‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 16 sur 74 · Ah! virgo infelix, tu nunc in montibus erras · texte numérisé non relu

Ah! virgo infelix, tu nunc in montibus erras

Jlle, latus niveum molli fultus hyacinthe, Ilice sub nigra pallentes ruminât herbas, Aul aliquara in magno sequitur gicge...

Bucoliques^ VI, 52-$$.

Elle lui teint le front du jus san^rlant des mures.

Le dieu rit de la ruse et lijur dit : c A quoi bon

Ces chaînes? C'est assez de ra'avoir vu, jeunesse!

Allons, déliez-moi : j'ai pour vous la chanson

Qu'il vous faut et pour elle un chant d'une autre espèce.»

Il chante, et, sous les bois, dès qu'il eut commencé,

Faune et bête sauvage en mesure ont dansé.

Et le sommet des durs chênes s'est balancé.

Phébus réjouit moins le rocher du Parnasse;

Orphée a moins charmé les montagnes de Tlirace^.

Toutes ces qualités sont réunies dans la première et la neuvième Bucolique, les plus personnelles, les plus dramatiques et où le poète se propose déjà d'exercer une action sociale. La première, nous la savons tous par cœur; nous en savons tous au

1 Chromis et Mnasyllos in antre

Silenum pueri somno videre jacentem, Inflatum hesterno venas, ut semper, laccho ; Séria procul tantura, capiti delapsa, jacebant, Et gravis attrita pendebat cantharus ansa. Adgressi (nam sœpe senex spe carminis ambo Luserat) injiciunl ipsis ex vincula sertis, Addit se sociam timidisque supervenit jEg\e, ALg\e, Naiadum pulcherrima. jamque vid^nti Sanguineis fronlem moris et tempera pinprit. 111e, dolum ridens : « Que vincula nectitis? ioquit; Solvite me, pueri; satis est potuisse videri. Carmina quae vultis cognoscite; carmina vobis, Huic aliud mercedis erit. » Simul incipit ipse, Tura vero in numerum Faunosque ferasque vidcrcs Ludere, tum rigidas motare cacumiria quercus; Nec tantura Phœbo gaudet Parnasia rupes, Nec tantum Khodope miralur et Ismarus Orphea.

Bucoliques, VI, 13-30.

moins le premier vers : Tityre tu patulœ recuhans siib iegmine fagi, et le cinquième : Formomm resonare doces Amaryllida silms^ beau comme une lar^e fleur qui s'épanouirait en sonorité. Le décor est très simple : un pré marécageux, des champs, des ormeaux où roucoule la voix rauque des ramiers, un hêtre au pied duquel, non halamment étendu, un vieux berger souffle dans sa flûte, et sur la grand'route un chevrier qui chasse ses chèvres devant lui. Et le chevrier s'arrête. 11 s'étonne de voir le ber^rer Tityre si tranquillement couché à l'ombre, pendant que les petits propriétaires comme lui, Mélibée, po — sesseurs de quelques maigres prairies, sont obligés de les céder à des soldats et de fuir. Tityre lui^'épond : « 0 Mélibée, c'est à un dieu que je dois ces loisirs ! » Et, comme Mélibée l'interroge, il lui raconte qu'il est allé à Rome pour s'y faire affranchir. L'ambition lui en est venue depuis qu'il a quitté Galatée et qu'Amaryllis possède son cœur. A Rome, la liberté lui a souri ; et le dieu qu'il ne nomme pas,' mais en qui l'on reconnaît Octave, lui a dit : « Faites paître vos génisses, braves ^(iu^, et menez-les au taureau! » — « Heureux vieillard! reprend MéHbée : tu conserveras donc tes champs. )> Et il re^-arde d'an œil mouillé de larmes le paysage qu'il ne reverra plus. Tityre semble à peine l'écouter, tout entier à sa reconnaissance pour son bienfaiteur; et Mélibée gémit à la pensée qu'un soldat barbare s'est emparé de ce petit bien qui lui fut un royaume. « Voilà oii nos discordes civiles nous ont réduits! » Cependant le soir tombe; déjà les toits des métairies fument au loin, et Tityre lui offre l'hospitalité pour la nuit.

