‹ Virgile et Victor HugoChapitre 5 sur 15 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L’Apogée. Victor Hugo rival de Virgile dans l’Épopée et l’Églogue,

SOMMAIRE : La lutte des deux poètes épiques. — L’Anire des Cyclopes et PAntre d’Iblis. — Avilissement des Cyclopes et de Polyphème. — Le Satyre et Silène. — Influence des mots latins sur l'imagination de Hugo. — Dernier avatar de Polyphème. — Cacus et Rostabat. — Principes de composition des deux poètes. — Agrandissement du merveilleux virgilien : les Présages. — Le règne de l’ordre et le règne du chaos. — Le Triomphe des lois morales. — Influence des idées politiques sur Le jugement littéraire. — Victor Hugo à Waterloo et Virgile à Philippes. — Réminiscences virgiliennes dans le roman des Misérables. — Les Chansons des Rues et des Bois et La nouvelle conception de l’églogue. — Histoire de Galatée. — Les personnages de l’églogue, les paysages. — Résuliats de la tentative bucolique de Hugo.

Victor Hugo approche de la soixantaine : ses colères ont dû s’apaiser ou se sublimer. N’a-t-1l pas trouvé, grâce à l’exil, la solitude et les longs loisirs ? Il caresse, on le sait, l’espoir de doter la France d’un poème épique. Tant de fois, depuis 1835, nous avons rencontré des souvenirs d’églogues et de géorgiques que nous devons retrouver dans sa Légende des Siècles, transformés, adaptés, animés d’une nouvelle âme, mais reconnaissables dans leur beauté neuve, les anciens épisodes de l’Enéide.

En effet c’est maintenant que l’Antre dss Cyclopes s’éclairera magnifiquement pour nous montrer Iblis forgeant son œuvre mauvaise. En 1840, voyageant de nuit, la poète notait ses sensations amplifiées par le travail spontané de l’insomnie : « Le vent râle comme un cyclope fatigué et vous fait rêver à quelque ouvrier effrayant qui travaille avec douleur dans les ténèbres (1). » En cet ouvrier

(1) Le Rhin, t. III, p. 54.

effrayant nous allons reconnaitre un grand frère des Brontès, des Stéropes et des Pyraemons. Ce n’est plus un cyclope, mais le génie même du mal.

Nous pénétrons dans la forge rougeoyante d’un démon hideux, exaspéré, s’épuisant en vains efforts, dans le tumulte et les flamboiements de son atelier :

Et grondant et râlant comme un bœuf qu’on égorge, Le démon se remit à battre dans sa forge ;

Il frappait du ciseau, du pilon, du maillet,

Et toute la caverne horrible tressaillait ;

Les éclairs des marteaux faisaient une tempête,

Ses yeux ardents semblaient deux braises dans sa tête ; Il rugissait : le feu lui sortait des naseaux,

Avec un bruit pareil au bruit des grandes eaux (1).

Le tableau semble complet, on se demande ce que Hugo lui-même pourrait y ajouter. Nous n’avons pas vu Iblis,

L’âtre flambait : Iblis suant à grosses gouttes

Se courbait, se tordait, et sous les sombres voûtes On ne distinguait rien qu’une sombre rougeur Empourprant le profil du rionstreux forgeur,

Et l'ouragan l’aidait étant démon lui-même.

Ce dernier vers qui laisse à Iblis toute sa valeur plastique de lutteur solitaire et ne l’entoure que d’esprits invisibles n'est-il pas plus épique que toutes les inventions des homérides ou de Virgile ? Enfin pour achever cette vision il faut un dernier trait, un dernier eftet plus effrayant encore. Virgile nous laisse sous l’impression des marteaux retombant en cadence et passe brusquement au réveil d’'Evandre dans sa chaumière. Le dieu du mal qui, avec tout ce que la nature a de beau, n’a fait qu’une bête immonde et n’en est pas honteux, [blis, va sortir de sa forge, (ou plutôt de la forge de Vulcain, car c’est bien la même,) mais d’une façon épouvantable et grandiose :

Soudain, on entendit dans la nuit sépulcrale Comme un dernier effort jetant un dernier râle ;

(1) Légende des Siècles. Première série., I, ir. Puissance égale bonté.

L’Eina, fauve atelier du forgeron maudit, Flamboya ; le plafond de l'enfer se fendit.

De telles créations par leur énergie sauvage font pâlir les monstres les plus fabuleux de Virgile. Les Brontès et les Pyracmons ne sont que de simples et honnêtes ouvriers. Leurs ouvrages sont plus terribles que leurs personnes. On admire la savante distribution de leurs travaux, leur application vigoureuse mais calme, leur obéissance silencieuse aux ordres de Vulcain, enfin le rhythme et le concert de leurs efforts comme l’alternance de leurs marteaux. Cette harmonie est la marque propre de Virgile. Jusque dans les profondeurs de l’Etna grondant, c’est l'esprit qui anime, organise et meut la matière : « Mens agitat molem. »

Victor Hugo remonte jusqu'aux temps de Saturne et d’Evandre. Il abandonne les Olympiens pour les Titans ces premiers nés de la terre. Depuis 1851 il lui semble que l’établissement de la domination de Jupiter fut un Deux Décembre céleste, un crime qui eut pour résultat d’avilir la nature et les âmes. Il prend les Cyclopes, ces fils de Neptune, ces neveux de Jupiter, pour des enfants dela Terre. Pourquoi travaillent-ils donc, sinon parce qu’ils ont fait leur paix avec le dieu tyran ? Aussi quel dédain lui inspire leur servilité. Le vautour orphique, après avoir raconté la férocité tranquille des douze dieux, ajoute :

Vulcain par les Brontès et par les Pyracmons Leur fait forger la foudre et le vent en armures (1).

