‹ VirgileChapitre 14 sur 18 · CHANT IX · texte numérisé non relu

CHANT IX

Tandis qn'Enée est allé cherclier des secours auprès d'Évandre, la ville, ou plutôt le camp forlilié qu'il a établi sur le bord du Tibre, est exposé à un grand danger. Turnus, excité par Junon, est venu l'assiéger à la tête de ses Rutules. Dociles aux ordres qu'Euéc leur avait donnés en parlant, les Troyensse sont retranchés derrière leurs remparts, bien résolus à ne pas courir les risques d'une bataille rangée dans la plaine. Comme un loup aftamé qui rôde autour d'une bergerie bien close où les agneaux bêlent paisiblement sous leurs mères, et, dans la nuit, par le vent et l'orage, frémit d'une fureur impuissante, ainsi Turnus tourne autour du camp troyen et cherche en vain un accès pour y pénétrer; son cœur est dévoré de rage.

Soudain, il aperçoit la flotte, défendue d'un côté par les retranchements du camp, de l'autre par le fleuve. Il y vole et s'apprête à lancer contre les vaisseaux des torches incendiaires ; mais un miracle les sauve. Ces navires ont été construits avec les pins et les érables de la forêt qui couronne le mont Ida ; Cybèle, mère des dieux, à qui cette forêt est consacrée, ne veut pas que ces navires périssent; elle les change en autant de nymphes, divinités de l'onde; on voit les vaisseaux rompre les câbles qui les attachaient à la rive, plonger comme des dauphins dans les flots et reparaître sous la forme d'autant de nymphes qu'il y avait de proues d'airain le long du rivage. Les Rutules demeurent immobiles d'elïroi ; mais l'audacieux

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Turniis n'est point ébranlé ; il interprète ce prodige en nn sens favorable ii sa cause ; Jupiter veutsignidcr par là que tout espoir de fuite est enlevé auxTroyens ; la mer leur est fermée désormais, et sur la terre leur défaite est certaine. C'est ainsi qu'il relève le courage des siens qui, la nuit venue, se préparent par le repos à une nouvelle attaque pour le lendemain. Le camp troyen est entouré de sentinelles rutules, et de distance en distance des postes bivouaquent, surveillant les portes de la ville. Mais peu à peu, à mesure que la nuit s'avance, ces grand'gardes s'abandonnent au jeu et aux festins, et leur vigilance se relâche. L'anxiété règne parmi les Troyens; surtout l'absence d'Enée les inquiète. Ils activent pendant cette nuit leurs préparatifs de défense, sons la direction de Mnrslhée et deSéreste, qu'Enée avait désignés pour le remplacer en cas de danger. Si seulement le vaillant héros pouvait être averti de la situation critique où se trouve son armée ! sa présence relèverait tous les courages. Mais où le trouver? comment le rejoindre en ces régions inconnues, toutes semées d'embûches ? Comment d'abord traverser les lignes de l'ennemi qui veille ? Cette entreprise presque surhumaine, deux ieunes Troyens vont la tenter,

« A l'une des portes était de garde le fils d'Hyrtacns, « Nisus, intrépide guerrier, habile à lancer le javelot et <r la flèche ; sa mère Ida, nyniplic chasseresse, l'avait envoyé « avec les Troyens. A ses côtés était Euryale, le plus beau « de ceux qui avaient suivi Énée et revêtu les armes « troyennes, et dont le visage imberbe portait encore le € premier duvet de l'adolescence. Une tendre amitié les « unissait; tous deux volaient ensemble aux combats, et à « ce moment mémo tous deux veillaient ensemble à une des

