CHANT VII
La première partie de l'Ëiiéide nous a fail connaître les aventures d'Enée jusqu'au moment où il a débarqué à l'embouchure du Tibre; la seconde nous apprendra à la suite de quels combats il parviendra à s'établir définitivement dans le pays que lui ont fixé les deslins. Nous sommes au cœur même du sujet. Au moment où son héros aborde à cette côte qu'il cherche en vain depuis six ans, Virgile invoque de nouveau la Muse :
« Inspire ton poète, Erato ; je vais chanter les horribles « guerres, les combats et les rois que la vengeance pousse « au carnage, et l'armée étrusque, et l'Hespérie tout « entière rassemblée sous les armes. Une plus vaste carrière Il s'ouvre devant moi; j'entreprends un plus grand ou- « vrage (1). »
Dans ce que nous avons appelé l'Odyssée d'Enée, Virgile a fait de fréquents emprunts à Homère et aux
(1) Enéide, vu, v. 41 à 45.
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autres poètes grecs qui nvnient chanté plusieurs des légendes qu'il a reprises. Désormiiis il devra plus à son propre génie. Les légendes lalinesqui feront le sujet des derniers chants n'avaient élé traitées par aucun poète grec. Certains critiques ont jugé celte seconde moitié du poème infeiicure à la première. Elle contient cependant des beautés plus originales. Chateaubriand a fait remarquer que les vers les plus touchants de Virgile se rencontrent peut-être dans les six derniers chants. Là aussi le sentiment patriotique du poète, qui lui a dicté cette grande œuvre, trouve de fréquentes occasions de se manifester. C'est l'Italie qui sera le théâtre des événements dont le poème va maintenant nous déployer le tableau ; ce sont les divers peuples de la péninsule qui vont y jouer le rôle principal après Enée, dont ils seront ou les ennemis ou les alliés. On a dit encore qu'il v a dans les derniers chants une certaine monotonie provenant des nombreuses descriptions de batailles qu'ils renferment, oc C'était malheureusement, dit M. Boissier, une nécessité du sujet que Virgile avait choisi, et il ne pouvait pas y échapper. Puisque Enée doit conquérir parles armes le pays où il veut s'établir, il fallait bien que le poète se résignât à chanter la guerre. Il ne l'aimait pas pourtant et se souvenait toujours qu'elle avait troublé sa jeunesse. La paix était son
idéal et son rêve et, parmi les raisons qu'il
avait d'aimer Auguste, la plus forte assurément, c'est qu'il lui savait gré d'avoir fermé le temple de Janus et imposé la paix à l'empire. Au moment même où il est forcé par la nécessité de son sujet de raconter des batailles, il ne cesse de gratifier la guerre des épithètes les plus dures (les guéries
IGO VIRGILE.
horribles, insensées, la guerre qui fait verser tant de larmes). Il se met du parti des mères qui la maudissent, et, dans un vers immortel, il les montre, au premier bruit des combats, serrant leurs enfants contre leur sein.
(( Et les mères tremblantes pressèrent leurs enfants contre leur poitrine. »
« Ce sentiment qu'il éprouve, il n'a pu s'empêcher de le communiquer à son héros: Enée fait la guerre comme Virgile la chante, bien malgré lui... »
Le YIP chant commence au moment où Enée, après avoir enseveli sa nourrice Caïète sur le rivage, en un lieu qui portera son nom (aujourd'hui Gaëte), met à la voile pour atteindre enfui ce point de l'Italie que les destins ont marqué pour terme à ses voyages. C'est cette partie de la côte où le Tibre se jette dans la mer, près de l'endroit où devait s'élever un jour Ostie, le célèbre port de Rome. Nous voyons les navires voguer à la clarté de la lune dont les rayons tremblent sur les flots. La flotte rase l'île, aujourd'hui réunie au continent, où résidait l'enchanteresse Circé, fille du Soleil. La magicienne retient captifs dans son palais les hommes que ses philtres ont changés en bêles. Enée et ses compagnons entendent au loin dans la nuit rugir et hurler ces malheureux, métamorphosés enlionsj en ours ou en sangliers^qui, avec rage, secouent leurs chaînes dans leur prison. Neptune, pour éloigner les Troyens de ces bords funestes, gonfle leurs voiles d'un vent favorable et accélère leur course.
Comme contraste avec cette navigation troublée par l'apparition de cette île aux terreurs fantastiques, nous avons le tableau de l'arrivée de la flotte dans les eaux du Tibre.