La Légende des Siècles insiste sur leur avilissement :

Quant aux Cyclopes, fils puînés, ils sont lâches,

Ils servent, ils ont fait leur paix ; les viles tâches Conviennent aux cœurs bas; Vulcain, le dieu cagneux Les emploie à sa forge, a confiance en eux,

Les gouverne, et difforme et boïteux, distribue L'ouvrage à ces géants par qui la honte est bue ; Brontès fait des trépieds qui parlent, Pyracmon Fait des sceptres d’airain où remue un démon (2).

(1) Dieu. Le Vautour, p. 137.

(2) Légende des Siècles. Nouvelle série, III. Les temps paniques.

Le poète regrette non comme Musset le temps « où le ciel sur la terre

Marchait et respirait dans un peuple de dieux,

mais celui où régnait la justice et Atrée ia Vierge : « Jam redit et Virgo.»

Où sont les jours d’Evandre et les temps de Saturne.

On s’aimait, la terre était heureuse et libre, c'était l’âge d’or où les troupeaux ne craignaient pas les grands lions : «nec magnos metuent armenta leones. »

L’ourse allaitait l’agneau que le lion léchait.

Mais Jupiter a tari les ruisseaux de vin courant épars dans les campagnes :

Et passim rivis currentia vina repressit (1); ou plutôt, selon Victor Hugo,

…au lait coulant dans les champs par ruisseaux A succédé le vin d’où sortent les orgies !

Virgile a fini par dédaigner cette époque de vie heureuse et facile mais sans grandeur intellectuelle. Avec quelle âpre joie 1l célèbre les conquêtes successives de l’homme : le blé, le feu, le canot, l’astronomie, les engins, les armes, les arts. Rien n’a résisté au travail opiniâtre, à l’industrie humaine excitée par le besoin et la dure nécessité et il renvoie avec mépris à la glandée le paresseux jaloux de la moisson de son voisin. Hugo a célébré, lui aussi, magnifiquement l’audace de humanité :

Prométhée a raison, Galilée a raison ; Colomb qui cueïlle un monde au fond de l'horizon Fait bien.

… L’audace est sainte et Dieu bénit l'effort (2).

Audentes fortuna juvat. Mais c’est la justice et non le bonheur de la période saturnienne, qu’il pleure. Les Titans

1) Géorgiques, I, 132.

2) Dieu. L'Ange, p. 184. — Ænéide, X, v. 284.

et les Hécatonchires représentent son idéal de la force libre, bonne et sereine, se déployant dans la nature maternelle, tandis que les Olympiens symbolisent le mal, la trahison, Porgueil dominateur, la joie d’asservir. Lui-même se reconnaît dans ces fils de la terre vaincus et foudroyés, mais plus grands que ceux qui les écrasent, dans ces géants qui interpellent les dieux et les secouent avec la colère et la superbe dont il a secoué les hommes de l’empire et l’empereur. Il ne peut oublier la mort du devin thrace :

Le grand Orphée est mort, tué par les bacchantes.

I lui faut une revanche. Il laissera Chromis, Mnasyle, et Eglé, Silène gonflé de vin, et sa chanson qui après avoir décrit l’origine du monde s’abaisse à flatter Gallus. Que Virgile timide ahandonne ses rêves d’épopée et revienne à ses bergers, il ose, lui, faire de l’églogue un véritable chant épique; il transforme et agrandit tout, le cadre, le chant, l’idée. Hercule remplace Chromis, les Olympiens Mnasyle et Chloé, l’humble satyre Silène, mais bien loin de baisser de plus en plus le ton, le faune enfle sa voix et son génie. Il chante les éléments, puis la vie des arbres, puis la vie du chaos, puis homme d’abord écrasé par les éléments et les rois, et conquérant son propre mystère après avoir dompté la nature. Et son chant monte magnifiquement de strophe en strophe, de poème en poème plutôt, foulant comme Epicure la terreur des dieux, jusqu’au moment, où, grandissant comme Vesper au milieu de l’Olympe effrayé « invito processit Vesper Olympo (1), » il fera connaître dramatiquement sa souveraineté divine :

« Place à Tout! Je suis Pan; Jupiter ! à genoux. »

Quoi d’étonnant que la nature entière s’ébranle à ces accords comme jadis.

Alors sur le Taygète, Sur le Mysis, au pied de l’Olympe divin, Partout, on vit, au fond du bois et du ravin, Les bêtes qui passaient leur tête entre les branches;

(1) Ecl. VI, v. 86.

La biche à l'œil profond se dressa sur ses hanches,

Et les loups firent signe aux tigres d’écouter ;

On vit, selon le rhythme étrange, s’agiter

Le haut des arbres, cèdre, ormeau, pins qui murmurent; Et les sinistres fronts des grands chênes s’émurent (1).

Par le rhythme, par l'ampleur du tableau, par Paccord des parties, par la richesse et la beauté des expressions, Victor Hugo non seulement surpasse les hexamètres de Silène :

Tum vero in numerum Faunosque ferasque videres Ludere, tum rigidas motare cacumina quercus (2),

mais égale les vers sinistrement beaux par lesquels le poête latin a décrit l'émotion du Tartare au chant du devin thrace (3). Hugo a créé une églogue épique ou plutôt un poème d’un nouveau genre qui, par la haute conception philosophique et la splendide réalisation bien au delà du Silène de Virgile atteint le De Natura rerum de Lucrèce lui-même, et les Travaux ei tes Jours d’'Hésiode.

