LES SIX PREMIERS CUAJSTS DE L*ÉNÉIDE
« l'Eurus, le Notuset l'Africus fécond en ouragans, s'abatc< tentsurla meret la bouleversent jusqu'en ses plus profonds
« abîmes, roulant contrôle rivage des vagues monstrueuses.
« Il s'y mêle aussitôt le cri des hommes et le grincement .
« des cordages. En un instant, les nuages ont dérobé le ciel
« et le jour aux regards des Troyens ; une nuit épaisse « s'étend sur les flots, les cieux tonnent, l'air brille d'éclairs
« redoublés ; tout présente aux yeux l'image menaçante
c( de la mort.
« Soudain Énée sent ses membres glacés d'effroi ; il
a gémit, et, tendant ses deux mains vers les astres, il
« s'écrie : « 0 trois et quatre fois heureux ceux à qui il a
« été donné de succomber sous les yeux de leurs parents,
<( au pied des hautes murailles de Troie ! 0 le plus vaillant
« des Grecs, fils de Tvdée (1), que n'ai-je pu périr aussi
a dans les plaines d'Ilion et expirer sous tes coups, aux
« lieux où le terrible Hector tomba frappé par Achille,
« là où git le grand Sarpédon (2), où le Simoïs entraîne et
« roule dans ses ondes tant de boucliers^ de casques et de
« corps de héros ! »
« Tandis qu'il parle ainsi, un coup de vent venu du
« Nord siflle et frappe en plein sa voile, soulevant les
« vagues jusqu'aux nues. Les rames se brisent, la proue se
« détourne et présente aux flots le flanc du vaisseau,
« l'onde s'amoncelle et se dresse comme une monta iine
« abrupte. Les uns sont suspendus à la cime des vagues;
« d'autres voient la terre à découvert au fond de l'abîme
« qui s'entr'ouvre ; le sable bouillonne avec fureur. Trois
a navires sont emportés par le Notus et lancés contre les
« rochers à fleur d'eau L'Eurus en pousse trois
u autres de la haute mer sur des bas-fonds et sur des syrtos ;
« ô déplorable spectacle ! il les brise contre les écueils,
« et les ensevelit dans le sable. Un autre, celui qui por-
<(. tait les Lyciens et le fidèle Oroate, est assailli, sous les
« yeux mêmes d'Enée, par une énor-ne lame qui s'abat sur
« la poupe; le pilote est arraché de son bord et roule, la
(1) Diomède.
(2) Roi de Lycie, tué par Patroelfl.
VIRGILE. ft
« tête la première ; quant au vaisseau, trois fois le
« flot qui l'enveloppe le fait tournoyer sur lui-même, et
« il disparaît bientôt dans un tourbillon qui l'engloutit.
« On n'aperçoit plus que quelques naufragés nageant sur
c( l'abîme immense, des planches et les trésors de Troie
(( flottant sur les eaux. Déjà le solide vaisseau d'Ilionée et
« celui du vaillant Achate, et celui qui porte Abas, et celui
« que monte le vieil Aléthés, sont vaincus par la tempête ;
« leurs flancs cèdent, l'onde ennemie les envahit, ils s'en-
« tr'ouvrent et sombrent (1). >
A celte large et puissante description de la tempête^ dont plusieurs traits sont empruntés à la peinture du naufrage d'Ulysse dans l'Odyssée, succède un tableau d'un caractère tout diOérent. Le poète fait surgir du sein des flots le dieu de la mer, Neptune, irrité contre les vents, qui se sont soulevés sans son ordre. Il paraît, et en un instant l'agitation furieuse des vagues est apaisée, les nuages amoncelés se dissipent et le soleil brille de nouveau dans le ciel pur. Le dieu dégage les vaisseaux troyens des syrtes et des sables, puis s'élance sur son char léger, et effleure dans sa course rapide la surface aplanie des eaux. Les divinités marines, Triton, Cymollioé, forment son cortège. Le calme soudain qu'a suffi à amener la seule présence du dieu est pour le poète l'occasion d'une belle comparaison, qui met en lumière l'ascendant qu'une âme virile peut exercer sur une multitude en proie à un aveugle emportement.