LES SIX DERNIERS CnAJÎTS. l'iLIADE d'k.m':^. 101
« Déjà lo3 promiors feux da jour rougissaient la mer et « du haut dos cieux l'aurore vermeille brillait sur son « char rosé. Tout à coup les vents tombent, tout souffle « expire dans les airs, et il faut lutter avec la rame contre « l'onde immobile. Enée, du haut de sa poupe, découvre une « vaste foret ; au milieu coule le Tibre au cours riant, qui « roule ses sables jaunes et dont les eaux rapides vont se « précipiter dans la mer. A l'entour et au-dessus du fleuve, « mille oiseaux au plumage varié, hôtes coutumiers de ses « ondes et de ses rives, charmaient les airs de leurs chan- « sons et voltigeaient parmi les arbres. Enée ordonne à ses « compagnons do tourner la proue do leurs vaisseaux vers « la terre, et pénètre avec allégresse sous la voûte de ver- « dure qui ombrage le fleuve (1). »
Quelle était la situation du Latium au moment où Ence y aborde ? Le vieux roi Latinus régnait sur ce pays et le gouvernait au sein d'une paix profonder Il n'avait qu'une fille, Lavinie, seule héritière de ses Etats, que recherchaient de nombreux prétendants. Entre tous se distingue Turnus, roi des Rutules, illustre par sa naissance, beau, jeune, d'une vaillance à toute épreuve. Il a pour lui la femme de Latinus, Amata, qui le souhaite vivement pour gendre. Mais les dieux, par des signes effrayants, ont fait entendre qu'ils s'opposent à cette union. Le roi Latinus, que ces prodiges alarment, est allé consulter un oracle vénéré, qui lui a défendu de donner sa fille à un prince latin ; un gendre étranger doit lui venir, qui portera jusqu'aux nues la gloire du Latium et dont les descendants régneront sur le monde. Cet oracle a donc préparé le roi à recevoir lesTroyens qui viennent de jeté l'ancre sur ses rivages. De son côté, Enée a
il) Enéide, vu, y. 25 à 36.
reconnu à plusieurs signes que les oracles lui avaient annoncés, qu'il touche enfin le sol de sa nouvelle patrie. Il choisit cent de ses compagnons qui devront se rendre auprès de Latinus, portant à la main un rameau d'olivier, symbole de la paix, et chargés de présents. Ils solliciteront son alliance au nom des Troyens. PuisÉnée se hâte de tracer l'enceinte d'une ville au bord du Tibre et entoure d'abord d'un rempart l'emplacement où elle doit s'élever.
Latinus, dans Laurente, sa capitale, donne audience à la députation des Troyens. Assis sur son trône, dans une salle immense que supportent cent colonnes et que décorent les statues des rois ses ancêtres, ainsi que des trophées d'armes conquises sur l'ennemi, il accueille les Troyens par de bienveillantes paroles, rappelle les liens anciens qui, par leur ancêtre Dardanus, les rattachent aux Latins, et leur promet une cordiale hospitalité. Il fera plus encore ; reconnaissant dans Énée le gendre étranger que lui ont désigné les destins, il lui offre de lui-même la main de sa fille Lavinie. En échange des présents qu'il a reçus : une coupe d'or, un sceptre, des vêtements brodés, il donne à chacun des Troyens un cheval superbe, richement caparaçonné, et ordonne que l'on conduise à Énée un char attelé de deux chevaux, issus des coursiers du Soleil, et qui soufflent le feu de leurs naseaux fumants. Tout se concerte donc pour le mieux, et il semble que l'établissement des Troyens dans leLalium doive s'accomplir sans difïiculté.
Mais cet accord ne fait pas le compte de l'implacable Junon. Comme déjà, au premier chant, nous l'avons vue soulever la temj)ête pour submerger la flotte d'Enée, elle va maintenant provoquer contre les
LES SI\ DERNIERS CHANTS. l'iLIADE UÉSÉK. 1 G3
Trovens une oxploîiion de haines et déchaîner sur eux les sanglants orages de Ja guerre. Après avoir exhalé sa colère, elle évoque du fond des enfers la cruelle furie Alecton, aux traits hideux, à la chevelure hérissée de serpents. Celle-ci. pénétrant dans l'appartement d'Amata, lui jette une des vipères enlacées sur sa tête; le venin pénètre jusqu'au cœur de la reine. Amata, d'abord suppliante, rappelle au roi la parole donnée ùTurnus et déplore le funeste hvmen auquel I>atinus a consenti, sans pitié pour sa femme, sans pitié pour sa fille; puis, comme le poison du serpent s'est de plus en plus insinué en elle et s'est glissé jusque dans la moelle de ses os, furieuse à présent, elle court comme une insensée à travers les rues de la ville, ameute les femmes de Laurente, leur communique son délire ; toutes s'enfuient sur les montagnes, enlevant avec elles Lavinie; telles que les bacchantes dans leurs orgies, elles remplissent l'air de leurs cris plaintifs et de leurs hurlements.
Après avoir excité cette frénésie chez les femmes de Laurente, Alecton s'envole vers Ardée, capitale de Turnus, pénètre auprès du prince endormi et lui enfonce dans le cœur sa torche fumante. Le jeune héros se réveille épouvanté, inondé de sueur, en proie à toute la fureur de la guerre. Dans sa rage, il ne respire plus que le carnage et la vengeance : son cœur bouillonne comme l'eau qui, chauffée dans un vase d'airain, se soulève, monte jusqu'aux bords et lance dans l'air un nuage de vapeur. Il appelle les Rutules aux armes; tous à l'envi se préparentaux combals, fiers démarcher sous un tel chef.
Pourcouronnerson œuvre de haine, Alecton provoque un incident qui va mettre aux prises les Troyens
avec les Latins, et sera le prétexte d'un conflit meurtrier, après lequel la guerre s'imposera, inévitable.