N’était-1l pas capable en effet non seulement de sentir la beauté des vers mais de sonder la profondeur de ce mythe, l'écrivain qui savait incorporer si intimement la légende d’Orphée à sa vie, le poète qui en 1861 écrivait à un ancien ami : « Vous êtes forcé d’accepter dans une certaine mesure les hommes de l’empire et l'empire, de même qu’Orphée accepte Cerbère pour passer outre, et vous lui jetez ce gâteau de miel, votre noble style. Ils vous laisseront passer, mais vous reviendrez seul, et ils ne vous laisseront pas ramener cette Eurydice, la Liberté. Un serpent l’a piquée au talon et un démon la garde dans le sépulcre » (4).

Sous la plume de l’exilé cette allégorie acquiert une grandeur inattendue. On sait comment il a donné en quelques vers du poème de Dieu, le Prométhée délivré. Non, l'oiseau vorace n’a pas été percé des flèches d’Hereule, il a été

(1) Légende des Siècles. 11e Série VIII, r. Le Bleu. {2) Ecl., VI, 27, 28.

(3) Géorgiques, IV, 470 et seq.

(4) Correspondance (1836-1882). Lettre à E. de Girardin, 16 août (1861).

enchanté par Orphée le divin « vates » et l’a suivi charmé : Et c’est ainsi que fut délivré Prométhée.

Les Cyclopes se sont effacés devant Iblis, Silène devant Pan, Orphée est apparu soudain comme le rédempteur de la liberté et de l'humanité, Polyphème subit à son tour un agrandissement inattendu sous l’action des événements et des méditations du poëte. Celui-ci d’abord le maltraite : sans doute il lui enlève sa férocité légendaire, il ne le considère plus comme un de ces monstres antiques, comme une de ces bêtes d’extermination que parvenait à dompter la force d’un Hercule ou la ruse d’un Ulysse : il ne se souvient plus que du berger de Théocrite, du Cyclope tourmenté par la passion, aiguillonné par la jalousie. Mais loin de voir un progrès dans cet adoucissement qui humanise le géant difforme et misérable, il l’en raille assez lourdement :

Polyphème amoureux n’est plus qu’un imbécile Et Galatée en rit (1).

Que n’a-t-il résisté au tyran Jupiter ? Et cependant ce serait se faire une idée fausse de Victor Hugo que de croire sa poésie toujours prisonnière de ses rancunes et de ses haines politiques. S’il raconte une promenade au flanc d’un volcan, non seulement il se rappellera les beaux vers sur Encelade qu’il traduisait dans son adolescence :

Fama est Enceladi semustum fulmine corpus Urgeri mole hac, ingentemque insuper Aetnam Impositam ruptis flammam exspirare caminis :

Et, fessum quoties mutet latus, intremere omnem Murmure Trinacriam... (2)

En ce même moment un Titan centenaire, Qui venait d’y rouler sous vingt coups de tonnerre, Se tordait dans ce gouffre où le jour n’ose entrer (3).

Mais il ressentira comme un contemporain de Solon la

(1) Légende des Siècles. Nouvelle série, III. Les temps paniques. (2) Enéide, III, v. 578.

(3) Contemplations, II, xx. Eglogue.

crainte de la Némésis et le besoin de cacher son bonheur et il vibrera comme un poète antique devant ce châtiment du géant qu’écrase la montagne sicilienne.

Plus tard même il le vengera et montrera Phtos le frère de Cœos et d’Aristée, traversant la terre et reparaissant devant les Olympiens pour leur révéler la vérité menaçante : « O Dieux, il est un Dieu ! (1)»

S’il se trouve aujourd’hui en face d’un rocher colossal, comme jadis devant le Drû, son imagination s’ébranle, mais les oripeaux mythologiques disparaissent ; cette fois c’est une forme vague, immobile et gigantesque qui domine l'Océan tumultueux et qui, dans sa majesté lugubre s’oppose à la petite chevrière rencontrée près d’une mare, dans la plaine. Dans ce «pâtre promontoire au chapeau de nuées » on devine le monstrueux Polyphème accoudé et rêvant au bruit de tous les infinis : la vision s’achève avec « les moutons sinistres de la mer », mais les traits sont tellement imprécis, la sensation hallucinatoire tellement accrue par le crépuscule, l’ascension des nuages, le remuement éternel des flots, le lever de la lune et la rafale, qu’on oublie le personnage de Virgile et de Théocrite, et même d’Eschyle ou d’Homère. On éprouve directement avec le poête devant «le vieux gardien pensif

De l’écume, du flot, de l’algue, du récif (2), »

la mystérieuse horreur des premières âmes qui créèrent les mythes de Glaucus, d’Atlas ou de Calypso. Grâce au profond travail qui se fait dans son imagination et son cœur, non pas en dépit de sa culture littéraire, mais par elle, le poète a su retrouver la spontanéité de l’enfant devant les grands spectacles de la nature. La vision du Drû ne produisait qu’une allégorie ; le voyageur de 1825 n’était pas dupe de ses images, elles ne s’imposaient pas à lui, c'était Jui au contraire qui les retrouvait dans ses souvenirs scolaires et les imposait à la nature; comme un lettré exprime sa pensée par une allusion littéraire, il exprimait

(1) Légende des Siècles. Nouvelle série, III. Le Titan. (2) Contemplations, liv. V-XXIII. Pastours et troupeaux.

sa sensation par un souvenir virgilien. Aujourd’hui, sous le coup de l’émotion, il laisse son génie organiser les images sans se préoccuper de leur origine, et s’enchante de cette vie intérieure, puissante, créant d’élle-même les formes qui correspondent le mieux à son sentiment.

