CHANT III
Dans le troisième chant, le héros continue le récit de ses aventures depuis son embarquement et ce triste départ pour l'exil. C'est ici surtout que Virgile a imité VOdyssée. Nous voyons Énée errer à travers les mers, cherchant de pays en pays celte terre où les oracles lui ont annoncé qu'il fonderait une ville et un nouvel empire. Ce récit est varié par d'ingénieuses combinaisons d'aventures, par des épisodes savamment renouvelés d'Homère ; mais il n'olFre pas l'intérêt dramatique du chant qui précède.
Énée, après avoir construit une flotte au pied de l'Ida, met à la voile, emmenant avec lui son père, son fils, ses compagnons et les dieux Pénates de Troie. Il aborde d'abord en Thrace, où il construit une ville à laquelle il donne le nom d lùiéade. Là un prodige singulier vient le frapper d'horreur. Un jour que, sur le rivage, il im-
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molail lin laiireau à Jivj^iter, il voulut couvrir l'autel de feuillage, suivant la coutume, et, s'approchant d'un tertre que couronnaient un cornouiller et un mvrle hérissé débranches épaisses, il tâche d'arracher ces reje- , tons verdoyants. A peine a-t-il tiré de terre un de ces arbrisseaux, en brisant les racines, qu'il en voit jaillir un sang noir dont la terre est souillée. A cette vue, il frissonne d'horreur et un froid subit glace ses veines. Il essaie d'arracher un second arbuste, et de nouveau coule un sang noir. Il portait la main à une troisième tige, quand des profondeurs du tertre se font entendre des gémissements et une voix lamentable qui supplie Énée d'épargner un malheureux. Sous ce tertre est enseveli un fils de Priam, Polydore, qui est tombé là percé de mille javelots, dont les pointes acérées ont pris racine dans son corps et sont devenues les branches de ce mvrte. Énée apprend que Polydore, autrefois confié par son père au roi de Thrace comme à un ami, a été assassiné par ce traître, quand il a connu le triomphe des armes grecques. Il a commis ce meurtre abominable pour s'emparer des trésors qui lui avaient été aussi confiés par Priam. Que ne peut pas l'exécrable soif de l'or sur l'esprit des mortels ! Enée, saisi de pitié, fait rendre à Polydore les bonne irs funèbres et se décide à quitter cette terre criminelle.
Les voici de nouveau errants sur les mers, les infortunés fugitifs ; ils s'arrêtent d'abord au port paisible de l'île de Délos, où se dresse un temple vénéré d'Apollon, dont Enée invoque l'oracle. Le dieu lui répond que les Troyens doivent chercher l'antique terre maternelle de leur race. Cet oracle, équivoque comme toutes les prophéties, désigne obscurément l'Italie, qui était, suivant la tradition, le berceau de Dardanus, fondateur
d'Jlion. Mais Anclilse croit comprendre que le Dieu a voulu parler de la Crète, d'où est sorti Teucer, qu'il considère à tort comme le plus ancien des ancêtres de Troie. C'est donc vers la Crète que cingle la flotte troyenne, après qu'un sacrifice a été offert aux dieux. On traverse la mer Egée, on côtoie Naxos, la blanche Paros et les Gyclades dispersées sur les flots. On arrive en Crète et on y construit une ville dont les murs s'élèvent rapidement. Mais la peste vient fondre sur les Troyens ; l'infection de l'airdétruit à la fois les hommes, les arbres et les moissons. Les dieux Pénates d'ilion apparaissent en songe à Enée et lui font connaître la contrée où il doit fonder une ville nouvelle, et où un jour ils élèveront jusqu'aux astres ses descendants. Ce n'est pas en Crète qu'Apollon lui a ordonné de se fixer, c'est dans l'Hespérie, que l'on nomme aussi Italie, d'où est sorti le premier auteur de la race troyenne. Docile aux ordres des dieux, Enée, après avoir pris conseil de son père Anchise qui reconnaît son erreur, quitte la Crète et met de nouveau à la voile. Il faut remarquer combien sont nombreux ces songes, ces prédictions des dieux, ces apparitions, ces oracles, ces présages. Parla Virgile veut faire ressortir l'importance de la mission d'Enée, chargé de fonder la ville d'où naîtra Rome et son immense empire. Il se conforme aussi aux traditions religieuses des Romains, qui, dans les actes de la vie publique et privée, s'attachaient avec un respect superstitieux aux présages, aux augures, aux songes, à tout ce qu'ils considéraient comme un avertissement de la divinité.
