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nait, clans la bouche d'un pâtre, à VAlta Roma.^ la Rome bâtie sur des hauteurs au milieu d'une immense plaine. La vieille ville des maisons basses et des frugalités austères disparaissait un peu chaque jour. On la reconnaissait à des ruelles rampantes et sordideS; à d'anciennes constructions de bois, à d'anciens sanctuaires vermoulus, et aux derniers vestiges dégradés de ce qui autrefois était considéré comme un luxe. Là brique remplaçait le bois, et le marbre avait commencée remplacer la brique. Les collines maintenant se couronnaient de portiques et de palais. Partout ce dressaient des maisons de rapport de quatre ou cinq étages qui donnaient aux rues toujours étroites une obscurité et une fraîcheur de tunnels. Des cités ouvrières remplissaient les espaces restés si longtemps vides de la vieille enceinte de Servius que les dieux n'avaient pas permis d'élargir; elles la débordaient même, et Sylla avait reculé le pomerium, c'est-à-dire, autour et à l'extérieur des remparts, le terrain consacré, selon la coutume étrusque, où l'on ne devait ni cultiver ni construire. Le Champ de Mars allait se couvrir d'édifices. Virgile, à son arrivée, put y voir le fameux théâtre que Pompée, l'année précédente, avait dédié à Vénus Victorieuse. C'était le premier qu'un citoyen osait élever en pierre malgré les interdictions du Sénat qui ne voulait point de théâtre permanent. Mais Pompée avait eu l'idée ingénieuse d'édifier tout en haut des gradins, en face de la scène et au centre de la colonnade qui dominait l'hémicycle, un sanctuaire à Vénus, si bien que le théâtre fut présenté comme un temple au-dessous duquel on avait disposé quelques gradins pour les spectacles. Ces quelques gradins pouvaient contenir près de vingt-huit mille spectateurs. Derrière la scène s'étendait un portique
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aux colonnes de granit rose ombragé de platanes, et à gauche une Curie où le Sénat se rassemblait les jours de représentations et où, le matin des Ides de Mars, César devait être assassiné. Le cœur de la ville, le Forum, se transformait. Depuis longtemps les étaux des boucliers et les échoppes des maîtres d'école avaient cédé la place à des boutiques plus reluisantes. Les changeurs et les bijoutiers s'étaient installés le long de la Voie Sacrée. De nouveaux temples et de vastes basiliques, où se rendait la justice et où se traitaient les affaires, chassaient les demeures des particuliers de ce point du monde si petit dans l'espace et si grand dans Thistoire.
Mais ces transformations matérielles étaient encore plus lentes que les transformations morales. La République agonisait, et le monde n'avait jamais assisté à une agonie aussi luxuriante. Le Sénat ne gouvernait plus. La moitié des sénateurs n'assistait pas aux séances. Les affaires les plus graves les laissaient indifférents. Ils ne s'inquiétaient que de leurs intérêts privés, de leurs tripotages, des bruits et des querelles de couloirs. De temps en temps l'attraction d'un beau discours secouait leur insouciance et les ramenait en plus grand nombre; mais, quand ils l'avaient entendu, ils croyaient avoir agi. La corruption politique, que développe forcément le régime (les magistratures électives, avait rejeté toute pudeur. Les candidats dressaient au milieu du Forum des tables de banque où ils achetaient les voix des citoyens qui descendaient au Champ de Mars, et les armaient de couteaux et de gourdins. Les proscriptions de Sylla, les comptoirs ouverts dont les caissiers impassibles payaient les têtes sanglantes aux assassins qui les y portaient en foule, avaient déchaîné l'instinct meurtrier de la populace et des ambitieux.
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A chaque instant la tribune était souillée de sang.
Jamais on n'avait eu tant d'or. Les femmes en portaient jusque sur leurs chaussures. Les lambris (l'or, qu'on avait vus pour la première fois au Capitule après la chute de Garthage, décoraient maintenant des maisons particulières, dont les voûtes et les murs étaient dorés com.me des vases. Tout l'or que roulaient le Tage, l'Hèbre, le Pactole et le Ganoe semblait se déverser aux bords du Tibre. Jamais aussi le scandale des fortunes excessives et des énormes dettes n'avait pareillement insulté à la misère. Les conquêtes avaient créé une classe insolente de capitalistes qui tenaient tout par les compagnies financières, les banques, le fermage des douanes, les entreprises de fournitures, et un prolétariat d'artisans et d'étrangers toujours prêts à l'émeute. Les anciennes corporations d'ouvriers formaient des comités ou, comme l'on disait, des collèges révolutionnaires. Les chevaliers, négociants et publicains, étaient devenus les usuriers du monde. 1^'avarice intègre des Romains d'autrefois, tout entière canalisée vers le trésor public, s'était enflée des dépouilles de Garthage et des rafles orientales; elle débordait maintenant en cupidités personnelles.
L'aristocratie, fatiguée de ses longs jeûnes, achevait de déchoir dans l'abus des jouissances. Le culte des mœurs antiques n'était plus chez les patriciens, qui s'en souvenaient encore, qu'un divertissement dont ils trompaient leurs principes d'austérité. On rencontrait quelquefois Gaton après son dîner, se promenant sans tunique et pieds nus pour protester contre le luxe de ses contemporains. Mais la contagion ne l'avait pas plus épargné que les autres. Il passait souvent ses nuits à boire; et son invraisemblable divorce avec Marcia, qu'il maria lui-même à son ami
Hortensius et qu'il reprit une fois veuve et riche héritière, est un des plus étranges témoignages du déclin de la moralité publique. Son neveu, le pâle et maigre Brutus, le pur d'entre les purs, celui qui, dans ses lettres écrites des Champs de Philippes, s'indignera que les tribuns osent porter des agrafes d'or, violait la loi qui interdisait aux provinciaux de contracter des emprunts à Rome, et, sous le couvert de ses hommes de paille, prêtait à Salamine, ville de Chypre, ses fonds disponibles au taux usuraire de 48 pour 100. Le même vertueux jeune homme saignait à blanc un misérable roi de Cappadoce et, en moins de six mois, lui soutirait près de 600.000 francs d'intérêts. Cicéron, devant cette cupidité qu'il n'avait pas soupçonnée, sentait ses cheveux se dresser sur sa tète. Mais Cicéron, très honnête homme, qui exaltait dans ses œuvres philosophiques l'économie et la simplicité de la vie, n'avait jamais assez de tableaux, de statues, de villas et s'endettait furieusement pour acheter une maison sur le Palatin. Son ami Atticus en était effaré. Atticus s'entendait beaucoup mieux à gérer sa fortune. Il ne se contentait pas de faire le commerce des manuscrits et de prêter aux villes de la Grèce et de l'Asie : il élevait et louait des gladiateurs. Et déjà des affranchis, qu'on se rappelait avoir vus débarquer à Rome, les pieds frottés de craie comme tous les esclaves d'outre-mer, les Chry;-ogone de Sylla, les Démétrius de Pompée, les Kipparque d'Antoine, engraissés du sang des Romains et des proscriptions, s'imposaient pat* leurs richesses et leur influence à cette société qui avait perdu son équilibre moral.
