolement devint un instant moins complet : c'est lorsque le jeune violoniste François-Guillaume Pixis vint auprès de lui pour le prier de terminer son éducation. Ce jeune artiste venait de faire, sous la conduite de son père, une grande tournée de concerts en Allemagne, et s'était arrêté à Hambourg ; ayant appris que Viotti habitait en ce moment auprès de cette ville, il alla solliciter de lui quelques leçons, et, sa prière ayant été accueillie, le père et le fils s'installèrent pendant tout un été à Schoenfeldz, pour que ce dernier fût plus à même de profiter de la bonne volonté du maître (i).
Mais l'espoir que nous avons vu exprimer par le grand artiste devait enfin se réaliser, et, en 1801, l'autorisation lui ayant été accordée de rentrer en Angleterre, Viotti se hâta de quitter l'Allemagne pour retourner à Londres. Là, il se retrouva au milieu de la famille amie à laquelle l'attachaient les liens d'une vive affection, et qu'il ne quitta jamais pendant toute la durée de sa longue résidence en Angleterre. Cependant il aimait toujours la France, dont il était depuis longtemps éloigné ; rien ne l'empêchant plus de s'y montrer, il résolut de la revoir, et fit un voyage à Paris en 1802. Mais il gardait toujours rancune à notre public, et rien ne put le décider à rompre le silence auquel il s'était condamné envers lui depuis près de vingt ans. Heureusement il n'en était pas de même en ce qui concerne les artistes, et ceux-ci purent, à différentes reprises, jouir de son talent. Dans sa Notice sur Viotti, Baillot,
il) A Dictionary of musicians.
qui était un de ses plus fervents admirateurs, a rappelé le souvenir des séances familières dans lesquelles il avait eu la joie de l'entendre à cette époque : — « En 1802, dit-il, il vint à Paris ; il nous fit entendre ses derniers trios et les duos qu'il avait composés à Hambourg. Le caractère large de son exécution nous frappa ; nous admirâmes dans son jeu un naturel exquis, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, une absence totale d'ambition ; tout semblait couler de source, selon la disposition du moment. Mais son inspiration ne lui était point infidèle ; il s'élevait insensiblement jusques aux régions supérieures de l'art, et il paraissait y planer avec d'autant moins d'efforts qu'il était parvenu à une plus grande hauteur. Sa qualité de son était devenue si moelleuse, si douce, et elle était en même temps si pleine et si énergique, qu'on eût dit un archet de coton dirigé par le bras d Hercule ; image vive et juste, qui, pour le petit nombre d'auditeurs admis à ces réunions intimes, exprimait parfaitement l'effet dont ils étaient témoins ».
Après quelques mois passés à Paris, Viotti retourna à Londres, où Mm3 Lebrun, dans ses Mémoires, raconte qu'elle le rencontra (1) : — « Très peu de temps, dit-elle, après mon arrivée (à Londres), j'allai passer quinze jours chez Mme Chinnery à Gilwell, où se trouvait le célèbre Viotti. La maison était de la plus grande élégance, et l'on m'y fit une réception charmante. Lorsque j'arrivai, je vis la porte d'entrée ornée de guirlandes de fleurs entrelacées dans les
(1) Ce passage des Mémoires de Mme Vigée-Lebrun (t. III, p. 190-192 de l'édition de 1837) est sans date, comme presque tout dans son récit. Mais comme elle arriva à Londres à peu près au moment de la rupture du traité d'Amiens, il est probable qu'on doit le reporter au commencement de l'année 1803.
colonnes. Sur l'escalier, qui était garni de même, de petits Amours en marbre, placés de distance en distance, portaient des vases remplis de roses ; enfin c'était une féerie printanière. Sitôt que je fus entrée dans le salon, deux petits anges, le fils et la fille de Mme Chinnery, me chantèrent un morceau de musique charmant, que cet aimable Viotti avait composé pour moi. Je fus vraiment touchée de cet accueil affectueux; aussi les quinze jours que j'ai passés à Gilwell ont-ils été pour moi des jours de joie et de bonheur. Mme Chinnery était une très belle femme, dont l'esprit avait beaucoup de finesse et de charme. Sa fille, âgée alors de quatorze ans, était surprenante par son talent sur le piano, en sorte que tous les soirs cette jeune personne, Viotti et Mme Chinnery, qui était très bonne musicienne, nous donnaient des concerts charmants » (i).
