‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 11 sur 74 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. Les Idylles de Th«^ocrite. — La Pastorale virgilienne ; son originalité; son caractère romain; son caractère intime. — L'art dans les Bucoliques. — II. Les petits drames : la Première et la Neuvième Bucoliques. — III. La Quatrième Bucolique et l'Enfant mystérieux.

Pline TAncien nous raconte que, parmi les tableaux exposés jadis au Forum, il y en avait un qui représentait un vieux berger appuyé sur sa houlette. Comme on demandait à un député des Teutons à quel prix il l'estimait, le Barbare répondit : « Vous me le donneriez en chair et en os que je n'en voudrais pas! » Si le tableau existait encore du temps de Virgile, nul doute que le jeune poète n'ait souvent regardé cet objet du mépris d'un sauvage Germain et de l'admiration d'une société déjà assez raffinée pour éprouver la nostalgie de la vie champêtre ou, du moins, pour en aimer l'image.

Nous avons vu que Pollion l'avait encouragé à continuer les Bucoliques. Mais la légende, d'après laquelle Pollion eût inspiré ce livre et conduit Vir-

gile à Théocrite, me semble peu vraisemblable et presque injariease. L'idée des Bucoliques, comme plus tard celle des Géorgiques et celle de V Enéide, lui vint de lui-même, du sens profond qu'ont les grands poètes des besoins de leur temps. C'est ce qui les distingue des écrivains de second ordre et même des beaux talents qui sont souvent des retardataires, quelquefois des précurseurs, ou qui ne prennent de l'actualité que ce qu'elle a de transitoire. Les grands poètes seuls trouvent le moyen de concilier les aspirations de leur époque avec l'éternelle jeunesse de l'art et de la poésie. Virgile n'attendait point qu'on l'orientât vers la poésie bucolique et vers Théocrite. Et nous n'avons pas plus à nous demander qui lui révéla Théocrite que nous n'avons à rechercher l'origine de la poésie bucolique. Elle a existé du jour où des bergers ont soufflé dans leurs roseaux; et Théocrite avait pénétré à Rome avec tous les poètes alexandrins.

Il en est le plus parfait. 11 nous a donné un chefd'œuvre de poésie réaliste. Savant et subtil, atteignant presque toujours le naturel à force d'art, ses idylles rustiques ont la grâce et la fermeté des basreïiefs de marbre. Ses personnages sont ou semblent être de vrais bergers, de vrais bouviers, de vrais gardeurs de chèvres. Fils du midi et d'une terre heureuse, ils ont conservé la souple élégance des beaux corps qui grandirent nus. Le poète sent en délicat la valeur esthétique de leurs gestes et de leurs attitudes. Il est sensible . au pittoresque de leurs dictons. 11 a écouté leurs querelles; il a noté leurs injures, avec le même dilettantisme amusé qu'un Marivaux dans une rue de Paris retiendra la dispute entre une lingère et un cocher. Il est même descendu plus avant dans leurs âtnes et y a caressé

les instincts amoureux et jaloux. Il ne hait pas l'odeur du bouc. Mais le bouc chez lui prend souvent la fio-ure d'un dieu. Simplicité de la vie, plaisirs d'une race pauvre, petits détails relevés par la justesse de l'expression, paysages habilement suggérés, des sons de flûte qui s'échappent d'un bois sombre, de brusques ardeurs, des superstitions parfois farouches dans les yeux d'une amante : tout cela, baigné de lumière, compose une harmonie un peu sèche, mais exquise, et se suffit à soi-même. 11 n'y a point de sens caché. Théocrite nous dit précisément ce qu'il avait à nous dire. Il n'est pas seulement réahste dans son sujet; il l'est aussi dans la façon dont il le traite et parce qu'il ne nous laisse rien à deviner au delà des réalités qu'il nous met sous les veux. Quant à l'homme, nous ne le connaissons ipas. Sa^poésie est une belle fleur détachée de sa tige, que le fleuve de la vie nous apporte et qui a gardé son parfum. Elle a éclos après la floraison des grands poèmes. C'est l'extrême fleur du goût classique de la Grèce. Les Romains étaient arrivés à un moment où ils devaient la respirer avec délices. Virgile en était tout imprégné. D'un bout à l'autre de ses Bucoliques, le souvenir de Théocrite est manifeste. Les commentateurs n'ont pas manqué de signaler ses emprunts, comme ils ont signalé ceux qu'il fit à Homère dans son Enéide. Théocrite, Homère, Hésiode, Apollonius de Rhodes, et d'autres poètes grecs, sans compter les poètes romains, d'Ennius à Lucrèce, qui n'a-t-il pas mis à contribution? Ses imitations sont si nombreuses que la plupart ne sont sans doute que des réminiscences. Je partage l'opinion d'un de ses derniers critiques ^

