‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 42 sur 74 · Si tibi lanitium curae, primum aspera si! va · texte numérisé non relu

Si tibi lanitium curae, primum aspera si! va

Lappœque tribolique absint; fuge pabula lœta' Coutinuoque grèges villis h.ge moin bus albos. lllum autem, quamvis aries sit candidus ipse, Nigra subest udo lantum cui lingua palalo, Rejice, ne maculis infuscet vellera pullis Nascentum, pienoque alium circumspice campo. Muoere sic niveo lanae, si credere dignum est, Pan, deus Arcadiae, captam te, Luna, fefellit, ' In nemora al ta vocans ; nec lu aspernata vo'cantem.

Georgiques, Ul 384-393.

i 32 VIRGILE

Si le berger l'a trait dans l'ombre où le jour fuit, 11 le porte à la ville aussitôt qu'il fait clair, Ou saupoudré de selle garde pour l'hiver ^.

Quelques mots sur les chiens, les dogues d'Epire et les lévriers de Sparte, dont on s'étonne qu'ils n'aient pas plus inspiré Virgile; des précautions à prendre contre les vipères qui s'introduisent dans le fourrage des bêtes et contre un certain serpent monstrueux de la Galabre, au dos couvert d'écaillés (squamea terga), bien qu'il nous ait dit au livre précédent qu'aucun serpent couvert d'écaillés (squameus) ne se rencontrait en Italie (mais là encore il n'a pas su résister à la tentation de faire une peinture brillante d'après le poète alexandrin Nicandre); et nous arrivons aux maladies des^ animaux et à la peste effrayante qui venait de ravager les étables de la Bavière et du Frioul.

Virgile avait deux modèles sous les yeux: la description de la peste d'Athènes chez Thucydide et celle du même lléau chez Lucrèce. Mais l'épidémie de la Bavière s'était seulement attaquée aux animaux. Et pourtant le tableau de Virgile est le plus émouvant. L'exactitude sévère de Thucydide, son dessin précis et net, s'adresse surtout à l'intelligence. Il note, de la pointe d'un stylet habitué à tout inscrire sur h. froideur du marbre, les symptômes et la marche de

1, At cui laclis amor, cytisura lotosque fréquentes

Ipse manu salsasque ferat preesœpibus iierbas. Hinc et amant fluvios magis, et magis ubera tendunt, Et salis occultum referunt in lactc saporem. Mulli jam excretos prohibent a matribus haedos, Primaque ferratis praefigunt ora capistris. Quod surgente die mulsere liorisque diurnis, Nocte premunt; quod jam tenebris et sole cadenle, Sub lucem exportant calathis fadit oppida paslor.) Aut parce sale contingent hiemique reponunt.

Géorgiques, 394-403.

la maladie et la psychologie des malades. Lucrèce, lui, tout gorgé de science, fait une sombre débauche de détails techniques et repoussants. Il passe la mesure. Notre émotion ne tarde pas à s'émousser dans ce charnier d'horreurs dont il met un farouche orgueil à secouer les haillons et à remuer les pourritures. Mais Virgile aime; Virgile a pitié ; Virgile ressent jusqu'au fond de l'âme les maux dont il parle ; et il a tant créé de sympathie entre nous et les bêtes que nous sommes aussi pénétrés de leurs douleurs que si ces douleurs étaient humaines. N'est-elle pas l'image même de tous les pauvres innocents mortellement frappés, cette brebis qui cherche à chaque pas le soulagement d'un peu d'ombre, qui effleure d'une dent nonchalante la pointe des herbes et qui, distancée par ses compagnes, revient toute seule à la tombée de la nuit? « Les veaux rendent leurs âmes si douces devant des crèches pleines. La rage saisit les chiens caressants. > Et le taureau, ce taureau que nous avons vu si robuste et si ardent ?

Sous le soc dur voici que le taureau qui fume

S'abat et, dans un flot de sang mêlé d'écume,

Rdle et meurt. Tristement le maître a dételé

Le frère resté seul qui regarde accablé.

Il laisse sa charrue en pleine terre ouverte.

Ni l'ombrage des bois profonds, ni l'herbe verte

Ne rend du cœur aux bœufs, ni le bruit frais et doux

D'une eau d'argent et d'or roulant sur les cailloux.

Leur peau flasque se creuse à leur flanc qui halète.

Leur cou penche très bas sous le poids de leur tète,

Et leur prunelle inerte est lourde de stupeur.

A quoi leur a servi leur bienfaisant labeur,

Tant de sillons creusés en traînant la charrue?

Ce n'est pas le Massique enivrant qui les tue.