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« portes (la camp. Tout à coup Nisns : Sont-co les dieux « qui exciteut en moi cette ardeur, cher Euryale, ou bien « chacun de nous prend-il pour une inspiration divine le Q désir qui l'entraîne ? Depuis longtemps je veux com- « battre, tenter quelque grande entreprise, et mon âme ne « peut se plaire en un paisible repos. Tu vois à quelle sécu- « rite s'abandonnent les Rutules; à peine dans leur camp (( brillent quelques feux épars; plongés dans le sommeil et « dans l'ivresse, ils sont étendus sur la terre; au loin règne « un profond silence. Apprends donc la pensée qui m'afnto « et le projet qui vient de surgir dans mon cœur. Le retour c( d'Énée, voiLà ce que tous , chefs et soldats, demandent « avec ardeur ; on voudrait que des messagers pussent lui « porterdes nouvelles certaines de notre situation. Eh bien! « si l'on me promet ce que je vais demander pour toi (car « l'honneur d'un tel exploit me suffit), j'espère trouver, au « pied de cette colline, un chemin qui me conduira aux <i murs de Pallantéo, »

« Euryale reste interdit; mais l'amour de la gloire l'en- « flamme à son tour, et il répond ainsi à son bouillant ami :

« Et moi, tu refuses, Nisus, de m'associor à un si généd reux dessein ? Ce n'est pas ainsi que mon père, le vaillant « Opheltès, m'a instruit au milieu des terreurs de la 0 guerre apportée parles Grecs et des épreuves d'Ilion. Ce c( n'est point ainsi que je me suis conduit avec toi, depuis « que j'ai suivi le mag-nanime Énée et ses destinées péril- « leuses! Je sens, oui, je sens là battre un cœur qui méa prise la mort et qui croirait ne pas payer trop cher de la (( vie l'honneur où tu cours. » — « Non, je n'ai pas douté de « ton courage, répond Nisus. M'en préservent les dieux ! <L Non, aussi vrai que je souhaite que le grand Jupiter ou « toute autre divinité favorable à mon dessein me ramènent « triomphant auprès de toi! mais si quelque hasard funeste c( (car tu sais tous les risques d'une telle entreprise) ; si « quelque dieu ennemi m'entraîne à ma perte, je veux que « tu me survives ; ton âge a plus de droits à ma vie. Je veux « qu'un ami enlève mon corps du champ de bataille ou le « rachète à prix d'argent, et qu'il l'ensevelisse suivant l'u- <r sage ; ou bien, si la fortune s'y oppose, qu'il honore du

« moins mon ombre par des offrandes funèbres et m'élève « un cénotaphe. Non, je ne veux pas causer une si grande « douleur à ta malheureuse mère, qui, seule parmi tant de « mères, a osé t'accompagner jusqu'ici et a dédaigné pour c< toi les murs hospitaliers du grand Aceste. »

« C'est en vain, réplique Euryale, que tu m'opposes de « vains prétextes; ma résolution est prise; elle est inébran- « lablf^. Hâtons-nous! » Aussitôt il éveille les gardes, qui « les relèvent et prennent leur place. Euryale quitte son « poste, se joint à Nisus, et tous deux se dirigent vers la « tente d'Ascagne (1). »

A ce moment, les chefs Iroyens, réunis sous celte tente, au milieu du camp, debout, a[)puyés sur de longues huices, délibéraient sur les mesures à prendre pour la défense de la ville. Nisus et Euryale sont introduits et exposent leur audacieux projet. Ils espèrent traverser le camp des Rutules ensevelis dans le vin et le sommeil; leurs chasses continuelles leur ont appris à connaître les chemins d'alentour ; ils comptent rejoindre Enée à Pallantée et le ramener pour la défaite des Rutules. Alors le vieil Alétés, serrant dans s \s bras les deux jeunes gens et les baignant de ses larmes, remercie les dieux qui ont suscité parmi la jeunesse troyenne des cœurs si généreux. Ascagne leur prodigue aussi les témoignages de sa reconnaissance qui sera éternelle. Il leur promet de riches récompenses*, mais les plus belles, ils les recevront des dieux et de leur conscience. Nisus et Euryale seront pour toujours ses compagnons, ses amis, dans la paix comme dans la guerre. Mais Euryalen'implore qu'une faveur, plus précieuse que tous les dons. Il laisse une mère infortunée, qu'il va quitter sans pouvoir même

(1) Enéide, JX, v. 476-233.

