‹ VirgileChapitre 8 sur 18 · CHANT II · texte numérisé non relu

CHANT II

De même qu'Ulysse, reçu chez Alcinoiis, roi des Phéaciens, fait, à la prière de son hôte, le récit des événements de sa vie, de ses voyages depuis la ruine de Troie, ainsi Enée va satisfaire à lademandede lareine en lui retraçant la chute de sa patrie et les pérégrinations où se sont consumées les sept années écoulées depuis ce désastre. Virgile nous fait donc retourner en arrière dans l'ordre des temps.

Léchant IPest un des plus dramatiques du poème : il nous fait assister aux catastrophes delà nuit fatale qui viules derniers instants de Troie. Homère n'avait chanté que les funestes effets de la colère d'Achille et s'était arrêté au moment où le héros, après avoir vengé' sur Hector son ami Patrocle, ému de pitié parles supplications de Priam, avait consenti à lui rendre le cadavre de son fils. Mais, après cet épisode, le siège de Troie avait continué pendant un temps assez long. Les poètes anciens avaient raconté bien d'autres événements qui font suite au poème d'Homère: ainsi les exploits et la mort deMomnon, fils de l'Aurore, venu au secours des Troyens, la mort d'Achille lui-même, percé par une flèche d'Apollon, la lutte entre Ulysse et Ajax, qui se disputent les armes du héros, enfin la chute de Troie, conquise grâce à la ruse et au stratagème du cheval de bois, ('/est ce dernier événement qui est le sujet du II* chant.

LES SIX PREMIERS CHANTS DE l'ÉNÉIDE. 8')

Dans la vasle salle du palais de Didon, que mille flambeaux éclairent, Enée, assis en face de la reine au milieu de celte nombreuse assistance de Tyriens et de Troyens, commence son tragique récit. Tous font silence et s'apprêtent à recueillir attentivement ses paroles :

« 0 reine, vous me demandez de renouveler une inex- <( primable douleur, vous voulez que je vous apprenne « comment les Grecs ont renversé la puissance de ïroie et « son déplorable empire : affreuse calamité dont mes yeux « furent témoins, et à laquelle j'ai pris une grande part ! A ce (( récit, qui donc, Myrmidon ou Dolope (1), ou soldat de « l'impitoyable Ulysse, pourrait retenir ses pleurs ? Et déjà « Ja nuit humide descend rapidement du ciel, et les astres « sur leur déclin nous invitent an sommeil. Mais si vous « avez un si grand désir de connaître nos malheurs et « d'entendre l'histoire abrégée de l'agonie de Troie, bien « qu'à ce souvenir mon âme soit saisie d'horreur et recule « devant ces lugubres images, je commencerai (2). »

Epuisés par une guerre de dix ans, voyant leurs attaques toujours repoussées, les chefs des Grecs se décident à recourir à la ruse. Ils construisent, avec l'aide dePallas, un immense cheval de bois, aussi haut qu'une montagne. Ils répandent le bruit qu'ils consacrent cette offrande à la déesse pour qu'elle favorise leur retour. Mais, dans la cavité du colosse, ils introduisent des guerriers d'élite désignés parle sort. La flotte grecque cingle vers Ténédos, île qui s'élève en face de Troie, et s'abrite dans la rade. Les Troyens se persuadent que leurs ennemis ont cédé à la lassitude d'un

(1) Les Myrmidons et les Dolopes étaient des peuples de

Thessalie.

