‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 22 sur 74 · Incipe, parvc [luer, risu cognoscere matr-jm · texte numérisé non relu

Incipe, parvc [luer, risu cognoscere matr-jm

Matri lonpra deccm tultruiit laslidia menses. incipe, parve puer; qui non risere parentes, Nec deus hune mensa, dea nec diguata cubili est.

Bucoliques^ IV,

nésie d'enthousiasme qui, dans la quatrième Bucolique, ferait de lui le pacificateur du monde et de son lils le descendant de Jupiter. Ajoutez qu'on n'y relève pas la moindre allusion à sa qualité personnelle. On a donc pensé que cet enfant pourrait bien être celui qu'Octave attendait alors de Scribonia et qui, d'ailleurs, fut une fille. Mais il est inadmissible que Virgile ait dédié à Pollion, ami d'Antoine, un poème où il portait aux nues la postérité d'Octave, et une postérité douteuse, puisqu'il ne savait pas encore si ce serait un garçon. Alors, selon d'autres, l'enfant serait un symbole, ou un enfant indéterminé, ou l'enfant messianique, c'est-à-dire, dans la pensée virgilienne, un nouveau Dyonisos né de Jupiter et d'une mortelle.

Toutes ces explications, si intéressantes qu'elles soient, ont le tort de ne compter pour rien la part de fantaisie divine qui entre dans l'inspiration d'un grand poète. Plus je lis cette quatrième Bucolique et plus je me persuade, comme M. Fowler, qu'elle n'est d'un bout à l'autre qu'une fantaisie ^ L'enfant existe • c'est sûr; et je consens, pour faire plaisir aux mânes d'Asinius, que ce soit lui, et que Virgile l'ait vu dans son berceau et qu'il ait été un beau petit garçon. Il l'a vu. Un petit enfant, c'est l'humanité qui recommence. Ah! que le monde ne peut-il recommencer comme lui, avec lui! Justement, Virgile, qui a le sens religieux et la curiosité des mystères, vient de lire des prédictions orientales; il possède quelques notions de l'orphisme; il connaît les vieux oracles étrusques. Des images étranges et belles accourent. Des vers s'ébauchent, se précisent, se groupent, chantent. Si sa muse pastorale sortait des bois

1. VirgiVs Messianic Eglogue. Trois études de J.-B. Mayor, W. Warde Fowler, R. S. Conway. (London, John Murray, 1907,)

déguisée en sibylle pour paraître devant le consul? Ce divertissement l'amuse. Mais peu à peu il est pris lui-même à son jeu. L'artiste sait où il va, parce que l'artiste impose sa volonté à la matière, je veux dire l'ordre et la mesure. Le poète, l'inspiré, ira beaucoup plus loin qu'il n'en a l'idée. Voyez avec quel art le poème est varié et nuancé; comme aux éclats prophétiques succèdent harmonieusement des tableaux d'une fraîcheur puérile et brillante; comme l'enthousiasme et l'enjouement alternent ; comme tour à tour le ton s'élève, s'abaisse et se relève encore; comme nous-mêmes nous sommes gagnés par l'attente de l'illuminé qui aperçoit dans l'avenir le splendide appareillage des jours meilleurs et par l'anxiété du poète qui voudrait reculer les limites de sa vie ! Et tout à coup, sa voix descend, se fait très douce. La sibylle disparaît; nous n'avons plus en face de nous qu'une nourrice latine qui tend le petit enfant à sa jeune mère et, lui montrant dans l'atrium, selon l'antique usage, la table pour Hercule, le lit pour Junon, les deux divinités conjugales, lui chante l'ancienne berceuse : « L'enfant qui ne sourit pas à sa, mère ne mangera pas avec le dieu, ne couchera pas avec la déesse. »