(( Il était un cerf d'une rare beauté et d'une haute
« ramure : ravi au sein de sa mère, il était nourri par les
« enfants de Tyrrhée et par Tyrrhée lui-même, gardien des
« troupeaux du roi et intendant de ses vastes domaines.
« Silvie, leur sœur, l'avait dressé à l'obéissance et lui don-
« nàit tous ses soins ; elle enlaçait son bois de souples guir-
« landes, peignait son fauve pelage et le baignaitdans l'eau
« d'une source limpide. Lui se laitsaifc caresser et était
«. accoutumé à la table de son maître : le jour, il allait errer
« dans les bois et le soir rentrait de lui-même, malgré
C( riieure avancée, sous le toit qu'il connaissait bien . Ce jour-
« là il s'était égaré loin de la maison, quand la meute d'Iule
« le lança avec fureur au moment où, après s'être laissé
« couler au courant du fleuve, il se reposait sur le vert
« oazon du rivage. Ascagne^ brûlant du désir de se signa-
« 1er par son adresse, tend son arc et lui décoche une flèche,
« que o-uide la main d'une divinité. Le trait vole en sifflant,
<L frappe lo flanc du cerf et lui traverse les entrailles.
a L'animal blessé s'enfuit vers son asile accoutumé et rentre
« en gémissant dans son étable : tout sanglant, et comme
e s'il eût imploré la pitié, il remplissait de ses plaintes la
« demeure de ses maîtres. Silvie la première arrive, et, se
(( meurtrissant les bras, appelle à son aide par ses cris les
« durs enfants de la campagne (1). »
Ceux-ci accourent de tous côtés, excités encore par Âlecton, qui, placée sur le faîte de la maison de Tyrrhée, les enflamme aux sons lugubres d'une trompe sauvage, dont l'écho se prolonge sinistrement jusqu'aux forêts et aux lacs lointains. Chacun saisit,
(1) Èncido, VII, v, 483 à 504»
LES SIX DERNIERS CUA^TS. L'ILIADE D'^idùT.. 1(35
pour en faire une arme, ce qui lui tombe sous la main, isonsj pieux durcis par la flamme, bâtons cbargc'-s de nceuds. Les Troyens, de leur eôté, se précipitent au secours d'Ascagne : une mêlée sanglante s'engage, tandis que la Furie triomphante s'envole aux eieiix et va rendre compte à Junon du succès de ses artifices homicides. Deux Latins,, un jeune homme et un vieillard, tombés sous les coups des Troyens, sont transportés dans la ville devant le palais du roi. Turnus et ceux dont les mères avaient accompagné Amata sur la montagne, se réunissent pour presser Latinus de déclarer la guerre à ces étrangers. Le vieux roi résiste, lié par son serment, tel qu'un roc que les vagues éeumantes ne peuvent ébranler. Enfin, voyant qu'il ne peut calmer cette foule enfiévrée, il se retire dans son palais et abandonne la direction de l'empire.
On hâte les apprêts de la guerre terrible qui s'engage ; partout on forge des épées, des casques, des cuirasses ; on aiguise les haches ; dans toutes les villes du Latium, les soldats s'arment et le clairon résonne. Virgile nous fait assister au défilé de l'armée des Latins, et nous désigne au passage les guerriers qui se distingueront entre tous par leur vaillance, ou ceux qui joueront un rôle dans les épisodes des livres suivants. Dans Homère, on a aussi le dénombrement de l'armée des Grecs. Viri^ilcs'est encore souvenu de ce nassa"^e mais il s'est elloreé de donner à cette sorte de revue un caractère pittoresque, en décrivant les particularités de costume et d'armement de ces antiques peuples du Latium.
Nous voyons ainsi passer sous nos yeux, à la tète de leurs troupes, le farouche Alézenee, cet ancien roi des Rulules, chassé par son peuple soulevé contre
son horrible cruauté, et son fils Lausus, le plus beau de ces guerriers après Turnus et digne d'avoir un meilleur père ; Aventinus, fils d'Hercule, enveloppé de la dépouille d'un lion dont la gueule aux dents blanches lui couvre la tête ; Céculus, à la tête des combattants de Préneste et d'Anagni, coiffés d'un bonnet fait de peau de loup, et qui ont le pied gauche nu, le droit chaussé d'un cuir grossier; Messape, chef des Eques et des Fescennins, qui marchent en bon ordre, chantant les louanges de leur roi ; les peuples de Batule, de Celcmue, d'Abella (1), qui obéissent à OEbulus et dont les casques sont faits d'écorce de liège; Umbron, roi des Marses, prêtre et magicien, dont le cimier est couronné d'olivier. Au centre de l'armée s'avance Turnus, qui surpasse de la tête tous les chefs ; son casque élevé, qu'orne une triple aigrette , est surmonté d'une chimère qui semble vomir la flamme. Il conduit la foule des Rutules et des Sicanicns. Après lui, vient la vaillante Camille, de la race des Voisques, héroïne qui, dès son enfance, s'est exercée aux rudes travaux de la guerre ; dans sa course rapide, elle devance les vents et volerait sur les jeunes blés sans faire plier les épis, à la surface de la mer, sans y mouiller la plante de ses pieds agiles. Toutes les femmes admirent sa beauté; un manteau de pourpre orne ses épaules ; une agrafe d'or retient sa chevelure ; un carquois de Lycie est suspendu à ses épaules, et sa main porte une lance en bois de m\rte armée d'un fer aigu.