(2) Enéide, il, v. 2 à 13.

long siège et vogue maintenant vers la Grèce. On se hasarde à franchir les portes; la joie succède au deuil qui, depuis tant d'années, pesait sur la ville. Les Troyens s'empressent, avec une curiosité qui est bien dans la nature, d'aller visiter le campement de ces ennemis fameux qui leur ont fait tant de mal. On se montre l'emplacement de la tente d'Achille, de celle d'Agamemnon ; on revoit les champs de bataille où bien des braves ont succombé. On admire surtout la masse prodigieuse du cheval de bois, présent fait à Minerve. Un des Troyens propose de le transporter dans la ville; mais d'autres^se défiant decedon suspect, disent qu'il faut le précipiter dans la mer ou le brûler, ou du moins en fouiller avec le fer les profondeurs ténébreuses. Un des citoyens, Laocoon, accourt du sommet delà citadelle et accuse vivement l'imprudence de ceux qui ne se défient pas des pièges des Grecs, Celte machine recèle sans doute quelque embûche. Et, saisissant un énorme javelot, il le lance de toutes ses forces contre les flancs du monstre, qui retentissent avec un profond gémissement. Mais on refuse de suivre les sages conseils de Laocoon. L'attention est bientôt détournée par un autre incident.

Des bergers troyens entraînaient, avec de grands cris, vers le roi un jeune homme, les mains liées derrièreledos. Ce n'était qu'un traître, un Grec nommé Sinon, qui s'était fait prendre à dessein, dans l'intention de tromper les Troyens et d'ouvrir la ville aux Grecs, prêt d'ailleurs à sacrifier sa vie, si sa ruse échouait. La jeunesse troyenne se précipite autour de lui, avide de l'insulter; mais lui, feignant l'épouvante, cherche à émouvoir par ses plaintes la foule qui l'entoure ; ses lamentations excitent la pitié des

LES SIX PURMIRRS CHANTS DE l'ÉNKIDE.

Troyens ; on le presse de raconter son histoire. ]I fait alors un long récit de ses prétendues misères, des persécutions qu'il dit avoir sounbrtes ; c'est le perfide Ulysse qui a voulu le faire périr, pour se venger d'une accusation justement portée contre lui par Sinon ; il l'a fait désigner par la bouche du devin Calclias comme une victime dont les dieux demandaient la mort, pour assurer le retour heureux des Grecs dans leur patrie. Ainsi, au début de l'expédition , pour triompher des vents contraires qucDiane avait soulevés contre eux, les Grecs avaient dû immoler Iphigénie, la propre fille d'Agamemnon. Destiné à une mort inévitable , Sinon a brisé ses liens et s'est caché dans les roseaux d'un marécage, jusqu'à ce que ses compatriotes aient mis à la voile. Il est maintenant à jamais exilé de sa terre natale; il ne reverra plus ni son père, ni ses chers enfants. Les Troyensn'auront-ilspas pitié de son malheureuxsort? Ce récit émeut la compassion de tous. Le roi Priam, qui paiera bien cher sa générosité, lui offre pour l'avenir l'hospitalité troyenne. Mais il exige d'abord que Sinon lui déclare sans feinte pourquoi les Grecs ont construit ce cheval de bois colossal. Sinon, poursuivant son rôle de traître, atteste les dieux qu'il va dire la vérité. Ce cheval est une ofh^ande consacrée à Minerve pour expier le rapt impie qu'ont commis autrefoisUlysse et Diomède,quand ils ont été arracher à son temple la statue delà déesse qui protégeait la cité troyenne. C'est sur les conseils du devin Calchas que ce cheval a été construit, et, s'il est d'une dimension gigantesque, c'est afin que les Troyens ne puissent pas le recevoir dans leurs murs; car l'introduction de cette o(!Van( le dansla ville de Troie assure-

rait à ses habitants la victoire sur les Grecs dont ils ravageraient à leur tour la patrie. Tel est en résumé l'habile discoursde Sinon, dont la perfidie captieuse surprend la confiance des trop crédules Troyens. La ruse va donc triompherdeceuxquen'avaientpu dompter ni de longues annéesde siège, ni la vaillance de tant de héros, d'un Diomède, d'un Ajax, d'un Achille. Pour aider encore aies jeter dans un aveuglement fatal, un terrible prodige, envoyé par les divinités ennemies de la cité, frappe les yeux des malheureux Troyens et jette le trouble dansleurs cœurs. Deux serpents monstrueux, venus de l'île de Ténédos, s'avancent vers le rivage en déroulant sur les flots leurs immensesanneaux; ils glissent, en dressant au-dessus des vagues leur cou et leurcrête sanglante; «leur croupe se recourbe en replis tortueux (1)-, » autour d'eux retentit l'onde écumante. Ils touchent la terre; leurs yeux rouges de sang lancent des flammes, et ils font siffler leur dard dans leur gueule béante. L'effroi fait fuir tous les Troyens. Eux vont droit à Laocoon ; d'abord ils enlacent ses deux fils et déchirent de cruelles morsures leurs membres délicats ; puis, comme le père vole à leur secours, les armes à la main, ils le saisissent et le serrent de leurs immenses replis.

