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CHAPITRE VI

Victor Hugo critique de Virgile,

SOMMAIRE : Place de Virgile dans le collège poétique. — Raison de son rang inférieur : manque de sincérité, césarisme, goût. — Virgile au-dessous de Lucrèce et de Juvénal. — Virgile au-dessous de Dante. — Difficultés du traducteur d'après Hugo. — Hugo critique des Géorgiques appliquet-il ses principes ? — Contradictions perpétuelles des jugements de Hugo sur Virgile. — Raison de ses préférences.

M. P. Stapfer, qui connut Victor Hugo pendant l’exil, déclare : « Il sait six mille vers latins, mais il m’a lui-même avoué qu’il n’aimait plus Virgile avec prédilection ». Cette amitié en effet s’assombrit. En 1857, dans la Pitié suprême destinée primitivement à la Légende des siècles, le poète ose écrire, après un sinistre portrait du tyran égoïste :

Le monde tend l’échine au bât, la tête aux coups ; Les Romes, les Paris, les Londres, les Moscous, Bacon et sa raison, Virgile avec sa lyre

Vont se rapetissant sous ce nain en délire.

On. lui fait un instinct d’hyène.. (1).

Le nain, l’hyène, c’est Auguste. En lisant les Géorgiques et l’Enéide, on ne peut s'empêcher d'admirer comment au contraire par le portrait qu’il traçait du Romain idéal, Virgile aidait Octave à se transformer en Auguste. Nul Burrhus ne donne de plus hautes, de plus sévères, et en même temps de plus attrayantes leçons. Est-ce en célébrant l’agriculture, en rappelant la simplicité de mœurs des premiers Sabins, en glorifiant le religieux Enée, en célébrant le vainqueur du lâche Antoine, en protestant contre

(1) La Pitié suprême, IX.

la guerre civile, en exaltant la haute mission pacifique de Rome et par suite les devoirs du chef, que Virgile avec sa lyre se rapetissait sous un nain, et dans ce nain, créait un instinct d’hyène ?

Après l’insulte, oubli. Kant le philosophe, ayant écouté les diatribes de l’Ane, conclut tristement que la bête aura toujours raison :

Oui, quand même, 6 ciel noir, seraient là réunies Les pléïades des fronts radieux, des génies, Des Homères aïeux et des Dantes leurs fils (1).

N'est-ce pas Virgile, le fils d’'Homère, le père de Dante? pourquoi écarter si résolument celui dont le nom vient de lui-même dans le vers ? pourquoi ne pas écrire :

Des Homères aïeux, des Virgiles leurs fils... Des Virgiles aïeux et des Dantes leurs fils.

Toutefois c’est surtout de 1861 à 1864, dans les deux livres : William Shakespeare et Post-Scriptum de ma vie, que l’on peut voir quel cas Hugo fait du poète latin, quel rang il lui attribue et quelles raisons ont refroidi cette prédilection dont il avait donné jusqu’alors tant de preuves. Quelle place donne-t-il alors à Virgile dans le chœur des poêtes ? Homère est l’astre central, le Romain reste son satellite, quoi qu’il ait le premier rang dans le cortège planétaire, du moins si l’ordre d’énumération correspond aux valeurs décroissantes des poètes, dans ce passage : « Homère comme le soleil a des planètes. Virgile qui fait l’Enéide, Lucain qui fait la Pharsale, Tasse qui fait la Jérusalem, Arioste qui fait Roland, Milton qui fait le Paradis perdu, Camoëns qui fait les Lusiades, Klopstock qui fait la Messiade, Voltaire qui fait la Æenriade, gravitent sur Homère, et, renvoyant à leurs propres lunes sa lumière diversement réfléchie, se meuvent à des distances inégales dans son orbite démesurée (2). »

Ces lunes secondaires de Virgile, il nous les donne dans

(1) L'Ane. — Tristesse du Philosophe, p. 175.