Il n'est pas besoin de dire que Viotti avait conservé en France les meilleures relations, et il est presque inutile d'ajouter qu'avec sa nature si bienveillante et toujours portée à l'obligeance, il mettait ces relations au service de ses amis. J'en trouve la preuve dans deux lettres de lui, écrites peu après son retour à Londres, l'une à Ginguené, alors, je crois, directeur de l'instruction publique au ministère de l'intérieur, l'autre au général Degrave. Dans la première, Viotti recommandait à son ami un ouvrage
(1) Il est bien évident que la famille Chinnery est précisément celle où Viotti, comme on l'a dit, a toujours trouvé, eu Angleterre, une hospitalité affectueuse et dévouée. C'est à M. et Mme Chinnery qu'il a dédié le fameux recueil de duos publié à Hambourg, et c'est encore à M. Chinnery qu'il a dédié, plus tard, le 29« et dernier concerto qu'il ait écrit, celui qui est désigné par la lettre i.
C'est quelques années après le fait rapporté par Mme Lebrun, que la charmante artiste fit, à Paris, le portrait de Viotti. Elle avait fait, à Londres, ceux de M. et Mme Chinnery et de leurs enfants.
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didactique d'un de ses compatriotes, le compositeur Bianchi, depuis longtemps fixé en France, sachant qu'il avait été désigné par le ministre pour l'examiner. Je croirais, disait-il, faire tort à vos connaissances si j'entreprenais de vous parler de l'originalité, de la profondeur et du mérite de son système ; et il ajoutait : « Cependant, comme j'ai été témoin de sa manière de le mettre en pratique, que j'ai suivi constamment sa marche et ses leçons vis-à-vis d'un enfant de dix ans, je me fais un devoir de vous assurer que cet enfant est aussi instruit dans la composition, dans la source et l'emploi de toute l'harmonie, qu'un grand compositeur peut l'être... » (i). La seconde lettre, adressée, je l'ai dit, au général Degrave, était ainsi conçue :
Londres, ce 11 x*>re 1802.
Connoissant, mon ami, toute votre obligeance pour tout ce qui est anglais, et pour tous ceux qui nous intéressent, je ne puis laisser partir M1'8 C.irtlieu et capitaine Cartheu son frère, sans leur donner un petit mot pour vous.
Tous deux sont les amis de Mme Chinnery et les miens, c'est je crois vous en dire assez, pour que nous soyons persuadés que vous leur rendrez tous les petits services qui seront en votre pouvoir.
Ils comptent rester dans votre grande capitale une, deux, trois semaines s'ils s'y amusent; tâchez, mon ami, de contribuer le plus que vous pourrez à leur faire regretter Paris lorsqu'ils le quitteront, et vous obligerez sensiblement
Votre affectionné ami J.-B. Viotti.
Ici commencent l'obscurité réelle et le manque de renseignements directs sur l'existence de Viotti en Angleterre pendant environ quinze années. Un de ses biographes anglais a écrit ceci : — « En 1801, Viotti ne trouva plus d'obstacle à son retour à Londres. Décidé à abandonner la profession musi-
(1) Voy. Catalogue d'une collection d'autographes (vente les 21-29 janvier), Paris, Laverdet, 1856, in-8°.
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cale, il mit son capital dans le commerce des vins. Au bout de quelques années, cette entreprise étant devenue malheureuse, il se vit obligé de l'abandonner, après y avoir perdu toute sa fortune. Dans cette situation, il se vit réduit à solliciter quelque emploi de la cour de France. Louis XVIII lui confia la direction du Grand-Opéra » (i). Un autre s'exprime à peu près de la même façon, au sujet de son second séjour à Londres : — « Il ne reprît pas les devoirs de la profession musicale, et se borna à jouer dans des concerts particuliers ; mais bientôt, comme certains artistes de premier ordre de ce pays, il fut atteint de l'esprit de négoce anglais, et se lança comme associé dans un commerce de vins. Dans cette situation, il paya pendant quelques années sa dévotion à Mercure et à Apollon, mais avec si peu de succès qu'à la fin il perdit tout son bien dans cette affaire, et qu'il se vit obligé de solliciter de la cour de France un emploi, quel qu'il fût. Louis XVIII lui proposa gracieusement la direction de l'Académie royale de musique, qu'il accepta » (2). On sait, en effet, que — par quel étrange caprice de son imagination ? — on sait à n'en pas douter que Viotti s'intéressa, à Londres, à un commerce de vins, et que les mauvais résultats de cette affaire amenèrent l'achèvement de sa ruine. Miel a dit à ce sujet: — « C'était un singulier parti pour un homme que l'imagination dominait, et qui était beaucoup plus sensible à la poésie d'une vendange qu'au produit d'un vignoble. Aussi, quand les affaires auraient dû le retenir à Londres, il partait pour la campagne; il y passait des mois entiers, se créant une vie active à
(1) Musical history (George Hogarth).