« Ainsi parfois dans un grand peuple une sédition éclate a et la vile populace est transportée de colère ; déjà les pior- ^^: res et les torches incendiaires volent de toutes parts, tout « est une arme pour la fureur des révoltés ; mais qu'en ce <( moment vienne à paraître un homme respecté pour sa
(1 Éné-.dc, I, V. SI à 123.
LES SIX rp.EMînns ciiakts de l'énéide. 77
« verfu et ses services, ils font silenco, et, immobiles, lui « prêtent une oreille attentive ; il parle, et sa parole subju- « gue les esprits et adoucit les cœurs. De même tombe tout <r le bruit des vagues, dès que le dieu, promenant ses re- « gards sur la m.er et sur le ciel rasséréné, a lâché les rênes « à ses coursiers et fait voler son char sur la plaine lift quide (1). »
Les Troyens, épuisés de fluigiie, se hâtent de gagner le rivage le plus proche etfont voile vers la côte d'Afrique. Là, dans une anse profonde, est une île dont les flancs étendus protègent un port tranquilleet sûr. C'est dans cet asilequ'Énée se réfugie avec sept vaisseaux, seul débris de sa flotte. Les Troyens débarquent avec empressement, ramassent des branches mortes et allument un vaste brasier: ils sèchent leurs membres tout trempés de l'onde amère et font griller le blé sauvé du naufrage, pour le broyer ensuite sur la pierre. Énée monte sur un rocher et promène au loin ses regards sur la vaste mer, pour voir s'il découvrira quelques-uns des vaisseaux qu'il a perdus. Aucun navire n'apparaît à l'horizon, mais de nombreux cerfs s'ollrent à sa vue dans la vallée ; il saisit son arc et en abat sept à la haute ramure. L'équipage de chaque vaisseau aura sa part de cette belle chasse. Enée distribue aussi du vin à ses compagnons et essaie de les réconforter par ses encouragements.
« Ce n'est pas d'aujourd'hui, leur dit-il, que nous con- « naissons lo'malheur; nous avons supporté des maux plus « cruels ; les dieux mettront aussi un terme à cette « épreuve... Rappelez votre courage, bannissez la tristesse « et la crainte ; un jour viendra peut-être où ces souvenirs « auront des charmes pour nous. A travers des hasards de « toute sorte, à travers tant de périls, nous faisons route
^1) Enéide, I, v. 118 à 150.
« vers le Latium, où les dieux nous promettent un séjour « tranquille, et où il nous sera permis de relever l'empire « de Troie. Armez-vous donc de constance et réservez-vous « pour des jours plus heureux. »
« Ainsi parle Enée, malgré la cruelle inquiétude à la- « quelle il est en proie ; son visage feint l'espérance, et il re- « foule au fond de son cœur la douleur qui l'oppresse (1). »
Retenons ces fortifiantes paroles, expression de la douce espérance qui, au sein des plus douloureuses calamités, survit encore dans l'âme des hommes. Combien, dans leurs misères, ont pu se répéter ces mots consolateurs : « O vous qui avez essuyé des malheurs plus cruels, grâce aux dieux, vous verrez aussi la fin de ceux-ci ! »
Par une heureuse inspiration, Paul Baudry, au lendemain de nos revers de Î870, a écrit ce vers, où l'espoir brille parmi les sombres tristesses de l'heure présente, sur le papyrus que tient en main Calliope, une des Muses qui décoi'ent le foyer de l'Opéra. Combien aussi ont redit cet autre vers : aUn jour viendra peutêtre où ces souvenirs auront des cliarmes pour nous ! » vers qui évoque, au sein même d« rinfortune^ la joie qu'on éprouvera plus tard au souvenir des maux disparus et des périls évanouis ! Ne trouvons-nous pas un sentiment analogue dans ce mot du comte de Soissons rapporté par notre vieux chroniqueur Joinville ? Au milieu de la furieuse bataille de la Mansourah, ce vaillant chevalier s'écrie : « Sénéchal, laissons crier et braire cette canaille. Et, parla crève-Dieu, ainsi juraitil, encore parlerons-nous, vous et moi, de cettejournée en chambre devant les dames. » C'est, dit M. J-J. Weiss, le mot de Virgile, avec la pointe de galanterie française,
(1) Enéide, I, v. 198 à 209.