(2) W. Shakespeare, p. 39.

le Post-Scriptum. « Virgile part d'Homère. Observez la dégradation croissante des reflets, Racine part de Virgile, Voltaire part de Racine, Chénier (Marie-Joseph) part de Voltaire, Luce de Lancival part de Chénier, Zéro part de Luce de Lancival. De lune en lune, on arrive à l’effacement. La progression décroissante est le plus dangereux des engrenages. Qui s’y engage est perdu. Nul laminoir ne produit un tel aplatissement (1). » Ainsi Virgile est la première roue d’un engrenage qui aboutit à l’effacement et à l’aplatissement. Pourtant le poète sait mieux que personne tout ce qu’il doit à son Maître divin.

Donne-t-il au moins une raison de cette infériorité de Virgile ? car qui nous dit qu'Homère ne partait pas luimême d’un Amphion ou d’un Orphée qui à son tour aurait imité un prédécesseur inconnu ? La critique d’Homère n’a-t-elle pas transformé ce rayonnant soleil en une nébuleuse ? — Il manque à Virgile, d’après Hugo, la bonne foi : « Chose admirable, pour que le génie soit complet, il faut qu’il soit de bonne foi. Virgile ne croit pas un mot de l’Enéide ; sa Vénus est copiée sur Livie, son Olympe est de seconde main ; il est dépaysé dans son enfer machiné par un autre que lui, il est bien plus sûr de César que de Jupiter. Auguste, Mécène, Marcellus, voilà les vrais et solides Apollons ; «l entend malice aux déifications profitables ; sa Muse s'appelle Dix-mulle-sesterces. Aussi Virgile est-il par moments tout près d’avoir beaucoup d’esprit comme Ovide, lequel du moins n’en est pas moins chassé de la cour. Homère lui, est naïf ; la beauté de ces poèmes, c’est la certitude (2).» [l n’y a pas à défendre Virgile, à montrer sa sincérité religieuse, comment il accorde sa foi philosophique avec sa vénération des dieux nationaux ; comment cette foi dans les dieux est justement la cause du peu d'intérêt d’Enée toujours préoccupé de leurs suprêmes volontés. Victor Hugo se contredit lui-même, car quelques pages plus haut il a dit : « Ah ! ces chimères vous n’y croyez pas !

(1) Post-Scriptum de ma vie. Les grands hommes. Shakespeare. (2) Posi-Scriptum de ma vie. Contemplation suprème.

Savez-vous qui s'étonne de votre étonnement ? c’est Horace :

Somnia, terrores magicos, miracula, sagas, Nocturnos lemures, portentaque Thessala rides (1) ?

et Virgile ajoute : Non temnere divos ». La véritable raison c’est que Virgile est Césarien, c’est qu’il accepte l'empire, c’est qu’il voue un temple à Auguste dans ses vers. Voilà ce que le Proscrit de Guernesey ne peut lui pardonner. Aussi ne le place-t-il pas parmiles quatorze grands génies dont s’honore l’humanité. Il le fait entrer dans la catégorie des autres esprits « très grands, moins grands », avec Hésiode, Esope, Sophocle, Euripide, Platon, Thucydide, Anacréon, Théocrite, Tite-Live, Salluste, Cicéron, etc. ces esprits n’ont ni exagération, ni ténèbres, ni obscurité, ni monstruosité. « Mais ce sont des défauts ? dira-t-on. — Sans doute, répond Victor Hugo. — Que leur manque-t-l donc ? — Cela; cela c’est l’inconnu, cela c’est l’infini {2) ». Il faut avouer qu’en effet l’exagération, ni l’obscurité virgiliennes ne sont proverbiales. Le poète de la préface des Rayons et des Ombres déclarait jadis aimer le poète des Géorgiques à cause de sa poésie précise et méridionale : l’exil lui fait-il préférer la poésie rêveuse du nord ? On perd pied dans sa critique : car s’il est un principe qu'il affirme souvent, c’est que l’art est la région des égaux. La poésie vit d’une vie virtuelle. Pas d’agrandissement possible pour la poésie, pas d’augmentation non plus. « On perd son temps quand on dit : « Neseio quid majus nascitur Iliade ». L’art n’est sujet ni à diminution, ni à grossissement. Les sciences peuvent étendre sa sphère, non augmenter sa puissance. Homère n’avait que quatre vents pour ses tempêtes ; Virgile qui en a douze... ne les fait pas plus belles (3) ». Tous les grands poètes sont égaux, incomparables, ont la même puissance. Hugo déclare encore dans la préface à la traduction de Shakespeare par son fils :

(1) Post-Scriptum de ma vie. Promontorium somnii. (2) W. Shakespeare, p. 74.

