VIRGILE ET L'ITALIE DE SON TEMPS
divine et dont les caprices lui font perdre le sommeil. 11 est poète, mais d'une préciosité folle, d'une mièvrerie que Sénèqoe qualifie de monstrueuse. Et pourtant il admire Virgile; il protège les génies les plus robustes et plus sains, il excelle à grouper autour de lui et autour d'Octave les hommes de lettres. Homme d'État, il conçoit, comme Richelieu, la nécessité, pour un gouvernement restaurateur do l'ordre, de s'appuyer sur l'énergie nationale qu'est la littérature. Il prépare à son ami Octave un encens durable. Il s'entendrait, au besoin, à suborner la postérité. Virgile, qui entrait dans ses vues, Ini amena un jour un jeune homme dont les vétérans s'étaient aussi partagé les champs et qui, soucieux de son indépendance, avait accepté un poste de scribe près d'un questeur. C'était Horace : un bon vivant, déjà bedonnant et vite essoufflé, très spirituel, très fin, extrêmement artiste et qui n'avait ni l'admiration ni la poignée de main faciles. Quelques mois après, Mécène en faisait son ami et, avec Virgile, son compagnon de route jusqu'à Brindes, dans un voyage diplomatique.
Ainsi les poètes de cette nouvelle équipe prédestinée à la gloire se poussaient tous les uns les autres. Et la gloire vint à Virgile brusquement, en coup de foudre, il avait retrouvé à Rome son cher Gaiius toujours possédé de sa comédienne, qui allait bientôt le lâcher. Il leur lisait ses Bucoliques, et Cythéris, enthousiasmée, voulut les porter à la scène. Le jour où sur le théâtre, peut-être sur le théâtre de Pompée, elle déclama la sixième Bucolique, Stlène, le public romain, dont se plaignaient si fort les anciens poètes, fut transporté par ces vers, les plus harmonieux, les plus beaux qu'il eût jamais entendus. Il se leva tout entier, et, quelqu'un ayant crié
que le poète était là et l'ayant montré du doigt, il lui rendit les mêmes honneurs, dit Tacite, qu'il devait rendre un peu plus tard au Maître de l'Empire. Dans un passage des Géorgùjues , qui oppose la vanité des ambitions du citadin aux tranquilles et utiles travaux du laboureur, le poète s'est certainement souvenu de cette minute glorieuse. Mais ses vers, qui semblent impersonnels, nous prouvent sa modestie foncière ; et il ne peut s'empêcher de sourire lui-même de la figure qu'il fit à cette explosion d'applaudissements : il en resta bouche bée (Jiiantem) :
... Hune plausushiantem Per cuneoSf geminatus enim, plebisque patrumque Corripuit... ^.
(Il fut surpris et resta bouche bée devant ces applaudissements redoublés qui montaient du peuple et du Sénat, à travers les gradins du théâtre). Le campagnard de la Cisalpine devenait un des grands favoris de l'opinion romaine. En ce temps où la publication de leurs ouvrages rapportait fort peu aux auteurs, les hommes politiques, les banquiers, les riches citoyens, se faisaient un honneur et un devoir de leur assurer l'indépendance. Octave avait déjà indemnisé Virgile en lui donnant une terre en Campanie. Mécène lui offrit une maison au mont Esquilin, sur l'ancien champ de sépulture où il se bâtissait une somptueuse demeure et se plantait de magnifiques jardins. Désormais, dans quelque retraite où le poète se retirât, la faveur du prince, comme dit encore Tacite, et les regards du peuple romain viendraient l'y chercher.