« Deux fois de leurs anneaux ils l'ont entouré par le « milieu du corps ; deux fois ils ontétreint son cou de leur « croupe ccailleuse; ils le dépassent encore de leur tête et « de leur cou élevé. Lui cependant^ s'efforce de desserrer de « ses mains ces nœuds horribles, tout souillé de leur bave « immonde, du noir venin qui couvre ses bandelettes (2). « Il pousse jusqu'aux cieux des hurlements épouvantables.

(1) Racine, Phèdre, act. v, se. vr, vers IbW.

(2) IjCs bandelettes sacrées, insignes de sa dignité. Laocoon était prcti'C de Neptune.

LES SIX PREMIERS CHANTS DE l'ÉiNÉIDE. 03

« Tel mugit un taureau blessé qui s'est enfui de l'autel, et a « secoué de son cou la hache mal assurée. Enfin les deux « serpents s'éloignent en rampant, gagnent les hauteurs du « temple de Minerve et vont se cacher aux pieds de la déesse, « sous l'orbe de son bouclier (1). »

La sculpture antique s'est inspirée de la saisissante description que renferment ces derniers vers. Un des plus beaux groupes qu'elle nous ait légués est celui de Laocoon^ chef-d'œuvre de l'école Rliodienne, dû au ciseau d'Athénodoros et d'Agésandros. On y voit, rendue avec toute la vigueur que comporte la sculpture^ l'expression delà souOVance physique et de la douleur morale. Laocoon, enlacé dans les nœuds des serpents, se tord en proie aux plus vives angoisses^ et ses fils qui se débattent aussi contre cette hideuse étreinte, le regardent avec épouvante, faisant appel, dans leur désespoir, à ce père impuissant à les sauver. C'est le privilège des chefs-d'œuvre littéraires de fournir à l'art ses plus nobles inspirations. Phidias, lorsqu'il sculptait la statue de Jupiter Olympien, n'avait-il pas présents à l'esprit les beaux vers où Homère, en quelques traits d'une grandeur simple et imposante, a retracé la majestueuse image du maître des immortels?

Malgré d'autres présages funestes qui auraient dû dissiper leur aveuglement, les Troyens introduisent le cheval de bois dans l'enceinte sacrée de la citadelle, après avoir abattu un pan de muraille pour lui ouvrir un passage. Les destins vont s'accomplir ; l'heure suprême de Troie est venue, et, pendant que la ville joyeuse prend un air de fête, la trahison prépare la ruine de la malheureuse cité.

La nuit sort du sein de l'Océan ; elle étend ses voiles

(<) Enéide, n, v. 218 à 227.

sur la ville ; le sommeil s'empare des habitants ; mais prochain et terrible doit être le réveil.

A la clarté favorable de la lune, la flotte grecque, partie de Ténédos, vogue en bon ordre ; un fanal allumé sur la poupe d'Agamemnon annonce son approche à Sinon, qui délivre les guerriers enfermés dans le cheval de bois ; tous ces vaillants s'élancent avec allégresse hors de leur prison, envahissent la ville silencieuse, massacrent les sentinelles et ouvrent les portes à leurs compagnons.

