‹ VirgileChapitre 16 sur 18 · CHANT XI · texte numérisé non relu

CHANT XI

Le chant XI nous laisse respirer un peu ; il y a d'abord une sorte de trêve au milieu de tous ces combats acharnés. Enée élève un trophée avec les armes de Mézenee et le consacre au dieu de la guerre. Comme les Latins ont été complètement battus, il fait piendrc quelque repos à ses soldats, et s'occupe de rendre les derniers devoirs à ceux qui, au prix de leur sang, ont conquis aux Trovens une nouvelle patrie. Avant tout, il ordonne qu'on rapporte à son malheureux père le corps de Pallas si prématurément ravi et maintenant plongé dans l'ombre de la mort. Le cadavre du jeune liéros est étendu sur un lit funèbre ; toutautour,denombreuxTroyensetlcsfcmmesd'Ilion, les cheveux épars, font entendre de lugubres lamentations. Les larmes coulent des yeux d'Enée, quand il voit ce visage si beau, blanc comme la neige, et, sur cette poitrine d'albâtre, la plaie béante par où la vie s'est enfuie. Il mêle ses gémissements à ceux de ses compagnons, et exprime toute sa compassion pour ce père infortuné qui sera témoin des funérailles de son fils. Est-ce là cet heureux retour, ce triomphe qui lui avait été promis? Du moins, c'est une mort glorieuse qui a frappé Pallas; son père n'aura pas à rougir delui. Il fait enlever cette misérable dépouille, aiie l'on dépose sur un brancard formé de branches de chêne entrelacées et que recouvre un dais de verdure ; là le corps est étendu sur un lit de feuillage, semblable à la tendre violette ou à l'hyacinthe languissante que la main d'une jeune fille vient de cueil-

]ir ; ces fleurs n'ont point encore perdu leur eelat ni leur ijeauté; mais la terre ne les nourrit plus et leur suc est tari. Le cadavre est enveloppé de tissus de pourpre brodés d'or; mille guerriers sont choisis pour l'accompagner; les uns sont chargés du butin conquis sur les Latins ; les autres conduisent des chevaux, des captifs, les mains liées derrière le dos, destinés, suivant un usage barbare et dont on regrette de trouver chez Virgile la tradition, à être égorgés sur le bûcher qui consumera le corps de Pallas. Les chefs portent des trophées d'armes prises à l'ennemi. On mène aussi des chars teints du sang des Rutules. Le vieil Alétès, l'écuyer de Pallas, suit ce funèbre cortège. Dans son désespoir, il se meurtrit la poitrine et tombe à terre, épuisé de douleur. Puis vient le cheval de guerre du jeune héros, ^Elhon, dont les yeux roulent de grosses larmes, comme le coursier d'Achille pleurant à la mort de Patrocle. Le lugubre cortège se déroule au milieu des Troyens plongés dans une morne tristesse, tandis qu'Enée adresse à Pallas un suprême adieu.

Après nous avoir montré les Troyens et les Latins rendant les derniers devoirs à leurs morts, à la faveur d'un armistice, le poète nous conduit à Pallantée, dans la ville d'Evandre, où la Renommée au vol rapide a déjà porté la sinistre nouvelle. Les Arcadiensse précipitent aux portes, tenant à la main des torches funéraires qui éclairent au loin la campagne ; cette foule rencontre la troupe des Troyens ; tous ensemble entrent dans la ville en poussant des lamentations, auxquelles se mêlent les cris plaintifs des femmes. Evandre, qu'on voulait retenir, s'est élancé au milieu du cortège; il se laisse tomber sur le lit

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funèbre et eml)rasse le corps de son fils, pleurant, gémissant; pendant longtemps sa gorge contractée par l'émotion ne laisse échapper aucun son.