(2) A Dictionarij of Musicians.
sa manière. Il se livrait à tous les travaux et à tous les exercices champêtres, jusqu'à monter sur les arbres, qu'il taillait avec toute la dextérité possible. Il s'associait aux plaisirs des paysans, se mêlait à leurs danses, et prenait quelquefois le violon du ménétrier. Tantôt il s'établissait dans un bosquet, sous une charmille, et malgré le peu de résonnance du lieu, il y faisait de la musique pendant des heures ; tantôt il partageait les études et les jeux des enfants... » Mais si le fait rapporté par les biographes anglais est manifestement exact, la façon de le présenter pêche évidemment par quelque côté ; car, Viotti étant rentré en Angleterre en 1801, et n'étant devenu, à Paris, directeur de l'Opéra qu'en 181g, il aurait donc mis dix-huit ans à se ruiner, ce qui me semble un peu exagéré.
Quoi qu'il en soit, il m'a été impossible de recueillir des renseignements plus circonstanciés, et je vais me borner à faire connaître un ou deux épisodes de cette époque de sa vie.
Je vois d'abord qu'en 18 13, Viotti concourt à la formation de la Philarmonic Society, l'une des associations musicales aujourd'hui les plus fameuses de Londres, et qu'il fait partie des trente membres fondateurs, parmi lesquels on remarque J.-B. Cramer et F. Cramer, Muzio Clementi, Charles Neate, l'ami de Beethoven, Vincent Novello, Salomon, Bishop, sir George Smart, etc. L'association avait pour but l'expansion de la musique instrumentale et orchestrale ; elle avait pour chef d'orchestre Salomon, pour pianiste Clementi, et elle donna son premier concert le 8 mars 181 3. Viotti fit partie modestement de l'orchestre, ce qui ne l'empêcha pas de diriger quelquefois celui-ci, et de faire exécuter, dans l'une des
séances de la première année, un quatuor de sa composition (i).
L'année suivante, Viotti fit un nouveau et sans doute très court voyage à Paris, car le Conservatoire ne fut informé de sa présence qu'au moment où il allait repartir. Malgré tout, on organisa à la hâte, en son honneur, une séance dont il fut le héros, et dont Baillot a rappelé en ces termes le souvenir : — « L'administration, qui ne laissait échapper aucune occasion d'entretenir le feu sacré, fit improviser pour lui un concert, en quelques heures ; cependant un assez grand nombre d'artistes et d'amateurs ayant pu être avertis à temps, la salle fut pleine, et Viotti parut dans cette assemblée de famille, comme un père au milieu de ses enfants. Les élèves ne le connaissaient que par ses compositions, qui, depuis l'origine du Conservatoire, sont le sujet des concours annuels pour le prix de violon. La vue de l'homme qui avait été leur modèle idéal, les remplit d'enthousiasme : il fut accueilli avec une explosion de sentiments et de transports qui prouve que si, comme l'a dit une femme célèbre, « l'esprit est en France une dignité, le génie y sera toujours une puissance ». Profondément ému de la réception qui lui était faite par les élèves de l'école et par les assistants, Viotti serra dans ses bras son vieil ami Cherubini, placé à ses côtés, dans la même loge. Les applaudissements redoublèrent alors avec une sorte de fureur ».
Viotti ne revint ensuite à Paris qu'en 1818, sans doute à l'époque où, complètement ruiné par la fâcheuse entreprise commerciale à laquelle il s'était mêlé, il était désireux de s'y fixer de nouveau. On a
(1) A didionary of music and musicians (George Grove).
