‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 28 sur 74 · Olivier dis. Serre, le Théâtre d'Agriculture. Préface · texte numérisé non relu

Olivier dis. Serre, le Théâtre d'Agriculture. Préface

et se servir des instruments dont les dieux et ie besoin lui ont révélé l'usage. Il apprendra à fabriquer la charrue, les traîneaux qui battent le blé, les boyaux d'un poids énorme, les grands chars com.me ceux où l'on promène, dans les fêtes d'Eleusis, la statue de Déméter ou Gérés, et les vans mystiques d'Iacchos, Virgile se plaît à rappeler l'origine divine des instruments aratoires ou à en noter le côté symbolique : c'est une mxanière de les consacrer. Le paysan qui ramène le soir son chariot gémissant peut être fier à la pensée que c'est dans un pareil chariot que la Mère d'Eleusis veut être traînée. Il peut s'enorgueillir qu'Iacchos ait choisi le van qu'il agite comme emblème de la purification des initiés. Quelle noblesse dans les travaux de la campagne! Et qu'on s'y sent près des dieux î

On s'y sent également tout près des ancêtres dont les préceptes survivent. La Fontaine a joliment traduit, en y ajoutant du sien, les vers où Virgile demande à Mécène la permission d'entrer avec les gens d'autrefois dans de menus détails.

Je puiserai pour vous chez les vieux écnvains; Écoutez seulement leurs préceptes divins; Soyez-leur attentif, même aux choses légères: Rien chez eux n'est léger... ^.

Lorsqu'on a égalisé son aire en y roulant le lourd cylindre et qu'on en a retourné le sol à la main et que la craie l'a durci, il faut veiller à toutes ces pestes, à tous ces monstres que produit la terre.

1. La Fontaine. (Édition des Grands Ecrivains, Hachette, t. VIH.) Vers traduits pour la traduction des Épîtres de Sénèque par Pentret,.

Possum multa tibi vcîerum praec-pta re ferre, Ni refugis, tenuesquo piget cognoscere curas.

Géorgiques, I, 176-177.

C'est la petite souris futée, exiguus mus y qui a installé son logis et son grenier souterrains, la taupe aveugle qui s'est creusé son lit, le crapaud qui se cache au fond d'un trou, et ce dévastateur des tas de blé, le chnrançon, et la fourmi toujours inquiète de ne pas avoir de quoi vivre dans sa vieillesse. Virgile les peint en artiste et en campagnard, car les campagnards ont le trait juste et s'amusent souvent de la figure et des mœurs de l'ennemi qu'ils craignent et qu'ils pourchassent. Cette variété de ton est la marque du génie poétique. Elle le fait ressembler à la nature toujours une et jamais- la même. Nous étions tout à l'heure au seuil des Mystères d'Eleusis ; nous voici explorant le sous-sol et les recoins d'une aire habités par des bêtes terribles et drôles. Le temps de lever la tête, et le poète nous emportera parmi les astres.

Oblieré de tout observer autour de lui, aussi bien les habitudes du mulot que l'instant où les amandiers de la forêt ploient sous les lleurs, le laboureur ne l'est pas moins d'étudier le cours des astres. 11 consultera le ciel avec la même attention que le navigateur à travers les récifs et les mers orageuses. Que de fois la comparaison s'est imposée à nous du navire sur l'océan et de la ferme isolée au milieu des sillons, ces vagues immobiles! L'homme de la campagne est comme le marin : il reçoit des avertissements du ciel. Il vit dans la familiarité des astres. Et c'est peut-être ce qui lui donne si souvent le même regard songeur et lointain qu'à ceux qui vont sur la mer. Dès que la Balance égalise les heures du jour et de la nuit, les bœufs sont mis au travail. Le Taureau brillant aux cornes dorées indique l'heure de semer les fèves. Les semailles du blé attendront Je départ des Atlantides et la disparition de U Gou^-

LES GÉORGIOUES : LES LABOQRS 97

ronne. Et Virgile décrit les douze signes du zodiaque, la marche circulaire de Tannée dirigée par le soleil, et les cinq zones qui se partagent le ciel. Vers resplendissants imités, avec la splendeur en plus, du poème des Phénomènes d'Aratus, que Cicéron avait traduit, et d'un poème d'Ératosthène, bibliothécaire d'Alexandrie. Mais ce n'est pas uniquement pour leur charme mystérieux qu'il nous a fait ce rapide exposé cosmographique, ni même parce que la place des constellations détermine le retour des travaux de la campagne. On a très bien vu qu'il utilisait la science grecque pour restaurer la notion des Enfers que Lucrèce, au nom de la Science, voulait abolira « Le pôle nord, dit-il, est toujours au-dessus de nos tètes; mais le pôle antarctique, c'est le sombre Styx, ce sont les Mânes, habitant les profondeurs, qui le voient sous leurs pieds. »

De ce moment jusqu'à la lin du premier livre, nous sommes enveloppés d'une atmosphère religieuse. Nous cheminons sous les lumières célestes qui éclairent la route du paysan et qui s'intéressent à ses labeurs. Il est naturel que l'homme, sur qui semblent se pencher les regards des dieux, s'applique à respecter leurs lois et se conforme aux prescriptions rituelles. Il ne profanera pas les jours de férié par une besogne défendue. Il s'abstiendra de commencer certains travaux à certains jours du mois qui de tout temps ont été considérés comme néfastes. Mais, si Virgile marque fortement le caractère des occupations que la religion autorise, il passe assez vite sur les traditions superstitieuses auxquelles Hésiode attachait tant d'importance. Il n'en retient qu'une ou deux qui ont sollicité son

Page 1