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lui faire ses derniers adieux; car comment supporterait-il la vue de ses larmes ? Si quelque malheur vient le frapper, il supplie Ascagne d'être l'appui de sa mère dans sa détresse et de la secourir dans son abandon. Le jeune prince s'engage de grand cœur à veiller sur celle quia mis au jour un fils si valeureux ; il fait présent au jeune guerrier de son épée enrichie d'or qu'enferme un fourreau d'ivoire ;IMnesthée donne à Nisus la fauve dépouille d'un lion, et Alélès échange avec lui son casque. Tous, chefs, jeunes gens et vieillards, les accompagnent jusqu'aux portes du camp et adressent pour eux au cielles vœux les plus ardents.

Est-il nécessaire de mêler nos réflexions à ce beau récit ? Comment ne pas admirer cette lutte d'héroïsme et d'amitié entre les deux jeunes guerriers ? Qui ne serait ému de cette affection si tendre d'Euryale pour sa vieille mère? Et combien plus touchante encore nous paraît cette scène, quand on sait qu'une mort cruelle attend ces vaillants, qu'ils seront victimes de leur patriotique dévouement 1

Ils vont, dans l'ombre de la nuit profonde. Les voilà dans le camp des Rutules étendus çà et là sur le gazon ou sur de riches tapis, dormant d'un lourd sommeil, appesantis par le vin. Mais il faut passer par-dessus ces corps qui barrent le chemin. Nisus et Euryale massacrent à l'envi tous ceux qui se trouvent devant eux. On dirait des lions affamés qui, dans une bergerie^déchirent à belles dents les agneaux sans défense. Aprèsavoir assouvi leur soif de carnage, ilssortcnt du camp sans être inquiétés, et se hâtent dans la direction où ils savent que se trouve Pallantée.

A peine sont-ils à quihjuc distance du camp, qu'ils aperçoivent une troupe de cavaliers, qui, sous la cou-

duite de Volscens, venaient de Laurente rejoindre Turnus. Ceux-ci ont vu briller dans l'ombre le casque d'Enryale, que la lune vient éclairer d'un de ses rayons. Ils interpellent les deux amis, qui se gardent bien de répondre à ce qui-vive, et se jettent dans les bois qui bordent le sentier, confiants en la nuit pour dérober leur fuite. Les cavaliers courent se poster à toutes les avenues de cette forêt qui leur sont bien connues et en ferment les issues.

« C'était une forêt hérissée au loin de buissons et d'yeu- « ses au sombre feuillage, qu'avaient envahie partout des « ronces épaisses ; à peine à travers les taillis obscurs on « distinguait quelques rares sentiers. Euryale, au milieu « de ce bois ténébreux, embarrassé encore par le butin c< dont il était chargé, se trouble et s'égare. Nisus peut « sortir de la forêt et, sans songer à Euryale, a déjà c( échappé à l'ennemi. Tout à coup il s'arrête et cherche « en vain derrière lui son ami absent : « Malheureux Eu- « ryale! s'écrie-t-il, où t'ai-je laissé? Oii te trouver ? » (( Aussitôt, revenant sur ses pas, il s'engage de nouveau « dans les tortueux détours de cette forêt trompeuse, retourne c( sur ses traces qu'il cherche à reconnaître et erre au sein « des fourrés silencieux. Il entend les pas des chevaux, il « entend le tumulte et les signaux des cavaliers lancés à « leur poursuite. Quelques instants à peine se sont écoulés c( quand un cri vient frapper son oreille, et il voit, au milieu c( de la troupe ennemie, Euryale qui, trahi par la nuit, par « ces lieux perfides, troublé par cette attaque imprévue, se c( débat vainement contre ceux qui l'entraînent. Que faire? « Par quels efforts, par quelles armes délivrera-t-il son « ami? Doit-il se jeter au milieu des ennemis pour y trou- « ver la mort et hâter par mille blessures une fin glorieuse? c( 11 saisit un javelot et, le bras ramené en arrière, levant les « yeux vers la lune qui brillait au ciel, il lui adresse cette « prière : « 0 déesse secourable 1 viens m'assister dans ce u péril pressant, reine des astres, protectrice des forêts, fille