Enée reposait paisiblement, quand un songe effrayant vient bouleverser ses esprits. Hector lui apparaît, Hector, le courageux fils de Priam, le héros qui a le plus vaillamment soutenu la lutte contre les Grecs et qui a succombé enfin sous les coups d'Achille. Enée le revoit, non pas, comme autrefois, triomphant après quelque brillant exploit et chargé des dépouilles des Grecs^ mais tel qu'il était après sa défaite, après qu'on eut rendu à Priam son misérable cadavre, objet de tant d'outrages et trois fois traîné derrière le char d'Achille autour des murs d'Ilion. Sa barbe et ses cheveux sont tout gluants d'un sang caillé, et son corps est couvert de blessures sans nombre reçues autour des remparts de sa patrie. Enée, à sa vue, est saisi d'une profonde pitié et lui adresse des paroles émues. Mais Hector l'interrompt : a II faut fuir, dit-il, car Troie s'écroule du faîte de sa grandeur ; l'ennemi est dans ses murs. Il n'est plus de salut possible pour elle. Si elle avait pu être défendue, le bras d'Hector l'eût protégée. Que du moins Enéesauve sesdieux, qu'il les prenne pour compagnons de ses destins ; qu'il cherche pour eux une autre patrie! C'est à lui qu'est réservé de fonder une ville où les divinités j)rotcctrices d'Ilion recevront un éternel

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asile. » Il dit el disparaît. Énëe, réveillé en sursaut, entend de tous les poijits de la ville éclater des cris de délrcssc et retentir le cliquetis des armes. Il monte jusqu'au faîte du palais, et là un horrible spectacle frappe ses regards, llion est la proie des flammes.

Déjà l'incendie, hydre immense, Lève son aile sombre et ses langues de feu (1).

Leslueurs du vaste embrasement se reflètent jusque dans les flots lointains de la mer. Les palais voisins sont en feu. Hors de lui; le ^cros saisit ses armes, décidé à vendre chèrement sa v. . Il rassemble quelques courageux compagnons et enflamme leurs cœurs par ses exhortations :

« Puisque les dieux protecteurs de la patrie les ont aban- « donnés, qu'ils sachent du moins mourir. Le seul salut « des vaincus est de n'espérer aucun salut, d

Pareils à des loups dévorants qu'une faim furieuse pousse en aveugles à travers les ténèbres, ils courent à une mort certaine au milieu des traits ennemis; la nuit profonde les enveloppe deson Nombre. Qui pourra peindre toutes les horreurs de cette nuit fatale, tous les massacres qui ensanglantèrent cette antique cité, si longtemps souveraine .-^Les éj)isodes tragiques ou touchants sepressent ici.Cassandre.fiUcde rriani,rétugiée en vain dans le temple de Minerve, en est arrachée par les Grecs; ses mains délicates sont chargées déchaînes; une longue et odieuse captivité commence pour la descendante de tant de rois. Un spectacle plus cruel encore va frapper les yeux d'Enéc. Le fils impélueux

(1) Victor Hugo, Odes, iv, 15.

d'Achille, Pyrrhus, éblouissant les yeux de réclat de son armure, tel que brille au soleil un serpent qui déroule ses écailles luisantes, assiège le palais dePriara. Une hache à la main, il frappe à coups redoublés les portes garnies d'airain, entame leur bois épais et pratique enfin une large brèche. Dans l'intérieur, on entend les voûtes retentir des cris et des lamentations des femmes; elles entourent les colonnes de leurs bras et les couvrent de baisers, suppliantes, terrifiées. Mais rien n'arrête l'ardeur de Pyrrhus ; l'entrée du palais est forcée, la foule des Grecs se précipite comme un fleuve qui a rompu ses digues et inonde au loin la campagne, entraînant dans la plaine les étables et les troupeaux qui roulent pêle-mêle. Quelle affreuse scène pour Enée ! Comme son cœur se serre, quand il décrit avec des larmes dans les yeux la mort de Priam, les violences exercées sur la reine Hécube et sur ses filles, l'incendie qui consuma le vaste palais de ses rois, le pillage de tout ce qui a échappé à la flamme ! Quelle peinture expressive et émue des horreurs de la guerre ! Racine s'en est souvenu, quand il a écrit ces vers qu'il met dans la bouche d'Andromaque, la bru de Priam, témoin de cette catastrophe :

Figure-toi Pyrrhus, les yeux ëtincelants,

Entrant à la clarté de nos palais brûlants,

Sur tous mes frères morts se faisant un passage,

Et, de sang tout couvert, échauffant le carnage !

oonge aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,

Dans la flamme étouffes, sous le fer expirants (1).

