CHANT V
Le chant V® nous raconte le retour d'Enée en Sicile, où une nouvelle tempête le force à aller chercher un asile. Il y reçoit l'hospitalité d'Alceste, prince d'origine troyenne ; c'est sur cette terre aussi que reposent les ossements d'Anchise, son père. Le héros va, sliivi d'une foule immense, offrir des libations de vin et de lait aux màn; s d'Anchise, et sur son tombeau immole, suivant l'usage, cinq brebis, cinq porcs et autant de taureaux noirs. Puis il célèbre des jeux funèbres en l'honneur de son père. C'était encore une manière de rendre hommage à la mémoire des morts. Dans Homère, nous voyons Achille célébrer les funérailles de son ami Patrocle et donner de grands jeux où les Grecs se disputent des prix au pugilat, à la lutte, à la course de chars, à la course à pied.
(1) Sainte-Beuve, Etude sur Virgile.
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,C'est de celle belle description que Virgile s'est inspire; mais là encore il a su rester original dans son ingénieuse et brillante imitation. Toutefois ce morceau ne se lie pas aussi étroitement au poème que le chant correspondant de V Iliade. Chez le poète grec, la mort de Patrocle est un événement capital qui amène un revirement complet dans l'âme d'Achille. Tout ce qui se rattache à cette mort a donc une grande importance. Dans l'Enéide, Anehise n'est qu'au second plan ; aussi ces jeux n'apparaissent-ils que comme un savant et agréable hors d'œuvre. C'est le défaut de l'Enéide que bien des parties pourraient en être retranchées sans que l'unité du poème en fût atteinte. Il faut ajouter cependant que la description de ces jeux otfrait aux contemporains de Virgile un intérêt d'un ordre particulier. Ils y retrouvaient la peinture des fêtes splendides qu'Auguste, vainqueurà Aetium, avait données au Champ de Mars et au Cirque.
Ne considérons ce tableau que comme un épisode traité avec beaucoup d'art, et cherchons-y quelques-unes de ces scènes dont les hippodromes, les champs de courses modernes, ou encore les arènes de nos lutteurs nous offrent une image affaiblie.
Une foule innombrable est accourue pour assistera ces luttes d'adresse et de force; elle admire au milieu du cirque les prix offerts aux vainqueurs, des palmes, de vertes couronnes, des trépieds sacrés, des vêtements teints de pourpre, des lingots d'or et d'argent. Du haut d'une éminence, la trompette annonce l'ouverture des jeux. Ils commencent par une joute maritime à laquelle quatre galères prennent part. Le but est un rocher situé au loin dans la mer ; là, Enée a fait drcsiicr un tronc de chêne qui
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sera la limite de la carrière parcourue par les navires : ils devront, après avoir tourné le rocher, regagner le porl. Ainsi, dans la course de chars, il fallait tourner la borne située à l'extrémité de l'hippodrome et revenir au point de départ, Virgilea substitué une course de galères à la course de chars chantée par Homère; cette joute convient mieux à un peuple qui depuis des années erre sur les flots. Au signal donné, les quatre vaisseaux, la Baleine, le Centaure, la Chimère, la Scylla, placées sur une même ligne, s'ébranlent et s'élancent ; les bras nerveux des rameurs creusent des sillons égaux dans l'onde qui écume. La f ule applaudit, l'écho des collines boisées répète au loin ses cris. Tantôt un navire, tantôt l'autre prend la tète, quelquefois deux voguent de front; mais la Scylla, que conduit Cloanthe, vient tout à coup, par une manœuvre hardie, de prendre les devants; elle tourne la borne et revient à toute vitesse vers son point de départ. Dans son dépit de se voir dislancé, l'un des rivaux, Gyas, qui monte la Chimère, jette à l'eau son pilote Ménœtès, dont la mollesse a causé sa défaite. On rit de voir le malheureux se débattre dans les flots, remonter non sans peine sur le rocher, tout ruisselant sous ses habits trempés, et l'on rit encore en le voyant vomir l'onde salée. Les deux derniers navires redoublent d'elforts; les matelots, haletants, inondés de sueur, se courbent sur les rames; mais le vaste Centaure, que dirige Sergeste, s'approche trop des rochers et va échouer contre cet écueil ; les rames se brisent et la proue fracassée demeure suspendue au rocher. Mncslhée, qui conduit la Baleine, profite de cet accident, laisse le Centaure se débattre contre l'obstaclequirarrête, dépasse mêmela Chimère privée
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de son pilote et, rapide, court à la poursuite de la Scylia^ qui touche déjà au terme de la carrière. Les spectateurs l'encouragent de leurs acclamations. IMaintenant les deux navires ne sont plus séparés que par un faible intervalle ; mais Cloanthe invoque Neptune et les autres dieux de la mer, et leur promet de riches sacrifices s'ils lui accordent la victoire. Les Néréides exaucent ses vœux ; Portumne, divinité marine, de sa main puissante, pousse la Scylla qui, plus prompte que la flèche, vole jusqu'au port. N'estil pas vrai que cette intervention des divinités de la mer est malencontreuse et que nous aimerions mieux voir Cloanthe sortir, par sa propre énergie, vainqueur de cette lutte acharnée, sans avoir eu besoin de ce secours miraculeux ? Ce n'est pas sur les Néréides ni sur Portumne que comptent les jouteurs de nos régates, ni les vaillants rameurs du concours nautique qui a lieu chaque année sur la Tamise, entre les équipages des universités d'Oxford et de Cambridge.