(1) Villes de la Campanio.
LES SIX DERMERS CIIAiNTS. L ILIADE D É.NÉE.
CIÏANT VIII.
Tout est donc prêt pour les combats, et cependant le yUP chant ne va pas encore dérouler à nos yeu.x les sanglants tableaux de la guerre. Il nous racontera les démarches et les efforts que fera Enée pour trouver des alliés dans la terrible lutte qu'il se voit forcé de soutenir.
Pendant que toute hi jeunesse du Latium s'al)andonne à la fureur du dieu des combats, le héros troyen, dont l'esprit, troublé de celte guerre funeste, flotte entre des résolutions diverses, voit a'^paraitre en songe le dieu du Tibre, entouré des plis d'un voile d'azur et la tète couronnée de roseaux. Il calme les inquiétudes d'Enée, le rassure sur l'issue de la lutte, et lui annonce qu'il trouvera un allié dans Évandre, roi des Arcadiens, qui s'est établi sur les bords du fleuve; sa ville, appelée Pallantée, du nom de son (ils Pallas, est assise surdes collines, à l'endroit même où Rome doit s'élever un jour. Il lui indique encore les signes certains qui prouveront la vérité de ses paroles. Enée se réveille et invoque la divinité du Tibre ; il choisit dans sa flotte deux vaisseaux, s'embarque et remonte le fleuve, qui aplanit ses eaux comme un étang paisible, a(in que la rame les fende sans cflort. Les Troyens poursuivent joyeusement leur route, tandis que les bois qui bordent le Tibre et les rives elles-mêmes semblent resrarder avec étonnement les boucliers des guerriers qui resj)lendissent au loin, et ces navires ornés de peintures, spectacle nouveau sur ces bords. Le soleil avait fourni la moitié de sa carrière quand Enée et ses compagnons aperçoivent
(le loin des remparts, une citadelle et des maisons éparses, que la puissance romaine devait un jour élever jusqu'aux cieux. C'était alors l'humble domaine d'Evandre.
Ce jour-là même, le roi arcadien offrait un sacrifice solennel à Hercule, qui avait délivré cette contrée de Cacus, monstre qui en était la terreur. Autour de lui, son fils Pallas, l'élite de la jeunesse et le modeste sénat de la ville faisaient brûler l'encens, et le sang encore tiède des victimes fumait sur les autels. A la vue des navires troyens qui glissent silencieusement sur le fleuve tranquille, Pallas s'élance^ un javelot à la main, et interpelle ces étrangers. Qui sont-ils? Pourquoi viennent-ils dans ces contrées inconnues ? Est-ce la guerre ou la paix qu'ils apportent ? Du haut de la poupe, Enée, tenant à la main un rameau d'olivier, se fait connaître. C'est l'alliance et le secours d'Evandre que les exilés viennent solliciter. Au nom fameux d'Énée^ Pallas est frappé d'étonnement : il tend avec effusion la main au héros, lui offre l'hospitalité et le conduit à son père.
L'accueil d'Evandre est d'une bonté touchante, à la fois simple et digne; jadis il a connu Ancliise et se plaît à retrouver dans le fils les traits du père. Il est heureux de renouveler avec lui l'alliance déjà conclue avec Ancliise. Dès le lendemain, il lui donnera les secours que demande Enée ; mais que, aujourd'hui, le héros trojen s'associe à la fête que,, célèbrent les Arcadicns. Il fait alors asseoir ses hôtes t sur un banc de gazon, place leur chef à ses côtés sur * un trône d'érable recouvert de la dépouille d'un lion. Tous prennent part au banquet sacré ; puis Evandre raconle à Enée l'origine de celte solennité,
LE3 SIX DERMIKRS CHANTS. LUAAUE u'ÉNÊE. 160
lui apprend comment le vaillant Hercule a triomphé de Cacus, ce monstre àface humaine, fils du dieu du feu et qui lançait la flamme de sa bouche énorme. Ses meurtres et ses brigandages terrifiaient la contrée. Ilercult', à qui il avait dérobé des bœufs, alla le saisir jusque dans la vaste caverne où il s'était enfermé, jetant de toutes parts le feu et la fumée; le héros l'étrangla entre ses puissantes mains. Depuis ce jour, un sacrifice et un festin solennels ont été institués en l'honneur d Hercule. Tous ensemble chantent les louanges du dieu, et l'écho des collines répète au loin leurs hymnes sacrés.