Ni les festins. Leur vie est simple : herbe des prés

Et frondaisons, et pour leurs gosiers aiUérég

Fontaines à l'eau pure ou fleuve à l'eau courante ; Et salubres sommeils qu'aucun souci ne hante ^

L'expression est aussi simple que l'émotion sincère. Et la question que se pose le poète : A quoi leur a servi?.., nous nous la posons éternellement devant toutes les souffrances imméritées dont nous ne comprenons pas la raison d'être. Au milieu de ces animaux qui meurent, la vie humaine est bouleversée. Devant l'autel, la victime tombe avant que le fer du sacrificateur Tait atteinte. Les entrailles de celle qu'on immole refusent de brûler. C'est en vain qu'on les interroge : l'avenir se couvre d'une ombre plus impénétrable. Les cérémonies religieuses ne peuvent s'accomplir selon les rites. On ne trouve plus de génisses blanches pour traîner au temple la prêtresse de Junon. Les travaux de campagne sont interrompus. Les hommes sont obligés de s'atteler eux-mêmes aux chariots grinçants. Ces lugubres visions justifient tous les soins et toute la tendresse dont nous devons entourer les animaux, puisque, aussitôt qu'ils nous manquent, nous mesurons la place considé-

1, Ecce au h: m dure fumans sub vomere taurus

Concidit, < t raixtum spiimis vomit ore cruorcm, Extreinosque ciet gemitus. It trislis arator, Maerentem abjiingens frat^rna morte juvencnm, Atque opère in medio deCxa relinquit aratra. Non umbrse altoriim nemorum, non mollia possiint Prata movere animum, non qui per saxa volulus Purior clectro campum petit amnis; at ima Solvuntiir latera, atque oculos slupor urget inertes, Ad terramque (luit devexo pondère cervix. Quid labor aut benefacta juvant? quid vomere terras Invertisse graves? Alqui non Massica Bacchi Munera, non illis epulne nocuerc rcposlaî : Frondibus et victu pascunlur simplicis herbœ; Pocula sunt fontes liqnidi atque exercita cursu Flumina, née somnos abrumpit cura salubres.

Géorgiques, III, 515-530,

rable qu'ils occupent dans l'existence humaine. Virgile ne pouvait mieux terminer ce troisième livre, où se trahit bien quelque tendance à élargir imprudemment son sujet et même à en sortir, mais qui, plus encore que les deux autres, prouve la vigueur de ses pinceaux et la profondeur toute moderne de sa sensibilité.

Le quatrième forme un nouveau contraste. La poésie en est ailée et joue dans les fleurs et dans la lumière. Nous nous détachons de la terre avec les abeilles et du monde réel avec Aristée. C'est un poème aérien qui s'achève en conte de fées. Il commence aussi simplement que V Enéide: a Je dirai les chefs magnanimes et, successivement, la nation tout entière, ses mœurs, ses passions, ses peuples et leurs combats. y> Cette nation est celle des abeilles. La façon dont Virgile nous • annonce et traite « ce mince sujet » est le premier modèle que nous ayons et le plus exquis de ces comparaisons, exprimées ou sous-entendues, qui grandissent les petits objets sans les dénaturer et qui les magnifient sans nuire à la vérité des rapports. 11 nous en avait déjà donné des exemples charmants dès le début des Géorgiques, Mais ici l'exemple est continu. Ses abeilles se livreront des batailles comme plus tard les Troyens et les Kutules. Elles travailleront à leurs rayons de miel comme les Cyclopes aux foudres de Jupiter. Elles auront pour leur roi la même vénération que les Égyptiens, les Parthes ou les Mèdes. Elles feront à

leurs morts des cortèges funéraires. La Fontaine n'a eu qu'à l'imiter pour animer ses personnages d'une vie merveilleuse. Le meilleur de sa fantaisie est sorti des ruches de Virgile.

On pourrait s'étonner qu'il consacre tout un livre aux abeilles ; mais d'abord il n'y consacre que la moitié de son livre, l'autre appartenant au divin pâtre Aristée et à l'amour d'Orphée; puis les abeilles sont pour le paysan d'un excellent revenu. Varron, qui s'était bien gardé de les oublier, nous raconte qu'il 'avait connu en Espagne deux frères, du pays des Fahsques, les frères Veianus, à qui leur père n'avait laissé qu'une petite métairie et un arpent de terre. ils avaient installé des ruches autour de la métairie; d'une partie de leur champ, ils avaient fait un jardin; le reste, ils l'avaient planté de thym, de cytise et de mélisse; et, bon an mal an, leur miel leur rapportait plus de deux mille francs. L'élevage des abeilles rentrait donc dans le plan modeste et pratique des Géorgiques bien mieux que le dressage des chevaux de courses.

Une poésie fraîche et scintillante nous sourit dès que nous pénétrons dans l'Arcadie des ruches. Le vent n'y souffle pas. Les chevreaux et les brebis ne bondissent point au milieu des fleurs. La génisse n'y vient pas secouer la rosée. On ne voit ni rôder le lézard ni voler cette cruelle Procné qui servit à son mari les membres de son fils et qui, métamorphosée en hirondelle, porte sur sa poitrine l'empreinte de ses mains sanglantes. Aucun if ne se dresse dans le voisinage ; aucun bourbier n'exhale de vapeurs fétides; et les sons n'y sont point répercutés par des rochers sonores. Mais on y trouve un palmier ou un grand olivier sauvage, une source limpide, un ruisseau qui serpente et sur lequel sont jetés de petits