LES SIX rUEMIERS CIIAISTS DE L E>'Erî)E. rJ
Après nous avoir fait assister au repas des Troyens, qui réparent leurs forces et s'entretiennent avec anxiété du sort de leurs compagnons, le poète nous transporte soudain au sommet de l'Olympe^ séjour des immortels, et nous introduit dans les aui,aistes entretiens des divinités. Ce mélange du merveilleux avec les événements humains est, on s'en souvient, un des caractères distinctifs de l'épopée. Sa mythologie, Virgile l'a en grande partie em])runtée à Homère; mais les dieux de l'Enéide, comparés à ceux de l'Iliade et de l'Odyssée, semblentbeaucoup moins intéressants et surtout moins vivants. « Les dieux homériques, dit M. Paul Albert (1), si nombreux, si variés, si passionnés, ne sont point un accident dans le poème, un ornement; ce sont de véritables acteurs, disons mieux, des combattants, aussi prompts à l'attaque et à la défense que les héros grecs et troyens. Querelleurs, batailleurs, jaloux, intéressés, ils semblent souvent inférieurs en moralité aux simples mortels. Du reste ils sont soumis comme eux à la faim, à la soif, à la nécessité du sommeil, ils sont môme vulnérables; seulement ils ne meurent pas. Ce sont eux que nous retrouvons dans l'iinéide, mais oui les reconnaîtrait?
« Du vieil Homère à Virgile, la raison humaine a fait des progrès, et, par une conséquence toute naturelle, l'idéal divin s'est élevé. Virgile accepte les dieux homériques ; il ne pouvait faire autrement; son héros n'est-il pas le contemporain des héros de V Iliade? Mais il fait un choix parmi ces divinités; il retranche toutes celles qu'il serait difficile de rattacher à l'action du poème par un lien étroit ; il conserve celles qui par
(l) La Poésie, p. 83. (Hachette.)
leur caractère traditionnel devaient jouer un rôle dans l'histoire de la fondation de Rome. Ces divinités^ c'est Vénus, la mère d'Énée,, Vénus, à qui Jules César foisait remonter son origine ; c'est Junon, l'ennemie acharnée des Troyens dans l'Iliade et qui poursuit dans l'Enéide Énée et ses compagnons. Ces deux divinités, toujours opposées l'une à l'autre et triomphant tour à tour, précipitent ou retardent le dénouement marqué par les destins. Elles sont maintenues pour ainsi dire en équilibre par une divinité suprême, Jupiter, époux de Tune, père de l'autre. Si l'on retrouve encore dans Junon et dans Vénus les passions violentes des divinités homériques, le Jupiter virgilien en est tout à fait adranchi. Il est calme, grave, majestueux ; c'est l'ar- ]3ilre équitable, sans colère, sans prévention, sans jalousie; c'est le père des dieux et des hommes qui, d'un seul regard, répand dans le ciel et sur la terre la sérénité. Son autorité s'impose naturellement à tous les immortels ; point de menaces de sa part, chez eux point de résistance ; ils lui obéissent, non parce qu'il est le plus fort, mais parce qu'il est le symbole de la justice et de la raison. Les autres divinités ne font qu'apparaître : ce ne sont que des personnages épisodiques. Junon, Vénus et Jupiter, c'est-à-dire deux adversaires et un arbitre, voilà toute l'action réservée aux personnages immortels. Conception fort simple,, philosophique même dans une certaine mesure; mais oii est la variété et le mouvement passionné de VIliade ? » Jupiter donc, ayant abaissé ses regards sur la terre, les fixe sur le point de la côte africaine où la tempête a jeté Énée et ses compagnons. Vénus, les yeux baignés de larmes, le supplie en faveur de son iils. Quel crime ont donc commis les Troyens pour que la fortune
LES SIX PREMIERS CIIA>TS DE l'ÉiNÉIDE. 81
s'acharne à ce point sur ces malheureux restes d'un peuple jadis si puissant ? N'est-ce pas d'eux cependant quedoivent sortir un jour ces Romains, à qui l'empire du monde a été promis par les oracles ? Un autre iugitii de Troie, Anténor, a bien pu trouver un asile en Italie où il a fondé la ville de Padoue. Et son propre iils, Enée, à qui de si hautes destinées ont été prédites, voit sa flotte dispersée par la tempête qui la rejette loin des rivages de l'Italie !