(3) W. Shakespeare, p. 93.

«On pourrait dire de certains mots qu’ils sont imprenables. Shakespeare a un Sunt lacrymæ rerum. Dans le « We have kissed away kingdoms and provinces », aussi bien que dans le profond soupir de Virgile, l’indicible est dit (1) ». Que peut-on demander encore à un poète qui, à défaut de tempêtes plus belles que celles d’Homère, a des soupirs aussi profonds que ceux de Shakespeare ?

L’injustice la plus criante de Hugo est d’avoir refusé à Virgile le titre de grand génie qu’il accorde à Lucrèce et à Juvénal. Qu'est-ce done que Lucrèce a de supérieur à Virgile, selon lui ? — Deux choses : les vers spondaïques et les vastes images. « L’illimité est dans Lucrèce. Par moments passe un puissant vers spondaïque presque monstrueux et plein d'ombre. « Circum se foliis ac frondibus » involventes ». Ça et là une vaste image de l’accouplement s’ébauche dans la forêt : « Tunc Venus in sylvis jungebat corpora amantum », et la forêt c’est la nature. Ces vers-là sont impossibles à Virgile (2). »

Sur quoi reposent de pareilles affirmations ? Virgile aussi est plein de vers spondaïques. Qui ne connaît celui de la IVe Eglogue :

Cara deum soboles, magnum Jovis incrementum ? on a même signalé un hexamètre tout en spondées : Aut leves ocreas lento ducunt argento (3).

Le fameux grand vers où s’ébauche l’accouplement, pâlit à côté de celui qui célèbre l’union du ciel et de la terre, de Jupiter et de Cybèle :

Magnus alit, magno commixtus corpore, foetus.

Quant aux grandes images, quel déploiement dans les vers où Virgile montre les Titans s’efforçant de faire brèche dans le ciel et d’accabler l’'Olympe ombreux sous les masses de l’Ossa !

(1) Préface pour la traduction de Shakespeare. W. Shakespeare, p. 344. (2) W. Shakespeare, p. 417.

(3) Enéide, VII, 630.

VICTOR HUGO CRITIQUE DE VIRGILE He

Et conjuratos coelum rescindere fratres.… … Atque Ossae frondosum involvere Olympum (1).

Lorsque Hugo dit de l'ange de la Trompette du Jugement :

Tant l’être quel qu’il fut, debout dans l'ombre horrible... Plongeait profondément, sous les ténébreux voiles, Du pied dans les enfers, du front dans les étoiles (2),

sait-il que cette grande image rappelle le chêne de Virgile :

quantum vertice ad auras Aetherias, tantum radice in Tartara tendit ? (3)

Que le panthéisme de Lucrèce lui agrée plus que le platonisme de Virgile, on le regrette, mais la comparaison du « De natura rerum » aux Géorgiques n’entraîne pas nécessäirement la défaite de Lucrèce: on comprend moins que Victor Hugo mette Juvénal au premier rang, qu’il écrive : « Le grand pélasge, c’est Homère; le grand hellène, c’est Eschyle ; le grand hébreu, c’est Isaïe; le grand romain, c’est Juvénal (4) » ; et qu’il élève le satirique latin sur les ruines de l’œuvre virgilienne : « Le jour où dans les collèges, les professeurs de rhétorique mettront Juvénal au-dessus de Virgile et Tacite au-dessus de Bossuet, c’est que, la veille, le genre humain aura été délivré ; c’est que toutes les formes de l’oppression auront disparu depuis le négrier jusqu’au pharisien (5). »

La citation éclaire singulièrement la question : il ne s’agit plus de beauté littéraire, de génie, d’harmonie, de langue. Juvénal et Tacite ont flagellé les tyrans, Virgile et Bossuet ont flatté les princes, les Auguste et les Louis XIV. Cela suffit pour que, dans l’éducation future qui aura pour but de cultiver la haine de tous les oppresseurs, Juvénal ait le pas sur Virgile. Ceci explique en fmême temps

(1) Géorgiques, I, v. 280, 282.

