CHANT X
Le début du X' chant nous transporte dans l'Olympe et nous fait assister au conseil des dieux. Tandis qu'Homère représente si souvent les dieux assemblés et discutant entre eux les destinées des mortels, c'est la seule fois que Virgile nous oflre un semblable tableau. Il est vrai que, comme le fait remarquer M. Boissier, dans ces sortes de scènes, « les dieux homériques se livrent volontiers à toutes les violences de leur humeur ; or, ces violences ne convenaient guère à l'idée qu'une époque plus éclairée se faisait de la majesté divine. Virgile a voulu rendre les vieilles divinités plus graves et plus décentes, il leur a enlevé leurs passions violentes qui ne choquaient pas une époque croyante et naïve ; il les a arrangées, les a montrées plus dégagées des imperfections humaines, mais ne les a pas élevées, tant s'en faut, jusqu'à la réalisation de l'idéal divin.
« Toute cette longue délibération même sera à peu près sans résultat. Nous y entendons de beaux discours qui devaient charmer les Romains, fort épris de l'éloquence. Mais la conclusion de Jupiter, après les harangues de Vénus en faveur des Troyens et de Junon pour les Latins, est en somme qu'il ne fera rien ni pour les uns ni pour les autres, et que, impartial envers tous, il laissera les événemenls suivre leur cours.
<r II dit, et prenant à témoin le Styx soumis à son frère « Pluton^ et ces fleuves où bouillonnent de noirs tourbil-
« Ions de poix, il fait un signe de tête, et l'Olympe tout a entier est ébranlé (1). »
« Ce n'était pas la peine de réunir toute la cour céleste pour si peu de chose. Cette scène célèbre, qui ouvre le dixième livre d'une manière si éclatante, ne me paraît donc avoir qu'un seul résultat ; elle indique avec une grande solennité que nous sommes arrivés à une des crises principales de l'action (2). »
Nous avons laissé en effet les Troyens dans le plus grand péril. La tentative de Nisus et d'Euryale pour parvenir jusqu'à Enée a été héroïque, mais infructueuse. Turnus a pu pénétrer tout seul dans l'enceinte du camp troyen et y faire un horrible massacre. Les Rutules se ruent avec fureur à un nouvel assaut; toutes les portes à la fois sont attaquées ; la flamme est lancée sur les murailles ; l'armée troyen ne est enfermée dans ses retranchements, sans espoir de salut. Les malheureux assiégés, décimés par la mort, se tiennent néanmoins sur les tours et sur les remparts, tristes mais fiers encore et résolus à résister jusqu'au dernier souffle. Les pierres, les javelots, les flèches empoisonnées pleuvent du haut des murailles, et au milieu de ces braves guerriers, le jeune et charmant Ascagne, si cher à Vénus, la tête nue, brille comriie une pierre précieuse sertie dans l'or, ou comme l'ivoire enchâssé dans le buis ou dans le lérébinthe ; sur son cou blanc comme le lait retombent les boucles de sa chevelure que retient un filet d'or. Gracieuse apparition où les regards se reposent au milieu de toutes ces scènes tragiques. C'est ainsi que
(1) Enéide, X, v. 143.
(2) G. hoissier. Nouvelles promenades archéologiques, p. 312.
LES SIX DEUMKUS ciiAKTS. — l'iliade d'k.m':i:. 107
Virgile tempère toujours par des tableaux ou riants ou loueliants les sanglantes descriptions de combats que son sujet lui imposait.
Mais le salut approche pour ces assiégés si menacés ; le retour d'Énée sera un coup de théâtre habilement amené. Le héros s'avançait en effet avec rapidité à la tête d'une flotte de trente vaisseaux. Les Étrusques, sous les ordres de Tarchon, s'étaient joints avec empressement à son armée, reconnaissant en lui le chef étranger que leur avaient annoncé les oracles. Le poète nous énumère les principaux guerriers étrusques qui montent ces navires et les diverses tribus auxquelles ils appartiennent. Les nymphes de la mer avertissent Enée du danger qui menace ses compagnons et accélèrent la marche de la flotte, qui court sur les eaux, plus rapide que le javelot ou que la flèche qui fend les airs. On peut voir, suivant l'expression du poète,
Tout un vol de vaisseaux en fuite dans le vent (1),
« Cependant le jour renaissant, de sa lumière éclatante « mettait en fuite les ombres de la nuit. D'abord Enée « ordonne à ses compagnons de se tenir prêts à obéir à « ses signaux et de disposer leurs armes et leurs cœurs « pour le combat. Et déjà, debout sur la poupe, il apera çoit les Troyens et son camp ; alors de sa main gauche « il élève son bouclier qui resplendit aux rayons du soleil. « Une clameur monte vers le ciel, poussée par les Troyens « du haut des murailles; l'espérance leur est revenue, leur « fureur guerrière redouble et leurs mains font pleuvoir « les traits. Telles, sous les sombres nuées, les grues du « Strymon donnent le signal du départ, fendent l'air
(1) V, Hugo. La Rose de Vinfante.