f « Enfin il s'écrie : « 0 Pallas, est-ce là ce que tu avais «- promis à ton père ? tu devais, disais-tu, t'exposer avec « plus de prudence aux fureurs de Mars! Je savais bien ce « que peuvent dans un premier combat l'espoir naissant « de la gloire et le doux attrait de l'honneur. Ah ! qu'il a ce été déplorable, qu'il a été cruel pour toi cet appren- « tissage de la guerre ! Tous les dieux ont donc été sourds « à mes vœux et à mes prières. Et toi, ô ma vertueuse com- « pagne, que tu es heureuse d'avoir quitté la vie, de a n'avoir pas été réservée pour une telle douleur! Moi, au « contraire, je n'ai prolongé mes jours et dépassé le terme « fatal que pour survivre à mon fils! Que n'ai-je suivi les « armes des Troyens, nos alliés! c'est moi que les Hulules « auraient percé de leurs traits. Oui, c'est moi qui devais «c mourir, moi que ce cortège funèbre devait ramener ici, et « non pas toi, Pallas! Je ne vous accuse pas, Troyens, ni « notre alliance, ni l'hospitalité qui a uni nos mains loya- « les. Non, les destins avaient décidé que ce malheur ac- « câblerait ma vieillesse. Du moins, si une mort prématurée « attendait mon fils, il me sera doux de songer qu'il n'est « tombé qu'après avoir immolé des milliers de Volsques « et en ouvrant aux Troyens l'entrée du Latium. Puis-je « t'honorer, Pallas, par de plus dignes funérailles que le « pieux Enée,les vaillants Phrygiens^ les chefs tyrrhéniens « et toute leur armée! Ils portent de glorieux trophées, la « dépouille des guerriers à qui ton bras a donné la mort, (c Ton armure gigantesque, Turnus, serait aussi portée en « triomphe, si Pallas avait eu ton âge et la force que « donnent les années. Mais pourquoi, infortuné, retonir les « Troyens loin des combats? Allez, et rapportez fidèlement « mes paroles à votre roi: i Si je prolonge ma vie, qui « m'est odieuse depuis que Pallas n'est plus, c'est que jo « compte sur ce bras qui doit Turnus et au père et au fils; « c'est tout ce que désormais j'attends de lui et delà for-

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t( tune. Je ne cherche plus les douceurs de la vie; ce serait « un crime, mais je veux porter cette consolation à mon « fils dans le séjour des mânes. (1) »

Il faut remarquer avec quel art Virgile a su vainçï' chez ses différents personnages l'expression d'un mêiuc"' sentiment, la douleur d'un père ou d'une mère, dont le fils a été glorieusement tué dans un combat. Chc?: la mère d'Euryale, c'est un désespoir accablant^ immense; sa plainte déchirante est comme un long> cri de détresse. .Chez Mézence, aux accents d'une; douleur navrante se mêlent des remords qui prêtent quelque noblesse à ce caractère odieux; il se purifie au contact d'un sentiment noble, l'amour paternel. Sa résolution farouche de venger son fils ou de mourir est bien en rapport avec sa sauvage fierté. Évandre, âme généreuse et tendre, nous émeut profondément par le spectacle de cette vieillesse désormais sans espérance, et à laquelle de telles afflictions étaient réservées. Tout est fini pour lui; et pourtant, dans un malheur si grand, il est soutenu par la pensée de la gloire dont son fils s'est couvert : il éprouve je ne sais quel mélancolique orgueil à se dire que ce n'est pas le courage, mais la force seule qui a trahi Pallas, et ce qui le fait vivre, c'est l'espérance de le voir vengé. Il y a déjà dans sa fière plainte quelques traits dignes du vieil Horace de Corbeille s'é" criant :

Tout beau! ne les pleurez pas tous:

Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux.

(I) Enéide, XI, v.i52à 181.

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, Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte.

La gloire de leur mort m'a payé de leur perte (1).

I Le poète nous peint aussi les funérailles des Trovens tués à l'ennemi ; dans le camp des Latins se sont allumés de même d'innombrables bûeliers. Sombreslendemains desjours de bataille, où à la fièvre et aux enivrements de la lutte sueeède pour les survivants la morne tristesse de tous ces deuils, si pesante surtout pour les vaincus !