(2) Légende des Siècles, 1° série, XV. Hors des temps. (3) Géorgiques, liv. II, v. 290.

(4) W. Shakespeare, p. 73.

(5) W. Shakespeare, p. 321.

pourquoi dans le lever éblouissant du groupe sacré des vraies étoiles, Victor Hugo admire Lucrèce, Plaute et J'uvénal, mais non Virgile (1).

Si Dante dans son esprit supplante Virgile, il s’en faut éependant que les motifs de sa préférence soient tous justifiés. Il avait dit du Toscan : « En s’élevant, il s’idéalise, et la pensée laisse tomber le corps comme une robe ; de Virgile il passe à Béatrix ; son guide pour l’enfer c’est le poète, son guide pour le ciel, c’est la poésie (2). » La distinction est très exacte. Du fleuve Dante remonte à la source, du génie à la beauté inspiratrice du génie : mais est-ce dans ce sens que l'entend Hugo ? Plus loin, parlant de l’A pothéose d’Orphée, pièce perdue d’Eschyle, il s’écrie : « Le dieu interprétant le dieu, quoi de plus splendide ? et quelle soif on aurait de cette œuvre ! Dante parlant de Virgile, et l'appelant son maître, ne comble pas cette lacune, parce que Virgile, noble poète, mais sans invention, est moindre que Dante ; c’est entre égaux, et de génie à génie, de souverain à souverain que ces hommages sont magnifiques (3). » On aimerait savoir ce que Victor Hugo entend par invention dans ce passage, car, pour la confection des sujets, Virgile vaut Dante qui vaut Eschyle ; tous trois, et bien d’autres, prennent leur sujet, l'argument de leur œuvre, chez leurs prédécesseurs ou leurs contemporains. Quelle beauté grave il donnait au guide de Dante dans la pièce des Voix intérieures ! Comme il admirait dans l’enfer de la vie,

Le Virgile serein qui dit : « Continuons ! »

Comme il faisait contraster, ainsi que dans le célèbre tableau de Deïacroix, le calme du poète romain et l’effarement de son disciple ! De quel respect il entourait cette figure sacrée qu'aucune insulte désormais ne saurait atteindre! Récemment encore dans les Chansons des Rues et des Bois, c’est auprès de ce maître qu'il s’excusait de mettre Pégase au vert. Et dans l’Ane, avec quelle ironie et quelle

(1) W. Shakespeare, p. 336.

(2) W. Shakespeare, p. 58.

(3) W. Shakespeare, p. 117.

tristesse il protestait contre les jugements iniques qui rabaissent sa gloire, celui de Segrais par exemple osant appeler Chapelain un Virgile :

Tei Virgile avec un laurier sur les tempes, Là Chapelain avec plus de laurier encor. (1)

Maintenant Dante est tout, il efface, anéantit, écrase, relègue au second plan le maître. « Pour l’action de son poème, il n’a été chercher personne. Il a seulement pris Virgile pour comparse (2). » Virgile un simple comparse !

Pourquoi cet amoïndrissement inutile d’un grand génie ? C’est que l’absence de maître devient pour le poète un indice de souveraineté. Dante a été trop ingénu. Comment accepter que ce terrible justicier, dont l’ardeur vengeresse enflamme le poète exilé, n’ait été que le disciple enthousiaste et réfléchi d’un noble poète latin qui lui est inférieur. « Le poète primitif a des devanciers, mais pas de guides. Ne vous laissez pas prendre aux illusions d’optique. Virgile n’est point le guide de Dante, c’est Dante qui entraîne Virgile et où le mène-t-il ? Chez Satan. C’est à peine si Virgile tout seul est capable d’aller chez Pluton (3). » Mais pourquoi Dante a-t-l été chercher Virgile ? — Influence des mauvaises lectures, répond Hugo : « Un livre est un engrenage. Corneille plus grand que Lucain est fasciné par Lucain. Dante est ébloui de Virgile moindre que lui. »

On ne s’explique guère cette sorte d’acharnement contre Virgile, chez un poète qui est entré dans la carrière poétique à l’ombre de ses ailes. Faut-il croire qu’il l’a traduit, mais ne l’a pas compris ? Présentant au public la traduction de Shakespeare par son fils, il dit : « La vieille violence faite à Protée, symbolise l’effort des traducteurs. Saisir le génie, rude besogne. Shakespeare échappe au traducteur par l’idée, par l’expression, par le style, il échappe aussi par la langue. Il résiste par le sens métaphysique ; 1l résiste par le sens historique; il résiste par le sens légendaire. Mais,

(1) L’Ane, p.