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« de Latonc ! Si jamais Ilj'rtacus, mon père, a porté pour « moi des dons sur tes autels, si moi-œêmej'ai suspendu à « la voûte ou au fronton sacré de ton temple les produits « de ma chasse, permets que je disperse cette troupe, et di- « rige mes traits à travers les airs. »

« Il dit, rassemble toutes ses forces et lance son iavelot, « Le trait vole, fend les ombres de la nuit, vient s'enfoncer « dans le dos de Sulmon, s'y brise, et les éclats du bois « lui percent le cœur. Sulmon roule en vomissant des « flots de sang, le froid de la mort le saisit, et un lono- râ- <r lement fait palpiter ses flancs. Les Rutules regardent de « tous côtés. Nisus, enhardi par ce succès, brandit un « second trait à la hauteur de son oreille. Tandis que les « ennemis s'agitent, le javelot traverse en sifflant les deux « tempes de Tagus et, tiède de sang, s'arrête dans son a cerveau. Le faroiich^ Volscens frémit de rage ; il cherche <( vainement d'où est parti ce trait ; point d'ennemi sur « lequel il puisse décharger sa fureur. « Toi, en attendant « dit-il, tu paieras de son sang la mort de mes deux com- « pagnons » ; et, l'épée nue, il se précipitait sur Eurjale. « Alors, éperdu, hors de lui, Nisus jette un cri ; il ne peut « demeurer plus longtemps caché dans l'ombre ni sup- « porter une telle douleur: « C'est moi qui ai tout fait! « c'est contre moi qu'il faut tourner ce fer, ô Rutules ! Je « suis le seul coupable. Il n'a rien osé, lui ! eh! le pouvait- « il? 0 ciel! et vous^ astres qui voyez tout, je vous atteste ! « Tout son crime est d'avoir trop aimé son malheureux « ami. J> Il parlait ainsi; mais l'épée, poussée avec force, a c( déjà traversé le corps d'Euryale et brisé sa blanche poi- « trine. Il roule expirant, le sang inonde son beau corps, et « sa tête défaillante retombe sur ses épaules. Telle une « fleur éclatante que la charrue a tranchée, languit et (f meurt; tel, sur sa tige fatiguée, le pavot incline sa tête (( alourdie par les pluies.

9 Mais Nisus s'élance au milieu des Rutules ; c'est « Volscens seul qu'il cherche, c'est sur Volscens seul qu'il (( s'acharne. Serrés autour do leur chef, les Rutules le « repoussent de tous côtés. Il n'en presse pas moins son « adversaire, fait tournoyer son épée foudroyante et enfia

« îa plonge dans la bouche de Volscens ouverte pour crier, <( et mourant arrache la vie à son ennemi. Alors, percé de « coups, il se jette sur le corps inanimé de son ami et là « s'endort enfin du paisible sommeil de la mort.

« Couple fortuné ! si mes vers ont quelque pouvoir, « jamais votre souvenir ne s'effacera de la mémoire des (( hommes, non, tant que la race d'Énée régnera sur le « roc immuable du Capitole et que les Romains auront « l'empire du monde (1). »

Ainsi ce n'est pas seulement la tendre amitié des deux héros que Virgile a poétiquement chantée ; il veut surtout consacrer le souvenir de leur dévouement ; en eux^ il célèbre tous ceux qui, ayant fait leur devoir et plus que leur devoir, n'ont pas été récompensés par le succès.

Cependant le jour est venu ; les Rutules, sous les ordres de Turnus, s'apprêtent au combat. On porte au bout d'une pique les têtes décolorées, dégouttantes de sang, de Nisus et d'Euryale, spectacle horrible qui excite à la fois dans l'âme des Troyens la pitié et l'ardeur de la vengeance. Tj'afifreuse nouvelle de la mort des deux héros, répandue dans le camp, parvient jusqu'aux oreilles de la mère d'Euryale :

<r Soudain un froid mortel la saisit : le fuseau tombe de

î sa main ; et le lin se déroule à ses pieds. La malheu-

« reuse mère s'élance, poussant des cris lamentables ,

« s'arrachant les cheveux ; elle court aux remparts et

« perce les rangs avancés : guerriers, périls, traits de

« l'ennemi, elle oublie tout et remplit le ciel de ses plain-

« tes : « Euryale, est-ce donc toi que je vois ? toi, la der-

<£ nière consolation de ma vieillesse , as-tu bien pu me

« laisser seule, cruel ? Et lorsqu'on t'envoyait à do si

(1) Enéide, IX, V. 381-449.