La vie de LucuUus dans Plutarque — Ferrero l'a remarqué — est peut-être le document le plus significatif de cette époque, bien plus saisissant que les
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considérations abstraites de Salluste, un des héros du jour, le plus élégant des concussionnaires, dont l'impeccable burin gravait des maximes de vertu sur de l'or volé. « La vie de Lucullus, dit Piutarque, ressemble à une pièce de l'ancienne comédie : les premiers actes sont remplis de grandes actions politiques et militaires ; les derniers, de festins, de mascarades et de courses aux flambeaux. » Jusqu'à cinquante ans, ce capitaine, un des plus grands de son siècle, sait allier à un sentiment d'humanité assez rare chez les vieux Romains, la sobriété, l'endurance, la prudence et le courage qu'ils ont portés si haut. Personne, depuis les guerres puniques, n'avait tant et si bien travaillé pour la grandeur romaine. Mais peu à peu le vertige de tous les trésors qui s'écroulent autour de lui le saisit. Sa fortune s'accroît ; et la Fortune le quitte. Son orgueil lui aliène ses dernières troupes. Il rentre; il triomphe ; il traîne au Capitole une statue d'or de MithriJate plus haute qu'un homme, des monceaux de vaisselle d'or, de lits d'or, de lingots d'or et de pièces d'or. Et le lendemain de son triomphe, retiré de la vie publique, il s'adonne, avec une folle ostentation, à toutes les délices et à toutes les prodigalités. Ses magnificences sont d'un parvenu enivré. Il faut à ce Xerxès en toge des lits couverts de pourpre, une vaisselle plate enrichie de pierreries, des mets rares, des chœurs de danse et de musique. Il traite ses richesses, selon l'admirable expression de l'historien grec, comme un triomphateur ses esclaves et ses barbares. Il meurt fou. Et Rome, aussi affligée de sa perte que s'il était tombé au seiri de ses victoires, lui fait de splendides funérailles et enterré dans le champ de Mars cette efi'ra vante image d'elle-rîiême.
Plus tard. Octave, dînant chez un vétéran de
Bologne qui avait fait sous Antoine la campagne contre les Parlhes, lui demanda s'il était vrai que le premier qui eut porté la main sur la statue en or de Diane Anaïtide, divinité arménienne, fût mort aveugle et paralytique. Le vieux soldat lui répondit: « C'est moi qui l'ai touchée le premier, et tu as soupe ce soir d'une jambe de la déesse. Toute ma fortune vient de cette rapine. » Rome pouvait en dire autant. Les dieux, les déesses, les sanctuaires, les trésors dont elle dépeuplait l'Asie payaient ses spectacles et ses jeux, les trois cent soixante colonnes de marbre dont son édile Scaurus faisait décorer un théâtre qui devait durer à peine un mois, et les soupers flambovants de ses maîtres, et les bacchanales de ses jeunes patriciens et chevaliers dont les échos se mêlaient la nuit aux cris, aux fuites éperdues des gens que des rôdeurs, issus de toutes les lies du monde, dévalisaient ou assassinaient dans ses rues noires.
La religion diminuait. Elle n'était plus un frein. (( Les Égyptiens, les Syriens, la plupart des Barbares, disait Gicéron, ont plus de crédulité et plus de respect pour de certains animaux que nous n'en avons, nous, pour les temples et les images des dieux. » On pillait les temples ou on les laissait se dégrader.. Le peuple gardait bien ses vagues effrois et le sentiment qu'on devait s'acquitter des rites envers les divinités ; mais ces divinités lui semblaient un peu fatiguées, comme ces remèdes qui, à force de servir, ont perdu de leur efficacité ; et il se tournait vers les nouveaux cultes qui intéressaient les intellectuels et dont les Orientaux lui apportaient les mystérieux emblèmes et les odeurs. Les hommes soucieux de la chose publique restaient officiellement attachés à ce que les cérémonies religieuses représentaient de tradition et de contrainte sociale. Mais
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ils ne s'étonnaient pas d'avoir des augures ignorants de la science augurale ; et ils trouvaient naturel qu'un sceptique aussi débauché que le jeune César fut nommé Grand Pontife.
Pour les autres, la religion pouvait se définir un athéisme superstitieux. Ils croient aux présages, aux revenants, aux prédictions, aux sorcelleries. Pliitarque, qui les connaît bien, intercale, sans le vouloir, une excellente scène de comédie dans le dénouement tragique de l'histoire de Brutus et de Cassius. A la veille de quitter l'Asie, une nuit que Brutus, selon son habitude, travaillait au lieu de dormir, un spectre horrible lui apparut et lui dit : « Je suis ton mauvais génie: tu me verras dans les plaines de Philip[)es. » Le jour venu, il se rend chez Cassius et lui raconte sa vision. Cassius, qui faisait profession d'épicurisme, lui prouve doctement qu'il n'y a d'autres spectres que ceux qui sont forgés par nos sens et notre imagination. A quelque temps de là, dans une cérémonie, celui qui portait une Victoire d'or de Cassius hutte contre une pierre, et la Victoire tombe. Cassius en pâlit. Un peu plus tard, le licteur chargé des faisceaux lui présente la couronne à l'envers. Puis des oiseaux carnassiers planent sur son camp. Puis des essaims s'y rassemblent. Ces abeilles, ces oiseaux, cette couronne renversée, et la statue par terre, mettent en déroute les doctrines d'Epicure. Cassius se sent perdu. On ne nous dit pas s'il demanda à Brutus de lui remonter le moral. J'ignore comment l'athéisme ou le mépris des dieux s'accommode d'un tel héritage de superstitions. Mais il s'en accommodait aussi facilement à Rome qu'aujourd'hui chez nous. D'ailleurs ces croyances au surnaturel n'ont aucune vertu sur les âmes. Elles ne dressent pas plus d'obstacles entre l'homme et
ses passions que les ombres fantastiques des arbres ne l'empêchent de suivre sa route. Religion et patriotisme, tout était en baisse.
