‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 38 sur 74 · Félix qui poiuit rerum cognoscere causas · texte numérisé non relu

Félix qui poiuit rerum cognoscere causas

AtquG mclus omnes et inexorabiie fatum '

LES ARBRES. LES TROUPEAUX, LES ABEILLES i 21

crois pas qu'il faille prendre cette allusion à Lucrèce comme un hommage. Au contraire. Il y a quelque ironie dans le Félix qui potuit... opposé au Fortunatus et ille... C'est très beau peut-être de tout savoir ou de penser qu'on sait tout; mais ce n'est pas moins beau de rester attaché aux dieux et aux coutumes de ses pères, et l'on est aussi libre, aussi détaché des mauvaises ambitions. Jamais encore Virgile ne s'était plus nettement séparé de Lucrèce. Enfin il ne célèbre pas seulement la vie rustique parce qu'elle est saine, utile, parce que les antiques Sabins l'ont menée et qu'elle a fait de Rome la merveille du monde (alors à quoi bon médire des richesses et. des splendeurs de la ville?), il l'aime parce qu'elle a été la sienne. Nous revenons à Mantoue et à la vérité. Ses souvenirs d'enfance donnent à son évocation rapide d'un chaste foyer et des fêtes de la vendange le plus aimable coloris. C'est la dernière beauté de ce livre qui semble avoir été composé dans un malin de bonheur.

Le troisième livre n'a ni la gravité sereine du premier, ni l'entliousiasme du second. Les animaux, tels que Virgile les conçoit, sont déjà, selon l'expression d'un autre Italien, « nos frères inférieurs ». Ils connaissent nos joies et nos maux. Ils s'enivrent de

Subjecit pedibus strepitumque Acheronlis avari ! Fortunatus et ille deos qui novit agrestes, PaDaque Siivanumque senom, Nymphasqu''' sorores.

Géorgiques, II, 490-494.

i'amour et en souffrent; ils endurent la maladie et la mort. L'amour et la mort jettent leur sombre éclat, l'un au milieu du livre, l'autre à la fm. Mais entre les deux tableaux de la passion amoureuse et de la peste brille çà et là une lumière d'idylle. Ainsi se manifeste par rapport aux deux livres qui le précèdent et dans ce livre même la variété de l'ouvrage. Dès le début, nous sommes surpris du changement de ton. Ce début n'existait pas dans la première version des Géorgiques qu'Octave entendit. Le poète avait accompagné le vainqueur à liome. 11 avait vu le Sénat et le peuple couronné de fleurs s'avancer à sa rencontre. Un arc de triomphe avait été érigé au Forum, près du temple de César, dont le soubassement, orné de l'airain des proues ennemies, ressembla aux anciens Rostres. Il avait assisté au triomphe où, pen, dant trois jours, défilèrent les dépouilles de l'Egypte tout l'Orient esclave, la statue du Nil vaincu. Des jeux splendides suivirent cette splendide montée au Capitole. Et il voulut que son poème gardât comme l'efll^^ie de ces fêtes qui fermaient la période des guerres civiles. Il imagine que, poète vainqueur, il élèvera dans la prairie de Mantoue un temple de marbre consacré à la divinité de César Auguste, un temple aussi beau que celui qu'Auguste va bientôt consacrer sur le Palatin à Phébus Apollon. La tète ceinte d'olivier, sous la toge brodée d'écarlate, il instituera des jeux dont la Grèce viendra disputer les prix; et il présidera aux sacrifices : « Il est doux de conduire des processions solennelles, de voir des taureaux immolés, les décorations mobiles de la scène, les captifs bretons brodés sur le rideau de pourpre du théâtre ou'ils semblent soulever. » Le temple sera décoré (les trophées de l'Orient; et l'on y contemplera les marbres vivants des descendants d'Assaracus, et

Tros, le chef de la famille, et le diea du Cinlhe, fondateur de Troie...

Je ne voudrais pas dire que ce temple imaginé sur leshumi3les bords marécageux du Mincio nous remet en mémoire la statue de marbre que le pâtre Gorydon promettait imprudemment à Diane. Mais tant de maî^ailicence nous déconcerte un peu. Il faut tout l'art le Virgile pour qu'elle ne détonne pas. Sainte-Beuve déclare assez bizarrement que « ces vers sont les plus ]'olis, les plus éblouissants, qui soient sortis de dessous le ciseau de Virgile », et il s'écrie : « C'est grand, c'est triomphal, c'est épique déjà ! » C'est surtout allégorique, et, malgré l'indéniable beauté des vers, l'allégorie est assez froide. Nous entendons bien que le poète projette d'écrire un poème historique sur Auguste, dont le détournera heureusement sa hantise des origines troyennes. Mais j'en connais qui donneraient toute cette pompe, ce marbre, cet ivoire et cet or pour sa petite forêt de lupins sans cesse bruissante. Quand il nous décrit, sur les bas-reliefs de son temple, la Haine des Ennemis d'Auguste reculant d'effroi devant les Furies et devant les serpents enlacés à la roue monstrueuse d'Ixion, nous ne sommes guère émus; et pourtant des vers analogues, qui ne seront ni plus colorés ni plus sonores, nous rempliront d'une admiration frémissante, dans l'épisode d'Orphée. Il n'y a vraiment à nous intéresser eu ce passage excessif et grandiloquent que les souvenirs des fêtes du triomphe. ?dais, comme il est dans la destinée de Virgile que ses erreurs même fassent école, cette allégorie a été maintes fois imitée par les poètes latins, italiens, anglais et français. Que de temples noua avons eus, y compris celui du (joût, « qui n'ont point coûté à leurs auteurs de grands frais d'architecture! » La Fontaine lui-même

y est allé du sien en l'honneur de Madame de la Sablière. Par bonheur, le clabaudage des chiens et le hennissement des chevaux arrachent Virgile à ses autels imaginaires et le rappellent à la réalité.