Aussi l’élément le plus simple, un hémistiche ou même un mot, suffit pour ébranler cette imagination créatrice. On a vu déjà comment les mots eux-mêmes vivent en son esprit. Parlant de la souveraineté populaire il déclarera soudain : « Elle se trompe comme toute autre ; mais même fourvoyée elle reste grande. On peut dire d’elle commé du Cyelope aveugle :Ingens (1). » Le mot « grand » a évoqué le terme latin « Ingens » qui lui-même se replace immédiatement dans le vers « Monstrum horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum.» Victor Hugo accepte cette réminiscence et ne craint pas de faire dire à un Républicain, à un démocrate, que la souveraineté populaire a pour symbole un cyclope aveugle. Il est plus heureux quand, au lieu d’accepter rapidement les éléments que lui fournit sa riche imagination, il cherche dans ses trésors, choisit, et adapte consciemment le mot élu ou plutôt dégage la vie qu’il contient :

Car le mot; qu’on le sache, est un être vivant.

Dans Quatre-vingt-treize, 11 avait introduit parmi les Vendéens qui défendent la Tourgue une espèce de brute sanguinaire Gouge le Bruant qu’il avait surnommé Brise- Bleu. En relisant son manuscrit sans doute, il ne fut pas satisfait de ces noms, car ils ne faisaient pas ressortir « tout ce qui subsistait de barbarie antique, celtique, druidique dans cet esprit démoniaque », (2) coupable du pire des forfaits, de la vengeance sur des petits enfants. Il lui en donna donc un nouveau dont il explique lui-même l’origine et la valeur : « Il avait deux surnoms : Brise-Bleu à cause de ses carnages de patriotes, et l’Imânus, parce qu'il avait

(1) Les Misérables, IV, liv. I, 5. Faits d’où l’histoire sort et que l’his-

toire ignore.

(2) Quatre-vingt-treize, t. II, 3° partie. Liv. II, 11, Dol, p. 38.

en lui on ne sait quoi d’inexprimablement horrible. Imânus, dérivé d’immanis est un vieux mot bas-normand qui exprime la laideur surhumaine et quasi divine, dans l’épouvante, le démon, le satyre, l’ogre. Un ancien manuscrit dit

« D’mes daeux iers j’vis l’imânus ». Il était capable de tous les inattendus horribles. Il avait la férocité épique. De là, ce surnom difforme l’/mânus » Est-il nécessaire de fouiller les anciens manuscrits bas normands et d’y retrouver le texte allégué ? N’est-il pas plus probable que Victor Hugo n’a fait que déformer un mot dont Virgile use en effet fréquemment pour donner l’impression de disproportion et de sauvagerie ? Ou même qu’il s’est rappelé tout simplement le vers sur Quasimodo : « Immanis pecoris custos, immanior ipse. » Et ainsi Brise-Bleu n’est que le dernier avatar de Polyphème.

Les métamorphoses d’Hercule et de Cacus offrent de nouveaux exemples de cette force d’adaptation. Frédéric Barberousse forçant le burg de Job, Roland déracinant un chêne pour vaincre Olivier se rencontrent dans leurs exploits avec le justicier antique, car le poète aime lui aussi les déploiements grandioses de la force. Mais Eviradnus qui étreint son ennemi à la gorge et lui fait jaillir les yeux de orbite emprunte plus nettement sa vigueur au poing de PAmphitryoniade : « et angit inhaerens Elisos oculos ». Rostabat le géant se meut comme le brigand de l’Aventin, «magna se mole ferebat. » « Monstre de cœur et monstre de stature » il fond sur le bon chevalier,

Avec le bruit d’un mur énorme qui s’écroule.

Et quand Roland « a tranché cette montagne », que le «prince carnassier » s’abat remplissant la bruyère, « de cette monstrueuse et vaste panoplie », sa chemise d’acier relevée en tombant, laisse nu son poitrail,

Cadavre au ventre horrible, aux hideuses mamelles;

« Villosaque saetis Pectora semiferi. » Ainsi se mêlent dans lPimagination du poète ses évocations d’Espagne, ses impressions de voyage, ses études sur le moyen âge, et ses

souvenirs classiques. On comprend aisément pourquoi devant ce combat les monts s’éveillaient, étonnés,

Et regardant Roland se souvenaient d’Herculc (1).

Cependant les goûts, les sentiments, les disciplines, les doctrines du poète l’écartent de plus en plus de Virgile. Il ravale au rang du roi bandit Ariscat ces foudres de guerre, ces Scipiades, orgueil du Romain (2).

L'histoire est quelquefois l’infidèle espion, Elle oublie Ariscat et vante Scipion (3).

Plus tard il reprendra Metabus le père de la guerrière Camille (4) chassé par ses sujets, et fera de ce tyran exilé et solitaire le type de l’honneur dans la personne du brigand Masferrer.

Il ne dédaigne pas d’emprunter son merveilleux épique à son maître, quitte à le modifier et à le développer. Le corbeau sinistre, dont Mélibée n’avait pas compris l’avertissement, s'efforce encore en vain d'annoncer les malheurs à don Fabrice. Les prodiges de la mort de César se renouvellent pour Isora et son grand-père. Le serf gardien funèbre voit des pleurs dans les paupières du père et de la mère sculptés sur leurs tombeaux.

Et maestum illacrimat ebur aeraque sudant (5).

disait Virgile, mais ce prodige n’est pas assez effrayant au gré du disciple qui poursuit :

Alors il recula, pâle ; car il crut voir

Que ces deux fronts, tournés vers la voûte au fond noir, S’étaient subitement assombris sur leur couche,

Elle ayant l'air plus triste et lui l’air plus farouche (6).

Mais au lieu de ces réminiscences de détail, on sovhaite-

(1) Légende des Siècles, V, 1 (Vrr et x).

(2) Enéide VI, 842, 843.