Cependant cette société qui se désorganisait n'était point moribonde. Elle se décomposait moins qu'elle ne fermentait. Ses désordres préparaient une ère nouvelle pour l'humanité et une nouvelle civilisation. Parmi toutes les lois du monde, la plus inexplicable, la plus mystérieuse est celle qui exige pour chaque progrès de l'homme des ruines et plus d'hécatombes qu'on n'en a jamais sacrifié aux divinités cruelles. C'était au moment où d'atroces guerres civiles allaient déchirer l'Italie que les esprits commençaient de s'y ouvrir à des conceptions plus nobles et plus désintéressées. Chaque cortège triomphal qui défilait sur la Voie sacrée propageait, en même temps que l'enivrement des richesses, l'étude des arts et des sciences. Les victoires de Scipion l'Asiatique avaient répandu le goût des statues de bronze ; celles de Memmius, des vases corinthiens et des tableaux ; celles de Pompée, des pierreries et des perles; et tontes, de la philosophie grecque, de la poésie, de la peinture, de la sculpture. Les intelligences travaillaient autant à édifier qu'à détruire. La Grèce renaissait à Rome. Les lettrés parlaient couramment sa langue ; quelques-uns même l'écrivaient. L'éloquence latine avaii atteint ce point de maturité où il est difficile que l'art se maintienne; et le mont Palatin s'honorait d'être habité par Cicéron. Le même patriotisme, qui devait jeter nos Ronsard et nos Du Bellay à l'assaut du temple delphique et qui inspirait à nos Racine et à nos Boileau le désir de naturaliser en France la tragédie grecque et la satire romaine, dictait à l'orateur des Catilinaires ses Dialogues philosophiques, car, disait-il, « il y va de notre gloire que de si belles et
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si grandes matières soient traitées en notre langue et que les Grecs ne l'emportent plus sur nous, même pour raboiidance des expressions y». Il n'y avait point d'éducation déjeune homme riche qui ne se terminât par un séjour à Rhodes, à ApoUonie et surtout à Athènes. 11 n'y avait point de riche demeure qui n'eût son philosophe attitré. Jamais on n'avait fait tant de philosophie qu'à cette époque de convoitises effrénées et de violences. Les doctrines grecques pénétraient dans les âmes les plus rudes et les plus romaines et s'y installaient tant hien que mal au milieu de leurs vieilles rusticités, comme les statues des Olympiens dans les vieux temples délabrés. Caton à Utique s'interrompt de la lecture du Phédon pour réclamer son épée. Il est vrai que, l'esclave ne la lui apportant pas assez vite, il lui assène un si furieux coup de poing que sa main en est ensanglantée. La philosophie n'empêche pas ces réveils du rustre romain même à l'heure où elle lui facilite le passage de la mort.
Pourtant l'idée d'humanité élargit déjà l'horizon des âmes. L'esclave est en général mieux traité. On le considère de plus en plus comme un homme. On l'aime souvent comme un ami. Sa culture fait de lui non seulement un confident, mais un collaborateur, presque un égal. L'instruction supprime les distances. La curiosité intellectuelle est très vive, curiosité du passé, curiosité des religions. Varron écrit ses Antiquités romaines. Octave, au lendemain d'Actium, s'initiera aux Mystères d'Eleusis. Un nouveau pouvoir grandit : celui de l'esprit. Les images des orateurs, des poètes, des philosophes grecs ornent les vestibules et les maisons. Les hommes d'État ambitionnent la gloire de l'écrivain. Ils rédigent leurs mémoires. César ne dédaigne pas de se mettre au
premier rang des hommes de lettres, et, vainqueur de Gaton, d'attacher à sa mémoire le plus mordant des pamphlets. Une société mondaine se forme où l'on cause politique et littérature. Les rapports entre les hommes respirent cette urbanité un peu solennelle et oratoire des dialogues de Cicéron. L'enjouement même y est grave. La femme .s'émancipe et fait l'essai de son empire. x\ssurément la façon dont l'homme étale ses conquêtes et ses infortunes conjugales ne prouve pas qu'elle tienne encore une place considérable dans sa vie. Pompée, que sa femn;e trahit avec César, se contente en petit comité d'appeler celui-ci : « Mon Égisthe! » et, se remariant, n'hésite pas à devenir son gendre. Au Sénat, pendant la séance orageuse où se jouait la vie des complices de Catilina, le même César, dont les aventures défrayaient la chronique scandaleuse, reçoit une lettre que son ennemi Caton le somme de lire à haute voix. César sans vergogne la lui met sous les yeux. C'était une lettre d'amour de sa maîtresse Servilie, la mère de Brutus, la propre sœur de Caton. Le vieux Romain la lui jeta au nez en lui disant : « Tiens, ivrogne ! » Cependant, sous ce relâchement des mœurs, un besoin de tendresse plus délicate s'éveillait çà et là dans les cœurs jeunes. L'amour ne se cache plus. On le cherche et quelquefois on le trouve dans le mariage. La poésie funéraire des épitaphes en porte le témoignage. Ce n'est plus seulement réternelle fileuse de laine attachée à son devoir austère que les maris regrettent, c'est le charme, la grâce, la beauté disparus*.
Enfin on a la passion de la gloire. Rome est littéralement encombrée de statues, et aussi les villes de
1. Etude sur la poésie funàra're à Home, de II. Focillon, dans le livre Épitaphes de Frédéric Plessis {Fonlemoing, 4003).
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province. Les particuliers, les femmes elles-mêmes, s'en font ériger. Et l'on vit dans les perpétuels remous de la faveur populaire. Vie enivrante pour les jeunes gens qui voient tour à tour les hommes j-iiulics assaillis à coups de piéride ou couverts de '{leurs comme les athlètes victorieux. Ils ont conspiré avec Gatilina. Ces ieunes intellectuels sont irrésistiblement attiras par les grands rhéteurs et les grands u-^itateurs. Tous les espoirs leur sont permis, et, à défaut des plus nobles, celui d'être au moins le héros d'un jour. Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu ? Les gens qui demeurent à l'écart ou qui réfléchissent sentent qu'ils assistent à la fin d'un monde. (( La république est inguérissable, se disent-ils : le seul remède est dans la monarchie. Mais à quel médecin la demander? A César? A Pompée? Pompée serait peut-être plus doux. » C'était la question qu'on se posait à Rome, lorsque Virgile y arriva.
