‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 40 sur 74 · Gérard d'HouviLLE, Psyché · texte numérisé non relu

Gérard d'HouviLLE, Psyché

iinort cruelle. Le souvenir de Léandre jeté au milieu de cette énumération de bêles exaspérées par la passion, ce rappel de l'iiumanilé soumise au même dur amour que l'animalité, est d'une beauté poignanlc. Et aussitôt le poète nous ramène parmi les lynx, les loups, les chiens, les cerfs eux-mêmes si timides et devenus si âpres au combat, et les cavales, — les cavales surtout : elles traversent les fleuves et les montagnes; la face tournée vers le zéphir, elles se dressent sur des rocs escarpés et aspirent de légers souilles. Quelquefois, ô prodige! le vent les féconde; alors elles s'enfuient du côté de Borée et des régions où l'Auster rassemble les nuages. « Et leurs flancs sécrètent ce liquide épais qu'on nomme l'hippomane et que des marâtres cruelles ont souvent recueilli pour le mêler à des herbes magiques et à des paroles de perdition. » L'antiquité et Aristote ont cru à cette fécondation aérienne. « Les poulains, nous dit Pline, étaient d'une extrême légèreté », ce que nous concevons sans peine. Mais la fable augmente ici l'impression de terreur que le poète a voulu nous donner. Dans les désordres et les déhres de l'instinct amoureux, on ne distingue plus les frontières de la nature; les éléments eux-mêmes participent de la folie des bètes, et la bête fournit à l'homme des poisons qui achèvent de l'égarer. Je me rappelle le passage où Lucrèce s'acharne contre l'amour avec un lourd et grave cynisme. Gomme la peinture de Virgile est plus impressionnante î Lucrèce piétine l'idole. Ici l'idole reste debout enveloppée de mystère. Et d'ailleurs rien n'est moins efficace que les explications et les raisonnements du philosophe épicurien. Quand on nous aura dit de quels mirages l'am.our nous rend les dupes et les victimes, résisterons-nous mieux à ses prestiges ? Toute la première partie de ce troi-

sième livre, animé d'une sombre fougue, est d'un Yii'giie que nous ne connaissions pas encore.

Dans la seconde partie, la sérénité succède à l'ardeur, la douceur au tumulte, jusque vers la fin où nous retrouverons la grandeur et le pathétique. 11 s'agit maintenant des troupeaux à l'épaisse toison et des chèvres velues. Le petit bétail est intimement lié dans la pensée du poète aux petites gens. Ainsi la barbe blanche et les longs poils du bouc servent à faire des tentes pour les soldats et des vêtements pour le pauvre matelot. Et les chèvres sont si accommodantes ! Elles s'en vont brouter les buissons sur les hauteurs et rentrent d'elles-mêmes à leur bercail dont elles franchissent péniblement le seuil tant leurs mamelles sont gonfiées de lait. En hiver, elles ne demandent qu'à être protégées du froid et du vent.

Mais quand l'été qui rit au zéphir qui l'appelle

Rend aux troupeaux les bois, le cytise et le thym,

Aussitôt qu'a paru l'étoile du matin,

Prends le chemin des prés. La campagne étincelle ;

Tout est neuf; le gazon déroule un blanc tapis,

Et l'herbe qui scintille est plus douce aux brebis.

Quand la cigale, à l'heure où la soif nous dessèche,

B'ait de sa plainte aigûe éclater les taillis,

Conduis-les à l'étang profond et près des puits,

Boire aux canaux d'yeuse une eau courante et fraîche.

A midi, cherche l'ombre au fond du vallon creux,

Qu'un chêne dodonien y remplisse les cieux

Ou que le sombre bois des yeuses serrées

Y répande la nuit de leurs ombres sacrées.

Mène-les boire encore et brouter, quand Vesper

Derrière le soleil mourant adoucit l'air,

Quand le rayon de lune humide de rosée

Ranime à sa fraîcheur la foret épuisée.

Et que résonne au bord des mers, dans les fourrés.

Le chant des alcyons et des chardonnerets '.

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