(2) W. Shakespeare, p. 182.

(3) Post Scriptum de ma vie. — Le Goût.

ajoute-t-il, on a pour récompense cette nuée d’ombres divines au-dessus de sa tête (1) » Virgile serait-il pour Hugo ce génie Protée qui ne se laisse ni étreindre, ni même atteindre ? Lui échappait-il par tous les sens métaphysique, historique, légendaire, par l’idée, par lexpression, par la langue, par le style ?

Précisément Hugo critique un passage de Virgile. On pourra voir s’il applique sa propre méthode. Comment pénètre-t-il une œuvre de langue différente ? Il analyse Pinvocation à Auguste au début des Géorgiques :

Tuque adeo, quem mox quae sint habitura deorum... (2).

«Toi donc, dont nous ignorons encore quel sera bientôt le rang dans l’assemblée des dieux, soit que tu veuilles honorer de ta présence et de tes soins les villes et les contrées de la terre et que ce vaste univers te reconnaisse l’auteur des récoltes et l’arbitre des saisons, 6 César au front ceint du myrte maternel ; soit que tu deviennes le dieu de l’immense Océan, qu’à toi seul s’adressent les vœux des matelots, que t’obéisse la plus lointaine Thulé et que, te désirant pour gendre, Téthys t'offre toutes ses ondes ; soit que tu prennes place, nouvel astre des longs mois de l’été, dans l’espace qui s’ouvre entre Erigone et les Pinces qui la suivent ; de lui-même déjà, en ta faveur le brûlant Scorpion resserre ses bras et t’abandonne du ciel la plus large part : quelque dieu que tu sois (car le Tartare n’oserait t’espérer pour roi et jamais tu n’auras une si funeste ambition, bien que la Grèce admire les Champs- Elysées et que, redemandée Proserpine dédaigne de suivre sa mèêre,) Ô donne-moi une course facile et souris à mes hardis projets. Emu de la même pitié, viens instruire avec moi les paysans ignorants de leur route et dès à présent accoutume-toi à entendre ton nom dans leurs prières. »

Cette adoration d’Auguste excite tout d’abord l’indignaüon de l'adversaire de Empire : « Qu’y a-t-il de plus misérable comme idée que ceci : Octave Auguste, admis parmi

(1) W. Shakespeare, p. 344, 348. 4 (2) Géorgiques, I, v. 24 à 42.

les astres, et les étoiles se rangeant pour lui faire place ? Jamais la flatterie fut-elle plus abjecte ? » Comment le poète dès lors pourrait-il accorder une valeur quelconque à ces vers : il les admire cependant, mais distingue la beauté formelle de la beauté idéale et conclut à l’inutilité ou tout au moins au peu d'importance de la pensée que la forme en l’incorporant élève et purifie nécessairement. « C’est l’idée, c’est le fond, n’est-ce pas ? Et c’est plat et honteux... Je lis ces vers, je subis cette forme. J’oublie Auguste, j'oublie même Virgile ; le lâche tyran et le chanteur lâche s’efflacent.. J’entre en vision : le prodigieux ciel s’ouvre au-dessus de moi, je m’y précipite, je vois la région incorruptible. un archipel de soleils, ce scorpion qui contracte ses bras énormes ; et par l’idée, par ce que vous nommez le fond j'étais dans le petit et par le style, par ce que vous nommez la forme, me voilà dans l’immense. Il y a deux hommes dans cet homme, un courtisan et un poète ; le courtisan a eu une idée vile, il l’a confiée au poète, le poête en a fait une page sublime. » Idéal et beauté sont identiques. idée et fond congénères... L’art civilise par sa puissance propre, et même à travers le vice de l'artiste la vertu de l’art rayonne (1).