Voyez en quels termes Virgile raconte le meurtre de

(1) Andromaque, m, S, vers 909.

LES SIX PREMIERS CHANTS DE l'ÉNÉIDE. 97

Priam, glorieuse et noble victime qui tombe en roi, avec une admirable dignité :

« Dès qu'il vit Troie au pouvoir de l'ennemi, les portes CL de son palais arrachées et l'ennemi au sein do ses foyors, « le vieillard revêt ses armes depuis longtemps oisives ; il « en couvre, hélas! bien en vain, ses épaules que l'âge fait <i trembler, ceint son épée impuissante et va chercher la « mort au plus épais des ennemis.

€ Au centre du palais, sous la voûte des deux, s'éle- « vait un grand autel, et tout auprès un antique lau- « rier qui, s' inclinant sur l'autel, ombrageait de ses race meaux les statues des dieux Pénates. Là Hécube et ses d filles se serraient en vain l'une contre l'autre autour de <i l'autel, comme des colombes chassées par un noir eues: ragan, et embrassaient les images des dieux. Quand la CL reine voit Priam couvert de ces armes faites pour la jeu- « nesse, elle s'écrie : « Quel égarement, malheureux époux, « t'a poussé à t'armer ainsi? Où cours-tu? Ce n'est point « un pareil secours, ce n'est pas un tel défenseur que l'heure CL présente réclame. Non, si mon cher Hector lui-même C( était ici, il ne pourrait nous sauver. Viens enfin avec « nous, cet autel nous protégera tous, ou nous mourrons i ensemble. » En disant ces mots, elle attire 1^ vieilce lard près d'elle et le place dans l'enceinte sacrée. Mais « voici qu'un des fils de Priam, Politès, échappé à l'épée <L meurtrière de Pyrrhus, fuyait parmi les traits et la « foule des ennemis, le long des vastes portiques, et ac- « courait à travers les appartements déserts. Pyrrhus, altéré <i. de carnage, le poursuit avec fureur, l'atteint et déjà va le « frapper de sa lance. Quand enfin Politès est arrivé sous d les yeux de ses parents, il tombe et exhale sa vie avec des « flots de sang. Alors Priam, bien qu'il soit déjà sous le c: coup de la mort, ne peut se contenir ni imposer silence à « son indignation: « Ahl s'écrie-t-il, pour prix d'un tel (( crime et d'une telle audace, puissent les dieux (s'il est « au ciel une divinité pitoyable qui punisse de tels forfaits), « puissent les dieux te récomi^enser comme tu le mérites et

« mesurer la peine à ton crime, toi qui as égorgé mon fils

« sous mes yeux, qui as souillé les regards d'un père de 1?

« vue de ce cadavre ! Mais cet Achille dont tu dis que tu e:

« né (et tu mens en le disant), ne traita point ainsi Priam soi

i ennemi. Non ; il a respecté les droits et la sainteté du

« suppliant; il m'a rendu, pour l'ensevelir, le corps inanimé

« d'Hector et m'a laissé regagner mon royaume. » Ainsi

« parle le yieillard, et il lance un trait impuissant qui, re-

« poussé aussitôt par l'airain retentissant, effleure à peine

« le rebord du bouclier, où il demeure suspendu sans force.