Il y passa sept ou huit ans coupés sans doute par
■t nombreux retours au pays natal. Ses modestes
-sources, son humble origine, ses goûts le tenaient
oigne des compagnies de viveurs où un cisalpin
';omme lui, Catulle, qui venait de mourir à trente-
qualre ans, avait rapidement épuisé sa jeunesse. On
les rencontrait au Champ de Mars, au Cirque, dans
le tem[)le de Jupiter, sous le portique du thécàtre de
Pompée, dans les boutiques des joailliers ou à Subure.
Il ne se mêla pas davantage aux avocats, aux plai^
deurs, aux gens d'affaires qui hantaient le Forum autour de la statue de Marsyas. Ses premières curiosités satisfaites, les endroits tumultueux ne l'attiraient guère. Il félicitera dans les Géorgiqiies lo paysan de ne connaître « ni les lois de fer des tribunaux, ni les démences du Forum, ni les ÎJureaux où sont enfermées les archives du peuple romain )>. Nous l'imaginerions volontiers fréquentant de préférence les coins les plus déserts de la vieille ville, ou longuement attardé, aux heures où la foule ne les assiégeait pas, devant de belles statues comme | celles des Muses Thespiades, près du temple de bi Félicité, dont l'une était si belle, paraît-il, qu'un chevalier s'en énamoura. Mais si réservé qu'il fût, si ami de la solitude, il ne pouvait rester indifférent g aux événements formidables qui se précipitèrent à Rome entre sa dix-septième et sa vingt-sixième année, où nous sommes à peu près sûrs qu'il était retourné habiter Mantoue.
il n'entendit d'abord parler que de César dont la marche en Gaule surexcitait les imaginations. Son passage du Rhin, son débarquement en Bretagne, dans cette île de l'or et des perles, les détournaient de l'Orient et leur ouvraient vers le nord des perspectives fabuleuses. Le prestige du conquérant s'augmentait du mystère de ses découvertes. Ses ennemis n'en étaient que plus acharnés à sa ruine. Les cercles aristocratiques, qui prônaient son gendre 1 ompée, affectaient de le mépriser et faisaient courir des épigrammes sur ses mœurs. Caton, dans son intransigeance, demandait au Sénat qu'on le livrât aux Germains, pour avoir rompu la paix et pour avoir exterminé les Teuctères et les Usupiens. Le rigide Caton, du haut de son puritanisme, prenait en main la cause de la Germanie. La mort de Julie,
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fille de César et femme de Pompée, qui rompait le seul lien entre ce3 deux hommes, consterna le peuple romain ; et, pendant qu'il accompagnait le magnifique convoi funèbre jusqu'au Champ de Mars, oii le sépulcre de cette jeune femme était dressé parn:! ceux des grands personnages de l'Etat, le cri des pleureuses retentissait à ses oreilles comme l'annonce de la guerre civile prochaine.
Mais la guerre civile était déjà dans Rome. Un jour, c'était Pompée pale decolèi-e sous le doigt tendu du démagogue Clodius qui le désignait aux huées de la populace. Le lendemain, c'était Antoine qui, l'épée à la main, poursuivait ce même Glodius à travers le Forum et le forçait de se ca(4ier dans une boutique de libraire. Les candidats à l'édilité, à la préture, au consulat, armaient des bandes de gladiateurs et d'esclaves, et, comme les barons féodaux du Moyen Age, ne sortaient qu'avec leur escorte de spadassins. Puis ce fut le meurtre de Clodius par Milon sur la voie Appienne, son cadavre :-anglant et boueux exposé devant les rostres, brûlé dans la Curie, et la Curie embrasée de ce bûcher funèbre, et l'incendie se communiquant à la basilique Porcia, et les émeutes, et les pillages, et le plaidoyer dramatique de Cicéron enflant la voix pour que Pompée, assis au pied du Capitole, pût l'entendre. Enfin ce fut, après un peu de calme provisoire où Rome répara ses ruines et reprit sa croissance de beauté, le coup de tonnerre du Rubicon, la panique à la nouvelle que l'armée des Césariens était entrée à Rimini, Pompée en fuite, les sénateurs affolés se bousculant derrière lui et emportant ce qui leur tombait sous la main, comme ces pauvres gens qui, à l'approche de l'ennemi, sauvent de tous leurs biens une casserole ou une cage d'oiseau, et les consuls quittant la ville
sans même faire aux dieux les sacrifices obligatoires. 11 s'agissait bien des dieux ! Et pendant qu'on se bat en Espagne, en Grèce, en Epire, sur terre et sur mer, la disette entre à Rome que les provinces ne ravitaillent plus ; les esprits s'aigrissent ; César devient un scélérat. Le bruit se répand qu'il a été battu à Dyrrachium ; mais la petite bataille de Pharsale, un succès militaire de dixième ordre, change la face du monde. Les dieux sont pour celui que Catulle appelait ironiquement YUnicus Imperator. De misérables Egyptiens lui rendent le service de le débarrasser à jamais de Pompée; la philosophie stoïcienne, de Caton ; et ses armes, des derniers Pompéiens. Quels stimulants detéflexion pour un jeune homme comme Virgile ! S'il ne tint aucun rôle dans ces événements, s'il n'en fut même pas toujours le spectateur, on ne peut douter que son âme en fut ébranlée, son intelligence vivifiée.
11 alla certainement écouter Cicéron. Il lui arriva quelquefois de suivre des yeux le grand Pompée lor-qu'il promenait à travers le Forum, au milieu de sa clientèle, sa belle tête fastueuse, toujours aussi lier qu'en cet après-midi trioniphal où l'on portait derrière lui son image faite en perles fines. Peutêtre entrevit-il Vercingétorix à la lueur des flambeaux que brandissaient les cornacs de quarante éléphants rangés des deux côtés de la montée au Ca[ itole. 11 vit Rome, au lendemain de Pharsale, abattre les statues de Pompée et celles de Sylla ; et il la vit les relever sous le commandement de César. Qui sait? 11 aperçut peut-être dans les jardins qui bordaient le Tibre, Cléopàtre, toute jeune encore, étrangement belle et fine, et telle qu'il représentera plus tard sa Didon, les cheveux retenus par une «agrafe d'or et d'une boucle d'or relevant son man--.