(3) Légende des Siècles, 17e série, IV, v. Le jour des rois.

(4) Enéide, XI, v. 540.

(5) Géorgiques, liv. I, v. 480.

(6) Légende des Siècles, 17° série, VII, xx, vi. Le Père et la Mère.

rait retrouver dans la Légende des siècles l’art même de Virgile. Celui-ci cherche d’abord à donner à son poème le maximum de vérité, de réalité, il ne crée ni des personnages, ni des événements, s’il peut les trouver dans les vieilles traditions; prières, coutumes, géographie, faits historiques, faits légendaires, il emprunte tout, il amalgame tout, et de la fonte sort un métal qui défie le plus beau bronze de Corinthe.

On a cru reconnaître que Victor Hugo agissait de même et se contentait souvent de refaire et de traduire, mais il aime les histoires peu connues, les récits qui défient les investigateurs les plus patients, les légendes sans notoriété, sinon les histoires inventées de toutes pièces : Ratbert, Elcuis, le Jour des Rois, le Petit Roi de Galice et les autres. Il parsème ses poèmes de coutumes et particularités bizarres, s'établit sur une géographie invraisemblable, accumule les anachronismes d’idées et de coutumes. Son but n’est pas de rendre fidèlement les religions, les mœurs, les civilisations qu’il célèbre, mais de faire ressortir l’éternelle cruauté des dieux et des rois en face de la sereine indépendance et de la force loyale des Titans et des Paladins.

Le souci d’une moralité supérieure est évident chez le chantre d’Enée. Sans doute on s'étonne de le voir revenir à ces épisodes de pathologie morale des Pasiphaés qu’il avait réprouvés au début du IIIe livre des Géorgiques ; encore exprime-t-il son horreur et sa pitié et stigmatise-t-il ces monuments d’une passion sacrilège : « Veneris monumenta nefandae » : mais comment applaudir à Victor Hugo nous faisant brusquement assister à la vengeance du marquis Swantibore (1) ou à la cruauté de Vénus qui jalouse traina Erylésis en la forge,

Et la fit sur l’enclume écraser par Vuleain ? (2)

Et n'est-ce pas le poète romain qui l’emporte sur le français lorsque l’on compare leur attitude en face de Cléopâtre ?

(1) Légende des Siècles, 17e série, V, xx, 4. (2) Légende des Siècles, V, 11, 13.

Le grand reproche de Virgile au rival d’Octave c’est d’avoir avill Rome en sa personne, en se faisant l’esclave enamouré d’une reine d’Orient. S’il chante Auguste, c’est surtout parce qu'il a fondé la paix romaine par la victoire d’Actium; c’est aussi parce qu’il a vaincu dans cette bataille décisive le renégat qui traînait à sa suite, Ô honte! une épouse égyptienne. Avec quelle joie il peint le défenseur de traditions de puissance et d’austérité debout dans la lutte, au milieu des grands dieux dont les flèches d’or transpercent cette tourbe de divinités monstrueuses, d’Anubis aboyeurs ; avec quelle fierté patriotique il cisèle sur le bouclier d’Enée la fuite précipitée de la reine et de ses peuples barbares et le triomphe d’Octave célébré par le chœur des matrones dans les temples. On sent dans ses vers son admiration pour le Romain grave qui a su résister aux charmes de la fameuse Lagide (1).

Au contraire Victor Hugo s’est plu à dépeindre lenivrante beauté victorieuse du voluptueux Antoine. A la défaillance morale du triste romain, il associe tous les rois d'Asie, il humilie sous cette influence sensuelle les sages ébranlés et confondus, il fait surgir, dans des vers d’une troublante harmonie, cette fleur délétère qui parfumait l’Asie. À sa gloire il sacrifie non seulement Vénus jalouse, mais les Junons, éternelles gardiennes de la chasteté du mariage. En dépit du dernier vers brutal qui jette la mort et sa corruption sur le trop suave tableau, cette ode du sphinx n’en reste pas moins un hymne en l’honneur de la beauté qui rendait fous «les fronts, les sens, les cœurs (2). » et l’on a le droit de trouver étrange qu’en cette occurence le poète païen ait célébré la victoire morale de Rome et flétri le lâche assoupissement d'Antoine et que le poète français, malgré son stoïcisme imprégné d’influences catholiques, ait chanté le sortilège de Cléopâtre triomphatrice.

Pourtant Hugo est capable de comprendre la grandeur du poête romain et la beauté morale de son œuvre. Plusieurs fois dans les Misérables ïl le fait apparaître dans des ta-

(1) Enéide, VIII, v. 688.

(2) Légende des Siècles, 1e série, VI. Zim Zizimi. Le neuvième sphinx.

bleaux dignes de lui. Dédaignons les bribes de vers qui relèvent les boniments de Tholomyès ou les tirades de M. Gillenormand. «Gloire au vin! Nunc te Bacche canam (L), s’écrie l'étudiant. Plus rien d’inédit dans la création du créateur ! Nil sub sole novum, dit Salomon; amor omnibus idem (2) dit Virgile. » « Morbleu, reprend en écho le grand bourgeois, ce n’est pas ainsi qu’on doit voler un homme de ma sorte. Je suis volé comme dans un bois, mais mal volé. Sylvae sint consule dignae (3). »

Dans cette phrase sur Napoléon : « On a ramassé presque à l’endroit où étaient les pieds de son cheval, des boulets vermoulus, de vieilles lames de sabre et des projectiles informes mangés de rouille. Scabra robigine (4), » Hugo sait donner par un rappel des Géorgiques un recul épique à Waterloo et unir dans les mémoires les soldats de la dernière guerre à ces Romains dont les grands ossements étonnent le laboureur.

