Ccorgiqves, III
LES GEORGIQUES : LES LABOURS il
alexandrin traduit par Gallus, — avait écrit, au pied de rilélicoii, dans son petit bourg d'Ascra, « rude en hiver, pénible en été et jamais agréable )>, les Travaux et his Jours, premier modèle des poèmes didactiques et un des plus beaux. A dire vrai, cette œuvre du seul grand poète paysan que nous connaissions, sortie tout entière de l'indignation d'un plaideur déçu, était encore plus une œuvre de combat. Elle manquait, comme celle de Lucrèce, de la sérénité que semble exiger le genre didactique. Hésiode avait soutenu un procès d'héritage contre son frère Perses, et les juges l'avaient condamné. Il ne leur pardonna pas; et, emporté par sa rancune, conscient de son droit et de sa valeur, il avait composé un âpre poème traversé d'éclairs, dont la plu;^ grande partie n'est qu'une protestation au nom de la morale lésée dans sa personne, et le resîe une suite de préceptes agricoles et religieux destinés à nous asséner la preuve de sa sagesse et de sa supériorité. Ce campagnard, dogmatique comme un théologien, irrité comme un prophète, avait gagné sa cause près de la postérité, car son génie poétique l'égale, dans certains passages de son poème, aux plus grands artistes.
Sa première éducation, ses souvenirs d'enfance, disposaient Virgile, je ne dis pas à comprendre Hésiode, — nous n'avons pas besoin dètre nés à la campagne pour cela, — mais à marcher sur ses traces, avec le légitime espoir de le dépasser. Les Travaux et les Jourslm révélaient quelles ressources poétiques la simple existence du paysan offre à celui qui l'a partagée et quels thèmes féconds un poète rencontre en suivant la charrue. Ces épisodes, dont on nous dira qu'il a embelli la poésie didactique, il en trouvait dans le poème grec les premières
esquisses. Hésiode n'avait-il pas été amené à nous raconter le mythe de Prométhée, la naissance de Pandore, l'histoire fabuleuse des différents âges du monde? Il avait su aussi mêler à ses prescriptions techniques des allégories et des tableaux de la nature, dont celui de l'hiver est si impressionnant avec le fracas des vents dans les bois, le hurlemeiit des bètes sauvages, les tombées de neige qui aveuglent les pauvres hommes et la vision délicate des jeunes iilles « encore ignorantes des travaux d'Aphrodite aux cheveux d'or », que leurs mères gardent près d'elles, baignées et parfumées, au fond do leurs demeures. Enhn toute une philosophie de la vie ressortait de ce poème qui recommandait aux hommes la stricte observance de leurs devoirs envers les dieux et qui leur prêchait que la vie réglée par la vertu n'était pas seulement la meilleure, mais la plus agréable. L'œuvre didactique, telle que l'avait créée le génie d'Hésiode, portait en elle-même le germe de ses enrichissements. Et le sujet n'en avait jamais été plus actuel.
La curiosité des choses de la campagne faisait partie de cette renaissance de l'esprit national que ramène toujours la lassitude des nouveautés révolutionnaires. On redevenait traditionaliste. On se rappelait que le plus bel éloge que jadis on pût faire (l'un homme était de le nommer un bon laboureur et que la première couronne à Rome avait été tressée avec des épis. Mais à ce sentiment nostalgique du passé, oh entre souvent beaucoup de snobi.sme, s'ajoutait un intérêt plus sérieux. Le morcellement des terres et la translation des biens-fonds, résultats des guerres civiles, avaient fait naître toute une classe de possesseurs terriens obligés de se mettre au courant des procédés agricoles; et d'autre
part les anciens propriétaires, qui avaient pu conserver leurs propriétés, mais qu'un siècle de bouleversements avait appauvris, cherchaient dans l'agriculture le moyen de réparer leur fortune. L'année même oij Virgile commençait les Géorgiques, un aifranchi de César, Julius Hyginus, composait un livre De AfjricuUura et un traité d'apiculture, le premier qui ait paru en latin et on il avait recueilli tous les préceptes des anciens auteurs épars dans les livres les moins connus. Et un des plus remarquables polygraphes de Rome, l'auteur des Satires Ménippées, de la Langue Latine^ des Antiquités humaines y des A?itiquités divines, Terentius Varron, publiait, à l'âge de quatre-vingts ans, des Dialogues sur l'Agriculture, intitulés De re Hustica, le seul de ses ouvrages qui nous soit entièrement parvenu.