« Alors Pyrrhus : « Eh bien ! tu iras donc rapporter ceci à

« Achille, mon père ; sois mon messager ; n'oublie pas de

« lui raconter mes tristes exploits et de lui dire que Néop-

« tolème a dégénéré. En attendant, meurs! ï> Il dit et

« traîne jusqu'au pied de l'autel le vieillard tremblant, qui

« glisse dans le sang de son fils ; de sa main gauche, il sai-

<( sit la chevelure de Priam ; de la droite, il lève son épée

(( étincelante et la lui plonge dans le flanc jusqu'à la garde.

« Telle fat la fin des destinées de Priam : ainsi périt, à la vue

« de Troie en flammes et de la ruine de Pergame, ce puis-

« sant dominateur de l'Asie, jadis maître de tant de peuples

« et de tant de contrées. Sur le rivage gisent un grand

« corps, une tête séparée des épaules, un cadavre sans

<( nom (1). ))

Enée n'a pu rien faire pour sauver son roi ; il était prêt cependant à sacrifier sa vie, et il peut allcster les cendres d'il ion, les flammes qui consumèrent les siens, que dans celte calaslroplie il n'a pas évité les traits des Grecs, et que si les destins avaient voulu qu'il périt, il l'avait mérité par sa Aaleur. Mais les dieux voulaient qu'il échappât à ce désastre etleréservaientpour unenoble et pieuse mission. En voyant tomber Priam, il a senti son cœur se glacer d'horreur, et sa pensée s'est reportée vers un autre vieillard tcn-

{\j Enéide, U, v. SOG à 557.

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LES SIX PREMIERS CHANTS DE l'ÉAÉIDE. 101

(Ircmcnt aimô, vers son père Ancbise, vers sa femme Creuse et son fils Iule, qui à cet instant même couraient peut-être les plus épouvantables dangers. Il est seul désormais; ses compagnons, dans leur désespoir, se sont donné la mort en se lançant au milieu des flammes ou en se précipitant du haut des tours du palais. Voici que, dans la nuit sombre, sa mère, Vénus, lui apparaît, illuminant les ténèbres d'une clarté éblouissante et dans toute la splendeur majestueuse de sa divinité. Elle le presse de fuir ; car il ne peut plus rien pour Troie ; les dieux eux-mêmes se conjurent pour consommer la ruine de la malheureuse cité. Junon, le fer à la main, furieuse, appelle les Grecs à elle ; Pallas et Jupiter lui-même secondent les efforts des ennemis. Enée ne doit plus songer qu'à sauver son père et les siens ; elle le protégera dans sa fuite. Le héros voit Ilion s'abîmer dans les flammes , comme un antique frêne qui s'abat sous les coups redoublés de la cognée. Il descend des hauteurs de la citadelle, traverse impunément les feux de l'incendie et les ennemis, qui s'écartent miraculeusement devant lui. Mais, quand ilestarrivé au palais de ses ancêtres, de nouvelles épreuves l'attendent ; son père refuse de s'exiler loin de sa patrie ; après un tel désastre, il ne lui reste plus qu'à mourir; la mort, il la trouvera en combattant, ses ennemis la lui donneront par pilié ou pour avoir ses dépouilles. Ainsi Anclîise résiste aux supplications de son fils. Rien n'est touchant comme ce desespoir farouche, cette soif de la mort chez ce vieillard, pour qui rien n'existe plus, du moment que sa patrie est esclave. Mais Enée ne se résigne pas à abandonner ce qui lui est si cher : il partagera le sort d'Anchise, quel qu'il

soit ; bientôt un même trépas va les réunir ; ils mourront, du moins, les armes à la main. A son tour, Creuse implore son époux ; va-t-il la délaisser ainsi que son fils ?Elle le supplie de les entraîner avec lui, de les associer à toutes ses destinées.

L'intervention des dieux peut seule désormais sauver Enée et sa famille. Nous la voyons se produire. Sur le front du jeune Iule une langue de feu brille, voltige, sans lui faire de mal, autour de sa chevelure, et caresse doucement ses tempes. En même temps la foudre retentit ; une étoile tombe de la voûte du ciel, laissant derrière elle une longue traînée de lumière. Anchise reconnaît un présage envoyé par les dieux, qui témoignent ainsi que Troie est encore sous leur protection. Il est prêt à suivre son fils.