Pèlerin de cette plaine célèbre, pour fixer à jamais le souvenir de son passage, il se compare et s’égale à Virgile visitant Philippes. « La nuit pourtant une espèce de brume visionnaire s’en dégage, et si quelque voyageur s’y promène, s’il regarde, s’il écoute, s’il rêve, comme Virgile dans les funestes plaines de Philippes, Vhallucination de la catastrophe le saisit (5). » Il s’irrite même de voir ce village de Waterloo donner sans raison son nom à la bataille : « Si jamais le Sic vos non vobis a été applicable c’est à coup sûr à ce village de Waterloo. Waterloo n’a rien fait et est resté à une demiblieue de l’action (6).» On devine que Hugo préférerait que la bataille s’appelât Hougomont. C’est encore Virgile, qui dans la guerre civile encouragera les révoltés à la résistance. Derrière la barricade, Combeferre en attendant la lutte compare entre eux les traducteurs des Géorgiques, et apprécie les critiques envieux : «Quand Zoïle insulte 1) Géorgiques, IT, 2. — Les Misérables, TX, vit. Sagesse de Tholomyès. 2) Géorgiques, TITI, 244. — Les Misérables, 7, vi. Mort d’un cheval. 3) Les Misérables, IIIe partie, liv. IT, vu. Où l’on entrevoit la Magnon. :

Les Misérables, IT partie, vir. Napoléon de belle humeur. Les Misérables, T° partie, xvrr. Quot libras in duce.

Homère, dit-il, quand Maevius insulte Virgile, quand Visé insulte Molière. c’est une vieille loi d’envie et de haine qui s’exécute (1).» Puis, lorsque l'heure suprême arrive, retentit le beau vers d’Enée, suprême pensée des grands cœurs désespérés. « L’excès du sacrifice est un affermissement, ils n'avaient plus l’espérance, mais ils avaient le désespoir. Le désespoir dernière arme qui donne la victoire quelquefois. Virgile l’a dit. Les ressources suprêmes sortent des résolutions extrêmes. S’embarquer dans la mort, c’est parfois le moyen d’échapper au naufrage et le couvercle du cercueil devient une planche de salut (2). »

Una salus victis nullam sperare salutem.

À travers cette accumulation d’antithèses, on sent Victor Hugo à la fois charmé et dépité de voir que Virgile a fait avant lui le vers de la situation. Aussi s’efforce-t-il d’absorber ces vers dans la splendeur de ses images.

Pourquoi ne considère-t-il pas toujours le noble poète soit errant à Philippes, soit excitant à la lutte, soit prenant le soleil à témoin. Il est déplaisant de voir Hugo accepter l’authenticité de la Copa et peindre Virgile dans le laisser aller des mœurs d’'Horace : « L’hôtesse syrienne a plus de grâce que la mère Saguet, mais si Virgile hantait le cabaret romain, David d’Angers, Balzac et Charlet se sont attablés à la gargote parisienne (3). »

Est-ce pour cela qu’il a mis sous le patronage indulgent du Romain les Chansons des Rues et des Bois. Certes Virgile, ne renie pas l’Eglogue, et jusque dans l’Enéide il a des coins charmants où l’on sent qu’il se reposerait avec plaisir en écoutant quelque défi pastoral : pourtant comme d’œuvre en œuvre, on constate chez lui un vrai progrès moral! Les Géorgiques sont supérieures aux Eglogues par la gravité du sujet, et aussi par la sincérité de l’inspiration. L’Enéide est encore un plus noble ouvrage dont l’inspiration est si élevée que le moyen âge le plus farouche et le plus catholique s’y

(1) Les Misérables, V® partie, x. Que faire dans l’abîme ? (2) Les Misérables, V® partie, va. La guerre entre quatre murs. (3) Les Misérables, IIIe partie, liv. I, x. Ecce Paris, ecce homo.

est miré cependant et y a reconnu son âme, son effort, à travers les mille épreuves de la vie, vers la Rome céleste. Bien loin de dissocier ses qualités et de les exercer tour à tour par des travaux divers, Virgile incorpore en chaque nouveau poème toutes les qualités qu’il a développées, exercées et affinées dans le poème précédent. C’est un systême d’absorption et d’accroissement continu. Hugo ne le suit pas dans cette voie. Après la grande chevauchée épique de la Légende des siècles il sent le besoin non de se reposer, mais de chanter son repos :

Paulo minora caramus.

dit-il lui-même. Ce Pégase qui comme le cheval de Troie éclipse La lune devant Ténédos,

est attaché dans le pré charmant couleur de songe,

Où le vers rit sous l’antre frais.

Que fais-tu 1à ? me dit Virgile.

Et je répondis, tout couvert

De l’écume du monstre agile :

Maître, je mets Pégase au vert (1).

Ce retour à l’églogue ne sera pas une simple imitation. Le poète bat aux champs :

Fils, j’élève à la dignité De Géorgiques, les campagnes Quelconques ou flambe Pété.…..

Je nomme Vaugirard églogue (2).

et il explique très nettement son but. Qu’on n’aille pas croire qu'il exige pour être bucolique : « Le vieux champ grec ou latin,

L’Hémus où Virgile erra. Dans de la terre normande Mon églogue poussera.

(1) Chansons des rues et des bois. Le cheval, p. 6. (2) Chansons des rues et des bois, I, 1v. Le poète bat aux champs, p. 21.

.… Et mes bergers, je l’avoue Ami, sont des paysans (1).

Ne nous y fions pas ! Voici Néère et Phyllis et la nymphe Phyllodoce, Amyntas et Mnasyle. André Chénier servira d’intermédiaire :

André Chénier; sous les saules, Avait l’éblouissement

De ces fuyantes épaules Dont Virgile fut l'amant (2).

