Et quidam seros hiborni ad luminis ignés
Pervigilat, ferroque faces inspicat acuto : Interea, longum cantu solata laborem, Arguto conjux percurrit pectine telas, Aut dulcis musti Valcano decoquit humorem, Et foliis undamtrepidi despumat ahcni.
Et constamment reviennent les conseils d'observer, de travailler, de prier. In primis venerare Deosf Avant tout, vénère les dieux. Quels que soient les dangers suspendus sur ta tète, le Père céleste, Jupiter, s'il ne t'a pas toujours fourni les moyens d'en prévenir les effets, ne te prend jamais en traître. La nature, par son ordre, t'avertit de l'arrivée des pluies, des frimas et des vents.
Jamais qui sait bien voir n'est surpris par la pluie.
Du haut des airs, la grue aux vallons s'est enfuie.
L'hirondelle tournoie et crie autour des eaux.
La vache humant l'air a levé ses naseaux.
La grenouille redit aux étangs son vieux thrène.
La fourmi sort ses œufs de sa cave et les traîne
Sur le mince sentier frayé par sa tribu.
L'escadron des noirs corbeaux cà peine repu
Fend l'air aile contre aile avec un bruit sinistre.
Tous les oiseaux de mer, et ceux que le Caystre*
Voit fouiller dans ses prés marécageux et doux,
Arrosent à grands flots les plumes de leurs cous,
Cherchent dans leurs plongeons une eau qui les pénMro,
Et plus ils sont trempés, plus ils brûlent de l'être.
Mais la corneille crie et criant à plein bec
Seule avec elle-même arpente un sable sec.
Le soir, la main sur ses fuseaux, la jeune fille,
Si la mèche charbonne et si l'huile pétille
^ At rubicunda Ceres medio succiditur œstu, Et medio testas œstu terit area fruges. Nudusara, sere nudus : hioms ignava'colono Fngonbus parte agricelae plenimque fruuntur Mutuaque inter se lœti convivia curant. '
Invitât genialis hiems curasque resolvif <:eu pressée cum jam portum teligere carinœ Puppibus et laeti nautœ imposuere cerenas ' Sed tamen et quernas glandes tum stringere tempus ht lauri bacas, oleamqne, cruentaque myrta- Tum gruibus pedicas et retia ponere cervis ' Anritosque sequi lepores; tum figere dammas Sti;ppea torquentem Balearis verbera fiinda^ ' C\iAmx altajacet, glaciem cnm flumina liud.int.
Dans la lampe do terre aux reflets hésitants,
Peut même en son logis prévoir le mauvais temps ^.
Les jeunes^ filles d'Hésiode (( baignées et parfumées », qu'on relègue au fond de leurs demeures, ont l'air de petites idoles à côté de ces bonnes travailleuses latines. Et naturellement à ces signes précurseurs de la pluie s'opposent ceux des beaux jours. Ce sont les oiseaux qui nous les annoncent. Le chant du hibou se prolonge jusqu'à la nuit. Les corbeaux pleins d'allégresse lancent de leur gosier resserré trois ou quatre notes plus claires et plus aiguës et viennent revoir leurs douces nichées. -( Non point, dit Virgile, que la Divinité les ait doués d'un instinct supérieur ni que le destin leur ait donné une connaissance plus intime de l'avenir » ; mais leurs dispositions, leur humeur se modifient selon les variations de l'atmosphère. Nous verrons que Virgile admet la prescience des bètes,
1, Nunquam imprudentibus imber
Obfuit : aut illum surgentem valiibus irais Aëriœ fugere grues, aut bucula cselum rSuspiciens patulis captavil naribus auras, Aut arguta lacus circumvolitavit hirundo, Et veterem in lime ranas cecinere quercllam. Sœpius et tectis penetralibus extulit ova Angustum formica terens iter; et bibit ingens Arcus; et e pastu decedens agmine magno Corvorura increpuit densis exercitus alis. Jam variâB pelagi voiucres, et quae Asia circura Dulcibus in slagnis rimantur prata Caystri, Certatim largos humeris infundere rores : Nunc caput objectare fretis, nunc currere in undas Et studio in cassum videas gestire lavandi. Tum cornix plena pluviam vocat improba voce, Et sola in sicca socum spatiatur harena. Ne nocturna quidem carpentes pensa puellae Nescivere hiemeni, testa cum ardente vidèrent Scintillare oleum et putres coucrcscere fungos.
Géorgiques, I, 313-392.
seulement dans certains cas : sa raison sait faire sa part aa mystère. Enfin la lune et le soleil sont les grands averti-^seurs. Ils nous mettent en garde contre la sérénité des nuits trompeuses. Ils rîous prédisent les averses, les grêles, les orages, les journées sûres et les calmes rivages où les matelots, heureusement débarqués, s'acquittent de leurs vœux aux dieux marins. Virgile a compulsé le poème des Pronostics d'Aratus ; mais, de ce fatras à demi scientiiique, il n'a gardé que les traits les plus généraux, les plus vériiiables. Et brusquement, avec la rapidité d'association d'un grand poète lyrique, il passe du monde physique au monde moral, des tempêtes de la nature aux tempêtes plus redoutables des hommes. Qui donc oserait accuser le soleil d'imposture? Il ne nous prédit pas seulement le temps de la. nuit ou du lendemain : il nous révèle les malheurs secrets qui nous menacent. Rappelez-vous la mort de César!... Nous avons été amenés, par une gradation savante, à cette explosion dramatique. L'idée dominante que les phénomènes sont les manifestations d'une volonté suprême, et que les aspects du ciel doivent régler notre conduite, nous y a préparés.