La cérémonie achevée, Évandre conduit Enée vers sa demeure^ et, comme ses pas sont alourdis par l'âge, il s'appuie sur les épaules du héros et de Pallas; chemin faisant, il dit à son hôte (car la vieillesse est conteuse) l'histoire de l'antique Latium , énumère les différents peuples qui l'ont habité, depuis que Saturne, chassé du ciel, vint y chercher un refuge. 11 lui fait voir ici un autel, là un bois, ailleurs un rocher que devait plus tard illustrer la grandeur romaine, et qui, au temps d'Auguste, était couvert de monuments magnifiques. Virgile établit ici un contraste heureux entre ce passé simple et rustique et l'éblouissante splendeur de son temps, entre ce modeste royaume pastoral d'Evandre et la Rome toute-puissante de l'avenir. Cette opposition éclate surtout dans les vers qui suivent :
« Do là il conduit Enco à la rocho Tarpéienno et au Ca- « pitole, aujourd'liui étincelaiit d'or, mais alors hérissé de « buissons sauvages. Déjà la majesté redoutable de ce lieu <ï inspirait aux bergers un religieux effroi; déjà ils neregar-
« daient qu'en tremblant cette roche et les broussailles ce touffues qui la couvraient.
« Cette forêt, dit Évandre, cette colline à la cime om- « bragée, un dieu, quel dieu? on l'ignore, mais un dieu « Thabite. Les Arcadiens croient souvent avoir vu Jupi- « ter lui-même, quand sa main secouait sa noire égide et « assemblait les nuages (1). ï>
Ainsi, dès ces âges reculés, le poète nous montre, comme en une lointaine perspective, ce Gapitole, où s'élèvera le temple de Jupiter, le plus auguste des dieux, temple superbe, vénéré du monde entier et où, après les grandes et décisives victoires, montera la pompe solennelle des triomphateurs romains. Et là où les plus riches quartiers de Rome étaleront un jour leurs merveilles, où le Forum s'étendra avec sa brillante ceinture de temples et d'édifices somptueux, Enée et Évandre voient errer des b(eufs qui paissent nonchalamment et remplissent l'air de leurs mugissements. Près de l'endroit où se dressera le palais d'Auguste est la modeste cabane d'Évandre, où il oflre à Enée un simple lit de feuillage, que recouvre la dépouille d'une ourse, en lui disant : « Ose, cher hôte, mépriser les richesses, et ne rougis pas de notre indigence, »
On comprend combien ces rapprochements devaient saisir et intéresser les contemporains. Nous retrouvons encore ici cet art, où a excellé Virgile, de rattacher à l'antique histoire d'Enée la pensée des temps présents, qui voyaient l'apogée de la puissance romaine. Un de nos grands écrivains, Chateaubriand, a cherché un effet du même genre dans ce passage des
(1) Ènéid'if VIII, v. 347 et suivants.
LES SIX DER:iIERS CIIAKTS. LILIADE DÉ.NÉE. 171
Martyrs^ où il montre son héros, Eudore, traversant la Gaule pour rejoindre l'-empereur Constance à Lutèce, cette bourgade qui devint Paris.
« En approchant de la Sequana (la Seine), j'aperçus, à travers un rideau de saules et de noyers, ses eaux claires, transparentes, d'un goût excellent, et qui rarement croissent ou dimhiucnt. Des jardins plantés de quelques figuiers, qu'on avait entourés de paille pour les préserver de la gelée, étaient le seu\ ornement de ses rives. J'eus quelque peine à découvrir le village que je cherchais, et qui porte le nom de Lutèce, c'est-à-dire la belle pierre ou'la belle colonne. Un berger me la montra enfin au milieu de la Sequana, dans une île qui s'allonge en forme de vaisseau. Deux ponts de bois, défendus par deux châteaux, où l'on paie le tribut à César, joignent ce misérable hameau aux deux rives opposées du fleuve.
ô. J'entrai dans la capitale des Parisii par le pont du septentrion, et je ne vis dans l'intérieur du village que des huttes de bois et de terre, recouvertes de paille et éehauflfées par des fourneaux. Je n'y remarquai qu'un seul monument : c'était un autel élevé à Jupiter par la compagnie des nautes (bateliers). Mais hors de l'île, de l'autre côté du bras méridional de la Sequana, on voyait sur la colline Lucotitius un aqueduc romain, un cirque, un amphithéâtre et le palais des Thermes habité par Constance (1). »
C'est à un temps plus reculé encore que nous reporte le passage suivant emprunté à une autre épopée en prose. Nous y voyons, dans le lointain des âges, bien avant lu conquête romaine, à cette époque
(1) Les Martyrs, livre ix.
vague des contes de fées qui commencent par : « Il était une fois, » le misérable hameau qui sera Paris, cette cité :
Qui, géante, et jamais ne fermant la paupière, Presse un fleuve écumant entre ses flancs de pierre,
Et qui jette aujourd'hui, cité pleine de chars,
Sous le nom éclatant dont le monde la nomme,
Plus de clarté qu'Athène et plus de bruit que Rome (1).
d Un jour, au lever du soleil, Merlin et Viviane arrivèrent au bord d'un fleuve aux eaux tranquilles, verdâtres, qui serpentait dans un lit embarrassé d'herbes et de joncs, à travers une forêt de chênes, de bouleaux et de hêtres. Les deux rives étaient couvertes d'ombre et de mystère; le lieu paraissait inhabité, hormis par des hérons immobiles sur la lisière des marécages et par quelques pics-verts debout contre le tronc des vieux chênes
ce Au milieu du fleuve, nos voyageurs aperçoivent une île boisée, plantureuse, bordée de peupliers qui perçaient un épais brouillard : elle avait la forme allongée d'une barque dont la proue fend le cours de l'eau. Ils n'y entendirent, en s'approchant, aucun bruit, si ce n'est le gloussement d'une poule et les cris d'une volée de moineaux effrayés qui s'abattaient bruyamment sur un pommier en fleurs. A ce bruit, Merlin tourna la tête ; la brume dont la terre était enveloppée , venait de s'éclaircir au premier souffle du jour; elle laissa voir un petit village de chaumine, ramassé au milieu de l'îlot, sous le massif frissonnant
(1) Victor Hugo. Les Voix intérieures, Vii. A Virgile.