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teau de pourpre. Il assista à quelques-uns des spectacles dont le dictateur ne se fatiguait point d'entretenir l'enthousiasme populaire, et nul sans doute, dans le Cirque agrandi, ne l'intéressa plus que les jeux Troyens, les trois escadrons d'adolescents et d'enfants, la lance en main, la tète ceinte de feuillage, dont il nous a décrit les évolutions au cinquième livre de l'Enéide. On peut croire qu'il se trouvait à la fête des Lupercales, la dernière qui fut célébrée avant que César mourût et qu'Auguste la rétablît. Ce jour-là, les Luperques ou Flamine^ de Pan, lesjeunes gens des meilleures familles, les })lus hauts magistrats eux-mêmes, couraient par toute la ville, nus, avec une ceinture de peau de cbf=\re autour des reins et armés de lanières dont ils frappaient en riant la foule pressée à leur passage. Antoine, qui figurait en sa qualité de consul «lans cette course sacrée, s'approcha de César assis triomphalement sur un siège d'or et lui tendit un diadème enlacé d'une branche d'olivier. De maigres applaudissements, des applaudissements payés, accueillirent ce signe de royauté. César le repoussa, et tout le Forum battit des mains. Le peuple, déjà mùr pour la tyrannie, n'en acceptait pas encore le svmbole. Des bruits circulaient que César voulait être roi. On parlait de présages funestes. Mais le plus funeste de tous était la présence du pâle Brutus revenu de son gouvernement de la Cisalpine, où d'ailleurs il n'avait laissé que de bons souvenirs. Virgile était-il à Rome le jour des Ides de Mars? Vitil monter au Gapitole les conjurés qui agitaient fièrement leur épée rouge, et, le lendemain, la foule, après avoir brûlé le corps de César, se disputer les tisons enflammés et courir aux maisons des assassins? Vit-il la comète qui apparut pendant sept jours
lorsque le jeune Octave célébra les Jeux funèbres? Elle se levait au septentrion vers la onzième heure; sa lumière était visible par toute la terre ; et le peuple pensa que c'était l'âme de César reçue parmi les dieux immortels. Le vers de la neuvième Bucolique où il fait allusion à ce phénomène céleste ne prouve pas qu'il en fut témoin. Mais il prouve que Virgile s'était rangé du côté de César, comme il 'se ranoea aux côtés d'Octave. °
^^ La jeunesse était très divisée. Le fils de l'affranchi Horatius, qui achevait en ce moment ses études à Athènes et qui devait se lier d'une si tendre amitié avec Virgile, avait pris parti pour Brutus. Mais Virgile était de ces esprits qui aiment avant tout l'ordre et qui comprirent de bonne heure qu'on ne pouvait l'attendre que d'un pouvoir fort. D'Horace et de lui, le plus sceptique, le moins porté à l'enthousiasme,' celui qui croit connaître le mieux la vie et les hommes, c'est Horace; mais c'est Virgile quî a le sentiment le plus clair de l'intérêt romain et qui se laisse le moins abuser par les mots et par les simulacres d'une fausse hberté. Nourri des solides vertus paysannes qui avaient fait la grandeur romaine, pratique comme le sont les grands, les vrais idéalistes, il eut horreur de tous les tumultes où sombrait l'ancienne république; et il n'hésita pas à saluer, avant même qu'il fût définitif, l'avènement du hbérateur. Il ne semble pas qu'il y ait eu la moindre oscillation dans sa pensée. Toute son œuvre ne sera qu'une longue réaction contre les mœurs, le luxe, la politique, lindividualisme de cette Rome où s'était mûrie sa jeunesse et qui, malgré ses vices, ne restait pas moins à ses yeux « la plus belle des choses ». Rien ne le tenta de ce qui séduisait autour de lui ces jeunes gens sentimen-
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taux et aventureux à qui la désorganisation de l'Etat fournit des moyens plus rapides de satisfaire leurs passions ou leur ambition. Et pourtant il était ambitieux. Il avait conçu très tôt le magnifique dé^ir d'être utile à son pays. Et dans l'étude et le silence il s'y préparait.
lY
H avait d'abord suivi l'enseignement du rhéteur Épidius qui compta parmi ses élèves Antoine et Octave. Ce dernier élevé dans la maison de son oncle César, avait sept ans de moins que Virgile; m.ais, dès l'âge de douze ans, il était déjà assez façonné à l'éloquence pour prononcer du haut de la tribune l'éloge funèbre de sa grand'mère Julie: et il se peut que Virgile ait rencontré chez Épidius cet enfant prodige, sinon à son arrivée, du moins plus tard quand les différences d'êi'^Q s'atténuent entre l'adolescence et la jeunesse. Mais le maître qu'il écouta surtout fut le ^philosophe épicurien Siron, un des nombreux amis de Gicéron qui le jugeait un homme excellent et de vaste savoir. L'épicurisme était alors à la mode. On trouvait partout des portraits d'Épicure Selon l'habitude, chacun prenait dans sa doctrine ce quijustihait son tempérament ou excusait sa conduite. Les systèmes de philosophie sont admirables pour nous mettre à l'aise avec nousmêmes. Le matérialisme d'Épicure convenait à une jujciété aussi peu sûre du lendemain qu'avide des jouissances du jour et qu'il essayait de délivrer des terreurs de la mort. L'appareil scientifique en plaisait
à la jeunesse intellectuelle : il flattait le clé^ir ou Vie a toujours de remplacer l'expérience qui lui manque par des connaissances qui en tiennent lieu et qui même la surpassent. Il favorisait son audace naturelle et lui proposait en même temps un idéal de sagesse d'accord, chez quelques-uns, avec le dégoût de la politique que leur avaient inspiré les ignobles compétitions du Forum.
Il faisait plus encore. L'irréligion qui s'en dégageait l'affranchissait de tout un ensemble de traditions dont les âmes impatientes de vivre sentent le poids et non l'utilité. Ce n'étaient pas seulement les croyances ancestrales et les dieux qu'on répudiait : c'était dans la vie le respect des vieux usages, dans l'art l'admiration des anciens. Les Ennius, les Plante, les Lucilius, les Accius ne pouvaient pas plus contenter les contemporains d'Horace que nos Chansons de geste et nos Mystères les poètes fringants de la Pléiade. Là, comme en tout, Virgile sut garder la modération des forts. Il ne fut jamais épicurien, averti par son sens social des dangers du système et retenu par ce qu'il y avait en lui d'aspira tions religieuses, de vénération à l'égard des anciens cultes et d'inquiétude métaphysi(}ue. Mais il prit de l'épicurisme l'enthousiasme pour la science. D'autre part, il ne méprisa point les vieux auteurs, il les lut de très près, convaincu que toute violente rupture avec le passé était mauvaise et que l'étude d'Homère ne dispensait pas un Romain de connaître Ennius. Et, tout en les dépouillant, il se mettait à l'école des Grecs du même cœur que les novateurs de sa génération.
