‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 14 sur 74 · DAMOETAS · texte numérisé non relu

DAMOETAS

Poliio amat noslrara, quamvis est ruslica, Musara : Piérides, viiulam Icclori pascite vestro, '

Nous ne sommes plus avec les bergers, et le poète n'essaie même plus de nous donner le change. Il ne se sert de leurs images rustiques que pour ajouter à l'imprévu de son éloge une grâce pittoresque. Aujourd'hui Pollion, demain Auguste; plus tard les d'Esté de Ferrare, ou Henri IV. Les personnages de la pastorale deviennent de fins courtisans et des gens de goût qui savent décocher l'épigramme. Bavius et Mœvius étaient, nous dit-on, de mauvais poètes, partisans des anciens; et Horace, qui voulait mal de mort à Mœvius, suppliait dans une épode burlesque la tempête de l'engloutir. Comme Pollion était partisan des modernes et écrivait des vers selon la poétique nouvelle, carmina nova, c'est une association d'idées par contraste, et toute naturelle, qui fait venir leurs noms à la bouche de Ménalque.

La Pastorale, ouverte aux actualités littéraires, ne le sera guère moins à la curiosité philosophique et scientifique. Le dieu Silène, surpris par deux bergers, et obhgé de chanter, prouve qu'il a lu le poème de Lucrèce et qu'il est bien un dieu de son époque. 11 chante les principes de la terre, de l'air, de l'eauet du feu confondus dans le vide immense; l'origine des êtres nés de ces premiers éléments ; la formxation de la terre; le monde stupéfait sous la nouveauté du soleil; le miracle des nuages retombant en pluie ; ia

Pollio et ipse facit nova carmina : pascile laurum ; Jam cornu petat et pedibus qui spargat harenam.

BAMOETAS.

Qui le, Pollio, amat, veniat quo te quoque gaudct; Mellu Huant iili, ferai et rubus asper amomum.

MtNALCAS.

Qui Bavium non odit, amel tua carmina, Maevi ; Atque idem jungat vulpes et mulgeal hircos.

Bucoliques, III, 6(H)3, t»-70, 84-91.

bO VIRGILE

naissaace des forêts et les premiers animaux errant sur les monts étonnés de les voir.

Mais, si averiis qu'ils soient de la philosopliie du temps, les bergers restent tout de même attachés à leurs superstitions, en quoi ils ne diffèrent pas des gens de la ville. Les sorciers et les sorcières pullulent en Arcadie, comme à Rome. La Pastorale gardera précieusement ce côté sombre et coloré de l'âme; et elle a raison, d'abord parce que c'est vrai, et aussi parce que la magie lui permettra de se développer dans le sens du romanesque. La bergère, dont le pâtre Alpliésibée nous rapporte les incantations qu'elle a faites pour ramener l'infidèle Daphnis, n'avait pas besoin de prendre des leçons de la magicienne de Théocrite : il lui sulïisait d'être Italienne. D'ailleurs, ses herbes, ses poisons, qui ont la vertu de transformer un homme en loup et d'évoquer les morts, ont été cueillis dans le pays d'où les recevaient les sinistres fournisseuses de l'Esquilin, dans cette Colchide patrie de Médée et de Mithridate. Sa cuisine sent l'invasion des Orientaux à Rome.

C'est que les Bucoliques, tout en créant un monde irréel, n'en restent pas moins vigoureusement racinées dans la terre natale. Un génie comme celui de Virgilene la quitte jamais longtemps, même en ses plus libres fantaisies. Ses paysages sont ceux de 3on enfance : des champs séparés par des haies de saules, des prairies qui descendent en pente douce jusqu'au ileuve, des bois de hêtres, de coudriers, de châtaigniers, de chênes, des vignes sauvages qui fleurissent l'entrée des grottes, et toutes les fleurs dont il a aimé les parfums et les couleurs. Il nous introduit dans la petite ferme sans cheminée, dont les portes sont enduites d'un noir de fumée, près du foyer où brûle un grand feu sous la clarté des torches résineuses. Ses

personnages mangent des plais italiens. Thestylis prépare aux moissonneurs le moreium : elle broie l'ail, le serpolet, des herbes aux acres odeurs, pendant que les taureaux reviennent des labours, le soc de la cliarrue suspendu à leur joug. Le jour du mariage, le mari lance des noix aux enfants, ces noix assez rude symbole de l'hymen dont s'emparaient les plaisanteries fescennines. Virgile ne multiplie pas les allusions aux coutumes romaines. Mais il en ditas^-ez pour que nous sachions où nous sommes.