Une tempête terrible s'abat sur la flotte troyenne, qui erre trois jours à l'aventure; le pilote Palinure a entièrement perdu sa roule; enfjn^ le quatrième jour^
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Énée aborde aux îleA Slrophaclcs (1), dans la mer Ionienne. iMais c'est là qu'habitent les Harpyes, monstres au corps d'oiseau, à la tête de femme, aux mains crochues, qui souillent de leur contact impur tous les mets auxquels les Troyens veulent toucher ; en vain Énée et ses compagnons essaient de les combattre; il faut fuir de nouveau, sous peine de périr de faim, et encore une fois la flotte parcourt la vasle mer, rencontrant tour à tour Zacynthe (2) , Ilhaque et la côte de Leucale (3), où Énée aborde et fait célébrer des jeux sur le rivage d'Actium. C'est à Actium que, en l'an 31 avant J.-C, Octave devait vaincre son rival Antoine et conquérir l'empire. En lisant les vers de Virgile, les Romains devaient nécessairement songer à cette récenle victoire, et rattacher aux antiques souvenirs évoqués ici par le poète les jeux annuels en l'honneur d'Apollon, qu'Auguste avait institués sur ce rivage pour consacrer la mémoire de ce grand événement. C'est ainsi que sans cesse Virgile, dans son poème, relie le présent au passé et recule dans le lointain de l'histoire ou de la fable, afin de les rendre plus vénérables, les origines des croyances et des fêtes romaines.
De Leucate, Énée longe les côtes de l'Epire et s'arrête à Bulhrole. Il y a, comme on le voit, dans ce chant III, tout un itinéraire détaillé et une énumération de pays et de villes, qui a fait dire à Sainte-Beuve que c'est un livre surtout géographique. Mais il contient aussi d'intéressants épisodes. Le plus touchant est celui d'Andromaque, auquel nous arrivons.
(1) Aujourd'hui Strivali, îles situées sur la côte occidentale du Péloponèsc.
(2) Ile do la mer Ionienne, aujourd'hui Zante.
(3) Promontoire de l'ile de Leucate.
En débarquant à Buthrole, Énée apprend, chose incroyable ! qu'un des fils de Priam, Hëlènus, règne sur une partie des Etats de celui même par qui son père a été égorgé, du farouche Pyrrhus. Hélénus, en effet, a épousé, après la mort de Pyrrhus, sa veuve Andromaque, celle qui fut autrefois l'épouse d'Hector, et qui est redevenue ainsi la femme d'un Troyen. Brûlant d'un ardent désir d'interroger Hélènus et d'apprendre de lui ces importants événements, Énée quitte sa flotte et s'approche de Buthrote ;
« Par un hasard, à ce moment même, dans un bois sacré « qui est en avant de la ville, Andromaque offrait à la '( cendre d'Hector un sacrifice solennel et des présents fu- « nèbres ; elle invoquait les mânes de son mari près d'un « tombeau vide élevé avec des mottes de vert gazon , « qu'elle avait consacré à sa mémoire ainsi que deux autels. « cause éternelle de ses larmes. Dès qu'elle me vit appro- « cher, qu'elle aperçut autour de moi des armes troyennes, « éperdue, épouvantée par cette apparition qui tenait du c( prodige, elle resta frappée de stupeur ; son sang se glaça « dans ses veines et elle tomba sans connaissance; après un « long temps, revenue à elle, elle s'écria : « Est-ce bien toi « que je vois ? es-tu bien celui que ces traits m'annoncent? c( Fils d'une déesse, es-tu vivant encore ? ou bien, si tu es c( privé de la douce lumière du jour, où est mon Hector? » « Elle dit et verse des larmes et fait retentir de ses cris « plaintifs les lieux d'alentour. Je puis à peine trouver quel- <<r ques paroles pour calmer son délire, et, troublé moi-même, « je lui réponds d'une voix entrecoupée de sanglots :
« Oui, je vis et je traîne une existence en butte à tous les « malheurs. N'en doute pas : ce que tu vois est la réalité. « Hélas ! quelle infortune a été ton partage, toi, déchue « d'un si noble hyménée ! ou bien as-tu retrouvé un sort c( digne de toi ? Andromaque, la veuve d'Hector, est-elle (( toujours l'épouse de Pyrrhus ?» — Elle baissa les yeux G et répondit à voix basse: « 0 heureuse entre toutes la fille
Eni-e et Antrorua<iue.