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« farauds périls, ta mère infortunée n'a pas pu même te

c( dire un suprême adieu ! Hélas ! frisant sur une terre

« étrangère, tu sers de proie aux chiens et aux vautours

« du Latium I Et moi, ta mère, je n'ai pu conduire tes

« funérailles, je n'ai pu te fermer les yeux, ni laver tes

« blessures, ni te recouvrir do ce tissu que jour et nuit je

« me hâtais d'achever pour toi, consolant par ce travail

« les soucis de ma vieillesse! Où te chercher? Où trouver

« maintenant ton corps, tes membres en lambeaux, ta pau-

« vre dépouille mutilée? Voilà donc, ô mon fils, tout ce

« que tu me rapportes de toi ! voilà ce que j'ai suivi et sur

« terre et sur mer! Ah! si vous avez quelque pitié, frap-

« pez-moi, Rutules ; lancez contre moi tous vos traits ; que

»( je tombe la première sous vos coups! Ou bien, puissant

« maître des dieux, aie compassion de ma misère, et que

« ta foudre précipite dans le Tartare cette tête odieuse, ce puisque je ne puis unir autrement une vie si cruelle ! » « Ces lamentations ont ému tous les cœurs , un triste

« gémissement circule dans tous les rangs; les coura ■ s

« restent sans force pour le combat. Comme elle enflam-

o: niait la douleur des soldats, Idée et Actor, par l'ordre

« d'Ilionée et d'Ascagne qui fondait en larmes, la pren-

« nent entre leurs bras et la portent dans sa demeure (1). »

Tel est répilogue de celte attendrissante liistoire de Nisus et d'Eiiryalc, ces victimes de l'amilié et du patriotisme, histoire qui « restera toujours ks délices des âmes pures (2). »

ISous sommes maintenant témoins du lerrii)le assaut dirigé par Turnus contre le camp Iroyen. Les Rutules clierebenl à franchir les fossés, à arracher les p.'lissades ou à y mettre le feu. Les assiégés se défendent avec vaillance, et font pleuvoir sur les assaillants des flèches et d'énormes pierres. Une

(1) Enéide, ix, v. 475-502.

(2) Sainte-Beuve.

tour de bois très élevée qui protégeait un des côtés du camp et à laquelle les Rutules ont mis le feu, s'écroule, entraînant ses défenseurs dans sa chute. On ne voit que des scènes de carnage : assiégeants écrasés sous les pierres ou percés de traits, Troyens périssant sous les flèches ou les projectiles que lancent les arcs ou les frondes des Rutules. Un de ceux-ci, Numanus, s'avançant jusqu'au pied des murailles, jette aux Troyens d'une voix retentissante d'outrageantes paroles : il oppose à la mollesse des Phrygiens les mœurs des durs enfants du Latium, chasseurs et laboureurs infatigables, vaillants soldats depuis leur adolescence jusqu'à leur vieillesse. Ascagne ne peut supporter de telles insultes, et lui, qui jusqu'ici n'avait percé de ses flèches que les cerfs et les daims, pour la première fois prend part à la guerre : d'un trait habilement lancé il renverse l'arrogant Numanus. « Mais, par un sentiment bien délicat, Apollon, sous les traits d'un vieil écuyer, en félicitant le jeune enfant sur ce coup d'essai, lui interdit la récidive, a Maintenant, lui dit-il, retiretoi du combat. » C'est à la fois ménagement et respect pour le fils de leur roi et pour l'espérance de la tige; et puis Ascagne est trop jeune pour la guerre ; si jeune, on devient trop aisément cruel. J'entrevois ce dernier sentiment sous-entendu (1). » Les Troyens, qui ont reconnu Apollon et ont entendu résonner ses flèches divines, tandis qu'il s'envole dans les airs, retournent au combat avec une nouvelle ardeur. Une mêlée sanglante s'engage, la plaine est couverte de traits, les boucliers et les

(1) Sainte-Beuve, Elude sur Virgile.