C'était un Sabin de la Sabine, très fier d'être né au centre de l'Italie et des belles moissons. Il avait tenu de grands emplois, sinon de grands rôles, aux camps et au forum. 11 avait beaucoup voyagé ; il avait assisté à des spectacles extraordinaires qu'il racontait avec plaisir, quelquefois même jusqu'à en fatiguer ses auditeurs, a Vous vous souvenez des poissons de Lydie? se fait-il dire dans le De re Ritstica par un de ses interlocuteurs. C'est là que vous avez vu des îles danser en rond. > 11 avait échappé aux proscriptions ; et il avait énormément écrit, car son érudition était prodigieuse, bien qu'elle ne l'éloignât pas des affaires et de l'administration de ses propriétés. Quand ses quatre-vingts ans l'avertirent qu'il était temps de plier bagage, il imita la Sibylle qui ne se contentait pas de rendre des oracles pour les contemporains, mais qui songeait aussi aux générations à venir; et il voulut qu'elles pussent
profiter de l'expérience qu'il avait acquise en surveillant ses domaines. Son ouvrage, plus complet et infiniment plus animé et plus agréable que le rugueux almanach de Gaton l'Ancien, intitulé aussi De re Rustica, fut très précieux à Virgile ; mais il ne lui portait pas ombrage. L'illustre propriétaire ne s'occupe que de la grande culture et ne s'adresse qu'à de riches propriétaires comme lui, à des gens dont les métairies ont des habitations de maîtres aussi belles que des palais ou des musées. Leurs fruits se vendent sur la Voie Sacrée au poids de l'or. Ils entretiennent un peuple d'esclaves, bergers et laboureurs, et des équipes nombreuses d'oiseleurs, de pécheurs et de chasseurs, car ils possèdent des viviers de surmulets et de murènes, des parcs remplis de bêles fauves, (le chevreuils et de sangliers que le son du cor rassemble à l'heure de la nourriture, des volières d'où sortent environ cinq mille grives par an, ce qui, à trois deniers pièce, leur rapporte soixante mille sesterces (plus de douze mille francs). Varron nous décrit complaisamment sa volière de Casinum, et la salle à manger fort originale qu'il y avait aménagée. Ses invités dînaient devant des bosquets entourés de filets, au chant des merles et des rossignols. La table et les lits étaient dressés sur une île, au milieu d'un bassin où s'ébattaient des canards, et la table tournait de façon à présenter à chaque convive les mets et les liqueurs dont elle était chargée. Très Romain et, par certains côtés, très vieux Romain, très patriote, Varron était tout de même contaminé par le goût du luxe et du lucre des hommes de son temps. Les personnages de ses dialogues déplorent la corruption des mœurs, l'abus et la prodigalité des festins publics et des repas de corps ; mais ils se consolent de ces tolies qui font
monter le prix des vivres et qui augmentent les revenus de leurs viviers et de leurs garennes.
Virgile, lui, ne connaissait ces grandes exploitations que pour ies avoir traversées ou aperçues de loin. Fils d'un petit paysan, il ne les voyait pas d'un bon œil; et patriote, il en comprenait les dangers. Un ancien proverbe carthaginois disait que la terre ne doit pas être plus forte que le laboureur. Faute (îe capitaux ou d'intelligence, la plupart de ces immenses propriétés étaient insuflisamrnent cultivées. Que de bonnes terres gâchées! a. Les grands domaines ont perdu l'Italie », dira Pline. Latifundia perdidere italiam. Et, à peine un demi-siècle après Virgile, Colurnelle se plaindra de ces gens démesurément riches qui ne pourraient pas même faire à cheval le tour de leurs biens et qui en abandonnent des régions entières aux foulées des troupeaux et aux saccages des bêtes féroces, quand ils ne les peuplent pas de leurs débiteurs et d'esclaves à la chaîne. (( Nos ancêtres, s'écrie-t-il, tiraient plus de proiit des sept arpents de terre qu'après l'expulsion des ruis le tribun Licinius avait assignés à chaque citoyen que nous aujourd'hui de nos vastes jachères. » C'était bien la pensée de Virgile, lorsqu'il écrivait, non sans ironie : Laiidato excessiva rura. — ■ Exiguum colito! Vante, tant que tu voudras, les grandes propriétés; mais sache cultiver ton lopin de terre ! Ce que notre Olivier de Serre, dans son savoureux Théâtre d'Agriculture, traduit :
Au grand terroir louange donne ; A semer le petit t'adonne.