Nous glissons rapidement sur les scènes que Virgile nous présente ensuite. Il nous introduit daiîs le palais de Latinus, où de longs débats se livrent devant le vieux roi. Diomède, un chef grec établi en Italie, a refusé de prêter aux Latins le secours de ses armes ; il leur conseille même de faire alliance avec Énée, dont il vante la piété et le courage. Draneès, un orateur insidieux, jaloux de la gloire de Turnus, appuie ces conseils, auxquels Latinus est tout prêt à se ranger; il attaque violemment les partisans de la guerre et, avant tous, Turnus, son ennemi. Celui-ci réplique par un long discours, d'une vigueur et d'une passion entraînantes ; il réduit à néant les arguments d'une prudence timide, et son audace va sans doute enflammer tous les cœurs, quand un courrier se précipite tout haletant dans l'assemblée ; il vient annoncer quEnéCjà la tête de toute son armée, marche surLàurente. On jugede l'émoi universel; la jeunesse frémissante court aux armes, et un grand cri de guerre monte vers le ciel. Turnus prend le commandement, tandis «[ue Latinus découragé se reproche

(1) Horace, acte u i, se. vi.

de n'avoir pas fait davantage pour prévenir cette funeste guerre.

Tel qu'un coursier fougueux qui a brisé ses liens et bondit dans la plaine, Turnus descend des hauteurs de la citadelle. A ses yeux se présente l'amazone Camille, à la tête de la cavalerie des Volsques ; elle demande à Turnus de la placer au poste d'honneur, en lui laissant prendre les devants avec son escadron: elle affrontera le choc des cavaliers étrusques. Que, pendant ce temps, Turnus, avec son infinilerie, reste au pied des murs et défende les remparts.

Turnus accepte sa proposition audacieuse : tandis que Camille sera aux prises avec la cavalerie ennemie, il attendra les Trojens dans un chemin creux au milieu de la forêt, et leur tendra une embuscade où ils ne sauraient manquer de tomber. Il enfermera la troupe d'Enée dans une gorge resserrée, dont les Rutules garderont toutes les issues.

Pendant que le jeune héros s'empare des positions sur les hauteurs et s'établit dans cette forêt perfide, Diane, la divine chasseresse, à qui Camille est chère entre toutes les mortelles, s'afflige du haut des cieux du sort cruel qui menace sa favorite. Elle raconte à une de ses nymphes l'histoire de la jeune guerrière et les causes de la vive affection qu'elle lui porte. Jadis Métabus, roi des Volsques, chassé, comme Mézence, par ses sujets qu'irritait sa tyrannie, fuyait, gagnant la solitude des forêts sur les hautes montagnes. Il emportait avec lui sa fille, enfant qui ne parlait pas encore. Mais les Yolsques, acharnés à sa poursuite, lancent de toutes parts des flèches contre lui, et les rapides cavaliers sont sur le point de l'atteindre. Pour comble de malheur, un torrent écu-

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meiix, grossi par les orages, lui barre le chemin. Il n'ose se jeter à la nage; car il tremble pour son précieux fardeau. Mais une inspiration soudaine illumine son esprit. Il portait à la main une énorme javeline d'un bois de cliène noueux et durci au feu. Il y allache sa fille, après l'avoir enveloppée de l'écorce d'un liège sauvage ; puis, la balançant de sa main robuste, il la lance sur l'autre rive du torrent, après l'avoir mise sous la protection de l'auguste Diane. Sa prière est exaucée; la javeline traverse en sifflant les airs et se plante dans le gazon du bord opposé. Métabus se jette alors dans les flots et reprend ce trésor si cher. Désormais il passera sa vie au sein des forêts, farouche, fuyant les cités, n'ayant pour société que cpielques pâtres. Il nourrit sa fille du lait d'une cavale sauvage ; dès qu'elle put marcher, il l'arma d'un javelot, lui enseigna à lancer les flèches, et la revêtit delà dépouille d'un tigi'e. Elle s'accoutuma à manier l'arc et la fronde, et acquit bientôt à la chasse une merveilleuse adresse. Fidèle à Diane à qui elle était consacrée, elle se refusa à tout hyménée et ne se plut qu'aux exercices guerriers. Mais hélas ! ajoute la déesse, une mort prématurée est sur le point d'atteindre Camille : que du moins celui qui la frappera cx|iie cruellement ce meurtre !