LES SIX DERTSIERS CHAÎITS. l'iLIADE d'ÉNÉE. 173
des aunes. La fumée des cabanes se perdait dans l'air bleu avec la vapeur maliuale qu'un beau rayon d'automne aclievait de dissiper. »
Merlin apprend d'un bûcheron que ce fleuve s'appelle la Seine, et ce rivage, Lutèce.
« Une enceinte de palissades aiguës pour s'abriter contre la terreur nocturne des forêts inconnues, une Jour de bois pour le veilleur dont la trompe a annoncé le lever du jour, quelques cabanes moussues de pêcheurs au large toit, des enclos d'épines, des filets suspendus sous l'auvent prolongé des chaumières, des oies errantes, criardes, à travers les places, çà et là une filandière farouche sur son seuil, un enfant suspendu à la mamelle, un pêcheur qui tresse sa nasse d'osier, un laboureur qui parque ses deux taureaux demi domptés dans l'endroit de refuge, une odeur de paille fauchée, d'étables fumantes, de poissons béants au soleil, peut-être aussi de vigne ou de sureau, des aboiements de chiens de bergers, des sonneries de troupeaux, des bruits d'avirons, des cris de bateliers, au loin le hurlement sonore d'un louveteau dans la forêt du Louvre, oui, voilà Lutèce !...
oc A l'endroit où s'élèvent aujourd'hui Saint-lloch, Sainl-lMerry , Saint-Germain, Saint-Sulpice , tournoyaient dans l'air d'un vol rapide, efi'aré, des multitudes d'éperviers, de buses, de milans et même des mouettes, des orfraies égarées qui remontaient alors la Seine: tous ensemble planaient, avec des cris perçants, au-dessus du cadavre de quelque cerf mort de vieillesse, enfoui au plus épais dubois, souslesbroussailles, et que les loups commençaient à dépecer. Pardessus cette mer de verdure , la montagne de Geneviève, enveloppée elle-même à sa cime d'une guir-
lande de forêts comme d'une couronne murale, re<yardait Montmartre et semblait dire : « Le pied de l'homme nous foulera-t- il jamais (1) ?»
Pendant qu'Énée repose sous le toit d'Evandre, sa mère Vénus, dont le cœur s'alarme à la pensée de la guerre prochaine, va demander pour lui à Vulcain des armes telles qu'il en forgea à la prière de Thétis pour le divin Achille. Vulcain satisfait au désir de la déesse, et nous assistons à la fabrication des armes. Dans les îles Lipari, au sein d'une immense caverne où la flamme pétille dans les fournaises, les cyclopes géants fondent ensemble l'airain et l'or qui coulent à flots, et façonnent l'armure que revêtira le héros.
Le poète nous ramène dans la demeure d'Evandre, qui s'éveille au chant matinal des oiseaux, et va, suivi seulement de deux chiens, comme un roi pasteur ou comme un des patriarches de la Bible, trouver son hôte Enée, qui allait déjà à sa rencontre. Il lui apprend qu'un peuple voisin, les Etrusques, ont renversé leur roi Mézence, qui faisait peser sur eux une tyrannie sanguinaire ; celui<^ci a pu s'enfuir et s'est joint, comme nous le savons déjà, à l'armée de Turnus. L'Etrurie s'est soulevée ; elle brûle de se venger du despote et de lui infliger à son tour le supplice qu'il a fait subir à tant de citoyens : un oracle lui a ordonné déjà de choisir un chef étranger. Qu'Énée se mette donc à la tête des Etrusques ; Evandre, de son côté, lui fournira quatre cents cavaliers, l'élite de la jeunesse arcadienne, que commandera son fils Pallas. Les dieux, par des présages non
(1) Edgar Quinet. Merlin l'enchanteur, livre ii ; 4-5.
LRS SIX DKRMERS CHAJNTS. l'iLIADE d'É.NÉE. 175
doLileiix, encounigcnt le héros Iroyen à suivre les conseils de sou liôle. Il choisit quelques-uns de ses compagnons pour le suivre au camp des Etrusques, et de nouveau l'on sacrifie à Hercule et aux dieux.