Telle est la critique de Victor Hugo : elle a pour but d'établir une théorie, l'indépendance ou plutôt la force purificatrice de l’art. Mais s’est-il efforcé de saisir la valeur et la portée réelle du passage qu’il étudie, de comprendre les sentiments de l’auteur, et de se rappeler les circonstances de la composition du poème ? Pas un instant il ne se demande si Virgile est sincère, si Césarien de bonne heure, il n’a pas été frappé de la façon inattendue dont les dieux remplaçaient César poignardé par un génie de sa famille encore plus étonnant, si la merveilleuse destinée des Jules ne l’a pas confirmé dans la croyance à leur divine origine, si, comme lui-même, le poête latin n’a pas cru à la supériorité de nature de certains hommes, de certains génies. L’églogue à Pollion soulevait déjà le même problème, l’état des mœurs l’expliquerait peut-être. Au point de vue

(1) Post-Scriptum de ma vie. Utilité du beau, p. 24.

historique il n’a pas recherché non plus si dans ces vers Virgile ne célébrait pas des événements contemporains : des fondations de villes maritimes, un culte s’annonçant par l’image du prince sculptée sur les proues, introduction du mois de Jules et du mois d’Auguste dans le calendrier et par suite dans le Zodiaque, enfin ce qu’il y avait de réel, d’humain dans le dernier vœu de cette prière, et en même temps, de noble, de peu courtisanesque, car c’est Virgile qui associe Auguste à son œuvre :

Ignarosque viae mecum miseratus agrestes, Aggredere, et votis jam nunc assuesce vocari.

De ce point de vue de la sincérité reconnaissante de Virgile, et de la réalité de certains actes civilisateurs d’Auguste, le passage en question n’apparaît pas comme une idée vile exprimée en beaux vers, ce qui est contradictoire, comme une belle forme recélant un esprit malfaisant, mais comme un panégyrique dont les hyperboles se justifient par la gratitude et l’admiration du poète ; il n’y eut ni calcul, ni échange de courtisan à poête, encore moins simple glorification des constellations zodiacales. Victor Hugo n’a vu que la splendeur d'imagination. Quelques termes astronomiques suflisent pour exciter en Jui sa vision accoutumée de l’univers et le poète qui a chanté le combat des monstres du Zodiaque dans le Cirque de Gavarnie se complaît dans ces archipels de soleil, ces contractions du Scorpion et toutes ces images. Dans Virgile elles n’ont pas de valeur par elles-mêmes, mais seulement comme forme de cette belle pensée qu’un génie bienfaiteur de l’humanité, fondateur de la paix universelle, ne peut languir dans l’Hadès, fut-ce aux Champs-Elysées; il doit trouver sa place parmi les divinités protectrices de l’homme, soit terrestres, soit célestes. Les lettres d’Auguste à Horace et à Virgile conservées par Suétone ont montré non le poète flattant l’empereur, mais l’empereur courtisant le poète. « Virgile et Horace, dit excellemment Patin, ne sont-ils pas moins coupables qu’on ne le dit quelquefois de ne lui avoir pas assez ménagé des louanges qui n'étaient pas sans

vérité, de lui avoir rendu dans leurs vers un culte qui pouvait s’autoriser des images du temps, se justifier par de publiques et officielles apothéoses.. Ne rabaissons pas si facilement de si grands esprits, de si nobles cœurs au niveau commun de la complaisance et de la flatterie, et dans ces hyperboles même qu’imposent à la louange contemporaine des convenances dont la postérité n’est pas toujours bon Juge, sachons discerner, quand elle s’y rencontre, l’expression sincère de la reconnaissance, du dévouement, de l’amitié (1). ».

Victor Hugo qui faisait profession d'admirer Shakespeare en bloc « comme une brute », a été mal inspiré par sa défiance des favoris d’empereur. Il n’a compris ni le sens naturel, ni le sens métaphysique, ni le sens historique, ni la valeur légendaire de cette invocation. Comment aurait-il pu admirer l’enchaînement des images, la force des expressions, l’harmonie de la phrase et saisir la vie du style et de la langue dans toute sa vérité et sa beauté ?