Dv3 l'Olympe nous redescendons sur la route de Laurentc où s'avancent Troyens, Etrusques, Areadiens. Toute la plaine se hérisse de lances dont les fc's reluisent au loin sous les feux du soleil. A la rencontre des ennemis marchent Clamille et Mess.ipe, à la tète des cavaliers volsques et latins. Les deux troupes s'arrêtent un instant à la portée du javelot ; elles ïoid [)leuvoir l'unesur l'aulre une grêle de Iraits

qui obscurcissent le ciel ; enfin elles se heurtent ; les rangs se confondent, on entend les gémissements des mourants; les armes, les cadavres, les chevaux expirants roulent pêle-mêle ; le carnage devient affreux. Entre tous se distingue l'amazone Camille ; tantôt elle lance une nuée de flèches légères, tantôt elle brandit une lourde hache à deux tranchants ; sur ses épaules résonnent l'arc d'or et les armes de Diane. Autour d'elle, quelques guerrières, instruites par elle aux combats, forment comme un escadron d'élite. Ici encore se place une longue énuméralion de guerriers, qui, avec des circonstances ingénieusement variées, tombent sous les coups de celte vierge redoutable.

Mais Jupiter anime au combat Tarchon, le chef de la cavalerie étrusque^ qui ramène à l'ennemi avec une nouvelle force ses escadrons qui cédaient. Aruns épie une occasion favorable pour frapper Camille, il s'attache à ses pas tandis qu'elle poursuit un Troyen dont elle convoite les armes étincelantes, où l'or se mêle à l'airain. Il lance contre elle son javelot ; le fer pénètre profondément dans la poitrine de l'amazone.

(c Camille mourante veut de sa main arracher le trait ; « mais la pointe acérée, engagée entre les côtes, reste enfon- « cée dans la blessure. Elle s'affaisse défaillante ; la mort « appesantit ses paupières, son visage, qui naguère brillait « d'un vif éclat, se décolore. Près d'expirer, elle adresse ces « paroles à Acca, une de ses compagnes, la plus fidèle de « toutes et sa plus chère confidente : « 0 ma sœur, jusce qu'ici mes forces ont servi mon courage; maintenant une « cruelle blessure me fiiit mourir, et autour de moi tout « s'enveloppe d'un voile de ténèbres. Cours, va porter à ( Turnus ce suprême message ; dis-lui qu'il me remplace

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« au combat et repousse les Troyens de la ville. Adieu « pour toujours. » En disant ces mots, elle lâche les renés « ot glis.-e sans force jusqu'à terre. Glacée par la mort, « elle s'afFrancliit peu à peu de tous les liens du corps ; son <x cou languissant se penche sur son sein ; elle laisse re- « tomber sa tôto qu'appesantit le sommeil de la mort ; ses « armes lui échappent, et son âme indignée s'enfuit en « gémissant chez les ombres (1). »

Une immense clameur s'élève jusqu'aux astres ; le combat se rallume avec plus de fureur. Du haut de l'Olympe, Diane gémit amèrement sur la mort de celle qui lui éliiit si chère. Du moins Camille sera vengée : une nymphe, par l'ordre de la déesse, décoche ellemême contre son meurtrier une flèche rapide ; il meurt^ et son corps reste oublié dans la plaine poudreuse.

A la nouvelle de la mort de Camille, le désordre se met dans les rangs des Volsques et des Rutules. Tousse précipitent vers les remparts de Laurcnte au milieu de tourbillons de poussière, pendant que du haut des murs les femmes affolées poussent des cris lamentables. 11 y a à l'entrée des portes une horrible J3agarre, un écrasement meurtrier. Turnus, averti, au fond de la forêt où il est en embuscade, de la mort de l'héroïne, bat en retraite, le cœur plein de rage. Enée franchit sans danger laforêtqui cachait naguère un piège si redoutable, et se retranche devant la ville ; car la nuit quiest venue l'empêche d'engager aussitôt le combat.

Telles sont les conséquences, désastreuses pour les Latins, de la mort de Camille. Cette lière et gra-

(1) Enéide, xr, v. 816 à S31.

cieuse figure de la vierge chasseresse domine tout le XP chant. C'est, ainsi que l'a fait remarquer Sainte- Beuve, une des plus heureuses créations de Virgile. ce A côté de ces jeunes et intéressants Pallas, Euryale et Lausus^ on verra toujours se détacher cet autre profil d'une coupe si nette, d'un front et d'une taille de Diane, et tenant à la main pour javeline le bois de myrte armé de fer (1). »

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