Le poète n'a en vue que les petits fermiers comme l'était son père. Vous ne rencontrerez dans son poème ni villicm ou intendant, ni esclaves, A peinç
nous parle-t-il en passant des gardiens de troupeaux et d'un moissonneur que le maître fait entrer dans son champ où la moisson jaunit. Ce maître concentre sur lui toute notre attention et toute la vie de ce qui l'entoure. Mais est-ce à lui que Virgile s'adresse réellement? Il ne pouvait penser que les paysans l'e'tadieraient et le comprendraient. L'hellénisme de ses Géorgiques ne leur était guère accessihle. Seuls en jouiraient ceux qui avaient fait leurs études. Mais ceux-là, en le lisant, aimeraient et respecteraient davantage l'humble laboureur. Columelle, admirateur de Virgile au point de l'imiter et de mettre en vers toute la partie de son traité qui concerne les jardins, disait très justement qu' « il avait prêté à l'agriculture la puissance de la poésie )). Aucun éloge ne lui aurait plu davantage. Dans sa pensée, les Géorgiques devaient ennoblir aux yeux de tous la modeste tâche du campagnard. Elles feraient rayonner une pure lumière sur les toits de chaume, sur les instruments de labourage, et sur ce qu'un poète contemporain appelait « les pauvres honneurs des maisons paternelles ». Elles célébreraient la gloire des campagnes divines, divini gloria imris. Elles rappelleraient, d'une façon détournée, aux pou- .voirs publics qu'on ne saurait avoir trop d'égards envers ceux qui font pousser le blé, qui soignent les vignes, qui élèvent les troupeaux, qui récoltent le miel, et dont la vie est dure. Le mouvement de sympathie, qu'elles créeraient autour d'eux, déciderait peut-être des citarlins las de la ville congestionnée à retourner aux champs et encouragerait les propriétaires à vivre sur leurs propriétés et à en assumer les devoirs. Enfin, si Virgile atteignait son but, ses vers seraient un jour appris dans les écoles ; et les enfants de paysans, comme lui, en garderaient à
la fois un amour plus réfléchi de leur terre italienne et d'utiles préceptes.
Car il fallait que ce poème fût vraiment didactique, et qu'il eût l'air écrit pour ceux qu'il voulaif honorer. C'est par là seulement qu'il prendrait l'e.^prit et qu'il captiverait les âmes. Nous ne sommes éternellement sensibles qu'au vrai. Et les Géorgiques, très incomplètes si on les juge comme un traité d'agricultiire, sont d'une exactitude scrupuleuse dans toutes leurs parties techniques. On reprochait bien à Columelle de n'avoir pas tout dit! Virgile a choisi parmi les travaux et les occupations du paysan ; et ce qu'il en a retenu, il l'a exposé avec une précision scientillque. Les gens du métier n'ont jamais aiïecté à son égard le dédain qu'ils ont ordinairement pour les (( littérateurs ». Je ne crois pas qu'il ait enrichi son sujet d'observations originales. Mais, bien qu'il ait étudié très sérieusement les ouvrages de ses devanciers, il ne nous donne jamais l'impression d'avoir puisé sa science dans les livres. Et cette science, plus encore peut-être que les épisodes de son poème, en fait le charme unique.