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fait remarquer avec raison combien il était singulier que ce grand artiste, avec son merveilleux talent et son immense réputation, n'ait pas eu l'idée de refaire sa fortune à l'aide de ce talent, que le public aurait certainement accueilli avec la même faveur que précédemment. « La seule spéculation convenable à un homme de cette trempe, dit Miel, était sans doute de rendre tributaire de son talent l'Europe qui l'admirait. N'est-il pas étonnant en effet qu'à une époque où les secousses politiques n'avaient pas encore bouleversé les fortunes, et où il n'y avait que quelques noms autorisés à voyager avec succès, cet ami de l'indépendance n'ait pas consacré cinq ou six années de son âge mûr à l'acquérir par d'utiles voyages ? L'artiste et l'art en auraient également profité. » De son côté, Fétis a dit fort justement : — « Viotti ne comprit pas le changement qui s'était opéré dans la société française et même européenne ; il ne vit pas que la renommée des artistes n'avait plus d'autre source, d'autre appui que ces masses qu'il dédaignait; enfin lorsque la mauvaise fortune le frappa, il ignora qu'avec un talent tel que le sien il y avait dans le public de bien plus grandes ressources pour réparer ses désastres que dans des spéculations hasardeuses. Jamais il ne voyagea pour donner des concerts ; jamais il ne rechercha l'éclat de la vogue ».
Viotti revint donc ici pour y chercher une situation qui lui permît de vivre honorablement. Dès son arrivée, il fut l'objet d'une nouvelle et touchante manifestation artistique, dont Baillot a fait encore le récit : — « Les artistes français, voulant lui donner un nouveau témoignage de leur vénération et de leur amitié, se rendirent chez lui à son insu, pour lui faire entendre quelques morceaux dont les
vers et la musique avaient été inspirés par une admiration sincère. Une trentaine de personnes seulement, outre les musiciens, furent mises dans le secret. Cette petite fête se passa au milieu des plus vives émotions. Une circonstance particulière la rendit encore plus touchante. Après la scène lyrique chantée devant celui qui en était l'objet, on le pria déjouer ; son attendrissement était porté au dernier degré ; toutefois il se rendit aux instances. Il faut remarquer qu'à l'exception de quelques amis, personne ne l'avait entendu dans le concerto depuis plus de trente ans. Il exécuta son 29e en mi mineur, avec sa verve accoutumée. Hélas ! ce fut le chant du cygne ; nous l'entendîmes pour la dernière fois ; mais cet adieu était un début pour la plupart des auditeurs. Qu'on imagine, s'il est possible, ce qu'un tel concours de circonstances devait ajouter de grandeur au talent de l'artiste, et de pathétique à l'effet du morceau. Nous avions amené plusieurs de nos élèves. L'un d'eux, au premier son tiré de l'instrument par Viotti, fut tellement ému, qu'il se mit à fondre en larmes ; bientôt il sanglotta si haut, que nous fûmes obligés de nous placer devant lui pour le dérober aux regards de celui qui captivait notre âme tout entière ; comme ce berger du Poussin, qui cache aux yeux d'Orphée Eurydice défaillante, pour ne rien perdre des accens du chantre divin » (1).
(1) Miel complète ainsi les détails de cette séance : - " Les artistes français se rendirent chez lui (Viotti) et exécutèrent à grand orchestre une scène composée pour la circonstance. Habeneck l'aîné, auteur de la musique, avait eu l'heureuse idée de former les ritournelles avec les plus beaux chants des concertos de Viotti, et ces solo» furent confiés à Baillot, à qui un tel honneur était dû. La fête avait à la fois le piquant de la surprise et l'intérêt du sentiment. Touché de ce que cet hommage avait de respectueux et de délicat, Viotti fut attendri jusqu'aux larmes. On le pria de jouer. Il y consentit en disant : Il y a bien des années que je n'ai joué de concertos; mais je veux vous prouver combien je suis reconnaissant, et il joua en effet un concerto. „
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Il y a un côté vraiment touchant dans ces manifestations si sincères, dans ces hommages réitérés rendus à un grand artiste et qui sont une démonstration éclatante de l'affection, de l'estime et de l'admiration qu'il inspirait à tous. Il est certain que Viotti avait laissé en France le plus excellent souvenir, et l'on voit que tous ses confrères saisissaient avec empressement les occasions de lui témoigner, avec leur sympathie profonde, les regrets que leur causait son. éloignement de ce Paris qui lui avait donné la gloire, et où il avait passé les plus brillantes et les plus heureuses années de sa jeunesse.