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« bruyamment et fuient les refilions pluvieuses avec des cris d joyeux et des battements d'ailes.
(( Le roi des Rutules et les chefs ausoniens s'étonnent « d'abord, puis ils aperçoivent les poupes tournées vers 1g « riva 0-e ; la mer elle-même semble s'avancer avec toute la « flotte. Le cimier d'Enée étincelle^ son aigrette lance des « éclairs et son bouclier d'or vomit des torrents de flam- « mes. Ainsi parfois, dans la nuit sereine, une comète « sanglante jette un rouge et lugubre éclat, ou tel, l'astre « ardent de la Canicule se lève, apportant aux malheureux « mortels la sécheresse et les épidémies. Le ciel est attristé « de sa lumière sinistre (1). »
N'y a-t-il pas une grande beauté dans ce tableau qui nous montre le retour du héros et l'effet prodigieux que produit sa vue sur ses compagnons comme sur ses ennemis ? On sent bien qii'Énëe est le protégé des dieux, que son courage va changer la fortune, et qu'après l'homme pieux, tendre, dévoué aux siens, nous allons voir en lui le vaillant qui, sur les champs de bataille, fera mordre la poussière aux plus braves.
Turnus, malgré l'arrivée d'Enée, n'a point perdu sa superbe confiance ; • il veut empêcher cette nouvelle armée de débarquer et adresse à ses soldats d'énergiques exhortations. Mais ses efforts sont stériles ; la flotte d'Enée aborde, et aussitôt un sanglant combat se livre sur le rivage. Le héros troyen se signale par ses exploits ; de nombreux Rutules expirent sous ses coups.
Sur un autre point, la cavalerie envoyée par Evandre et qui, par la route de terre, vient d'arriver sur les bords du Tibre, a un furieux combat à soutenir.
(I) Enéide, x, v. 256-275.
LCS SIX Ui:ilMEI\S ClIAMS. — l/lI-IADE d'Ém';!'. 109
Pallas, ((iii avait accompagné Ence sur son vaisscaii^, parvient à la rejoindre cl en prend le commandement. Il était temps j car les Arcadiens, arrêtés par d '('normes pierres et des arbres qu'un torrent avait roulés sur le chemin, avaient été forcés de mettre pied à terre et faisaient mine de fuir. Pallas les gourmande, les ramène à l'ennemi et sème la mort autour de lui. Nous avons sous les yeux une nouvelle scène de carnage ^ la mêlée est acharnée. Les deux armées se heurtent avec fureur, si près l'une de l'autre que, à peine dans ce corps à corps, les comballants peuvent mouvoir leurs armes et leurs bras. A la tête des Rulules est Lausus, le fils de Mézence. Il est du même âge que Pallas, comme lui courageux, comme lui remarquable par sa beauté ; mais tous deux sont destinés à une mort prochaine et ne reverront plus leur chère patrie. Toutefois ils ne doivent pas se battre l'un contre l'autre ; le souverain des dieux veut qu'ils succombent sous les coups d'un plus illustre adversaire.
Turnus est accouru au secours de Lausus î
<r Seul, dit-il, je veux marcher contre Pallas ; c'est à « moi seul que Pallas est dû. Je voudrais que son père « même fût ici pour être témoin de ce combat, s II dit, et <r dociles à son ordre, ses guerriers lui laissent le champ li- « bre. Pallas, surpris de la prompte obéissance des Rutules, « contemple avec étonnement cet arrogant ennemi, et son <ï regard farouche mesure la haute stature de Turnus. Mais, « sans s'émouvoir, il relève le défi de ce chef superbe. « Ou les riches dépouilles que je vais te ravir me couvri- «i ront do gloire, ou un beau trépas va m'illustrer. L'un et « l'autre sort est égal à mon ])ère. Trêve de menaces 1 » En « parlant ainsi, il s'avance au milieu de la plaine. Le sang d se fi<re et so irlace au coeur des Arcadiens. Turnus sauto