LES SIX Di:uMi:;iis CiiA^rs. — hliadl: d e.nee.

casques s'entre-choquent et retentissent avec le bruit de la grêle que les nuages orageux précipitent sur la mer. Déjà les Troyens, dans l'ardeur de la lutte, se sont avancés hors des remparts et en viennent aux mains avec leurs ennemis. Turnus, qui déchaînait sa lureur guerrière sur un autre point de l'enceinte, accourt plein de rage et se signale par un carnage afl'reux ; à sa vue, les Troyens regagnent en toute hâte la porte par laquelle ils étaient sortis, et la referment, mais sans s'apercevoir, dans le désordre de cette retraite, qu'ils ont enfermé avec eux Turnus lui-même, comme un tigre féroce parmi de timides brebis. Une flamme nouvelle jaillit des yeux du Rutule, ses armes résonnent avec un bruit efïrovable, l'aigrette sanglante de son casque s'agite et son bouclier lance des éclairs terrifiants. Si à ce moment Turnus eut songe a briser la porte et a faire entrer ses soldats à sa suite, c'en eût été fait peut-être delà nation troyenne, tant l'épouvante est grande dans le camp. IVIais il se laisse emporter par la fureur du carnage ; son épée ne se lasse point de frapper ; Junon elle-même anime son courage et soutient sa force. Enfin Mnesthée et Séreste , les chefs des Troyens, parviennent à rallier leurs soldats qui fuyaient, et qui maintenant, les rangs serrés, opposent à Turnus le rempart de leurs armes. Devant cette muraille vivante, le Rutule se relire, mais à pas lents et non sans tenter des retours oirensifs. Tel un lion, attaqué par une troupe de chasseurs, recule, mais toujours menaçant lance sur eux des regards farouches, grince des dents et rugit avec rage. Quand l'armée entière des Troyens est réunie contre lui, le héros ne peut |)lus résister aux traits qui pleuvent

sur lui de toutes parts ; haletant, ruisselant de sueur, il s'élance d'un bond, tout armé, dans le Tibre qui borde un des côtés du camp. Le fleuve le reçoit dans ses eaux, le porte doucement jusqu'à l'autre rive et le rend triomphant à ses compagnons, le corps lavé de toutes ses sanglantes souillures.

Cette peinture des exploits du héros rutule est imitée du passage où Homère nous représente Ajax reculant à pas lents devant une multitude de Troyens, et faisant tète aux assaillanls. Dans la plupart des poèmes épiques, on retrouve un récit analogue. C'est en effet une situation émouvante que celle d'un guerrier seul au milieu d'une foule d'ennemis, et qui, à force d'énergie, se tire du péril où l'a jeté sa témérité. Cette lutte d'un homme contre mille nous passionne, nous enthousiasme et nous donne la plus haute idée de ce que peut être l'héroïsme du soldat. Mais la guerre moderne, est-ilbesoin de le dire ? n'admet plus ces prouesses des épopées et des romans de chevalerie. Un général qui, comme Turnus, se jetterait seul, loin de ses soldats, dans une ville assiégée, outre qu'il n'en sortirait pas vivant, manquerait au premier de ses devoirs, qui est de se ménager pour veiller sur ses troupes et diriger le combat. Il ne faut pas juger avec nos idées d'aujourd'hui les combats de ces temps antiques. Ils ne sont le plus souvent qu'une succession de luttes corps à corps, et non la mise en mouvement savante et calculée de masses d'homp'»^s^ qui ne s'abordent maintenant qu'après le duel iixv,urtrier des canons et la décharge des fusils à longue portée. De tels exploits d'ailleurs ont toujours été plutôt de belles fictions poétiques propres à enflammer le patriotisme.

H'yiiHitti-tion dt: (oiliin.

Turuu» dans le cami) Troycii.

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