lieproducliOR de Cochin
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« de Priam (1) qui fut. condamnée à mourir au pied des « hautes murailles de Troie, éfjorgée sur le tombeau d'un € ennemi ; elle n'a pas eu à subir les hasards du sort a et n'est point entrée,, captive, dans la couche d'un vaiu- € queur et d'un maître ! Tandis que moi, après avoir vu ma « patrie en cendres, traînée à travers des mers lointaines, « j'ai supporté l'insolence tyrannique du jeune fils d'A- 1 chille, et j'ai enfanté dans la servitude. Bientôt Pyrrhus « s'est attaché à Hermione, fille de Léda et a épousé cette « Lacédémonienne ; pour moi, il m'a abandonnée, moi esd clave, à son esclave Hélénus. Mais Oreste, enflammé d'un « violent amour pour sa fiancée Hermione qui lui était ravie, « et l'esprit troublé par les furies vengeresses de ses crimes, « a surpris son rival sans défense et l'a égorgé devant les « autels élevés à la mémoire d'Achille. La mort de Néop- « tolème a fait tomber une partie de ses États au pouvoir « d'Hélénus... qui a bâti sur ces hauteurs une citadelle et « lui a donné le nom d'Ilion (2). >
Ces vers, que Racine cite dans la Préface d'Ândromaqiie, contiennent tout le sujet de sa tragédie. lN(»tre grand poète s'est principalement inspiré de ce beau passage pour peindre ce type accompli de l'amour conjugal, dont Homère et Euripide lui offraient aussi la gracieuse image. L'Andromaque de Virgile est plus épouse que mère ; mais elle est déjà aussi pure que celle de Racine. Elle se reproche son double mariage avec Pyrrhus et avec Hélénus ; elle conserve à son premier mari une inaltérable fidélité; elle a dans son malheur une dignité, une majesté simple qui nous inspirent le respect et la plus vive sympathie.
Tandis qu'Andromaque évoque en pleurant ces
{i ] Polyxène, immolée par les Grecs sur le tombeau d'Âchille . (•2) Enéide, ni, v. 301-336.
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douloureux souvenirs, Hélénus survient ; il reconnaît avec bonheur ses concitoyens et les conduit dans son palais, en versant, lui aussi, des larmes. Enée s'avance et retrouve avec émotion une petite Troie, qu'Hélënus et Andromaque se sont plu à disposer à l'image de celle qui n'est plus; il traverse un petit ruisseau qui porte le nom du Xanthe (1 ) , et embrasse le seuil d'une porte qui reproduit la porte Scée (2). Le pieux Enée veut de nouveau consulter les dieux ; le devin Hélénus, interprétant les oracles d'Apollon, lui apprend les épreuves qu'il a encore à traverser et les signes auxquels il reconnaîtra qu'il est enfin arrivé en Italie. Il lui indique aussi le chemin qu'il lui faudra suivre, les dangers auxquels il devra se soustraire, et l'avertit surtout d'éviter deux monstres redoutables, Scylla et Charybde, qui, dans le détroit de Sicile, attirenlles vaisseaux et les brisent contre les écueils. Il lui recommande enfin d'aller consulter à Cumes, sur la côte de l'Italie, la Sibylle, prophétesse inspirée, dont les oracles achèveront de l'instruire de l'avenir.
Il comble ensuite de présents Enée et ses compagnons ; il leur donne aussi des chevaux et des armes. Andromaque, non moins généreuse que son époux, offre à Iule des vêtements magnifiques brodés de ses mains ; dans cet enfant elle retrouve l'image de son cher Astyanax qui aurait à peu près cet âge : « Oui, dit-elle, voilà son regard, son maintien,, les traits de son visage ! » Enée, ému jusqu'aux larmes par cet accueil fraternel, adresse ses adieux à ses concitoyens qui, plus heureux que lui, ont maintenant un sort
(1) Un des ruisseaux qui arrosaient la plaine de Troie.
(2) Une des portes de Troie.
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assuré, tandis qu'il lui faut encore sillonner les mers et courir de péril en péril.