200 VIUGILE.
« à bas de son cliar ; c'est à pied et de près qu'il veut atta- « quer le jeune homme. Comme un lion qui, du haut d'une « colline, a vu de loin se dresser dans la prairie un taureau « qiTi s'exerce au combat, il vole sur Pallas. Dès que celui- « ci le croit à la portée du trait, il le prévient, dans l'es- « poir que la fortune secondera son audace dans cette lutte « itiégale, et adresse cette prière au vaste ciel : « Au nom « de l'hospitalité que t'offrit mon père, de cette table où tu « es venu t'asseoir, je t'en conjure, Alcide (1), favorise mes « généreux efforts. Que Turnus expirant se voie enlever <( par mes mains ses armes sanglantes, et que ses yeux mou- « rants soient condamnés à reconnaître son vainqueur ! »> « Alcide entend le jeune héros, et étouffe dans son cœur « un profond gémissement ; il verse des larmes impuis- « santés. Alors Jupiter, s'adressant doucement à son fils : « Chacun, lui dit-il, a son heure marquée ; pour tous la vie a. est brève et le temps passé irréparable. Mais éterniser sa « mémoire par ses exploits, voilà l'œuvre de la vertu. Com- (( bien d'enfants des dieux sont tombés sous les hautes mu- {( railles de Troie! Que dis-je? Sarpédon lui-même, mon <( fils, n'a-t-il pas succombé comme eux? Va, Turnus, lui « aussi, est réclamé par les destins, et il touche au terme de « sa carrière. «Il dit et détourne ses regards des champs « des Eutules (2). »
« Passage admirable et qui arrache des larmes. Dans tout ce chant, ou sent peser tout ce qu'a de terrible et de fatalement accablant la guerre, cette lourde et cruelle balance qu'elle promène indistinctement sur toutes les têtes, et le Mars égal des deux côtés, comme le disait aussi Homère, et comme l'éprouvent €;ncore de nos jours dans leurs luttes, tous les peuples vaillants; mais il est beau à Virgile, et c'est le secret de son génie, d'avoir ouvert et ménagé
(1) Hercule.
(2) Enéide, X, v. 4'i2 à 472.
LES SIX DERMCRS CHANTS. l'iLFADI: 1)'È>ÉR. 201
CCS sources cl ces torrents de pitié au milieu de ces horreurs du carnage (1). »
« Cependant Pallas lance do toute sa force sa javeline et <r tire du fourreau son épée ëtincelante. Le trait voie, «c frappe rcxtrémité supe'rieuro de la cuirasse et, s'ouvrant d un passage à travers les bords du bouclier, effleure le c: corps gigantesque de Turnus. Celui-ci brandit longtemps •( son javelot armé d'un fer aigu et le lance sur Pallas en « disant :
ff Vois si mon trait n'est pas plus pénétrant que le tien ! > « Le bouclier du jeune guerrier, malgré loutes les lames « de fer et d'airain, malgré les peaux de taureau super- « posées dont il est recouvert, est traversé de part en part: a la pointe frémissante perce aussi l'épaisseur de la cui- (T rasse et s'enfonce dans la large poitrine do Pallas. En « vain il essaie d'arracher le trait cuisant; par la mémo a. voie s'échappent et son sang et sa vie. Il tombe sur sa « blessure ; ses armes retentissent de sa chute, et de sabou- « che sanglante il mord, en mourant, cette terre ennemie. d Turnus debout devant lui : « Arcadiens, s'écrie-t-il, souved ncz-vous de mes paroles pour les rapporter à Évandre ; je (( lui renvoie Pallas tel qu'il a mérité de le revoir. Les hon- « neurs de la tombe, les consolations de la sépulture, je « veux bien les lui laisser ; mais il aura payé cher l'hospi- 9 talité accordée à Enée. » A ces mots, il presse du pied t( gauche le corps inanimé de Pallas, et lui enlève son riche « et pesant baudrier orné do plaques d'or ciselées... Maince tenant Turnus triomphe et s'enorgueillit de ces dépouil- « les. 0 âme humaine, ignorante de la destinée et des se- « crets de l'avenir ! 0 mortels qui ne savez pas vous modé- « rer dans l'exaltation du succès! Un jour viendra, Tur- .< nus, où tu voudras racheter bien cher la vie de Pallas, où a. tu maudiras ces dépouilles et ce jour (2) ! »
C'est ainsi que Virgile nous fait pressentir la mort
(1) Sainte-Beuve. Etude sur Virgile.