Une nouvelle école s'était déjà formée, dont les deux représentants éfaientrorateur Calvus et Catulle, tous deux morts jeunes, à peu près au même âge.
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De Calvus il ne nous est parvenu qu'une vingtaine de vers détachés, parmi lesquels deux ou trois d'une assez large mélancolie tirés d'un poème sur les courses errantes d'Io :
Triste vierge qui te repais d'herbes araères!
Nous savons qu'il avait aimé une jeune femme, probablement la sienne, Quintilie, et qu'il ne se consola pas de sa mort. L'opinion des contemporains sur ses élégies, le jugement de Sénèque le Rhéteur et de Quintilien, nous font regretter la disparition de son œuvre. On est eiïrayé du peu qui nous reste des littératures anciennes. Si nous n'avious pas le petit livre de Catulle, nous ignorerions presque tout du mouvement littéraire qui, à l'époque de César, introduisit à Rome la poésie savante des Alexandrins et qui produisit une poésie personnelle parfaitement originale. Les Ennius, les Plante, les Térence, les Lucihus, avaient bien imité les Grecs avec une indépendance toute romaine; mais les genres qu'ils traitaient et l'esprit qui animait alors la société ne se prêtaient guère aux confessions intimes, et, sauf Térence, ils n'étaient que de médiocres artistes. L'œuvre de Catulle intronise le sentiment artistique et la sensibilité.
Elle étincelle de génie et la passion y brûle encore. Môme dans ses poèmes, dont le sujet et la manière sont ftmnruntés aux Alexandrins et dont l'érudition mythologique peut nous paraître aujourd'hui fastidieuse et laborieuse, on sent à chaque instant le frémissem.ent d'une âme. Sous ses préciosités, ses mièvreries, ses élégances apprêtées, quelle sincérité douloureuse! Le jeune Virgile, feuilletant ce petit livre, est entouré d'images de feu. Il voit Altis entraîné à se mutiler lui-même dans les furieuses
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orgies du culte de Cybèle et qui se réveille, le corps sanglant, ni homme ni femme, voué pour jamais aux rites de la déesse barbare; et ce poème lui traduit à la fois l'attrait et l'horreur de ces religions orientales dont rêvaient parfois les voluptueux de Rome. Il entend Ariane abandonnée, courant sur le rivage, les jambes éclaboussées par les vagues, pleurant, gémissant, lançant des imprécations à la voile qui se sauve, Ariane, la première, dans la poésie latine, des grandes naufragées de l'amour. Il aperçoit, la nuit des noces, l'époux qui, du fond de la chambre, couché sur une pourpre de Tyr, se penche tout entier vers la vierge que lui conduit l'Hymen ; et il se laisse enivrer du chant nuptial que les jeunes gens etlesjeuries filles chantent à l'Étoile du soir. Et voici Lesbie, la plus vivante, je dirais même la seule vivante des femmes que les poètes de l'antiquité ont célébrées ou maudites. Les autres se ressemblent toutes : celle-là ne ressemble qu'à ellemême. Nous savons d'où elle est sortie, qui elle était : la sœur, la digne soîur du Ciodius dont le bûcher funèbre mit le feu à la Curie. Mais il importe peu que nous puissions soulever le masque du nom grec dont Catulle a si peu caché son visage. Nous ignorerions son état civil et ses effronteries, et qu'elle fut accusée d'avoir empoisonné son mari et que Cicéron Taccusa d'avoir commis un inceste avec son frère; nous ignorerions tout cela que nous la connaîtrions encore, tant elle vit, respire, marche, sourit, lance des œillades, dans les petits vers de Catulle, depuis le jour où, blanche déesse, elle arriva chez lui de son pas souple, et, appuyant son pied charmant contre le seuil usé par d'autres pieds moins charmants, se dressa immobile sur ses brodequins sonores, jusqu'au jour où l'amant irrité, qui a
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tant de fois pardonné et qui est repu de douleur, l'insnltelelong delà voie publique, pendant qu'elle s'y dandine enjouant des hanches, avecle rire fendu d'un chien gaulois. 11 y a de tout dans ce petit livre : de la tendresse, de la déhcatesse et de l'impudeur, des ivresses d'amour, de la jalousie, une écume décolère sensuelle, du désespoir. Et, à côté de cette misérable et dramatique aventure, d'oii s'exhalent des odeurs de nid et des relents de bouge, on est surpris de découvrir un jeune homme qui, malgré ses débauches, a conservé des sentiments de fam.ille exquis.- Il ira jusqu'en Troade déposer sur la pierre sépulcrale d'un frère tendrement chéri « des dons funèbres arrosés de larmes ». il aimera ses amis impétueusement. Il soupirera après les douces visions du bonheur dom.estique. Il se plaira à peindre le petit enfant qui, du sein de sa mère, tend à son père ses petites mains et lui sourit de ses petites lèvres eiitr'ouvertes. Quel étrange livre où voisinent ces fraîches évocations et les pires crudités ! Mais, Virgile y trouvait un modèle d'imitation originale. Catulle n'imitait pas seulement les Alexandrins : il imitait Archiloque, Sapho, même Homère, et avec un bonheur tout à fait nouveau, dans une langue nouvelle, nette, concise, brillante et dans un vers encore un peu rude, mais déjà très habile.