1. RoiRON, Étude iur Vimagination auditive de Virgile (Ernest Leroux, 1908).

^'- Vli'.GILE

« qiul lui eût fallu, pour en avoir conscience, une mcroyable tension d'esprit». Et certes on ne peut blâmer ceux qui les ont relevées et en ont même rempli de gros livres. Jl n'était pas inutile de voir avec quelle liberté il imite, ce qu'il ajoute à ce qu'il prend, comment sa mémoire, chargée de beaux fruits se tait la ménagère docile de son inspiration Mais ces études, qui sont attrayantes, ont le défaut de nous altérer la poésie virgilienne, de nous en confisquer, au profit de l'érudition, l'originalité. Elles instituent sur chaque point un petit débat où tantôt Virgile est reconnu supérieur à son devancier, tantôt inférieur. Elles transforment son œuvre en une série de réussites ingénieuses ou de demi-réussites « On le voit travailler, disait Sainte-Beuve, comme à travers la ruche transparente Huber voyait travailler ses abeilles. » L'image est ingénieuse et charmante Mais trop souvent aussi il nous apparaît entouré dé ses livres soigneusement annotés, allant de l'un à 1 autre, piquant un hémistiche par-ci, un mot par-là ajustant le tout, pendant que la vie, qu'il ignore oJ dont il ne se soucie guère, passe sous ses fenêtres riche, variée, jamais la même. On ne saurait rien imaginer de plus faux. L'impression vivante de son œuvre, --la seule chose qui compte en littérature -- est absolument différente de celle que nous donnent ses prédécesseurs. Aucun de ceux qu'il mute ne le remplace. Pas plus que /.. Travaux ei les Jours d Hésiode ne tiennent lieu des Géormmcrs m Mhade ou Y Odyssée de VÉnéide, les Idylles dé ll.eocnte ne nous produisent le même effet et les mêmes émotions que les Bucoliques. Les génies nous apf.aruennentà tous, comme la nature. Ils sont notre bien. Nous pouvons en tirer ce que nous vomIom^' à nos risques et périls. Un ancien disait qu'il était aussi

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malaisé de dérober un vers à Homère que sa massue à Hercule. L'important est de ne pas rendre le même son qu'eux, et de les égaler ou de les surpasser. Admettons que Virgile leur ait tout emprunté : il ne leur doit rien. Si la formule paraît excessive, disons qu'il ne leur doit pas plus qu'aux paysages de sa terre natale, au bourdonnement de ses abeilles, à la lumière de l'Italie, aux grands chemins qui descendaient vers Rome, à Rome elle-même et à tous les spectacles de sa jeunesse.

Les Bucoliques étaient un début de maître. Elles créaient la Pastorale. Virgile en faisait un genre particulier, symbolique et précieux, dangereux aussi, et qui deviendra dans les mains de ses lointains héritiers un des genres les plus artificiels de la littérature, mais qui répond à un désir, au moins intermittent, des sociétés humaines. La Pastorale est un des aveux les plus mélancoliques de l'impuissance des hommes à trouver le bonheur dans les progrès et les raffinements de la civilisation. Elle oppose la nature à la cité, la vie du berger à celle du citadin. Mais elle ne les oppose pas telles qu'elles sont en réalité: la nature souvent dure marâtre; la vie, du berger, rude, grossière, laborieuse et végétative. La nature qu'elle peint est une nature idéale qui nous ramène à l'âge d'or; et les bergers qu'elle met en scène ne sont que des transfuges delà ville, de beaux esprits et des âmes sensibles en villégiature. Si elle prend ses personnages parmi les vrais habitants de la campagne, elle commence par les dépouiller de la plupart des défauts qu'ils ont en commun avec les gens des villes et de ceux qui les caractérisent le plus, comme l'avarice, la défiance, le culte de la force brutale, la rudesse du sentiment. Elle ne leur laisse guère de leur patrimoine moral que la fru-

