CHANT IV
TiC rr'eit d'I'jiée est ter'min(; ; après ce icloni- en arrière, nons allons voir s(; d<''roider la snilc <lc ses avcntincs. Le IV" ehanl nons retracera la passion tonjonrscroissanle <le l)id((ii ponr le Ik'm'os, ses c^'arcmcnls (;t le Irisie dinonenn ni de ses hrèves amours. Depuis Ionglem|)s la l'cinc est l)rùlee d'ini l'eu secret ; sans ccss(! clh; son^<' à Ijm'c, à sa valein-, à l'illiislralion de sa rac(!, cl en cntendani de sa liouelic l'Iiisloire de SCS infortunes si cocu'agcus< ineni sn|»porl(''es, clic a scnli fjrandir en elle une flamme ipie rien d(''sormais lU! [XMit éteindre, l'n vain dans ini enirelien avec sa so'ur Anna, loiil en avouant la violence de
HCH SCntimcillS, e||<' se re|Mne|ie celle eou|»al)le jai-
blcssc comme une Iraliison sacrilcut! envers son [)re-
mier époux Siehée. Sa confidente encourage au contraire ce nouvel amour :
(( Pourquoi Didon veut-elle passer sa jeunesse dans <( le chagrin et la solitude ? Les cendres de Siehée (( sont-elles sensibles à sa fidélité ? N'est-il pas néces- « saires d'ailleurs qu'un roi commande aux Cartha- « ginois et puisse les protéger contre les menaces « des nombreux ennemis dont ils sont entourés ? « Que ne doit-on pas attendre de la gloire d'Enée « associée à celle de Carthage ? Non, rien ne s'op- « pose à une telle union. Tout au contraire la rend (( bien désirable ».
Didon sent faiblir ses derniers scrupules ; elle va d'autel en autel implorer la protection des dieux et eur demande de favorables présages ; par toute la ville elle promène cet amour, qui la dévore comme une flamme, qui la ronge comme une plaie secrète. Telle une biche blessée par une flèche qui reste fixée à son flanc, court à travers les montagnes et les bois, sans pouvoir se délivrer du fer qu'elle emporte avec elle.
Les dieux eux-mêmes interviennent pour favoriser sa passion. Junon, la divinité tutélaire de Carthage, propose à Vénus, protectrice des Troyens, de mettre un terme aux courses aventureuses d'Enée et de le fixer à Carthage. Vénus semble se prêter à ce dessein, dont elle saitcependantl'accomplissement impossible, puisque les oracles ont annoncé à Enée que l'Italie serait le siège de son empire. Mais elle craint d'irriter de nouveau Junon contre les Troyens. Elle consent ; elle se chargera même de préparer l'union d'Enée et de Didon et de les attacher par un lien durable. En effet, le héros ressent à son tour le feu dont la reine
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est embrasée, et ce nouvel amour lui fait oublier la cité que les oracles lui ont promise. Tout entier à Didon, il s'attarde 'dans les délices de Curihage. Il faut que Jupiter lui-même le rappelle à son devoir, à la haute mission que lui ont confiée les dieux. Il envoie à Enée Mercure, son messager, qui fendl es airs à l'aide de ses brodequins ailés. Le dieu qui porte le caducée s'arrête d'abord sur les sommets neigeux de l'Atlas, puis, pareil à l'oiseau qui rase la surface des flots, il effleure les sables de la plage africaine. Dès que ses pieds ailés ont touché les faubourgs, il voit Enée vêtu d'un manteau magnifique teint de la pourpre tyrienne et brodé d'or, présent de Didon, occupé aux constructions de la ville nouvelle. Mercure l'apostrophe aussitôt et lui reproche avec sévérité d'oublier le royaume et les destins qui lui sont promis. Le roi des dieux lui ordonne, parla bouche de son messager, de quiîterla Libye et de faire voile vers cette Italie où son fils doit régner et où un jour s'élèvera Rome. Ces paroles bouleversent le cœur d'Enée ; il comprend qu'il faut obéir ; il a hâte de fuir; mais comment expliquer ce brusque départ à son amante éperdue ? Comment oser môme aborder un pareil entrelien ? Après mille hésitations, il se décide à faire en secret ses préparatifs de départ ; il épiera le moment le plus favorable pour tout révéler à Didon. Mais celle-ci, tant la passion a de clairvoyance ! a pressenti que quelque ruse se tramait autour d'elle. La Renommée l'avertit que les Troyens arment la flotte et disposent tout pour le départ. Transportée de fureur, ne se possédant |)lus, elle court à travers la ville entière, comme une bacchante au milieu des fêtes orgiaques. Elle n'attend
pas les confidences d'Énée; elle le prévient, elle l'accable de ses reproches indignés ; elle se répand en plaintes, en touchantes supplications. Enée essaie vainement de se justifier; il allègue les ordres des dieux, leurs oracles impérieux, l'intervention de Mercure lui-même, interprète des souveraines volontés de Jupiter. Sa destinée est d'aller en Italie fonder un royaume qui sera éternel.