Il a beau déclarer très justement : « La prose et le vers ne sont que des matières dont se sert le poète fondeur et - ciseleur pour faire les figures de ses idées», (ce qui détruit toute sa thèse de la valeur propre de la matière) ; il a beau ajouter : « Le vers, c’est le marbre; la prose, c’est l’airain. Le métal de Corinthe vaut la pierre de Garrare. Tacite vaut Virgile » ; ilnecroit plus que Virgile soit un génie. Virgile est inférieur à Homère, dit-il, parce qu’on a voulu voir en lui un parfait ; or la perfection n’est pas humaine, il n’y a pas de parfaits, il y a les grands. Il met donc Virgile avec Racine, Boileau, Pope, Raphaël, Pétrarque, Térence, Tite-Live. Cicéron, Thucydide, Anacréon, parmi les représentants de ce qu’on est convenu d’appeler le goût. Quant aux autres : Shakespeare, Molière, Corneille, Michel-Ange, Dante, Tacite, Plaute, Aristophane, Démosthène, Pindare, Isaïe, Eschyle, Homère, il cherche un mot qui résume tous ces noms, et n’en trouve qu’un : le génie (2). Ainsi, il arrive a opposer le génie au goût ; ainsi il fait de Virgile, le voisin

(1) PATIN. — Ætudes sur la Poésie latine, cours de 1838-39, t. I, p. 221.

(2) Post-scriptum de ma vie. — Le Goût.

d’Anacréon, de Boileau et de Pope ; il refuse de l’appeler créateur, il l’estime inférieur à Plaute et à Tacite. Le goût, la perfection des classiques latins, Patin les a définis avec un rare bonheur : c’est l’art de faire des œuvres courtes et pleines desens où les idées sont justes et les sentiments vrais. Mais ce n’est pas dans ce sens que Victor Hugo entend ce terme.«Chez Virgile et chez Horace,continuaitl’excellent professeur, même respect de la langue, même souci de l’enrichir par les emprunts directs, même art à tirer parti des mots, à les renouveler par la place, par le voisinage, par d’adroites alliances, même sobriété dans le choix des détails, même harmonie dans la disposition de l’ensemble, une parure modeste, une variété sans bigarrure et sans désordre, une régularité qui se cache sous un air d’aisance et d’abandon, une précision exempte de sécheresse qui ne marque pas si scrupuleusement les contours qu’elle n’y laisse à dessein un peu de ce vague qui favorise la rêverie, quelque chose que complète l'imagination (1) » Victor Hugo n’abandonne à d’autres ni le respect de la langue, ni les secrets de l’enrichissement, ni l’harmonie des parties ; maïs il a des ambitions plus vastes, il estime davantage l’art d’équihibrer de vastes masses, d’animer d’une vie intense des tableaux tumultueux, de donner à une idée une forme si grandiose, si riche, si variée et à l’œuvre un mouvement si puissant que les détails les plus bizarres soient emportés dans l'élan de l’ensemble. Si Virgile fait Silène, il fait le Satyre. I] a repris sans doute ses études d’enfance, mais pour les transformer, les amalgamer à d’autres images, pour les remplir de sentiments inattendus ou les transformer en de nouvelles visions énormes.

En réalité, Victor Hugo ne conclut pas ; il se contredit d’une page à l’autre ; il se défie de la perfection virgilienne au lieu d’en analyser les éléments et comme sa sympathie pour l’homme a décru, son admiration pour le poête subit une baisse simultanée. Tout Peffort de ses raisonnements ne tend qu’à établir la suprématie des génies sans goût sur les autres parce qu’il sent bien qu’il est de la première

(1) PATIN. — Études sur la Poèsie latine, p. 226.

famille, Il est au-dessus de Virgile. Quelques phrases doivent suffire pour mettre entre lui et son ancien maître la distance qui sied : et si Virgile rappelait la douce intimité de jadis, les services rendus, l’harmonie première de leurs deux âmes, peut-être que Victor Hugo lui redirait le vers de l’empereur Charles-Quint au roi de Bohême :

Roi de Bohême, eh bien! vous êtes familier.

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