Et nous le savons aussi avec quelques- uns de sc;personnages. Ils ne sont pas tous des bergers imaginaires. Mélibée est un petit fermier. Palémon, qui assiste en arbitre à la joute poétique de Ménalque et de Damœlas, vient avec ses esclaves arroser ses prairies. Ménalque est le fils d'un propriétaire. Tiîyre a blanchi au service de son maître. ?>lœris, l'homme de confiance de Ménalque, nous montre la bonne figure dévouée d'un vieux serviteur. Mais ces campagnards ont presque tous l'urbanité romaine. 11 est rare qu'ils se querellent âprement. Le jeune Mopsus, assez avantageux et qui se flatte, non sans quelque présomption, d'avoir gravé vingt-quatre vers sur l'écorce d'un hêtre, rencontre Ménalque plus âgé, qui lui offre de s'asseoira Tombre et de chanter; et le jeune homme lui répond : « Tu es mon aine, il est convenable que je t'obéisse, choisis donc ce sousbois qui tremble au souffle du zéphyr ou cette grotte tapissée de grappes d'une vigne sauvage. » Et, comme dans les Dialogues cicéroniens, leur urbanité prend facilement le tour oratoire. Ils ne manquent pas de naturel ; mais leur naturel manque un peu de simplicité. Le poète respire éloquemment; et ses tableaux sont empreints de la noblesse du peuple roi. Silène, après avoir chanté l'origine du monde, passe au dé-

luge, puis dans un mouvement lyrique, énumère rexpédition des Argonautes, l'histoire de Pasiphaé, d'Atalante, des sœurs de Phaéton, et finit, d'une façon assez inattendue, sur l'apologie du poète Gallus, qui se trouve ainsi promu à la dignité d'un héros légendaire. Gallus errait au bord du Permesse quand une des neuf Sœurs le prit par la main et le conduisit sur les monts d'Aonie. Dès qu'il parut, la cour d'Apollon se leva pour lui faire honneur. C'est César, le front lauré, entrant au Sénat.

J'aime ce caractère romain des Bucoliques ; mais je préfère encore leur caractère virgilien, car Virgile y a mis beaucoup de lui-même, de son esprit, de son âme, de sa vie. Il est très spirituel. Gauche dans le monde, d'une conversation embarrassée, pas du tout boute-en-train comme l'ami Horace, il avait l'esprit le plus agréable et un sens du comique qui Teût fait, s'il avait écrit des comédies, ressembler à Térence. Voyez ce Ménalque qui n'ose pas engager une de ses bêles comme enjeu dans sa lutte avec Damœtas : son père et sa belle-mère comptent deux lois par jour son troupeau. Ils n'ont pas tort. C'est un gaillard, et qui en fait de belles dans les petites grottes dédiées aux Nymphes. Les Nymphes sont bonnes filles et en rient; mais les boucs le regardent d'un œil jaloux. Damœtas, son rival, ne vaut guère mieux : un fainéant qui prend à peine soin du troupeau que son maître lui confie. Il est vrai que ce maître le lui confie pour courir après Néère. Thyrsis et Corydon s'échauffent dans leur défi pastoral. Ah! ces jeunes Méridionaux voient grand, et rien ne leur coûte ! Corydon promet à Diane une statue de marbre dont les jambes seront lacées d'un cothurne de pourpre. Qu'à cela ne tienne : Thyrsis se hgure qu'il a déjà consacré à Priape une statue de marbre : il lui en

consacrera une toute en or. Virgile s'égaie de cette surenchère oh s'exalte leur imagination. Le sourire de Virgile est charmant. Il ne luira que furtivement dans les Géorgiques et dans V Enéide; mais les Bucoliques en sont illuminées. Il a su fixer d'un trait dans la mémoire des hommes le symbole le plus gracieux des coquetteries delà jeune fille : cette Galatée qui jette sa pom.me et fuit derrière les saules, mais désire être vue. Voilà dix-neuf cents ans que cette pomme roule sous nos yeux et que les saules nous font signe que Galatée est là.

11 a certainement aimé les jeunes filles, et je crois que son cœur s'est éveillé de bonne heure à l'idylle. Pourquoi ne verrions-nous pas un souvenir de son adolescence dans ces vers qu'il prête à l'amant de la periide Nisa et qui ont la fraîcheur des premières pages de Daj)hnis etChloé?

Tu vins avec ta raère, et si petite encore! Cueillir dans nos vergers des fruits perlés d'aurore. Je vous guidais; j'avais douze ans ; j'étais agile Et d'un bond j'atteignais à la branche fragile. Je te vis et je fus perdu' !...

Nous ne connaissons presque rien de sa vie amoureuse. On cite le nom d'une femme qui l'aurait aimé, mais avec laquelle il n'a point voulu vivre. Les scoliastes anciens parlent de son goût très vif pour les Amyntas et les Alexis. L'antiquité trouvait ce ojo^'ît naturel. Nobis, qui concedentibus philosophis an' 'uiSj adules centulis delectamur , dit Gicéron. Et

Page 1