Comme récompense, Cloanthe reçoit une couronne de laurier et un manteau d'or bordé de pourpre. Ceux qui sont arrivés second et troisième obtiennent également, l'un, une cuirasse formée d'un triple rang de mailles d'or, l'autre, deux bassins d'airain et deux coupes d'argent ; chaque navire a de plus trois taureaux, du vin et un lingot d'argent. Sergeste lui-même, qui est parvenu enfin à se dégager de l'écueil qui lui a été fatal, et dont la galère se traîne maintenant avec lenteur, comme un serpent blessé, reçoit, à titre de consolation ou d'encouragement, une esclave habile à tisser et à filer la laine, avec ses deux jumeaux.
Cette joute terminée, Enée se rend dans une vaste prairie qu'entourent et enferment comme un cirque
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de hautes collines couvertes de forêts. C'est là qu'aura lieu la lutte de la course à pied. La même foule se presse pour la contempler. Nous n'en raconterons pas les divers incidents. Mentionnons seulement la première apparition de deux amis qui seront plus tard le sujet d'un des plus émouvants épisodes du poème, Nisus et Euryale, unis par la plus tendre affection. Euryale triomphe, grâce à l'amitié de Nisus ; celui-ci a gUssé dans l'herbe, humide du sang de taureaux récemment immolés pour un sacrifice; il tombe, mais arrête du moins dans sa chute et fait rouler avec lui sur le gazon le plus redoutable concurrent d'Euryale. Assurément les règles de la course moderne n'admettraient pas ce stratagème ; même dans le récit de Virgile, on entend la protestation de celui qui se voit frustré du prix; mais le héros généreux accorde à tous une compensation. Nisus, lui aussi, reçoit, malgré sa chute, un superbe bouclier.
A cette course succède le combat du ceste. On appelait ainsi un pugilat rendu plus redoutable par le ceste, sorte de gantelet dont les lutteurs revêtaient leurs mains et leurs poignets ; ce gantelet était fait de courroies de cuir montant parfois jusqu'au coude, armées le plus souvent de plomb et de clous de métal. Un Troyen, Darès, et un Sicilien, Entelle, se disputent le prix du combat, un taureau dont les cornes sont ornées de bandelettes dorées. Après une lutte acharnée, où les deux rivaux cherchent à se porter des coups terribles, Darès est enfin vaincu ; il a été grièvement atteint parle ceste de son adversaire; sa tête vacille sur ses épaules, ses genoux épuisés se dérobent sous lui -, sa bouche vomit des flots d'un sang épais
Ucproduction de Cochin, La course ù pied. — Nisus et Euryale.
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et des dents brisées, Enlelle reçoit le taureau, recompense du vainqueur, et, pour faire de nouveau montre de sa force, l'abat d'un seul coup de son ceste terrible asséné entre les deux cornes. Darès obtient une épée qu'il a payée assez cher.
Après la lutte du ceste vient le combat de l'arc; il s'agit d'atteindre une coloml)e attachée au sommet d'un mât. Mais un des concurrents coupe de sa flèche le lien qui tenait l'oiseau suspendu par la patte ; tandis que le captif s'envole, un habile archer l'atteint dans les airs, comme tirent au lâcher les amateurs de JNfonte-Carlo. Alorsle vieil Aceste, qui, mali^^ré son âge, a pris part à la lutte, lance sa flèche si haut qu'ellg s'enflamme et, traînant derrière elle, comme une comète, un long sillon de feu, va se perdre dans le vide des airs. « Ce sont les dieux eux-mêmes, dit Ence, qui par ce prodige ont voulu honorer la vieillesse d'Aceste. » Il le couronne de laurier et lui offre comme prix une coupe ciselée.