Le poème, compris de cette façon, n'en garde pas moins sa beauté mystérieuse. Ce n'est pas sans raison que des oracles venus d'Orient, et de plus loin peut-être et de plus haut, ont touché Virgile; ce n'est pas sans raison que l'idée d'une régénération, qui doit s'accompagner de souffrances, l'a hanté; ce n'est pas sans raison qu'il a cru que les tristesses et les misères où se débattait son pays préparaient une transformation morale du monde. Saint Augustin et Dante, pour ne citer qu'eux, qui respiraient dans cette Bucolique l'odeur céleste de la crèche, étaient

peut-être aussi forts que nos critiques d'aujourd'hui. D'ailleurs, ceux-ci sont divisés. L'un écrit froidement : « Il n'y a pas à discuter l'opinion chrétienne : le poème de Virgile est païen dans tous ses détails. » Mais l'autre — et c'est M. Salomon Reinach — nous dit : « Ce poème entièrement religieux est la première œuvre en date des œuvres chrétiennes. » 11 ne s'agit pas de savoir si Virgile a prévu qu'un enfant naîtrait sous Auguste, qui révoLitionnerait le monde. Il ne l'a pas prévu du tout. Mais l'enfant est né. C'est un fait. Et c'est un autre fait que Virgile, quarante ans auparavant, avait annoncé qu'un enfant présiderait au renouvellement merveilleux du monde. Il n'y a rien à dire contre ces deux faits. Ceux qu'y n'y voient qu'une coïncidence fortuite avoueront du moins que de pareilles coïncidences sont extrêmement rares ; et je crains qu'ils ne méconnaissent ce qu'il y a de miraculeusement intuitif dans le génie. Quand on aura dénombré, examiné toutes les « sources » du poème virgilien, on n'aura pas expliqué comment il se fait qu'en mêlant de l'Hésiode, de J'orphisme, des prédictions étrusques, du Catulle et des oracles juifs, Virgile soit arrivé, dans iinesim[ fantaisie, à donner une forme étin-celante aux aspirations confuses et angoissées n!i monde occidental.

Dcus, deiis îlle, Menalca! Un Dieu, c'est un Dit?n, Ménalque!

(. La Politique d'Auguste. — Le Poème d'Hésiode. — Le De ré Rustica de Varron. — L'actualité des Géorgiques. — Les intentions de Virgile et l'heureux choix de son sujet, — II. L'Invocation aux Dieux et à Octave. — Le plan du Premier Livre, — Vérité et Poésie, — Le Jupiter des Géorgiqiœs. — La variété. — L'atmosphère religieuse. — Les Présages et le» Prodiges.

Ce fut en l'année 37 que Virgile commença les Géorgiques. Octave et Mécène Tavaient dédommagé de la perte de son petit domaine et lui avaient donné une campagne à Nola, près de Naples et de Capoue. Mais il séjournait souvent à Naples; et ce fut même là, nous dit-il, qu'il composa son poème, « s'abandonnanten toute liberté aux goûts d'une vie obscure », studiis florentem ignobilis oti. Il descendait aussi jusqu'à Tarente. La haute société romaine, qui commençait à déserter Baies, venait chercher dans cette ville voluptueuse, et pourtant fondée par des Spartiates, le douceur du climat, un port d'où partaient chaque jour des navires pour la Sicile, la Grèce et

l'Asie, un théâtre magnifique d'où l'on découvrait le vaste horizon des mers, et un poisson succulent. Mais Virgile y était plutôt atliré par la beauté des jardins de myrtes et par la fertilité de la plaine, qui oflraii, aux troupeaux d'aussi bons pâturages que ceux do sa chère Mantoue. Les cultivateurs y étaient industrieux; les petites propriétés y étaient nombreuses, toutes entourées de clôtures d'un genre assez particulier, nous dit Yarron : en cailloux et en terre revêtus de bois.