« Alors Evandre saisit avec effusion les mains de son fils « prêt à partir, le presse longtemps entre ses bras, sans « pouvoir tarir la source de ses larmes, et s'écrie ;
« Ah ! si Jupiter me rendait les années do la jeunesse! « Si j'étais comme à cet âge où, pour la première fois vaince queur, sous les murs mêmes dePréneste, je renversai les « rangs ennemis et brûlai triomphant des monceaux de « boucliers, lorsque mon bras plongea dans le Tartare le « roi ïïérilus... oui, si j'étais encore le même, rien ne « pourrait m'arracher à tes doux embrassements, ô mon ci: fils! et jamais Mézence, insultant à mes cheveux blancs, « n'eût, si près de moi, égorgé tant de victimes, ni dépeuplé « sa ville de iunt de citoyens ! Mais vous, ô dieux du ciel, « et toi, souverain maître des immortels, Jupiter, ayez (c pitié, je vous en conjure, du roi des Arcadiens, exaucez « les prières d'un père ! Si votre volonté suprême, si les a destins doivent me rendre mon Pallas sain et sauf, « si je vis pour le revoir, pour le serrer encore dans « mes bras, prolongez ma vie, je suis prêt à supporter « tous les maux. Mais, Ô Fortune, si tu me menaces d'un « malheur terrible, oh! brise alors,brisedcs aujourd'hui une « vie qui serait trop cruelle pour moi, tandis que je con- « serve encore quelque espérance, que l'avenir est incer- « tain, tandis que je te tiens pressé sur mon sein, mon fils, c( mon seul bonheur, la seule joie de ma vieillesse. Ah! « qu'une horrible nouvelle ne vienne jamais blesser mon « oreille! » C'est ainsi que ce père désolé épanchait son « cœur en ce suprême adieu ; il s'évanouit, et ses serviteurs « l'emportent dans sa demeure (1). »
N'est-ce pas la nature même qui parle dans cet
(1) Enéide, viii, v. 558 à 584.
no VlllGILC.
adieu attendrissant d'un p.ue à son fils partant pour les comlîats ? Supposons, à la place de Pallas et d'Évandre, un conscrit de nos villages quittant son vieux père ou sa vieille mère pour courir les hasards d'une guerre lointaine. Aurons-nous, du moins pour les idées, de (^rands changements à faire à ce discours, pour qu'il soit encore en situation et nous émeuve de même ? Ecoutons un romancier moderne qui nous raconte avec une sincérité pénétrante une scène analogue à celle-ci, pour les sentiments qu'elle exprime. Il s'agit d'une grand'mère très âgée qui accompagnejusqu'au port de Brest son petit-fils, un marin, à la veille dé s'embarquer pour le Tonkin. C'est le dernier jour, celui de la séparation définitive:
« Oh ! ce dernier jour ! Elle avait eu beau faire, beau chercher dans sa tête pour dire encore des choses drôles à son petit-fils, elle n'avait rien trouvé, non ; mais c'étaient les larmes qui avaient envie de venir, les sanglots qui, à chaque instant, lui montaient à la gorge. Suspendue à son bras, elle lui faisait mille recommandations, qui, à lui aussi, donnaient l'envie de pleurer. Et ils avaient fiai par entrer dans une église pour dire ensemble leurs prières...
« Elle était fatiguée, fatiguée, la pauvre vieille : elle n'en pouvait plus de s'être tant surmenée pendant trois ou quatre jours. Le dos tout courbé sous son châle, brun, ne trouvant plus la force de se redresser, elle n'avait plus rien de jeunet dans la tournure et sentait bien l'accablante lourdeur de ses soixanteseize ans. A l'idée que c'était fiiii, que dans quelques minutes il faudrait le quitter, son cœur se déchirait d'une manière afiVeuse. Et c'était en Chine qu'il allait, là-bas, à la tuerie! Elle l'avait encore là, avec
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elle; elle le tenait encore de ses deux pauvres mains... et eependant il partirait; ni toute sa volonté, ni toutes ses larmes, ni tout son désespoir de grand'mère ne pouvaient rien pour le garder. »
Elle se sépare enfm de lui ; ear elle a dû regagner son village avant le moment de l'embarquement, et aussi longtemps qu'elle peut, à la portière du train qui l'emporte, elle suit des yeux son petit-fils, lui jetant de toute son âme cet « au revoir » que l'on dit aux marins quand ils s'en vont.
oc Regarde-le bien , pauvre vieille femme , ce petit Sylvestre, jusqu'à la dernière minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'eflace là-bas pour jamais (1). »
Nous pourrions de même dire au vieil Évandre : « Regarde-le bien, ce Pallas, qui franchit les portes de la ville à la tète de son escadron et chevauche aux côtés d'Enée ; regarde ce fils chéri, ce beau jeune homme à la mine si fière sous ses armes étincelantes, et qui brille comme l'étoile du matin dissipant les ténèbres de la nuit. Tu ne le reverras plus que couché sur une civière funèbre, pâle, exsangue, les yeux fermés pour toujours et portant sur sa blanche poitrine la plaie béante que lui fera la lance de Turnus. »
Nous suivons pendant quelque temps la petite troupe d'Enée, et nous la voyons arriver au camp des Étrusques, avec lesquels le héros contractera une alliance et dont bientôt il prendra le commandement.