(2) Enéide, x, y. 474 à 505.
202 VUIGILE.
prochaine deTiirnus, pour qui Énée se montrera impitoyable quand, le tenant à son tour abattu sous son pied, il reconnaîtra sur les épaules du vaincu le baudrier de son cher Pallas. Juste châtiment decclsii cjui, devant un ennemi mort, a laissé tomber l'insulle de ses lèvres, et qui s'est réjoui, dans son triomphe, de la douleur d'un père! Quelle horriblenouvelle va frapper les oreilles du vieil Évandre! Quelle affliction immense, et aussi quel sentiment à la fois douloureux et fier, quand il songera àla gloire de ce mort héroïque! Un même jour a jeté Pallas au milieu des combats, un même jour a brisé sa vie; mais il laisse dans la plaine les cadavres rutules par monceaux. Énée est averti par un messager de la mort de Pallas et du danger qui menace ses compagnons. Il accourt, l'épée à la main, et massacre tout sur son passage : c'est Turnus qu'il cherche \ il ne respire plus que la vengeance, et lui, d'ordinaire si tendre, lui en qui Virgile semble avoir voulu incarner ss propre sensibilité, il a, dans sa fureur, pour ceux qu'il immole, des paroles outrageantes; son cœur demeure fermé à la pitié; car il ne voit plus que l'image de Pallas et de ce vieil Évandre qui, là-bas, dans sa paisible demeure, ignore encore le coup ail'reux qui le frappe. On dirait un torrent impétueux ou un noir ouragan. Junon s'effraie alors pour Turnus, son protégé, et obtient de Jupiter qu'il prolonge du moins les jours menacés du chef rutule. Car le maître des dieux lui-même ne saurait le soustraire à la mort prochaine que les destins ont décrétée pour lui. La déesse forme avec une nuée un fantôme, à qui elle' donne laressemblanced'Énée; elle le revêt des armes du héros et lui prête sa démitrchci Celte ombre va
L\:s SIX DERNIERS ciiATFS. — l'm.faue d'é.m':e. "203
provoquer Turiuis au coml)at, puis prend la fuite. Le Piulule la poiu'suit jusque tians un vaissscau où elle s'est réfugiée ; Junon*ronipl le câble qui attachait le navire au rivage, elTurnus, furieux, se voit emporté au milieu des Ilots, tandis que le fantôme d'Enée qu'il avait suivi se dissipe et s'envole danns les airs. Turnus implore en vain les dieux : dans sa rage impuissante, il veut se percer de son épée ou se jeter dans les flots pour regagner la rive à la nage. Mais Junon le retient, et le vaisseau le transporte enfin jusqu'à Ardée, sa capitale.
A ce moment entre en scène un autre chef rutule également redoutable, qui se jette sur les Troyens déjà triomphants. C'est Mézence, qui résiste aux troupes d'Enée qui l'assaillent de toutes parts, tel qu'un promontoire rocheux s'avançant dans la mer, qui brave, immobile et fier, la violence des vagues et des vents. Tel encore, chassé du haut des montagnes par la morsure dés chiens, un sanglier nourri au milieu des pins du Vésule (1) ou des roseaux qui couvrent le marais de Laurente, se prend dans les rets et, le poil hérissé, fait tète aux chasseurs et à leur meute, sans que nul ose l'approcher; en vain on le crible de traits, il grince des dents et secoue les dards plantés dans son dos.
Que de guerriers mordenlla poussière sousles coups de ce terrible ennemi ! T^e poète multiplie les comparaisons pour mettre en relief l'ardeur sauva'^e, la férocité de Mézenee. Maintenant c'est un lion qui se précipite^ur un chevreuil ou sur un cerf, et.donl un sang noir inonde la gueule énorme. Ea mêlée est
(1) Montagne des Alpes, aujourd'hui le nuat Viso.
liorrible ; les dieux eux-mêmes, témoins de ces égor^ gements, prennent en pitié la vaine et sanglante fu^ reur des hommes. Enfin Enée, qui cherchait Mézence, l'a rejoint; il évite le trait que son ennemi lui lançait et qui va frappera ses côtés Antor, un Grec qui s'était fixé dans la ville d'Evandre.