Pendant les sept années qu'il travailla son poème, l'Italie s'achemina à la pacification comme une tragédie à son dénouement à travers des surprises orageuses et des coups de théâtre. En 37, le triumvirat d'Octave, d'Antoine et de Lépide avait été renouvelé. Mais Sextus Pompée continuait de tenir la mer et la Sicile. Il ne fallut pas moins de six ans pour le réduire. Encore échappa-t-il à Octave qui laissa du moins à Antoine la honte de le faire assassiner. Lépide, qui avait voulu profiter de cotte guerre pour se relever des humiliations qu'Octave lui avait infligées, abandonné de ses troupes, obligé d'avoir recours à la clémence du vainqueur, fut trop heureux de redescendre à l'état de simple particulier et de pouvoir vivre en paix sur ses immenses richesses. Il ne restait en face l'un de l'autre qu'Octave et Antoine. Antoine se lance dans une expédition désastreuse contre les Parthes et en Arménie. Puis commence sa grande orgie orientale. Il répudie brutalement la sœur d'Octave, Octavie, qu'il avait épousée. Il afhche son mariage avec Cléopâtre. Il dispose de l'Orient et de ses trônes en souverain adoré comme un dieu, près d'une reine adorée comme la nouvelle Isis. Octave lui adresse des remontrances. Les deux maîtres du monde échangent à travers les mers des

menaces et des injures de corps de garde. La rupture est imminente. Antoine a encore trop de partisans pour qu'on ose le déclarer ennemi public; mais la guerre éclate contre Cléopàtre, la sorcière égyptienne qui l'a envoûté. Et de nouveau le monde s'embrase. Dans les rues de Rome, les enfants, qui jouaient naguère aux proscriptions, se partagent en Césariens et en Antoniens et se livrent des combats où l'on remarqua que les Antoniens étaient toujours battus. Les vrais le furent sur les tlots d'Actium.

11 n'y a pas dans l'histoire romaine d'épisode plus chargé de couleurs ni plus romanesque que le siège d'Alexandrie et la mort d'Antoine et de Gléopâtre. Plutarque nous raconte que, la dernière nuit, on crut entendre les musiques et les clameurs d'un cortège invisible de Bacchantes et de Satyres traversant la ville et sortant par la porte qui regardait le camp de César, comme si Bacchus s'éloignait à jamais de ses imitateurs. Le règne de la débauche et de la folie était passé. Le lendemain, Octave faisait son entrée en tenant par la main le philosophe Aréus. Antoine, qui s'était frappé de son épée, fut porté devant le tombeau où Cléopàtre s'était barricadée. Penchée à la fenêtre et roidissant ses bras, elle hissa jusqu'à elle, au moyen de cordes, le moribond sanglant qui eut le temps de recevoir ses derniers baisers et de se féliciter en Romain de n'avoir été vaincu que par un Romain. Puis ce fut notre vieil ami et celui de Virgile, le beau pasteur Gallus, envoyé pour parlementer avec la reine à travers la porte funèbre et pour endormir sa défiance, pendant que d'autres officiers, escaladant le sépulcre, sautaient sur elle, comme Aristce sur Protée, et la saisissaient vivante. Puis ce fut Taspic moins bavard que Gallus,

L'Italie, fatiguée, énervée, hésitante d'abord devant

«elni qu'elle appelait V Apollon bourreau, était peu à peu revenue de ses hésitations, et, la victoire la décidant, s'était enfin complètement ralliée au vainqueur d'Actium. On avait vu, au cours de ces sept années, se dégager du jeune homme prudent, rusé, passionné et cruel, qui ne s'imposait ni par sa valeur militaire, comme César ou même comme Antoine, ni par son courage physique, — car il perdait vite la tête en présence de l'ennemi, — un politique habile, modéré dans le triomphe, tempérant, sobre, et dont les intérêts concordaient avec ceux du pays. Très beau, les cheveux légèrement bouclés, d'une taille plutôt au-dessous de la moyenne mais si bien pris qu'on ne le remarquait pas, ses yeux admirables dans sa figure toujours sereine créaient sa légende et justifiaient les présages divins dont il marchait escorté. Fort épris de poésie, poète lui-même, très versé dans la philosophie des néo-pythagoriciens, religieux par curiosité naturelle et parce qu'il sentait pour l'ordre de l'Empire la nécessité d'un retour aux anciens cultes, il avait assaini Rome, il relevait les temples, il commençait à donner l'exemple des vertus domestiques et mettait à la mode la simplicité des mœurs. Le maître de l'Empire vivait de pain de ménage, de fromage, de figues fraîches, de concombres et de laitues comme le vieillard de Tarente. Revenu d'Alexandrie, probablement à la fin de l'année 30 ou au commencement de 29, avant d'entrer en triomphateur à Rome, il s'arrêta, pour soigner un mal de gorge, dans la perile ville de Campanie, Atella. Ce fut là qu'il écouta, pendant quatre jours, lus tour à tour par Virgile et par Mécène, les quatre livres des Géorgiques. De tous les accueils enthousiastes qu'il reçut à son débarquement, de tous les hommages qui accouraient au-devant de lui, aucun