On ne peut nier qu'Énée ait vraiment perdu toute liberté d'agir autrement qu'il ne fait ; son caractère religieux, presque sacré, le rend l'esclave de la volonté divine. Il n'en est pas moins certain que nous sommes ici de cœur avec cette amante qu'il va délaisser après lui avoir promis sa foi ; nous partageons son légitime ressentiment, nous nous indignons avec elle de cette ingratitude d'Enée, qui paie par ce cruel et subit abandon la généreuse hospitalité qu'il a reçue :
« Non, s'écrie-t-elle, non, je ne te retiens pas, non, je ne « réfuterai pas tes impostures 1 Va, poursuis ton Italie à « la merci des vents ; cherche ton royaume à travers les « ondes. Ah! j'espère qu'au milieu des flots, si les justes « dieux ont quelque jpouvoir, tu trouveras parmi les ce écuoils un supplice digne de ton crime et que plus d'une (( fois tu invoqueras Didon. Si loin que tu sois, je te pour- « suivrai avec les sombres torches des Furies, et quand « la froide mort aura séparé mon âme de mon corps, mon « ombre se dressera en tous lieux à tes côtés. Tu seras « châtié, misérable! J'apprendrai ton châtiment ; oui, cette « douce nouvelle viendra jusqu'à moi dans le profond « séjour des mânes (1). »
Enée voudrait consoler ce désespoir. Mais il ne peut que gémir. Que dirait-il en effet? Il hâte les
(1) Enéide, IV*- 380-387. •■ -
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préparatifs du départ : les Troyens lancent leurs navires à la mer, les chargent de provisions : heureux de quitter la Libye, ils déploient une extrême activité. On les voit se précipiter de tous les points delà ville; on dirait des fourmis qui transportent grain par grain dans leurs magasins un gros tasdeblé, en prévision de l'hiver qui vient. Signalons en passant ces comparaisons simples et frappantes que Virgile emploie souvent, à l'exemple d'Homère, et qu'il emprunte volontiers aux choses de la vie rustique. Au premier chant, c'est à des abeilles qu'étaient assimilés les Carthaginois empressés à construire leurs murailles. Jusque dans les récits grandioses de l'épopée, le poète se plaît à emprunter à la campagne des images familières ; l'inspiration des Géorgiques se prolonge ainsi dans l'Éncide.
Quels sont les sentiments de Didon, quand elle aperçoit les Troyens s'agitant sur le rivage et les matelots prêts à mettre à la voile ? Elle se détermine à tenter auprès d'Enée un suprême effort; elle envoie sa sœur Anna pour le supplier de retarder au moins son départ, de lui accorder quelque répit, afin qu'elle puisse s'accoutumer à cette cruelle idée, qu'il faut le perdre pour toujours. Anna porte à Enée cette prière douloureuse ; mais elle le trouve inflexible ; un dieu lui a donné une immuable résolution : c'est ainsi que sur les Alpes un vieux chêne, dont le front s'élève jusqu'aux cieux, et dont les pieds touchent à l'empire des morts, résiste aux assauts multipliés de la tempête. Le héros verse deslarmes, maissa volonté n'est pas ébranlée.