iotti était revenu en France avec le désir d'y trouver une situation digne de lui. Les circonstances devaient lui être favorables, l'ancien protecteur du théâtre de Monsieur, comte de Provence en 178g, occupant alors le trône sous le nom de Louis XVIII. Cependant, un artiste tel que Viotti ne pouvant occuper une position effacée ou secondaire, il était assez difficile à classer et à placer. Il lui fallut donc attendre une occasion, occasion que la mauvaise santé de Persuis, alors directeur de l'Opéra, ne tarda pas beaucoup à faire naître. Persuis était depuis assez longtemps souffrant; il tomba gravement malade de la maladie de poitrine qui devait le conduire au tombeau, on fut obligé de lui donner un successeur, et le choix se fixa sur Viotti.
A cette époque, et depuis la retraite de Mme Catalani, qui, sous le couvert de son mari, M. de Valabrègue, avait dirigé le Théâtre-Italien d'une façon
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si désastreuse, l'administration de notre scène italienne était jointe à celle de l'Opéra. Viotti succéda à Persuis dans les doubles fonctions de directeur des deux théâtres, et il les revêtit à partir du Ier novembre 1819 (1). Sa direction, il faut le dire, ne fut pas des plus heureuses, et donna lieu à des critiques assez vives ; mais il s'en faut que ces critiques fussent en tout justifiées, car Viotti subit, en tant que directeur de l'Opéra, les conséquences d'un événement funeste et dont les suites furent terribles pour son administration. Je veux parler de l'assassinat du duc de Berry, qui amena l'abandon immédiat de la salle de la rue Richelieu, où le crime avait été commis, et qui, en obligeant notre grand théâtre lyrique à se réfugier à la salle Favart, dans un local manifestement insuffisant pour lui, vint jeter le trouble et le désarroi dans tous les services, en même temps qu'il entravait d'une façon lamentable les travaux journaliers et la marche régulière du répertoire.
Chose assez singulière ! la nomination de Viotti à la direction de l'Opéra le brouilla presque avec le
(1) Par une cause restée inconnue, une lacune fâcheuse existe dans les archives de l'Opéra, qui, précisément pour les deux années 1820 et 1821, époque de la direction de Viotti, ne possèdent aucune pièce, aucun document administratif autre que les états d'émargement. Ces états m'ont permis seulement de constater que Viotti, " directeur „, et Courtin, " administrateur „ (mari d'une ancienne danseuse de ce théâtre), étaient pourvus chacun d'un traitement annuel de 12,000 francs, traitement qui s'appliquait pour eux à la gestion des deux théâtres, car leur noms ne sont portés que " pour mémoire „ sur les feuilles d'émargement du Théâtre-Italien. Quant aux appointements des artistes de l'Opéra à cette époque, ils feraient assurément sourire de pitié leurs successeurs actuels: les plus forts traitements sont alors de 10,000 francs, et c'est ce que touchent l'infatigable Lays et l'admirable Mm8 Branchu, après une longue et brillante carrière semée de triomphes do toutes sortes. Alexandre Piccinni, comme chef de chant, émarge à raison de 3,500 francs, et ainsi du reste.
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plus vieux et le meilleur de ses amis, avec son compagnon de jeunesse et de travail, avec celui qu'il considérait comme un frère, et qu'il avait lui-même attiré et fixé en France. Cherubini, puisque c'est de lui qu'il s'agit, Cherubini, qui n'était pas encore directeur du Conservatoire, convoitait aussi, paraîtil, la direction de l'Opéra, qu'il avait sollicitée de son côté, et il fut mécontent de se voir vaincu par Viotti. Ce fait, resté jusqu'à ce jour inconnu, résulte de la lettre que voici, que Viotti écrivait à son vieux
camarade :
5 novembre 1819.