Aces plaintesamères Jupiter répond en souriant; il rassuresa fillcbien-aimée. Les destinss'aeeomplironl; un jour s'élèvera la ville de Lavinium qu'Énée doit fonder en Italie; lui-même, après samort, prendra place dans le ciel. Son fils Aseagne régnera dans Al!)e la Longue et, trois cents ans plus tard, Romulus, son descendant, bâtira les remparts de Rome, dont l'empire sera sans limite dans le temps et dans l'espace. Enfin naîtra César Auguste qui étendra sa domination jusqu'à l'Océan etsa renommée jusqu'aux astres. C'est ainsi que Jupiter, en un beau langage qui devait vivement émouvoir les Romains, prédit la future grandeur de Rome. Puis il envoie Mercure, le messager des dieux, pour préparerDidon, reine de Carthage, à recevoir les Troyens et à leur accorder une généreuse hospitalité.
Enée, dès que le jour a lui, a pris la résolution d'explorer ce pays inconnu où la tempête l'a jeté. Il cache sa flotte à l'abri de rochers que des bois couvrent de leur ombre imj)énétrable, et se met en marche, accompagné du seul Achate. Au milieu de la forêt, Vénus, sa mère, se présente à lui sous la figure, le vêtement et les armes d'une jeune chasseresse.
« Un arc léger est suspendu à ses épaules, sa chevelure
a flotte au gré des vents, et sur son genou découvert un « nœud relève les plis ondoyants de sa robe : c( Jeunes guer- « riers, s'écrie-t-clle, n'avez-vous pas vu dans la foret une « de mes soeurs qui s'est égarée ? Armée d'un carquois et « couverte de la fourrure tachetée d'un Ijnx, elle pour- « suivait avec de grands cris un sanglier écumant. » € Nous n'avons vu, répond Enée, ni entendu aucune do « vos compagnes, ô vierge que je ne sais de quel nom « appeler! ni votre voix ni vos traits ne sont d'une mor- « telle ; oui, vous êtes une déesse, j'en suis sûr ; êtes-vous « la sœur de Phébus ou fille d'une nymphe de ces bois? Ah! « qui que vous soyez, montrez-vous propice et secourez- « nous dans notre infortune. Apprenez-nous sous quel ciel, « sur quels rivages nous avons été jetés. Nous ne con- <r naissons ni ce pays ni ceux qui l'habitent, et nous errons « au hasard sur ces bords oii les vents et les flots nous ont « jetés. De nombreuses victimes tomberont en votre hon- « neur, immolées par nos mains sur vos autels (1). »
Vénus lui répond : Je ne mérite point de tels hommages : ce costume est celui des jeunes filles de Tyr qui ont coutume de porter l'arc et de chausser leur pied d'un cothurne de pourpre. Ces côtes sont celles de l'Afrique. Ce royaume est celui que vient de fonder la Phénicienne Didon, réduite à fuir loin de sa patrie. Elle avait pour époux Sichée, le plus riche des Phéniciens, qu'elle aimait tendrement. Mais le trône de Tyr était occupé par Pygmalion, frère de Sichée, le plus scélérat des hommes. Il ne recule pas devant l'assassinat de son frère pour s'emparer de ses trésors. L'omhre de son époux apparaît à Didon, lui révèle le crime dont il a été la victime, la presse de fuir. Olle-ci réunit ceux qui, comme elle, haïssent le tyran ; des vaisseaux étaient dans le port, prêts à mettre à la voile;
(1) Kncule, i, v. 318 à 33U
LES SIX PREMIERS CHANTS DE L'Ér<ÉlDE. 83
ils s'en emparent, les chargent de l'or dérobé à l'avidilé de Pygmalion et abordent sur les cotes de l'Afrique. C'est là que Didon élève les remparts et la citadelle de Carthage. A son tour Vénus interroge Enée et feint de désirer apprendre de lui qui il est et où il porte ses pas. Le héros se fait connaître en quelques mots; autour de luise trouve tout ce qui reste de l'antique Troie; il a sauvé de l'incendie les dieux protecteurs de la cité et cherche l'Italie^ où un asile lui est promis par le destin. La déesse, émue par le récit douloureux de son fils, l'interrompt et le rassure; lui désignant douze cygnes qui volent en longue lile dans les airs, après avoir échap[)é à la poursuite d'un aigle menaçant, elle lui annonce que de même ses vaisseaux, sauvés de la tempête, vont entrer au port. Elle lui indique encore le chemin qui doit le conduire à Carthage, puis, en le quittant, elle se transfigure et se fait ainsi connaître à son fils. Le poète nous peint en des vers pleins de grâce cette métamorphose.