ponts faits d'une branche de saule. Le romarin y fleurit; la sarriette et le serpolet embaument; la violette s'y désaltère dans l'eau courante. Les maisons aux étroites ouvertures de ce royaume odorant et silencieux sont en écorce ou en osier. Parfois, au printemps, vous y entendez un tintement de clochettes et le bruit des cymbales de Cybèle : c'est un essaim qui, échappé de la ruche, flottait comme un nuage au gré du vent et que cette musique arrête et ramène dans sa demeure parfumée. Quelquefois aussi, la discorde entre deux rois provoque une guerre civile. (Nous dirions : entre deux reines. Il est inutile de relever les erreurs que commet Virgile avec toute l'antiquité et qui ne compromettent pas la vérité générale de sa peinture ^) Les guerrières battent des ailes, étincellent, aiguisent leurs dards, se massent, comme les soldats romains, autour de leur prétoire. Leurs bourdonnements ressemblent aux sons tour à tour éclatants et adoucis des trompettes. Puis elles se précipitent hors des portes, gagnent les hautes régions de l'éther, et c'est une terrible mêlée d'où les blessés et les morts tombent aussi nombreux que les glands d'un chêne qu'on secoue. Mais un peu de [inussière suffit à calmer ces fureurs. Prenez alors (jcs deux chefs celui qui vous a paru le moins vigourcîîx. Dede neci ! Livrez-le à la mort. « Que le meilleiir règne dans une cour sans partage. )) L'autre ne

1. Le sexe des reines ne fut découvert qu'au xvir siècle par Swammerdan. Les Anglais les appelaient tantôt rois, tantôt rt-iîJt^s, selon que le souverain de l'Angleterre était un roi ou une ri ine. Pour les autres erreurs de Virgile, je renvoie le lecteur au curieux petit livre de Tiiomas Fletchek Koyds, The Beasts and BiCi of Virgil (Oxford, iyi8), Virgile se trompe sur l'origine du miel et de la cire, sur la malfaisance de l'if, sur le pillage des rucbes. Il s'inaagine que les abeilles aiguisent leurs darda quand elles nettoient leurs antennes, etc., etc..

serait qu'un parasite... Il me semble voir, quand on lui lit ces vers, un léger sourire glisser sur les lèvres du vainqueur d'Antoine.

Comme le vigneron, l'apiculteur saura être dur. Il ne permettra pas aux essaims les vols aventureux et les jeux dans le ciel. Ces ébats frivoles ne valent rien. On a deux moyens de les empêcher; le premier d'arracher leurs ailes aux « reines; » et personne désormais n'osera plus prendre la route des airs. L'antre, plus doux, mais qui n'exclut pas le premier, sera de leur faire un jardin où les fleurs les invitent à demeurer et dont un Priape avec sa faux en bois de saule écarte les voleurs et les oiseaux. Que l'art du jardinier est une aimable chose ! Si Virgile en avait le temps, comme il aimerait à le chanter et à chanter « le rosier de Pœstum qui fleurit deux fois Tan ! » Il lui est souvent arrivé de recourir à ses souvenirs personnels, surtout dans le premier livre. « J'ai vu... Il me souvient... » Et précisément il lui souvient ici d'avoir connu un jardinier qui faisait des miracles.

Sous les tours de Tarente au pied de la falaise,

Dans la plaine d'or jaune où court le noir Galèse,

Naguère je connus un vieux Gorycien.

Quelques pauvres arpents composaient tout son bien

Mauvais pour le labour, la vigne et la pâture.

Cependant sur ce sol tout en ronces jadis.

Ses légumes poussaient à l'aise, avec des. lis.

De longs pavots et des verveines en bordure.

Il se sentait un roi. Le soir, sa royauté

Se dressait des festins qui n'avaient rien coûté.

Il cueillait le premier la rose printanière,

Le premier à l'automne il cueillait le fruit mûr.

Quand l'hiver était lent à fuir, et qu'un froid dur

Mettait des freins de glace aux eaux, fendait la pierre,

11 coupait l'hyacinthe aux longs cheveux cpars,

Raillant l'été tardif et les zéphirs rnusards.

Sa ruche était toujours la première peuplée,

Son miel le premier à jaillir. Dans son allée

Tilleuls et lauriers tins étaient plus beaux qu'ailleurs.

Son fruitier au printemps multipliait les fieurs,

Mais ses fruits à l'automne en égalaient le nombre.

On Toyait par son art transplantés étranges

Des poiriers déjà durs et des ormes âgés.

Et près des sauvageons de prunes tout chargés

Le platane assez grand pour qu'on boive à son ombrée

Ce n'est presque rien; et pourtant qui de nous n'a, au moins une fois dans sa vie, envié ce vieillard, ses maigres arpents et son tranquille ermitage? Virgile ne nous a pas fait son portrait. Nous le voyons cependant : son sourire est bienveillant- et quelquefois ironique. 11 a les manières calmes de rhomme qui vit au milieu des plantes, qui les manie légèrement, et qui sait toujours où poser le pied. Il gouverne ingénieusement et royalement son petit

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