On me dit, mon cher ami, que tu es fâché !... Si c'est contre moi, tu as tort, et il ne me sera pas difficile de t'en convaincre. Tout ce que mon frère t'a dit au sujet de l'Opéra est vrai. Je n'ai point cherché le poste dont je suis honoré, la situation qui met fin encore une fois à ma tranquillité! Tout cela s'est arrangé je ne sais comment, et ce n'est que depuis dix ou quatorze jours que je fus appelé de Châtillon pour donner mon consentement. Enfin, sans que j'entre en plus de détails, mon frère, je te le répète, t'a tout dit, t'a dit vrai. Je suis naturellement on ne peut plus sensible aux bontés de M. le comte de Pradel ; ma reconnaissance lui est acquise de droit, et je ferai tout pour le lui prouver ; mais je ne puis m'empêcher d'éprouver une peine extrême d'avoir été le concurrent d'un ami que j'aime, d'un ami dent j'ai toujours respecté et apprécié le génie et d'un être que je ne cesserai d'aimer,tels que soyent les changements qui peuvent s'opérer
dans son cœur.
Ton affectionné amico,
Viotti (1).
Pour son entrée en fonctions, Viotti eut à mettre la dernière main aux études de YOlympie de Spontini, dernier ouvrage français de ce compositeur, qui mettait sur les dents, depuis plusieurs mois déjà, tout le personnel de l'Opéra. Par un singulier effet des circonstances, Spontini, qui, deux ans auparavant, avait employé tous ses efforts à déposséder
(1) Cette lettre m'a été communiquée par Mme Rosellini, la fille de Cherubini, qui vit encore à Florence. Sans elle, le fait dont il est ici question serait sans doute resté toujours inconnu.
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Choron et à le faire remplacer par Persuis, se trouvait en présence d'un nouveau directeur au moment de la représentation de son ouvrage, qui parut à la scène le 22 décembre 1819, précisément le lendemain de la mort de Persuis. L'auteur de Fernand Cortez comptait beaucoup sur sa nouvelle partition, dont le sort pourtant fut loin d'être aussi heureux qu'il l'espérait ; le succès d'Olympie fut en effet si peu brillant que onze représentations suffirent à l'épuiser, en dépit des splendeurs inouïes dont on avait entouré sa mise en scène, en dépit du talent émouvant et superbe que Mme Branchu déployait dans le rôle principal, en dépit enfin de la présence de deux autres grands artistes qui concouraient à l'interprétation: Nourrit père et Dérivis. On conçoit que cet échec ne saurait être mis à l'actif du nouveau directeur, qui avait reçu Olympie des mains de son prédécesseur, qui ne pouvait se dispenser de la jouer, et qui d'ailleurs, aux yeux du public comme aux yeux de tous, devait être garanti par le grand nom de Spontini.
C'est sept semaines environ après l'apparition de cette œuvre peu fortunée, le dimanche i3 février 1820, que le duc de Berry, neveu de Louis XVIII, sortant de l'Opéra, au spectacle duquel il avait assisté, tombait sous le poignard de l'assassin Louvel. Transporté dans une des dépendances du théâtre, il y passa une nuit d'agonie, y reçut du curé de Saint- Roch les derniers sacrements et y mourut le lendemain (1). La salle que l'Opéra occupait alors, pré-
(1) On était en plein carnaval, et ce lendemain lundi, il devait y avoir bal à l'Opéra. Dans une brochure dont il est question un peu plus loin, le libraire Roullet nous a conservé le texte et la physionomie de l'affiche du vendredi précé-
cisément en face l'entrée actuelle de la Bibliothèque nationale, était celle de l'ancien Théâtre-National, construit naguère par les soins de la Montansier (et qu'il ne faut pas confondre avec le théâtre Montansier proprement dit, situé alors au Palais-Royal, dans le local occupé précédemment par les « Petits Comédiens du comte de Beaujolais » et aujourd'hui par le théâtre du Palais-Royal). L'assassinat du duc de Berry amena la condamnation définitive dé cette salle, où l'Opéra n'avait été placé qu'à titre provisoire, et qu'il habitait depuis près de vingt-cinq ans. Sur la demande de l'archevêque de Paris, M. de Quélen, qui ne pouvait admettre qu'un monument où un ministre du culte avait pénétré, dans de telles circonstances, pût continuer de servir à des représentations théâtrales, il fut décidé que la salle de la rue de Richelieu serait détruite, que sur son emplacement serait élevée une chapelle expiatoire, qu'on construirait pour l'Opéra une salle définitive, et qu'enfin ce théâtre serait provisoirement installé
dent, qui annonçait le bal du samedi 12, le spectacle du dimanche 13, et le bal du lundi 14; en voici la reproduction :
Académie royale de musique Demain samedi, 12 février 1820,