€ Elle dit et s'éloigne ; une lumière éblouissante éclate <r sur son cou de rose ; ses cheveux parfumés d'ambroisie « exhalent dans l'air une odeur divine ; les plis de sa robe « tombent jusqu'à ses pieds et sa démarche légère révèle « une déesse (1). »
Tandis qu'elle fuit, Enée lui adresse vainement la parole et se plaint que sa mère ne se montre à lui que pour se dérober aussitôt à ses embrassements.
Il s'avance vers Carthage, suivi du fidèle Achate : la déesse lésa enveloppés d'une nuée épaisse qui les rend invisibles à tous les regards. Ils arrivent au sommet d'une colline qui domine la ville, et un brillant tableau
(1) Enéide,!, v. -402 à 405,
nous représente toute l'animation de ces Tyriens bâtissant la cité nouvelle : temples^ port, citadelle, maisons particulières se construisent rapidement sur tous les points : on dirait une ruche en pleine activité. C'est avec un sentiment mélancolique qu'Énée, cet exilé, contemple un tel spectacle : « Heureux peuple, s'écriet-il, qui voit déjà ses murailles s'élever ! » Grâce à la nuée protectrice qui le couvre, il se mêle, sans être vu de personne, à la foule des Tyriens.
Au centre delà ville est un bois sacré où Didon construisait en l'honneur de Junon un vaste temple, déjà plein de riches ofifrandes. Enée admire lu beauté de ce sanctuaire; mais quelle n'est pas sa surprise^ quand il y voit représentée par une suite de tableaux l'histoire du siège de Troie et les principaux combats que livrèrent des guerriers fameux ! Ce spectacle faitcouler ses larmes, et pourtant le console par l'espoir qu'un peuple sensible aux malheurs de Troie le recevra, lui et les siens, avec bienveillance :
« Ici, dit-il, il est des honneurs pour le mérite ; il y a des n larmes pour l'infortune, et les misères humaines trouvent « ici des cœurs à émouvoir (1). »
Pendant qu'Enée contemple avec un douloureux intérêt ces peintures qui réveillent en son âme tant de cruels souvenirs, la reine Didon, éclatante de beauté, s'avance vers le temple au milieu d'un cortège nombreux de jeunes gens. On croirait voir la déesse Diane, quand elle conduit des chœurs de danse aux bords de l'Eurotas 2), ou quand, au sommet du Cynlhe (3), entourée
(1) Enéide, i, v. 462.
(2) Fleuve de Laconie.
(3) Montagne do l'ile de Délos.
LES SIX PREMIERS CHANTS DE l'ÉNÉIDE.
de mille nymphes des montagnes, elle marche,le carquois sur l'épaule, dépassant de la tcte toutes ces immortelles. C'est ainsi qu'apparaît Didon au milieu de son peuple, radieuse, et hâtant les travaux de sa capitale future. Elle s'assied sur un trône élevé d'où elle rendait la justice à ses peuples et leur dictait des lois. Alors s'avancent plusieurs des compagnons d'Enée, de ceux qu'il avait crus perdus et qui ont échappé au naufrage. Ils viennent implorer la protection de la reine, llionée, le plus âgé d'entre eu.\^ prend la parole au nom de ses compagnons. Il supplie la reine d'accueillir de malheureux Troyens qui ne sont venus ni en pu'ates ni en conquérants,mais qu'un naufrage ajetés sur la côte de l'Afrique, alors qu'ils voguaient vers l'Italie. Il se plaint de la cruauté des habitants qui leur refusent l'iiospitalité sur ce rivage. Et pourtant ils sont des hommes de bien et craignant les dieux. Leur roi est Enée, le plus juste, le plus pieux elle plus vaillant des mortels. Que demandent-ils ? Qu'il leur soit permis de réparer leurs vaisseaux et d'attendre que leur chef, s'il vit encore, les ait rejoints. Si le malheur veutqu'Enée et son fils Iule aient péri, ils retourneront en Sicile, où ils ont des villes, des terres et un protecteur, Aceste, issu du sang des Troyens. La réponse de Didon est pleine de noblesse; elle s'excuse de la dureté de son peuple : c'est l'intérêt de son royaume naissant qui l'obligea faire garder sévèrement ses frontières. Mais elle connaît les Trovens. Qui peut rester insensible à leur infortimc? Elle leur oftredonc une cordiale hospitalitc'. « La ville que je fonde est à vous, leur dit-elle, si vous voulez vous fixer avec moi sur ce rivage. De toute manière je vous aiderai aillant qu'il sera en mon pouvoir. »