Ces fuyantes épaules sont celles de Galatée :

Fugit ad salices et se cupit ante videri.

Cette image souvent rencontrée ira obsédant de plus en plus le poète dans sa vieillesse. Veut-il exprimer la détente impossible que l’on espère de sa Némésis courroucée, il dit avec son ironie énorme dans les Années funestes :

Juvénal transparent laisse entrevoir Virgile ; Devant la Némésis la Galatée agile

Surgit, folle, et d’un geste aimable et souverain Jette en riant sa pomme au noir masque d’airain, Et le masque effrayant sourit. Que faire, 6 Lyre (3) ?

Dans l’Homme qui rit l’image s’alourdit : la bergère de Virgile perd sa grâce : « Ah ! vous croyez qu'il n’y a que les filles d’impudiques! la raison d’état l’est aussi. Et se cupit ante videri (4). » Toute la lyre ramène Galatée accompagnée de la Parisienne :

Toutes deux montrant leurs épaules Pour dire oui prononcent non,

Et Galatée est sous les saules Comme sous l’éventail Ninon (5).

(1) Chansons des rues et des Bois, IIT, v. Amis j'ai quitté vos fêtes. p. 79.

(2) Chansons des rues et des bois, I. II. Orphée au bois du Caystre, p. 17. — Ecl. III, 65

(3) Les Années funestes, XLV. Détente, p. 138.

(4) L'Homme qui rit, t. IT, p. 14.

(5) Toute la lyre, t. IT, vr, xxx, p. 175.

Elle prouvera d’une façon assez bizarre que la gloire se mêle à l'amour :

C’est vrai, belle, depuis que les blanches épaules De Galatée ont pris la fuite sous les saules... Une gioire ineftable à l'amour est mêlée.

Lorsqu’en 1876 Hugo prépare et termine la deuxième série de la Légende, il fait célébrer par Virgile cette gloire éternelle de Galatée.

Quel qu’il soit, et fut-il consul, fut-il édile,

Le passant ne pourra rencontrer mon idylle

Sans trouble, et tout à coup voyant devant ses pas Une pomme rouler et fuir, ne saura pas

Si dans votre épaisseur sacrée elle est jetée, Forêts, pour Atalante ou bien pour Galatée (1).

Et Chaulieu se hâ&tera d’ajouter :

Suivons Galatée au pied leste (2).

Galatée s’est confondue avec Atalante, et s’est unie à Ninon pour inspirer Chaulieu, dans Toute la lyre elle héritera d’Eve.

La pomme d’Eve, aux mains de Galatée, atteint Virgile. (3)

in.” Le même recueil la montre encore métamorphosée en Paméla.

La blanche Galatée aux lascives épaules,

Qui voulait être vue et fuyait vers les saules, Et jetait en courant des pommes aux garcons, Cymodoce aux doux yeux...

Aujourd’hui Pamélas jouant les ingénues

Se cacheraïient rêvant un banquier pour sultan Sous lombrage sacré d’une mère en tartan (4).

(1) La Légende des Siècles, Nouvelle série, XVIII, 1x, Virgile.

(2) La Légende des Siècles. Nouvelle série, XVIII. Le Groupe des idylles, xix. Chaulieu.

(3) Toute la Lyre, t. TI, vi, xxx vI, p. 233.

(4) Toute la Lyre, t. IX, vtr, xxurr, p. 246.

Elle deviendra même une dame de l’Empire perdant sa grâce rustique dans ces violentes satires :

Le soir, au fond des bois, ces dames, 6 Virgile. Font des églogues presque aussi décolletées Que tes Amaryllis et que tes Galatées (1).

En attendant qu’elle agace un notaire par son joli manège et qu'Hugo nous montre « Pertinax qu’embête Galatée (2). »

Cette vision de Galatée sous les saules l’a enchanté au point de lui faire oublier la vie. Dans la Grand’ Mère Charles, l’héritier présomptif d’une Margrave, a encouru les colères maternelles et s’est retiré dans les bois avec la femme qu’il aimait. Comme il veut l’embrasser, celle-ci s'enfuit en riant derrière un saule et le jeune prince, plus poête qu’amoureux, admire cette réalisation de la troisième églogue et constate avec un contentement de lettré : « Ce saule est dans Virgile (3).» Il faut bien que l’obsession de ce vers soit forte pour que nous le retrouvions même dans les tristes réflexions que fait le poète en contemplant la vallée de Sedan au lendemain de la funeste bataille : « I y avait 1à des pommiers qui faisaient penser à Êve et des saules qui faisaient songer à Galatée (4). » Il est assez naturel toutefois qu’un doux paysage de joie et de lumière le frappe d’autant plus que sa fraîcheur et sa beauté pastorale contrastent davantage avec de douloureux souvenirs.

Ces caprices d’antithèses ou ces transformations satiriques ne montrent pas le poète vraiment maître de ja poésie antique dont il s’efforce de pénétrer le secret. Mais, de même que dans une heure d’inspiration vraie, sans recherche mythologique, il avait su retrouver en face du pâtre promontoire l’émotion première des créateurs de Polyphème, de même au cours d’un récit tout moderne, dans des vers d’une imprécision merveilleuse, il nous donne, comme par inadvertance, la sensation primitive qui, bien

(1) Les Années funestes, p. 158.

(2) Dernière Gerbe, p. 250.

(3) Théâtre ou Liberté. La Grand’Mère, sc. III, p. 30. (4) Histoire d’un crime, t. II. Conclusion, p. 215.

avant Virgile, inspirait aux bucoliques un pieux respect pour les sources :

Des transparences d’eau frémissaient sous les saules, On voyait des blancheurs qui semblaient des épaules, Comme si quelque nymphe eut été là (1).