Cependant Vénus, dans tout l'éclat de sa divinité, avait traversé les airs et apporté à son fils bien-aimé
(1) P. Loti. Pécheurs d'Islande, p. 113. (Calmann-Lévy.)
l'armure éblouissante, œuvre de Vulcain. Enée admire et tourne entre ses mains ce casque dont Taiorette terrible semble vomir la flamme, celte épée meurtrière, cette cuirasse d'airain aux reflets sanglants, semblable à un sombre nuage qu'embrasent les rayons du soleil couchar|t, les cuissards d'or et d'argent, la lance et surtout le bouclier que dccorent de merveilleuses ciselures. Là, le dieu du feu, pour qui les destins et l'avenir n'ont pas de secrets, avait gravé l'histoire de l'Italie et les triomphes des Romains, toute la suite des héros qui devaient descendre d'Ascagne et la longue série de leurs guerres.
Homère fait également apporter par Thétis à son fils Achille une armure, œuvre de Vulcain, et sur le bouclier sont aussi représentées des scènes que le poète prend plaisir à décrire. Mais ces scènes nous offrent comme l'abrégé de la civihsation homérique; nous y voyons la vie et les mœurs des Grecs pendant la paix comme pendant la guerre; c'est une réduction de l'Iliade et de ['Odyssée dans une suite de tableaux harmonieusement groupés (1). Virgile a pris pour sujet des ciselures de son bouclier les exploits mêmes des Romains, qu'elles étalent aux yeux de l'ancêtre de cette race guerrière. Ce résumé de l'histoire de Rome va compléter celte revue des héros de sa patrie que Virgile foit passer par Anchise dans les champs Elysées, au VP livre du poème.
Et d'abord le bouclier nous montre la louve qui, dans l'antre de Mars, allaite Romulus et Rémus ; la tête mollement retournée^ elle les caresse et de sa lan-
(< ) Voirla description de ce bouclier dans l'étude de M. Couat Homère, p. 230, (même collection).
LES SIX DERNIERS CfIA^T.S. l'iLIADE d'ÉKÉE. 170
giie façonne leur corps* délicat. Non loin de là, Vulcain avait représenté l'enlèvement des Sahines pendant les grands jeux du cirque^ la conclusion du traité entre Romulus et Tatius, et, plus loin, les Romains se ruant au combat pour défendre la sainte cause de la liberté, alors que Porsenna veut leur imposer Tarquin, le tyran qu'ils ont cliassé. Ici se dresse le Capitole ; Manlius, averti par les cris des oies sacrées, défend la citadelle contre les Gaulois qui déjà l'escaladaient, à la faveur des ombres de la nuit. Là sont figurées encore les principales cérémonies religieuses de Rome. Au bas du bouclier s'ouvre l'abîme du Tar« tare, où Catilina, le factieux qui complota la ruine de la république, expie par un supplice éternel son forfait sacrilège ; là aussi s'étendent les plaines fortunées de l'Elysée, où parmi les justes règne Caton d'Utique, qui aima mieux mourir avec la liberté que de se rendre à César. Au centre du bouclier se déploie une mer soulevée par les vents, qui roule ses vagues écumantes : deux flottes aux proues d'airain représentent la bataille qui doit se livrer à Actium et donnera l'empire à Auguste. D'un côté on voit ce prince entraînant les Italiens aux combats et qu'accompagnent le sénat, le peuple et les grands dieux protecteurs de Rome; de l'autre, Antoine menant à sa suite les Egyptiens conduits par leur reine Cléopâtreet les nations barbares de l'Orient. Le choc des deux flottes est terrible : on dirait que les Cyelades, arrachées de leur base, se heurtent l'une contre l'autre ; les flèches volent de tous côtés et obscurcissent le ciel. Les dieux eux-mêmes prennent part à cette épouvantable mêlée ; toutes les divinités bizarres ou monstrueuses (ju'on adore sur les bords du \il, avec Anubis à la tête de
chien, liitlent contre les dieux de l'Olympe, Neptune, Vénus, Minerve, Mars, et Apollon qui, du haut du promontoire d'Actium, où il a un temple, disperse de ses flèches toute cette cohue barbare. Nous voyons la fuite éperdue des vaincus, de Cléopâtre déjà pâle de sa mort prochaine. Nous suivons Auguste dans Rome, où il rentre en triomphateur ; des temples s'élèvent dans toute la cité ; les rues retentissent des éclats de joie, du bruit des jeux et des applaudissements. Devant chaque autel il y a des sacrifices solennels, Auguste lui-même, assis sur le seuil éclatant du temple d'Apollon, reçoit les offrandes des peuples et les suspend aux portes superbes. Devant lui défile la longue suite des nations vaincues, aussi diverses par le langage que par le costume et les armes.
C'est par cette apothéose d'Auguste et cette glorification de Rome victorieuse du monde que se termine ce chant dont le début nous offre la peinture de la cité rustique d'Evandre et de ses mœurs pastorales. « Qu'il est beau, dit Sainte-Beuve, et tout à faitheurcux d'avoir ainsi placé dans le cadre d'un même chant le tableau de la grandeur romaine parvenue à son comble en regard de ces humbles et adorables antiquités, de cette première simplicité -innocente des mœurs et des lieux, Auguste victorieux à Aclium et entrant dans Rome par un triple triomphe, et Evandre offrant à Enée un lit de feuillage ! Pour moi, je ne sais rien de plus touchant et de plus neuf dans l'Enéide que ce huitième chant (1). »
(1) Etude sur Virgile,
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