A ce moment, le nuage qui enveloppait Enée el Achate
se dissipe; comme par un conp de théâtre, le héros trojen apparaît et resplendit en pleine lumière; il a les traits et lamajeslé d'un dieu, car sa mère elle-même de sa divine haleine, lui avait donné toutle hrillant éclat de la jeunesse et avait allumé dans ses yeux une flamme céleste. Avec toute l'effusion de la reconnaissance, il remercie la reine d'avoir eu pitié des malheurs d'Ilion. Puissent les dieux la récompenser de ses bienfaits ! Toujours son nom et ses louanges seront répétés parmilesTroyens;leurgratitudesera éternelle. Didon, frappée de la beauté du héros et de son apparition merveilleuse, touchée de ses malheurs, émue par son discours, lui renouvelle l'expression de sa sympathie et invite les Troyens à entrer dans les demeures hospitalières de Carthage. C'est ici que se place ce beau vers : « J'ai connu le malheur etj'ai appris à secourir les malheureux », vers qui, comme l'a dit Sainte-Beuve, « est devenu l'expression consacrée de la miséricorde et de l'humaine pitié. »
Nous sommes témoins de l'accueil empressé qui est fait auxTroyens. Les vivres sont envoyés en abondance aux naufragés ; et dans le palaisde la reine, décoréavec magnificence, un banquet s'apprête pour Enée. Le héros envoie Achate auprès des vaisseaux pour qu'il lui amène Ascagne(l) et apporte à Didon deriches présents, des bijoux, des parures, arrachés à l'incendie de Troie.
Ici se place une nouvelle intervention des dieux et se prépare un des incidents importants du poème, l'amour que Didon va concevoir pour Énée. Vénus redoute toujours pour son fils chéri les ruses de Junon,
(1) Le fils d'Enéo porte les deux noms d'Iulo et d'Ascagne.
LES SIX PREMIERS CHANTS DE l'ÉNÉIDE. 87
protectrice de Carlhage, ennemie acharnée de Troie; les Tvriens ne sont-ils pas d'ailleurs une race renommée pour sa perfidie ? Elle s'adresse à son {ils, à Cupidon, dieu de l'amour. Elle le prie d'emprunter pour une nuit les traits du (ils d'Enée, et tandis que Didon le pressera dans ses bras au milieu du festin, d'allumer dans son cœur une secrète flamme, une invincible passion pour Enée. Quant au véritable Ascagne, Vénus l'endormira d'un profond sommeil et le transportera dans ses jardins de Cythère ou d'Idalie. Cupidon obéit aux désirs de sa mère, dépose ses ailes et s'essaie en riant à imiter la démarche d'Ascagne. Ce que Vénus avait prévu se réalise. Le faux Ascagne revient avec Achale et apporte les splendides présents d'Enée. La reine, assise sur un lit d'or que recouvrent de magnifiques étofifes, préside le somptueux repas; les Tyriens viennent en foule y prendre part; des lustres étincelants, suspendus aux [)lafondsdorés, éclairent la salle du festin. Didon sent de plus en plus un vif amour pour le héros troyen s'emparer de son cœur. Cupidon, ce bel enfant qu'elle prend sur ses genoux, glisse dans son cœur un feu qui l'embrase. Aj)rès le repas, elle remplit de vin une coupe d'or et fait aux dieux des libations, les invoquant en faveur des Troyens. Les principaux convives imitent son exem[)le; puis lopas, poète à la longue chevelure, charme les convives, suivant un usage antique, en accompagant sur la lyre un chant où on célèbre les merveilles de la nature. Cependant Didon prolonge l'entretien bien avant dans la nuit et boit à longs traits le poison de l'amour. Elle ne se lasse pas dinlerroger Enée sur les aventures héroïques de la guerre de Troie, sur Hécube, sur Priam, sur Achille. Enfin elle prie son hôte de lui raconter l'histoire de la
cluife d'Uion et de ses courses errantes sur les terres cl sur les mers.