Cependant ce n'était point Catulle qui devait s'emparer le plus de son esprit. L année qui précéda son arrivée à Rome. Cicéron avait édité l'œuvre d'un poète nommé Lucrèce, dont on dit qu'il s'était suicidé dans un accès de démence le jour même où Virgile prenait la toge virile. Ses amis avaient voulu (jue le grand orateur se fît comme son patron près du public. L'œuvre était étonnante. Elle ne relevait point de l'école des Calvus et des Catulle. Lucrèce
n'avait rien de commun avec les Alexandrins, si ce nest son goût pour le genre didactique. Sa langue chargée d archaïsmes, son admiration d'Ennius, ses maladresses prosodiques, le poids de ses vers qui 1 empêchèrent, au moins tout d'abord, d'être iuW à sa vraie valeur, augmentaient encore l'impression qu il donnait d'une solitude farouche où l'écrivain umquement préoccupé de ce qu'il veut dire, ne se soucie pomt du goût et des modes de son siècle Mais des les premières pages on était saisi par une bien autre nouveauté que celle de Tart. Un attrait poignant vous serrait le cœur. L'homme qui vous parlait se présentait comme un sauveur. Il venait à vous sous l'invocation de la Vénus féconde, au milieu des troupeaux bondissants et de l'immense palpitation des oiseaux et du ruissellement de la vie et il vous apportaitl'explication de tous les phénomènes de la nature. Les mystères qui troublent l'àme des mortels, les angoisses, les terreurs, les superstitions tuyaient devant lui comme aux approches de la mère d Lnée fuient les vents et les orages. Mère d'Épiée ot de sa race, volupté des hommes / Virgile n'oubliera jamais le coup qu'il reçut de ce premier vers. Et cet homme éprouvait une profonde pitié pour les malheureux hommes. Il ne chantait pas égoïstement sa douleur d'amant trompé comme Catulle, mais tontes les douleurs de l'être humain depuis qu'il avait été jete nu sur une terre peuplée de bêtes féroces. 11 revivait dans son imagination et dans ses nerfs les nuits d'épouvante qu'il avait traversées, ses silences anxieux au milieu des ténèbres, sa longue ignorance. Il déchirait avec une sorte de rage rnagfiiiîque les voiles dont s'enveloppait la nature. 11 saccageait les royaumes de simulacres qui portent l'effroi dans les cœurs. Ce fanatique d'Épicure travaillait à libérer la
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raison humaine. Lourdement, mais puissamment et clairement, il exposait un système philosophique qu'il ne semblait pas que la poésie latine pût rendre. Il possédait ainsi le double prestige de la science et de la poésie. La poésie coupait ses disserta^tions d'éclats fulgurants. La science promettait aux hommes par sa voix la sécurité et le bonheur. Mais, alors même que son poème était le plus didactique, on y sentait courir une émotion toute personnelle. 11 n'était arrivé à sa conception du monde qu'après avoir souffert de l'amour, de la volupté, de l'ambition, de l'effroyable arbitraire des dieux. 11 proclamait sa délivrance, mais avec des retours furieux sur ses tortures passées qui lui étaient toujours présentes. C'est ce qui donnait à son œuvre un intérêt si pathétique, une beauté quelquefois analogue à celle des Pensées de Pascal. « Il s'agissait de nous-mêmes et de notre tout. >
L'effet produit sur Virgile fut très grand. Il ne partageait point les idées de Lucrèce ; mais la tristesse de ce poète amer fortifia sa mélancolie. Il fraternisa avec lui dans sa pitié pour les pauvres êtres que nous sommes. Il en aima davantage l'humanité; mais il lui rêva un autre bonheur que d'avoir audessus de sa tête un ciel vide. Son sentiment de la nature s'élargit et s'approfondit devant cette imagination cosmique et les trouées de lumière dont elle perçait la nuit des âges. Il respira dans ce poème des souffles qui partaient de l'origine du monde, et que nous respirerons à notre tour dans les Géorgiques, mais moins âpres et comme amollis par les beaux vergers et les moissons où ils se sont attardés. Enfin l'exemple de Lucrèce lui prouvait qu'il n'y avait point de sujet que la poésie latine ne fût désormais ea état d'aborder,
Sa vocation poétique s'était éveillée très tôt. Parmi les petits poèmes et les courtes poésies qui, réunis probal)lement sous le règne de Tibère, furent présentés comme ses œuvres de jeunesse, et dont aucun vers peut-être ne lui appartient, on cite une pièce délicate oh il dit adieu à la rhétorique, à la grammaire et aux ?4uses, cependant si douces, pour se consacrer à de plus hautes spéculations. On peut y voir rinfluence de son maître Siron et aussi celle de Lucrèce. En tout cas il revint vite sur son adieu. Je croirais volontiers qu'après les essais ambitieux par où l'on commence toujours, il apprit son métier en s'exerçant à de petites compositions réalistes dont le tableau campagnard du Moretiariy qu'on lui attribue, nous donne l'idée. Ce genre était à la mode. Le peintre Pyréïcus peignait alors des boutiques de barbiers et de cordonniers, des ânes, des provisions de cuisine, qui, nous dit Pline, se vendaient plus cher que de grands tableaux. Mais soyons certains que ses vers étaient déjà connus et appréciés dans le groupe de jeunes gens parmi lesquels il vivait, tous ou presque tous poètes, et que fréquentait, s'il n'en faisait pas partie, un jeune homme descendant d'une famille royale d'Étrurie, ?tîécène. Les autres se nommaient Bibaculus, Quintilius Varus, ^milius Macer, Yarius qui devait écrire un poème sur la Mort de César et une tragédie, Thyeste, considérée comme un des chefs-d'œuvre du Théâtre Latin, et Cornélius Gallus, le plus intime ami de Virgile.
Ce Gallus, d'une origine aussi humble que la sienne, avait étudié, comme lui, la philosophie à l'école de Siron; comme lui, les Grecs et les Alexandrins. 11 traduisait alors le poème Hésiode de l'alexandrin Euphorion, en attendant que l'amour lô rendît plus original ; car il eut, lui aussi, à l'exemple de
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Catulle, sa Leshie. II l'appela Lycoris ; et elle s'appelait Volumnia, étant l'alTrancliie de Yolumnius, lui-même affranchi d'Antoine, et de son nom de théâtre Cythéris. Les noms ne lui manquèrent pas plus que les amants. Elle avait été la maîtresse d'Antoine qui l'avait promenée à travers Rome dans un char traîné par des lions. Des bras d'Antoine elle passa, dit-on, dans ceux de l'austère Brutus, et le jeune Galius s'éprit d'elle. Cet amour malheureux et tourmenté lui inspira quatre livres d'élégies, Amours, qui le mirent au premier rang des élégiaques romains. Mais cet élégiaque était aussi un homme d'action. Ami d'Octave, chargé par lui d'im.portantes missioîis, dont la plus sensationnelle fut la capture de Gléopâtre, et nom.mé gouverneur de l'Egypte, les faveurs de la fortune et la vie égyptienne lui tournèrent la tète, il parla très librement d'Octave, se lit ériger des statues, trancha du potentat, couvrit la Thébaïde, qu'il avait réduite par les armes, d'insolentes inscriptions (on en a retrouvé une à Philae), bref, fut accusé, injustement d'ailleurs, de concussion et de complot, et se suicida. La plupart des jeunes gens avec qui Virgile s'était lié étaient donc appelés à faire figure dans le monde et dans les lettres. Lorsqu'il quitta Rome et retourna dans son village, sans doute pour y travailler en paix et pour s'occuper de son bien, il laissait derrière lui de solides amitiés et déjà de grandes espérances.