<ï II dit, et déjà le pétillement de la flamme qui dévore « les murailles est devenu plus distinct ; déjà l'incendie (t roule plus près de nous ses tourbillons embrasés : a Allons, (( dis-je à mon père chéri ; viens te placer sur mes épaules : « je te porterai, et ce fardeau mo sera léger. Quoi qu'il ar- « rive^ nous courrons les mêmes dangers ou nous nous sau- " verons ensemble. Que le jeune Iule marche à mes côtés, ^ et que Creuse suive de plus loin nos pas. Vous, mes ser- « viteurs, retenez bien ce que je vais vous dire; au sortir de « la ville est une colline oii s'élève un ancien sanctuaire de « Cérès, aujourd'hui abandonné^ et tout auprès un antique a cyprès que pendant de longues années a respecté la piété « de nos pères. C'est là qu'il faut nous rendre tous par des « chemins différents. Toi, mon père, prends dans tes mains « les objets sacrés et les images de nos dieux. Moi, qui sors « d'un combat si furieux et dont les mains sont encore « souillées de sang, je ne puis les toucher sans sacrilège, <ï avant de m'etre purifié dans une source d'eau vive. »

«î En disant ces mots, je couvre mes larges épaules et « mon cou que je plie, de Iq, fourrure fauve d'un lion, et je

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c( me courbe sur mon précieux fardeau. Le jeune Iule s'ats taclie à ma main Jreito et suit son père à pas irxVanx ; î Creuse marche derrière nous. Nous avançons à travers « des chemins ténébreux, et moi que tout à l'heure n'avaient « pu émouvoir ni les traits lancés sur moi,-ni les bataillons « épais des Grecs, qui me faisaient face, maintenant je suis « terrifié par le moindre souffle, le plus petit bruit m'épou- <r vante, je tremble également pour mon compagnon et <r pour mon fardeau (1). «

Déjà on approche des portes ; Énëe croit tout sauvé, quand soudain il se figure entendre un bruit de pas précipités, et Anchise voit dans les ténèbres reluire des épées et des boucliers. Le héros se jette aussitôt à l'écart dans des chemins détournés. Mais à ce moment Creuse le perd de vue et s'égare. Énée ne s'aperçoit de sa disparition qu'en arrivant au temple de Cérès. Eperdu, hors de lui, il conduit son père, son fils, les images des dieux, dans Je creux d'un vallon, et reprend en courant le chemin de la ville, cou^ vert de ses armes brillantes, prêt à tout braver pour retrouver cette épouse chérie. IVIais il refait en vain le chemin qu'il vient de faire, en vain il interroge du regard tous les lieux d'alentour, en vain il revoit le palais de Priam et la citadelle, et dans les ténèbres appelle Creuse à grands cris. Tout à coup, l'ombre de sa femme elle-même se présente à sa vue, fantôme d'une taille plus qu'humaine. Devant celte apparition, il demeure immobile d'eflroi. Mais l'ombre le rassure. Énée ne doit plus revoir Creuse ; les dieux ont ordonné qu'elle mourrait à Troie. De nouvelles destinées sont réservées à son époux. Dans les fertiles campagnes qu'arrose le Tibre, il trouvera un trône et

(1) Enéide, ii, v. 705-7-:9.

une épouse royale. Énée, les yeux baignés de larmes, veut répondre par mille tendres paroles et saisir Creuse entre ses bras ; mais l'ombre lui échappe et se dissipe dans les airs, comme les vents légers ou comme un songe qui s'envole. La nuit s'était écoulée, le héros va retrouver ses compagnons, qu'a rejoints, pendant son absence, une foule nombreuse d'hommes et de femmes prêts à le suivre dans l'exil. Déjà l'étoile du matin brillant au-dessus de l'Ida annonçait le retour du jour. Énée se retire donc et, prenant son père sur ses épaules, le transporte sur le sommet de la montagne.

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