Virgile croyait aux présages, comme tous ses contemporains, comme on y a cru longtemps après lui, comme aujourd'hui encore tant de gens y croient ou seraient tentés d'y croire. Comment les imaginations ne seraient-elles pas ébranlées quand les bouleversements de la nature accompagnent, précèdent ou suivent les révolutions des hommes? Si les Epicuriens et l'Ecole académique n'y voyaient que des coïncidences insigniiiantes, les l'ythagoriciens et surtout les Stoïciens y reconnaissaient la preuve irrécusable de l'existence des dieux et de leur action dans le monde. La divination était à
leurs yeux une science au même titre que les autres. Du moment qu'il y avait une divinité, sa providence ne pouvait nous refuser l'obscure lumière des prodiges. On sait avec quel soin les historiens les consignaient et que Tite-Live se plaignait même de l'indifférence coupable professée à ce sujet par quelques esprits forts de son temps. Tacite n'ose pas les négliger, et, à mesure qu'il avançait en âge, il semble qu'il y ait cru davantage. Et l'homme qui écoutait la première lecture des Géorgiques, Octave, en avait toujours été très impressionné. Sa naissance et sa jeunesse avaient été marquées de signes prodigieux. Son père Octavius avait consulté dans un bois sacré de la ïhrace les prêtres de Bac chus sur le destin de son iils ; et des libations de vin, dont on av^ait arrosé l'autel, s'était élevée une colonne de feu. Un jour où, enfant, il mangeait sous un arbre, en Campanie, un aigle lui avait arraché son pain, s'était envolé très haut, puis était redescendu et le lui avait rendu. Après la mort de César, lorsqu'il était rentré à Home, le disque du soleil avait formé autour de sa tête un nimbe d'arc-en-ciel qui parut annoncer sa royale destinée. Le matin d'Actium, comme il allait visiter sa flotte, il rencontra un ânier avec son âne. L'homme s'appelait Eutichoa (Heureux) et la bête Nicon (Vainqueur); et plus tard, il fit, à cet endroit même, ériger leurs deux statues de bronze. Gicéron, qui n'épargnait pas les sarcasmes aux aruspices, et dont le Traité De La Divination réprouve les croyances et les pratiques superstitieuses, n'en était pas moins troublé par certaines prédictions ; et, dans sa quatrième Philippique, il se sert contre Antoine des prodiges dont nous parle Virgile.
L'apparition d'une comète, le débordement des
fleuves, l'éruption de l'Etna, les tremblements de terre, les temples frappés de la foudre, les hurlements des loups aux portes des villes, avaient redoublé Tangoîsse et le désarroi du monde romain, lorsque le meurtre de César l'eut replongé dans l'anarchie. C'est ce sentiment d'horreur sacrée, si sincère, qui donne aux vers de Virgile leur sombre magniiicence. En rétro uvera-t- on quelques échos dans cette traduction?
Le soleil ne ment pas. Que de fois nous le vîmes
Annoncer aux cités les guerres et les crimes
Et les obscurs complots qui fermentaient en elles!
Quand César s'éteignit, il eut Rome en pitié.
Son front brillant prit la couleur du sombre acier,
Et notre siècle eut peur d'une nuit éternelle.
Mais alors, terre et flots, chiens obscènes, passages
D'oiseaux importuns, tout nous fut signe et présage.
Que de fois sur les champs des Cyclopes l'Etna,
Sa forge et ses fourneaux rompus, tourbillonna.
Vomit avec sa lave un feu torrentiel!
Un bruit d'armes remplit l'immensité du ciel
En Germanie, et les Alpes même tremblèrent.
Dans les bois sacrés et muets, on entendit
Des voix hautes. Étrangement crépusculaires
Des fantômes erraient. Les animaux parlèrent.
Horreur! L'eau s'arrêta, la terre se fendit.
L'ivoire sur l'autel pleure et les airains suent.
De ses tourbillons fous l'Riridan, roi des eaux.
Arrachait la forêt, l'étable, le troupeau.
Emportait tout. Alors dans les entrailles nues
Des fibres de malheur apparurent; les puits
Ne cessaient de suinter du sang; pendant les nuits.
Le hurlement des loups là-haut frappait nos murs.
Jamais il ne tomba tant d'éclairs d'un ciel pur,
Ni sinistres autant de comètes ne luirent.
Aussi, bientôt, les Champs de Philippes revirent,
Armés des mêmes traits, Romains contre lîomains.
Car les dieux jugeaient bon que deux fois sous nos mains
Notre sang engraissât ce large cimetière.
Un jour le laboureur en fouillera la terre :
Son boyau heurtera des casques sonnant creux;
LES GÉORGIoaES : LES LABOURS 105
Son soc, des javelots de rouille tout scabreux; Et, penché sur le bord des sépulcres béants, L'homme contemplera tous ces os de géants <.
Delille fait remarquer avec quelle adresse Virgile, à la fin de son épisode, ramène l'agriculture, qu'il semblait avoir perdue de vue, et intéresse le cultivateur au récit de ces grands événements. A dire vrai, je ne pense pas que ce soit de l'adresse ou de l'in-