galité et un certain tour naïf. Les plaisirs qu'elle 1 leur accorde paraissent simples; mais ils ne le sont pas, car ils supposent une culture très délicate, des loi>:irs où l'âme s'étudie et s'affine. Pourtant 'tout n'est pas faux dans cette conception. La vie de l'homme des champs y prête : elle est moins compliquée que la nôtre, plus à l'abri des imprévus; par sa monotonie, elle l'incline au songe et aux longues méditations ; grâce à la solitude relative où elle le maintient, il a peut-être moins de vices que nous. L'innocence est une des formes de l'ignorance. Et justement il arrive toujours une heure où l'homme, plus malheureux de savoir qu'il ne peut être heureux^ soupire après son ignorance perdue, et, dans l'impossibililé de la retrouver, aime du moins qu'on lui en représente l'image. C'est l'heure de la Pastorale. 11 n'y a rien de semblable dans Théocrite. Le poète grec ne se propose aucunement d'exalter la vie champêtre aux dépens de celle des villes. On ne rencontre point parmi ses pâtres de désenchantés au cœur metn-tri qui regrettent amèrement do n'avoir pas vécu dans une chaumière. Mais Virgile, lui, a comparé l'existence troublée, incertaine, passionnée, luxueuse et violente des hommes de la ville à celle qu'il avait menée naguère dans la petite ferme pater- | nelle, 11 a éprouvé la nostalgie des bois et de la paix, ' du bêlement des chèvres et du mugissement des bœufset la nostalgie embellit ou idéalise. Il a sfmti que cette société souiTrait de l'excès même des jouissances et qu'on pourrait lui faire du bien en lui olîrant des tableaux rustiques et des chants de pâtres. « C'est toi, la sagesse î » devait-il dire au vieux berger du Forum, peint les mains croisées sur son bâton d'olivier, incumbens tereti olivœ. Et que de fois il a dû répéter à ses amis : « Si vous saviez comme aux

champs on vit plus heureux et plus sainement qu'à Rome! Nous ne connaissons point dans nos campagnes les folies qui vous ravagent. » Les Bucoliques ^ ce sont déjà les Géorgiques, ou, si vous préférez, le sentiment qui les inspire et qui en fait ]a première originalité est le même que celui qui animera les Géorgiques ; mais avec celte différence que Virgile n'est pas encore pleinement lui; qu'il n'a pas encore la maturité de génie qui permet d'étreindre le grand sujet; que sa jeunesse, à la fois prudente et impressionnée par le milieu très élégant de ses protecteurs, s'adresse d'abord à la société mondaine avant de s'adresser à toute la société romaine.

Le chemin qui le mxène à la vraie peinture de la vie du laboureur passe d'abord par l'Arcadie. L'Arcadie n'était chez ïhéocrite qu'une région, comme la '^•icile, fréquentée du dieu Pan. Virgile en fait la [uitrie des joueurs desyrinx^ Il imagine ce royaume de pasteurs que nous verrons ressusciter au soleil de la Renaissance avec Sannazar, le Tasse, Guarini, l'Espagnol Montemayor, l'Anglais Sidney, le Français Honoré d'Urfé, ce royaume où Ton ne conçoit d'autre ambition que d'aimer et dètre aimé, d'autre devoir que de chanter harmonieusement. Le berger grave sur Fécorce encore tendre le nom de sou amour : l'arbre croît, l'amour aussi. On y vit sous la protection d'un prince invisible et sage, en compagnie des dieux ou des demi-dieux. Personne n'y a de souci d'argent. Personne n'y fait de politique. Ce n'est pourtant pas un royaume fermé. On s'y tient au courant des belles œuvres qui se publient dans la société des vivants intéressés et cupides. L'accès en est facile. Il suflit, pour y être accueilli et choyé,

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