Enfin la jeunesse troyenne, se divisant en trois escadrons, exécute des mouvements variés, fait des marches, des contremarches, mille évolutions diverses, offre aux regards des simulacres de combats, donne en un mot un spectacle analogue à nos carrousels, et tel qu'en présentait la jeunesse romaine dans ces jeux troyens institués en commémoration du triomphe d'Actium.
Tandis qu'Enée honore ainsi le souvenir de son auguste père et que les Troyens sont absorbés par ces divers combats, Junon, toujours acharnée à la perte delà nation qu'elle hait, envoie sa messagère Iris, personnification poétique de l'arc-en-ciel. Celleci, glissant sur un arc nuancé de mille couleurs, des-
cend d'iui vol rapide sur la terre et vient, sous les trails d'une vieille femme, trouver les Troyennesqui, à l'écart sur le rivage solitaire (1), pleuraient Ancbise et, des larmes dans les yeux, contemplaient l'immense et profondomer. Irisleur représente toutesles courses vagabondes qu'elles ont supportées déjà sur les flots, à la poursuite de cette Italie qui toujours fuit devant eux. Qui donc empêche Enée de se fixer enfin en Sicile et d'y construire une ville ? Un songe d'ailleurs l'a avertie que sur cette côte doit s'élever la nouvelle Troie. Il faut empêcher un nouveau départ; que toutes, s'armant d'une torche, mettent le feu auxvaisseau. Ces paroles, qui s'accordent avec les sentiments intimes des femmes troyennes, les enflamment aisément. Toute hésitation cesse quand la déesse, reprenant sa forme divine, s'élance dans les airs en traçant sur sa route un arc lumineux. Elles saisissent des tisons arrachés aux autels de Neptune, et bientôt la flotte est en feu. Enée et les Troyens, avertis de ce désastre, accourent en toute hâte; mais rien ne peut triompher de la violence de l'incendie. Le héros invoque Jupiter et le supplie de conserver sa flotte. Sa prière est entendue, une pluie torrentielle se déchaîne et les vaisseaux sont sauvés, à l'exception de quatre que la flamme avait déjà consumés. Cette perte néanmoins afflige profondément Enée. Mais un sage vieillard, Nautès, lui conseille de laisser en Sicile ceuxdeses compagnons qui sont las de le suivre: les vieillards épuisés par l'âge, les femmes et ceux qui redoutent de nouveaux dangers, de nouvelles fati-
(1) Dans l'antiquité, los femmes étaient exclues des jeux publics.
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gues. L'ombre d'Ancjiise, qui apparaît à Enée pendant son sommeil, vient le décider à se ranger à cet avis et l'engagea n'emmener à sa suite en Italie que l'ëlilé de la jeunesse troyenne, les cœurs les plus vaillants ; car il aura de longs et rudes combats à soutenir. Mais auparavant, qu'il visite les demeures infernales, royaume de Pluton, pour s'y entretenir à loisir avec son père, dont l'ombre habite maintenant l'Elysée, séjour des hommes pieux. Là son avenir lui sera révélé ; il apprendra quels sont les héros qui doivent naître de son sang. Enée se résout donc à laisser en Sicile les femmes, les vieillards et ceux qui, découragés, désirent ne plus s'associer à ses périls. Il trace l'enceinte de la ville qu'ils doivent habiter et qui s'appellera Acesta, du nom du roi Aceste^ et plus tard Ségeste (aujourd'hui Castellamare). C'est avec des gémissements, des larmes et de tendres embrassements que l'on se sépare les uns des autres, après tant d'épreuves endurées en commun. On offre aux dieux un sacrifice solennel, et la flotte met à la voile, poussée par un vent favorable.
Vénus supplie Neptune de ne plus soulever de tempêtes et de permettre aux Troyens d'atteindre enfin l'Italie. Le dieu s'engage à laisser Enée aborder paisiblement à la rive ausonienne; un de ses compagnons périra cependant, comme une victime expiatoire sacrifiée au salut de tous. En effet, le pilote Palinure, au sein de la nuit, s'endort, cédant à une irrésistible torpeur que le dieu du sommeil lui-même lui envoie ; puisée même dieu, pesant sur lui, le précipite dans les flots ; le malheureux tombe avec une partie de la poupe et le gouvernail où il s'était cram* ponné, quand il sentait ses paupières sans résistance
se fermer malgré lui. La flotte n'en continue pas mo.ns heureusement sa traversée.