LesTroyens mettent de nouveau à la voile ; après une courte navigation, ils voient se dessiner à l'horizon les côtes de l'Italie, qu'ils saluent de leurs cris joyeux ; ils abordent sur la côte de Calabrc et invoquent Minerve, dont un temple s'élève sur la liauteur. Mais ils n'osent s'arrêter sur ce rivage tout peuplé de leurs ennemis, les Grecs, et qui^ pour cette raison, a pris le nom de Grande-Grèce. Ils fuient donc vers la Sicile et dans le lointain découvrent le sommet de l'Etna ; ils entendent le mugissement horrible de la mer qui vient battre les rochers, et dont les boiKllonnements soulèvent les sables. On approche de ces écueils dangereux de Charybde qu'il faut fuir. Le pilote Palinure dirige la flotte loin de ces rochers, autour desquels tourbillonnent les vagues écumantes, et l'on aborde en Sicile. Le port qui abrite les Troyens est sûr ; mais non loin l'Etna retentit avec un bruit de tonnerre du fracas de ses terribles écroulements. Il lance dans les airs tantôt son haut et noir panache de fumée, tantôt des cendres ou des flammes, tantôt enfin il vomit en torrents de lave bouillonnante les roches fondues qu'il arrache à ses propres entrailles. On dit que sous cette montagne est écrasé le géant Encelade, frappé jadis parla foudre de Jupiter : ces tremblements de terre ces convulsions, ces éruptions du volcan sont produits par les efforts du géant, qui essaie de retourner son corps épuisé de fatigue. Pendant toute la nuit, les Troyens entendent ce bruit épouvantable ; ils voient le ciel sans lune, couvert desombres nuages, s'éclairer de tem|)s en temps des incendies du volcan, sans qu'ils puissent connaître la cause de ce prodige.
1 1 4 vinoiLE.
Au matin, fin fond dns bois vient n rrtx un liommeà r.'jspc'ot misérable, maigrf, df'cbarnr-, liidf ux, t-onvrrt do liaillons raltacliés par des (-[jincs, cl dont la barbf; descend jusque sur sa poitrine. C'est nn Crée d'Ilhaqne, Aebérnénide, un des soldats d'Ulysse, <\n<- «es compagnons ont abandonné quand ils se sont enfuis de la caverne du Cyclope ï'olypbème. (lur sur ce rivage est l'antre du géant ; d'autres (lyeio[)fs en grand nomijreet non moins redoutables liahitfnt sur cette côte. Aebérnénide n'.i |)n 1* nr écliapper juscpi'iei qu'en se eacbant dans les forets, où il s'est nourri de racines et de fruits sauvages. Il implore la piti<' d<s ïroyens, bien qu'il soit un Gr(c, leur ennemi ; il leur livre sa vie ; car il aime mieux, s'il le faut, mourir (\c II main des Troyens qued'èlre dévoré parles Cyclopes. A peine a-t-il parlé qu'Enée et ses compagnons voient sur le sommet de la montagne se mouvoir la masse gigantesque rio Polyplième, monstre borrible, informe, privé de l;i vue -, le irone d'ini pin soutient ses pas incertains; son Imiipeau de moutons le suit. Dès qu'il est arrivé an hord de la mer, il entre dans les flots et lave en griiK;ant des dents et en fr-ernissaiit de rage l;i pLiif- saignante de son œil unique, erevé par Ulysse avec ini pieu aiguisé. Les Troyens se liâi< nt de fuir, apr-è^ avoir accueilli Aeb('rnénide en suppliant; ils coupent en silence les amarres et font foiee (b; rames. Le Cyclope les a entendus ; il cherche (!n vain a les .illeindie en se dirr^^'e.iut du rn\r d'on est parti le bruit, l'urieux, il pousse des cris d(; rage, cl sur le rivage les autres (îyclopes accourent ; des vaisseaux on les voit qui tournent vers les fugitifs leurs regards far-onehes cl poitent jusqu'aux nues leur- l< le colossale. 'l'eU, d.iiis lui bois eonsaei'é à Jiipilec on .i
LKS SIX PnEMIlMlS CHANTS I»P, LkaklUK. HT)
Diiinc, Jiii soiiiiiK't <riiiic rnnnl.i^iM-^ (IrsclM'iics on (|( s «iyprès Liiicriil (l;ins les ;iii's Iciiis Ii-oihîs ^'i^.iiili sfjiics, (jiic ('(Miroiiiic iiiic <''|);iissc r.iitiurc. A<li('ifi('iii(|<- ^uidc la (dilc (les iVoyciis dans «irs païa^cs (lanp^ïi'ciix cl leur pci'irif'l <l*<''('lia|>|)rr- imic seconde lois anx (■ciicils d(! (lliarylxlc »■( dr S* ylla. Ils lorj^'cnt les rivapjcs de la Sicile, côloif ni la vasic \illc (!<• (i('la, Af^ri^cnle aux remparts immenses, Sc'linonle, rerlil(;en palinieis, cl al)ord«nl, cnlin à l)r<''|)anc, C'est là qn'nn ^land denil vient (rapper Ijk'c : il a la donleni* de voie mourirson père Aneinse «jn'il a en vain anaclir'- ;i Lmi dr pr'iils. Tel lut l(! terme rie sch voyages ; c'est de la Sicile rpi'nne rlivinit*' l'a conduit sni* 1rs côtes de l'AlricpK'.