La nature même du poème didactique semble aujourd'hui s'opposer à la conception de la poés'e telle que nous l'a imposée un siècle de romantisme. Si elle s'y opposait réellement, ce serait donc que le romantisme eût rétréci cette conception. L'infortune de la plupart des poèmes didactiques vient non pas du genre, mais de l'insuffisance des poètes qui les ont traités comme des sujets extérieurs à eux-mêmes, n'éprouvant aucune tendresse intime pour leur matière. Le jour où un homme laborieux et patient, admirable artisan de vers, a entrepris d'écrire un poème sur l'art qui lui tenait le plus au coeur et qui était toute sa vie, il a fait un chef-d'œuvre aussi
durable que la langue française : c'est V Art poétique. On a dit qu'il aurait pu Técrire en prose. Mais la belle et solide frappe de ses vers donne à ses préceptes et à ses théories une autorité que la meilleure prose du monde ne leur eût jamais conférée. Et ceux qui ne comprennent pas la beauté de son œuvre, je les soupçonnerai toujours de n'aimer dans les poètes que les sentiments ou les idées qu'ils expriment et non la poésie des vers. Il n'y a pas d'art, il n'y a pas de science, je dirais presque il n'y a pas de métier qui ne puisse fournir à un poète la matière d'un poème didactique, à condition que ce poète, ce vrai poète, en ait fait son étude, son amour, sa vie. Ce qui manque le plus à notre poésie moderne, c'est précisément d'être didactique. Nos poètes ne savent qu'eux-mêmes, leurs rêves, leurs sensations, leurs petites histoires. Leur musique, dont l'originalité consiste souvent à prolonger un son déjà connu dans l'espace indéterminé, nous distrait un instant; elle ne nous retient pas, parce qu'elle ne nous apprend rien, parce qu'ils n'étendent pas le domaine de la poésie, qu'ils n'essaient pas d'en reculer les frontières. Je reprends le mot de Golumelle sur les Géorgiques : ils ne prêtent à aucune de nos connaissances nouvelles la puissance sentimentale et intellectuelle du vers. Ils ne savent pas se soumettre à un sujet qui existe indépendamment d'eux-mêmes, mais qu'il leur appartient de pénétrer avec toute leur sensibilité et d'animer avec toute leur imagination, et qui, par le seul fait de discipliner leur art, en décuple les ressources. Virgile a été le plus personnel des poètes dans les Géorgiques et aussi personnel, sinon plus, là où il obéit stricte-! ment aux exigences techniques de son sujet. Je reconnais d'ailleurs que de toute?? lesi matièresj
didactiques celle qu'il abordait est la plus favorable au poète. La nature communique aux labeurs de la campagne un peu de son mystère et de sa grandeur. L'ouvrage de Varron n'a aucune valeur poétique ; mais quand je lis par exemple ces quelques lignes : « A défaut de clôtures, on peut assurer par des rangées d'arbres les limites d'un champ cultivé. Les uns plantent des pins, comme l'a fait ma femme dans la Sabine ; d'autres, des cyprès comme je l'ai fait au Vésuve ; beaucoup préfèrent les ormes, comme à Crustuminum... » il est certain que mes sens sont plus agréablement affectés que si l'on me parle des atomes d'Epicureou des règles d'une bonne comédie. Les mots : champs, pins, cyprès, ormes, évoquent des paysages et m'arrivent déjà chargés d'impressions fortes: tranquillité, solitude, tristesse, ombrage. J.-J. Rousseau a exprimé, dans un style malheureusement abstrait et onctueux, le plaisir que nous éprouvons à considérer les travaux rustiques : (L L'objet de l'utilité pubhque et privée les rend intéressants; et puis c'est la première vocation de l'homme : ils rappellent à l'esprit une idée agréable et au cœur tous les charmes de l'âge d'or. L'imagination ne reste point froide à l'aspect du labourage et des moissons. Qu'on regarde les prés couverts de ijens qui fanent et chantent et des troupeaux épars d;ins l'éloignement, insensiblement on se sent attendrir sans savoir pourquoi. » Qu'elle nous attendrisse ou non, la vie des champs est d'un intérêt universel. La terre, les plantes, les bêtes travaillent pour nous. Le lit où je dors, le tapis que je foule, la table sur laquelle j'écris, mes vêtements, ma nourriture, je dois tout à la nature exploitée et réquisitionnée par le paysan. Toute ma subsistance et une grande partie de mon luxe viennent de lui, et, si les petites
lumières qui parsèment la campagne s'éteignaient, ce serait pire pour moi que si le ciel me privait de
ses étoiles.
Avec la simplicité qu'il apporte toujours à ses expositions, Virgile nous annonce dans ses quatre premiers vers l'ordonnance de son poème en quatre livres et la matière de chacun d'eux : la terre, les arbres, les animaux, les abeilles.
Ce qui fait les épis gras et drus, sous quels signes Labourer, ô Mécène, et marier les vignes, Comment soigner les bœufs et tenir le bétail, Ce qu'exige un rucher d'intelligent travail, j'essaierai de le dire en mes vers '...
Et aussitôt il invoque les dieux. Cette invocation était de règle. C'est même de cette façon que Varron commence son traité d'économie rurale, car, dit-il les dieux ne protègent que ceux qui les invoquent. Mais Varron, dont les Antiquités divines sont l'œuvre d;un théologien, a bien soin d'invoquer les douze divinités latines, patronnes du cultivateur, et parmi elles ces dieux sans ligure, ces dieux abstraits, ces lo.'ictions divinisées qui sentent encore la première ifi iigence de l'imagination romaine, comme le dieu