certainement ne lui fut pins agréable que cette moisson de beaux vers que le génie latin déposait à ses pieds. Jamais les Muses de Rome n'avaient eu de pareils accents ni tant d'aisance unie à tant de force. Et surtout comme ce poète répondait bien à ses désirs! Comme il avait bien compris l'œuvre à faire! Quel excellent collaborateur l'homme d'État trouvait en lui! Plus encore qae les louanges dont Virgile encensait sa jeune divinité, Octave y goûta l'inestimable douceur de l'harmonie qui s'établissait entre l'intelligence romaine et son gouvernement. Il a été donné à peu de rois ou de dictateurs de se sentir ainsi appuyés et portés par cette puissance, si intimement nationale, du génie littéraire. Ordinairement ils le craignent; ils essaient de le domestiquer avec des faveurs qui le leur rendent méprisable ou de lui imposer des limites à l'intérieur desquelles ils le craignent encore. Ici, rien de semblable. La plus noble inspiration rejoignait les pins justes calculs de la politique. Et Mécène dut recevoir, lui aussi, de grands éloges, car le poète lui attribuait la première pensée de son poème. C'était Mécène, disait-il, qui lui avait ordonné d'aborder ces sujets nouveaux; et son audace n'était que de l'obéissance. « Sans toi, jiécène, mon esprit ne peut rien entreprendre de grand. »

Assurément, Mécène l'avait encouragé, comme naguère Pollion. Mais les Géorgiques avaient d'autres raisons d'être que la fantaisie ou la volonté de Mécène. Et d'abord Virgile, à l'exemple de Lucrèce, avait eu l'ambition de tenter une voie qui ne fût point battue. Les sujets mythologiques ou légendaires lui semblaient fatigués à force d'avoir été traités "par les Alexandrins. Il aurait pu, tout comme un antre, chanter les travaux d'Hercule, la naissance dans l'île

fie Délos de 'Diane et d'Apollon, les aventures de Pélops à l'épaule d'ivoire. Il aurait ainsi charmé les esprits qui n'ont rien à faire qu'à se laisser charmer, vacuas orientes. Mais alors aurait-il espéré triompher de l'oubli et entendre son nom sur les lèvres des hommes^? Lucrèce avait été mieux avisé. Virgile a beau ne pas le citer : nous sentons qu'il est hanté par lui, un peu comme Pascal par Montaigne ou Lamartine par Byron. Lucrèce, qui s'était assigné la niission d'instruire les hommes, avait conçu la fonction sociale du poète. C'était par ce côté qu'il convenait de l'imiter, et, en l'imitant, de neutraliser les effets nuisibles de son poème. Nous verrons en eiïet que, sur plusieurs points, les Géorgiques sont une réfutation indirecte du De Natura rerum.

D'ailleurs, les Alexandrins, auxquels Virgile demeurait attaché, avaient cultivé la poésie érudite et didactique. Les sociétés raffinées retournent aux formes d'art primitives dont elles font des formes savantes. La poésie didactique est peut-être la première forme de poésie que les hommes aient pratiquée, le rythme servant à graver dans les mémoires les rites religieux et les conseils de l'expérience. i\Lais les Alexandrins n'avaient aucunement le désir (!e vulgariser la science, de la répandre, d'influer sur les esprits, d'améliorer l'état social. Leur poésie (iidactiijue était avant tout une poésie de luxe. Ils s'appliquaient à vaincre des difficultés qui paraissaient insurmontables et à enfermer dans des vers brillants une matière naturellement rebelle.

Bien avant eux, immédiatement après Homère, un poète grec, le premier dont nous distinguions la ligure, Hésiode, — devenu le héros d'un poème

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