On sent bien que c’est l’habitude de lier les deux rimes saules et épaules qui ramène dans son esprit l’image à demi-effacée de Galatée plutôt qu’un effort pour se dégager des influences classiques devant le spectacle éternellement nouveau de la nature.

Il n’emprunte pas seulement au poète de Mantoue ses Galatée et ses Amaryllis, il se ressouvient de ses paysages, il Ut la nature à travers son œuvre, comme il l’écrivait en 1840 à E. Deschanel :

Je profite du matin Pour regarder dans Virgile Un paysage en latin (2).

Il imite le maître qui imprégnait ses vers de ses souvenirs rustiques. Il le sait bien et le redit :

C’est la tête inondée Des pleurs de la forêt, Que souvent le spondée A Virgile apparaît.

C’est des sources, des îles, Du hêtre, du glaïeul,

Que sort ce tas d’idylles Dont Tityre est l’aïeul (3).

Il aime à voir ramper dans le champ noir,

Âvec des reflets de cuirasse Les grands socs qu’on traine le soir,

ajoutant une touche militaire à ce tableau paisible dans lequel le Romain ne voyait que l’éclat donné à la charrue (1) Légende des Siècles. Deuxième série, IL. Petit Paul.

(2) Chansons des Rues et des Bois, IV, 1v. Lisbeth, p. 98. (3) Chansons des Rues et des Bois, VI, 11. Fuite en Sologne, p. 149.

par le travail : « et sulco attritus splendescere vomer. » I médite, comme Corydon, devant les paysages accablés par le soleil de midi :

Les brebis paissent inégales,

Le jour est splendide et charmant, Presque pas d'ombre ; les cigales Chantent, sous le bleu firmament (1) ;

faisant résonner dans ses quatrains l’hexamètre aux clairs dactyles du Romain :

Sole sub ardenti resonant arbusta cicadis.

Comme les bergers qui cherchent un abri favorable

Sive sub incertas, Zephyris motantibus, umbras, Sive antro potius succedimus..….,

il déclare :

Les plus belles choses du rêve Sont celles qu’admet l’antre frais Et que confusément achève

Le balancement des forêts.

En dépit de ces personnages et de ces paysages virgiliens, en dépit des promesses réitérées d’idylles normandes avec des paysans français, les Chansons des Rues et des Boisnesont ni un retour à la pastorale antique, ni la transformation de l’églogue en un genre nouveau, comme la fable de Phèdre se transforma en la fable de La Fontaine. On cherche en vain les beautés siciliennes, la vérité paysanne. Le poète n’a pas su se replonger dans les âges anciens et oublier le monde contemporain pour jouir de la splendeur de la nature et redire les éternels sentiments de l’homme ; il n’a pu dans cette œuvre se dégager de ses souvenirs mythologiques et traditionnels et n’en gardant que la substance, l’âme de vérité, chanter à son tour la beauté de la terre qu’il habitait, des cœurs simples ou compliqués qui l’entouraient. Il s’est

(1) Chansons des Rues et des Bois, IV, 11. Jour de fête aux environs de Paris, p. 94.

amusé au jeu assez puéril et bientôt fatigant d’opposer ou d’allier les bergères antiques aux paysannes modernes, les nymphes aux grisettes, la campagne sicilienne à la banlieue de Paris.

Il lui arrive parfois de réussir cet étrange amalgame, de moduler une fraiche mélodie qui sans dissonnance joint le nom de Jeanne à celui de Néère, mais pour une strophe harmonieuse et d’un goût délicat que d’antithèses forcées, que de rapprochements fades, voire même de gamineries attristantes chez ce vieillard :

Et j'aperçus Lycoris C'est-à-dire Turlurette (1).

Alphésibée le danseur qui imite les pas des satyres deviendra une bergère :

Cours, saute, emmène Alphésibée Souper au Café de Paris (2).

Est-ce ainsi qu’il croit fondre ensemble les qualités du génie romain et de la race française ?

Emmène tes deux camarades, L’esprit gaulois, l’esprit latin (3).

Sans doute il trouve drôle, lui, le poète épique, de célébrer la bohême d'Henri Mürger, d’allier Virgile à Villon, à moins que ce ne soit à Vadé(4), de faire rimer le Quos ego de Neptune avec la Camargo, à moins que ce ne soit avec cette virago qu’est la bise. Trop rarement hélas ! il fait soupirer les flûtes de P'Hémus : on cherche une émotion bucolique sincère dans ce tourbillon d’étincelles, dans ce brillant feu d’artifice. Non ce n’est pas l’âme sérieuse et profondément émue des Théocrite et des Virgile qu'il a retrouvée, mais le marivaudage précieux, frivole et galant des petits poètes libertins du XVIII siècle : quand simple-

(1) Chansons des Rues et des Bois I, v, p. 27.

(2) Chansons des Rues et des Bois I, vit. Genio Läbri, p191 (3) Chansons des Rues et des Bots, IV. Pour d’autres, I, p. 93. (4) Chansons des Rues et des Bois, p. 93, 278.

ment l’esprit des quatrains de Voltaire ne remplace pas le goût de Chaulieu :

L’onde à Triel est bucolique, Asnière a des flux ou reflux

Où vogue l’admirable clique

De tous ces petits dieux joufflus (1).

De Virgile tomber à Bernis alors qu’on se promettait d'inventer « une églogue lyrique (2) » On pouvait espérer mieux de l’auteur du Satyre : la chüte est grave.

(1) Chansons des Rues et des Bois I, 1v. Le Poète bat aux champs, p. 25.

(2) Chansons des Rues et des Bois, IV. Genio Libri, p. 31.

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