« L'infortuné est renversé par un trait qui ne lui était « pas destiné ; il jette au ciel un regard, et en mourant so « rappelle son doux },ays d'Argos (1). »
Trait touchant et mille fois cité. « Il est devenu noire frère, notre compatriote à tous, ce guerrier mourant qui d'un dernier regard se plaint au ciel et se souvient de sa chère Argos (2). »
Énée, à son tour, lance sa javeline contre son adversaire ; elle traverse l'épais bouclier de Mézence et va s'enfoncer dans sa cuisse ; mais le coup s'amortit. Tandis que le héros troyen, l'épée haute, fond sur son ennemi blessé, Lausus s'est élancé au secours de son père ; il arrête le coup meurtrier qui allait l'atteindre, et le protège de son bouclier jusqu'à ce qu'il se soit retiré du combat. Les Latins font pleuvoir mille dards sur Enée qui, impassible, laisse passer cette tempête. Il menace Lausus, et l'avertit qu'il entreprend une lutte inégale. Mais, comme le jeune homme s'obstine vaillamment, Enée, enflammé de fureur, lui enfonce dans la poitrine son épée tout entière; elle traverse le bouclier de Lausus, sa tunique que sa mère avait brodée d'un or flexible; sa poitrine est inondée de sang et son âme quitte à re-
(1) Enéide, X, v. 781.
(2) Sainte-Beuve.
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grct son corps, pour s'envoler dans le séjour des mânes. Remarquez ce souvenir attendrissant delà mère du jeune guerrier, jetç au milieu de cette scène de carnage. « Le poète, dilFénelon, ne fait jamais mourir personne sans peindre vivement quelque circonstance qui intéresse le lecteur » Il en est de même d'Homère, qui « ne peint point un jeune homme qui va périr dans les combats , sans lui donner des grâces touchantes. Tl le représente plein de courage et de vertu ; il vous intéresse pour lui, il vous le fait aimer; il vous engage à craindre pour sa vie ; il vous montre son père accablé de vieillesse et alarmé des périls de ce cher enfant; il vous fait voir la nouvelle épouse de ce jeune homme, qui tremble pour lui ; vous tremblez avec elle. C'est une espèce de trahison. Le poète ne vous attendrit avec tant de grâce et de douceur que pour vous mener au moment fatal où vous vovez tout à coup celui que vous aimez, qui nage dans son sang, et dont les yeux sont fermés par l'éternelle nuit. Virgile prend pour Pailas, fils d'Évandre,les mêmes soins de nous affliger, qu'Homère avait de nous Oiire pleurer Patroele. Nous sommes charmés de la douleur que Nisus et Euryale nous coûtent (1), »
Ces réflexions s'appliquent aussi à la mort de Lan sus. Hien n'est plus noble que les sentiuKMits expri mes par iLiwc à la vue du héros expirant qu'il vien> lui-même d'immoler dans sa rage guerrière. Xa guère Turnus insultait à Pailas qu'il tenait abattu sous son pied. Énée s'émeut, et sa pensée se reporte vers son fils chéri, vers Ascagne.
(1) Lettre sur les orxiipations de l'Académie frnriçtxisn, Vt
<ï Qaaiid le fils d'Ancbise vit Lausus mourant et ce visage « couvert d'une pâleur effrayante, attendri, il pousse un « profond soupir et étend la main vers lui. Son âme s'est a émue au souvenir d'Iule.
« Que puis-je maintenant t'accorder, malheureux ente faut, qui soit digne de tes glorieux exploits, qui soit digne « de ton grand cœur ? Les armes qui faisaient ta joie, je te les « laisse ; je veux que ta cendre (si cette faveur a quelque prix d pour toi) repose dans le tombeau de tes pères. Du moins, « dans ton malheur, ce qui doit te consoler de cette mort fu- « ueste, c'est que tu tombes sous les coups du grand Énée. » « A ces mots, il appelle les compagnons de Lausus qui hési- « talent à approcher, et soulève de terre le jeune guerrier tt dont les cheveux assemblés et noués à la mode étrusque « étaient collés par le sang (1). »
Cependant, sur les bords du Tibre, Mézence etanchait le sang de sa plaie, appuyé contre un tronc d'arbre. Sa seule préoccupation est Lausus; sans cesse il s'informe de Lausus et dépêche plusieurs des soldats qui l'entourent pour lui ordonner de quitter le combat. Mais voici que les compagnons de Lausus apportent en pleurant le cadavre de leur chef étendu, comme un brave, sur son bouclier. De loin Mézence a entendu leurs gémissements; son âme a pressenti le malheur qui le frappe. Il souille de poussière sa chevelure grisonnante et tend les mains vers le ciel, puis se jette sur le corps de son fils qu'il serre entre ses bras :
« Ai-je donc assez tenu à la vie, ô mon fils, dit-il, pour K souffrir que celui quej'ai engendré s'exposât à ma place « aux coups de l'ennemi ! C'est ton sang qui a sauvé mes « jours, et je vis par ta mort! Ab ! je sens maintenant toute
(1) Enéide, x, v. 821 à 832.