La réahté, c'est l'élevage des bêtes et d'abord le choix des mères. Le poète est certainement ici un des plus grands « animaliers )> de la littérature. NiThéocrite, ni Buffon, ni Hugo, ni Leconte de Lisle n'ont surpassé la précision et la force de ses peintures. La génisse, qui sera choisie pour être mère, doit avoir « l'œil torve, la tête énorme, l'encolure épaisse, des fanons qui pendent de son menton jusqu'à ses genoux, des flancs démesurés, tout grand, même le pied, et sous ses cornes des oreilles velues et recourbées en dedans. Il n'est pas déplaisant que des taches blanches parsèment sa robe noire, ni qu'elle se dérobe au joug et menace de la corne, ni que par l'aspect elle tienne un peu du taureau; et très haute, lorsqu'elle marche , elle balaie du bout de sa queue la trace de ses pas. )> Ce dernier trait ajoute je ne sais quelle grâce sauvage, quelle harmonieuse souplesse, à la puissance de la bête. Tant qu'elle est dans l'âge des « justes hyménées », il faut la mener au mâle. Et brusquement Virgile fait un retour sur la condition humaine. Il est naturel que La Fontaine se soit plu à traduire ces vers :

La plus belle saison fut toujours la première; Puis la foule des maux amme le chagrin. Puis la triste vieillesse ; et puis l'heure dernière Au malheur des mortels met la dernière main^.

1. La Fontaine, vers traduits pour la traduction des Èpitres de Sénèquc, par Penti-.kl.

Optiraa quœquo. dies miseris mortalibus œvi Prima fugit; sulieunt raorbi trislisqnc scncctus, Et labor et durœ rapit inclementia inortis.

Géorgigtees, III, 66-68.

LES ARBRES, LES TROUPEACJX, LES AliEILLES 1^5

Cette réflexion mélancolique nous fait mieux sentir que toutes les théories sur l'âme des bêtes ce qui les rapproche de nous, notre communauté de plaisirs et de douleurs.

Au portrait de la génisse répond celui du jeune étalon, l'espoir d'un haras. Il avance, les pattes relevées, et les repose souplement sur la terre. Bai brun ou d'un gris d'ardoise, il porte haut l'encolure ; il a la tète et'iilée, peu de ventre, la croupe rebondie et les muscles en saillie sur son vigoureux poitrail. Au moindre cliquetis d'armes, il dresse l'oreille, il frémit de tous ses membres, il hennit, et de ses naseaux s'échappe un souffle de feu. Le flot de sa crinière baigne son épaule droite ; son épine dorsale à l'endroit des reins forme un double sillon; il creuse la terre et son sabot de corne y rend un son plein. Ce cheval sera aussi sensible à l'honneur de la victoire qu'à la honte de la défaite. L'amour de la gloire lui brûle le cœur. Et Virgile le voit déjà voler à travers la plaine, où le sable effleuré garde à peine ses traces. Tous ces détails sont empruntés à Varron. Mais le rythme des vers fait de ce qui n'était qu'un catalogue de qualités une créature superbe et comme le symbole de la jeunesse. On se demande seulement si le pauvre paysan, auquel s'adressent les Géorgiques, élèvera jamais des écuries de courses, et si Virgile ne le confond pas avec les riches propriétaires amis de Varron. Il semble et semblera plusieurs fois dans ce troisième livre remettre la toj^e brodée de pourpre qu'il avait revêtue pour nous faire les honneurs de son temple. Du reste, ces vers devaient enchanter ses lecteurs. Le goût des courses, comme celui des gladiateurs, s'était déjà emparé des esprits. Les jeunes gens savaient par cœur la généalogie, prolem parentum^ des coursiers du cirque.

Après les soins donnés aux mères et leur délivrance, toute l'attention de l'éleveur se portera sur le dressage des bœufs et des poulains. Le plus sur moyen de les maintenir en pleine vigeur est d'écarter d'eux les aiguillons de l'amour. La seule vue de la génisse mine les forces des taureaux et les entraine souvent à de sanglantes quer<elles. Les effets de l'amour sont terribles; et nous voici devant un des tableaux les plus saisissants et les plus larges du poème virgilien :

Une belle génisse au flanc du mont Sila

Pâture : tour à tour deux taureaux, dans l'éclat

De leur force, à coups drus, engagent la bataille.

Un sang noir sur leurs corps coule de chaque entaille;

Et, sous leurs fronts tendus qui se heurtent, leur voix

Mugit et fait mugir le ciel vaste et les bois.

Plus d'étable en commun; mais le vaincu s'exile.

11 part pour on ne sait quel solitaire asile,

Plaignant, sous les durs coups dont l'autre l'a chargé,

Et sa honte et l'amour qu'il perdit, invengé;

Et regardant encor son étable de chaume,

11 est enfin sorti du paternel royaume.

Alors de tout son cœur il s'entraine, étendu

Sans litière, durant des nuits, sur le roc nu,

Paissant la lèche aigué et d'âpres feuilles vertes.

Ses cornes qu'il éprouve, aux fureurs plus expertes,

S'acharnent : l'arbre éclate et les vents en sont las.

Le sabLo éparpillé prélude à ses combats.

Puis, toute sa vigueur refaite et ramassée,

11 sonne le départ et, la tête baissée,

Fond sur son ennemi qui l'oubliait. Ainsi

Le flot, qui blanchissant sur la mer a grossi,

S'enilc du large et de très loin, roule au rivage,

Sonne parmi les rocs avec un bruit sauvage,

Et plus haut qu'un mont croule : un profoiid entonnoir

Bouillonne et vers le ciel projette un sable noir L

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