xMélibée est exquis. Il n'a pas un mouvement d'envie devant l'égoïsme satisfait de Tityre. Il trouve même, au nom d'Amaryllis, des paroles qui doivent

lui aller au cœur. «Ah! je comprends maintenant pourquoi, en l'absence de Tityre, Amaryliis, tu priais les dieux et laissais les fruits pendre aux arbres î » Sa douceur est plus pathétique que l'indignation. Nous entendons dans la voix de ce pauvre homme, qui vient d'abandonner deux chevreaux nouveau-nés sur la pierre nue, le gémissement de la campagne italienne. Mais Tityre est assez déconcertant. C'est un ancien esclave qui, bien que les esclaves n'eussent point le droit de posséder, avait pourtant un troupeau de bœufs. Il n'en était pas plus riche, car sa Galatée lui mangeait son argent. Ce n'est que depuis le règne d'Amaryllis qu'il a économisé de quoi payer sa liberté. 11 ne représente point Virgile; maïs, comme Virgile, il a vu Octave, et, comme lui, il a pensé voir un jeune dieu. Nous serions tentés de croire, connaissant toute la finesse des éloges virgiliens, que le poète, dans son entretien avec Octave, l'avait entendu déplorer le sort de ces petits affranchis qui perdaient, eii perdant leur bien, le fruit d'un long et patient labeur; et que le personnage de Tityre ainsi conçu, mais adapté à la pastorale, devait plaire à Octave, comme une preuve vivante de sa sollicitude pour les humbles et de la facilité d'accès qu'ils avaient près de lui. N'empêche que ce Tityre barbon jouant de la flûte et, entre ses ritournelles, s'emplissant la bouche du nom d'Amaryllis, nous gêne un peu. A la réflexion seulement! Nous ne sentons d'abord que l'harmonie du'poème. La neuvième Bucolique est supérieure. Nous sommes sur la route de Mantoue. Mœris, le vieux serviteur de Ménalque (Ménalque est ici Virgile) va porter des chevreaux au nouveau propriétaire. Il rencontre le berger Lycidas et lui apprend que l'espoir du poète a été trompé, qu'un Barbare l'a chassé

de sa ferme, qu'il a même été en danger de mort. Ly^ culas qui est jeune, qui aime la poosie, qui est poète lui aussi, bien que de son propre aveu il ne soit encore qu un oison à coté de cygnes comme Varius et Ginna (amis de Virgile), Lycidas s'indigne qu'on ait osé maltraiter le chantre des Nymphes et des fleurs. Et naiureiiement, des vers de Ménalque leur reviennent en mémou-e. Ils se les chantent en marchant, (c En VOICI, dit Mœris, qu'il n'avait pas encore achevés :

Si par toi nous gardons notre Mantoue, hélas

Trop voisine de la malheureuse Crémone,

Je veux que sur le chant des cygnes jamai's las

Ton nom ju^ques au ciel, Varus, monte et résonne^...

(les vers encore inachevés, necdum perfecta, le resteront, car Virgile, comme nous l'avons vu, n'a rien obtenu de Varus : le necdum perfecta est son innocente vengeance). Lycidas le supplie de continuer de s'en rappeler d'autres. Mœris lui obéit. « Et ceux que je t'ai entendu chanter par une nuit sereine, t'en souvient-il? » Et Mœris chante :

A quoi bon suivre au ciel le cours des anciens signes

Quand l'astre de César se lève à l'horizon?

La terre l'attendait pour mûrir sa moisson.

Les coteaux pour dorer les grappes de leurs vignes.

Tu peux greffer en paix tes poiriers", ô Daphnis :

Les fruits en tomberont dans les mains de tes lii*s2.

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