En 43, comme il était à Andes, Asinius Pollion reçut le gouvernement de la Cisalpine. 11 venait de
quiller celui de l'Espagne. Il avait six ans de plus que Virgile et il était un grand personnage. On est frappé de la jeunesse de tous ces maîtres du monde ! Ancien ami de César, ami d'Antoine, ami de Gicéron, ami de Gallus, Pollion ajoutait à ses qualités d'administrateur et de capitaine le talent d'un poète tragique, si nous en croyons Horace qui vante ses « sévères » tragédies et Virgile qui les juge dignes de Sophocle. 11 mit à accueillir le jeune Mantouan, dont il avait entendu parler, l'empressement et la bienveillance d'un haut fonctionnaire trop heureux de rencontrer dans sa province un homme avec qui s'entretenir de poésie. Virgile lui montra ses premières Bucoliques^ et non seulement Pollion les admira, mais il l'encouragea à persévérer dans ce genre qui était si nouveau.
Pendant qu'il travaillait ainsi aux premières lueurs de la gloire, des tragédies autrement sévères que celles de Pollion se jouaient à Rome et dans l'empire. Brutus et Cassius étaient en fuite. Une nouvelle guerre civile se préparait. Dans le déchaînement et l'horrible confusion des partis, Antoine, Octave et Lépide fondaient leur triumvirat et n'endormaient provisoirement leurs déiiances mutuelles qu'en se liant par le crime. Les proscriptions ensanglantaient.la ville et les campagnes romaines. La tète de Cicéron était exposée sur les Rostres. Puis l'Italie frémissante avait reçu des Champs de Philippes la nouvelle que le meurtre de César était expié. Et, pendant qu'Antoine allait pacifier l'Orient, Rome voyait rentrer dans ses murs Octave, ce sanguinaire et mystérieux jeune homme, aussi énigmatique que le Sphinx gravé sur son sceau et dont il se servit jusqu'au jour oij, devenu Auguste, il le remplaça par une tète d'Alexandre. Il revenait pour
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distribuer des terres aux vétérans de son père adoptif.
Tous ces événements n'avaient probablement pas altéré la paix des citoyens de Mantoue. Mais la répartition des terres entre les vétérans les bouleversa. Il y avait environ huit m.ille soldats à fournir. On avait décidé de leur partager des champs dans le territoire des dix-huit plus riches villes de l'italie, dont était Crémone. Chaque vétéran recevrait une cinquantaine d'hectares, sans compter les troupeaux, les esclaves, les instruments agricoles. C'était la ruine pour beaucoup de petits propriétaires qui ne se fiaient point à la vague promesse d'une indemnité. PoUion fut relevé de son gouvernement au moment où il allait diriger les commissions qui devaient opérer en Cisalpine. Et Octave lui désigna comme successeur un homme à lui, Alfénus Varus. Ce Varus, qui possédait des propriétés à Mantoue, avait eu maille à partir avec les notables de la ville. L'autorité que lui déléguait Octave lui permettait de se venger. Les terres de Crémone ne suffisant pas, il fit saisir celles de Mantoue; et Virgile, qui avait eu confiance en lui et qui lui avait même adressé des vers, n'en fut pas moins expulsé de sa maison paternelle.
Il quitta Andes, l'an 39, dans la saison où les fruits mûrs pendent encore aux arbres, c'est-à-dire vers la fin d'août, et il prit le chemin de Rome. Les routes étaient encombrées de pauvres gens qifi fuyaient leur chaumière et leur patrie. Ils accusaient les discordes civiles; ils se demandaient en pleurant où ils iraient, « en Afrique, en Crète ou chez les Bretons séparés de l'univers. » Le poète cheminait, l'àme pleine de pitié, au milieu de ce désordre et de ces campagnes épouvantées. Rome retentissait de leurs doléances. La i^olère grandissait contre le Jeune triumvir que
les proscriptions avaient entouré d'horreur. Il aurait bien voulu sauver les petits propriétaires; mais les concessions qu'il leur faisait ameutaient les farouciics vétérans. Mécène et Gallus lui présentèrent Virgile. Octave était très beau, toujours très calme, avec des yeux d'un éclat extraordinaire; et il savait être aimable. Que se passa-t-il entre ces deux jeunes hommes de génie? Les paroles ne signifient rien. Elles durent être banales. Mais le regard d'Octave perçut sans doute quelque chose de l'âme de Virgile. Et Virgile sortit de cette entrevue à jamais conquis. Il regagna Mantoue, persuadé que sa propriété lui serait rendue. Le centurion, nommé Arrius, qui s'était établi sur son bien, refusa de déloger; et comme le poète, fort de la promesse d'Octave, insistait, il tira son épée et le poursuivit. On dit que, pour éviter la mort, Virgile se jeta dans le Mincio et le traversa à la nage. Varus aurait pu lui rendre justice : il ne s'en soucia point. Son malheur importait peu dans l'immense désarroi. Alors Virgile dit un adieu définitif à sa petite maison et retourna à Rome.
Il y apportait ses Bucoliques presque terminées. Ses amis le reçurent avec joie ; et il devint bientôt un des familiers de Mécène. Mécène est une des figures les plus singulières de l'époque. Absolument dévoué à Octave, autant par sympathie personnelle que par patriotisme, il ne rechercha jamais le pouvoir apparent, bien qu'il aimât à briller. Il est de ceux qui pensent qu'une demi-obscurité officielle les met plus en valeur. Il a tous les dehors d'un efféminé. Il porte une robe traînante comme s'il sortait d'une orgie. 11 ose paraître en public la tête couverte d'un capuchon féminin, escorté de deux eunuques qui semblent plus hommes que lui. Cependant il adore sa femme, sa jolie femme fantasque dont la danse est