Dans son désespoir, la malheureuse Didon se décide à mourir. Dj sinistres prés;igei l'ont frappée de
terreur ; sa raison est égarée. Sous prétexte de recourir à des incantations magiques, elle prie sa sœur Anna d'élever en secret un bûcher dans une cour intérieure du palais. Le bûcher se dresse, immense, fait de bois de chêne et de pin; Didon l'entoure de guirlandes et de rameaux funèbres. Tandis qu'une prêtresse prépare tout un appareil de divination infernale, elle aussi invoque les dieux et implore leur vengeance. La nuit est venue, et l'infortunée, en proie à tous les tourments de la colère et de l'amour, ne peut goûter un instant de repos. Enée, sur son vaisseau encore à l'ancre, se livre au sommeil ; mais en songe Mercure lui apparaît et l'avertit de précipiter son départ : car qui sait si Didon ne voudra pas employer la force pour le retenir ? Il s'arrache au sommeil, éveille ses compagnons, rompt les amarres qui retenaient les vaisseaux, et la flotte fend les flots écumants à la lueur blanchissante de l'aube.
Du haut de son palais, Didon voit^ aux premières clartés du jour., les vaisseaux troyens voguer en pleine mer; trois fois elle meurtrit sa poitrine et arrache sa blonde chevelure. Elle maudit l'ingrat, elle se reproche amèrement son amour ; de sa bouche s'échap ■ peut des exclamations et des paroles entrecoupées, qui trahissent tout le désordre de son esprit. Mais ce qui domine tout, c'est l'idée de la vengeance, idée bien antique. Le pardon des offenses est un sentiment rare chez les anciens, même chez le tendre Virgile. Mais qui la vengera ? L'avenir, oui l'avenir se charirera de ce soin ; avec une sorte de seconde vue prophétique, Didon évoque celui qui doit un jour faire expier à Rome la perfidie d'Enée. Ce vengeur sera Hannibal.
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« Ah î de mes cendres puisse naître mon vengeur ! Que
« par le fer et par la flamme il poursuive les descendants
« de Dardanus, et maintenant, et plus tard, et tant que ses
« forces le lui permettront. Qu'ils luttent, rivage contre
« rivage, flots contre flots, armes contre armes, tel est mon
« vœu : qu'ils combattent sans relâche, eux et leurs descen-
« dants (1) I J>
Puis, frémissante,, elle monte les degrés du bûcher, tire l'épée qui a appartenu à Enée, et après avoir jeté un triste regard sur ce fer, sur d'autres dépouilles du héros qu'elle veut brûler avec elle, elle se frappe, et tombe défaillante. Le sang inonde sa poitrine. Aux cris, aux lamentations lugubres qui éclatent dans le palais, Anna est accourue épouvantée et prodigue inutilement ses secours à sa sœur expirante. Des flots de sang s'échappent en sifflant de la poitrine de la reine \ elle essaie de lever encore ses paupières et retombe anéantie. Alors Junon prend pitié d'elle et envoie Iris pour abréger son agonie : Didon exhale dans les airs son dernier souffle.
N'est-il pas intéressant de voir la pensée d'Hanni* bal, le plus redoutable ennemi de Rome, mêlée à cette antique histoire de Didon ? Virgile a su ici rattacher avec infiniment d'art à son poème le souvenir de la crise la plus grave que son pays ait traversée.
« Didon se poignardant sur son bûcher, dont Enée, du haut de son vaisseau, peut apercevoir la flamme, nous présage la plus grande lutte historique, et l'on voit en idée les Alpes franchies, la Trébie et Trasimène et Cannes et Zama, et le second des Sci-
(1) Enéide, iv. v, 6^5-029.
pions, assez pareil à Énée, pleurant sur la reine de Cartilage. Penser à Hannibal et aux périls qu'il avait fait courir aux descendants d'Enée et y faire penser du temps d'Auguste, et quand les aigles romaines ne s'arrêtaient plus qu'à l'Euphrate, c'était d'autant mieux célébrer le règne présent et faire bénir les dieux d'avoir terminé par un tel couronnement de si longs et si laborieux efforts (1). » Ce qui louche beaucoup plus encore les modernes, c'est la peinture si vive et si vraie de la passion malheureuse et de la mort de Didon.