LES SIX nr.RMEIlS CHANTS. LILIADE d'É>ÉE. 207
« lamertume de mon exil ! Voilà la blessure qui mo perce
Il le cœur! Et c'est moi, mon tils ! qui, par mes forfaits, ai
« souillé ton nom, moi, chassé du trône de mes pères, dé-
« pouillé de mou sceptre à cause de l'horreur quej'insjti-
« rais à tous! J'aurais dil satisfaire par mon châtiment la
« haine de ma patrie et de mes sujets. Que n'ai-je par mille
« morts expié une existence criminelle! Et je vis, et je ne
(( ino hâte pas de fuir la vue des hommes et la lumière du
(ï ciel. Mourons. Il est temps. » En disant ces mots, il se re-
« lève sur sa cuisse blessée^ et quoique la souffrance de la
« plaie profonde ralentisse ses pas, il ne se laisse point abat-
c( tre et fait amener son cheval. C'était son orgueil et sa con-
« solation ; c'est avec lui qu'il était sorti vainqueur de toutes
(' les batailles. Il s'adresse à ce compagnon de ses guerres,
oc qui semble partager sa tristesse: « Rhébus, lui dit-il,
« nous avons longtemps vécu, si l'on peut dire que pour
« les mortels quelque chose dure longtemps ; aujourd'hui
« donc ou bien tu rapporteras vainqueur les dépouilles san-
« glantes et la tète d'Enée, et tu vengeras avec moi la mort
« cruelle de Lausus, ou bien, si notre vaillance est impuis-
« santé, tu succomberas avec moi ; car tu ne voudrais pas,
« j'imagine, ô mon généreux coursier, obéir à des ordres
« étrangers et souffrir qu'un Trojen soit ton maître (1). »
Il se précipite alors à cheval au milieu de la mêlée, provoque Enée au combat et l'accable d'une grêle de traits. Mais celui-ci les pare avec son bouclier d'or qui résiste à tous les coups. A son tour, il lance un javelot et atteint entre les tempes le cheval de Mézence, qui se cabre et tombe sur son maître qu'il écrase. Enée vole sur son ennemi abattu qui, fier jusque dans la défaite, demande comme unique faveur de reposer dans la même tombe que Lausus, son (ils bienaimé. Puis il reçoit le coup mortel et rend l'âme avec des flots de sang.
(4) Enéide, x, v. 846 à 866.
Qui ne serait frappé, en lisant ce récit, de la révolution que l'amour paternel accomplit dans l'âme de INÎézence? Ce tyran si justement abhorré, ce soldat sanguinaire et impie,, a conservé un noble sentiment, qui le relève et lui vaut, malgré ses forfaits, notresympathie dans cette lutte suprême. Cruellement, éprouvé dans sa profonde affection pour Lausus, ili se repent des crimes qui ont déshonoré son nom,, et dont l'opprobre a pu rejaillir sur ce fils bien-aimé. Dans son désespoir, il fait sur lui-même un douloureux retour, et le remords qu'il n'avait pas connu,, vient soudain déchirer son cœur. Ainsi, jusque dans. les âmes les plus perverses, peuvent subsister des, sentiments honorables. Virgile nous inspire une sortede pitié pour ce massacreur impitoyable et tempère par cette impression l'horreur qu'il nous avait fait; éprouver tout d'abord.
Ne sommes-nous pas émus aussi en l'entendant,, comme les héros d'Homère, s'entretenir avec son; cheval, ce brave compagnon de tant de combats, tout ce qui lui reste, tout ce qu'il aime depuis que son fils n'est plus ? Ainsi parfois, dans les épopées du moyen âge, les chevaliers parlent à leurs destriers, qui comprennentleurs encouragements ou leurs reproches; on les voit, au fort du combat, sensibles aux paroles caressantes de leur maître, qui les supplie de seconder son ardeur par des effort$ héroïques.
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