Namque sub Œbaliœ memini me turribus arcis
Qua niger humectât fiaventia culta Galœsus, Corycium vidisse senem, oui pauca relicti Jugera ruris erant, nec fertilis illa juvencis, Nec pecori opportuna seges, nec commoda Baccho. Ilic rarum tamen in durais dus, albaque circura Lilia verbenasque premens vescumque papaver ; Regum œquabat opes animis; seraque revertens Xocto domum, dapibus mensas onerabat inemptis. Prinius vere rosam atquG autumno carpere poma; Et, cum tristis hiems etiamnum frigore saxa Rumperet et glacie cursus frenaret aquarum, Ille eomam mollis jam tondebat hyacinthi, ^statem incr-pitans seram Zephyrosque morantcs. Ergo apibus fetis idem alque examine multo Primus abundare, et spumantia cogère pressis Mella favis ; illi tiliee atque uberiyma tinus; Quoique in flore novo pomis se fertilis arbos Induerat, totidem autnmno matura tenobat. Ille •■tiam seras in versum distulit ulmos, Eduramque pirum et spinos jara pruna ferentës, Jamque ministrantem platanum potantibus umbras.
Géorgiques, IV, 125-146,
enclos. Et, les jours de fête, ce bon vivant aime à trinquer avec ses amis sous l'ombre de son platane. Il connaît, aussi bien que le poète, les mœurs des abeilles. 11 doit admirer, comme lui, leur cité, leur respect des lois, leur division du travail, leurs journées laborieuses et leur soin d'artiste à façonner leur demeure. Et, s'il ressemble à Virgile, tout en s'émerveillant des instincts dont la nature les a dotées, il aura assez de bon sens et de raison latine pour ne pointdonner la ruche en exemple à la société hum.aine. La morale en action tirée de l'histoire naturelle côtoie toujours la niaiserie et souvent y verse. Nous ne sommes pas plus des abeilles que des fourmis. Virgile est frappé de leur soumission à l'autorité royale et de l'amour discipliné dont elles entourent leur roi, mais qui ne lui survit pas, car, à peine l'ont-elles perdu, qu'elles tombent dans l'anarchieet mettentleurs cellules au pillage. Le moraliste et le sociologue n'ont rien à en conclure. Et ils font bien, car l'observation est inexacte ! Mais le poète s'élève à la conception reliodieuse des Pvthao^ore et des Platon au'Aratus avait exposée au commencement de son poème en nous montrant toute la nature vivifiée du souffle de Jupiter. Seulement, ses vers ne valaient pas ceux de Virgile :
On a dit, convaincu par toutes ces merveilles.
Qu'un peu d'àme divine habitait les abeilles,
Une émanation de l'esprit éternel.
Car Dieu remplit la terre et les eaux et le ciel.
Il circule partout au plus profond abîme.
L'être en naissant reçoit le souffle qui l'anime
De lui seuI,Jiomme ou bête, et ne le rend qu'à lui.
Tout se dissout, mais rien ne meurt, et l'astre luit
Où du subtil éther la divine parcelle
A rejoint le foyer de l'âme universelle ^
1, His quidam sigois, atque haec exempla secuti, Esso apibus partem divin» mentis et haustui
LES ARBRES, LES TROQPEaQX, LES ABEILLES 141
Sous ce rayon mystique, le travail des abeilles s'accomplit comme un mystère sacré ; et Vii-gile, selon la juste observation de M. Lejay, transforme en rites religieux les précautions pratiques que l'éleveur doit prendre pour recueillir le miel : il se purifiera la bouche ; il brandira des tisons fumeux ; il observera le même silence qu'aux sacrilices. Cette atmosphère mystérieuse créée autour des ruches nous prépare à ce qui va suivre. Virgile excelle dans l'art des préparations.
Comme tous les êtres, les abeilles sont sujettes aux maladies. Défigurées parla maigreur, tantôt, les pieds entrelacés, elles restent suspendues au seuil de leur demeure; tantôt elles se tiennent enfermées à l'intérieur, inactives, engourdies, avec un sourd murmure. Et, malgré les herbes brûlées et les infusions de plantes aromatiques, il arrive parfois que toute l'espèce meure. 11 faut la reproduire. L'Egypte, — cette Egypte qui éveillait tant de curiosité dans les imaginations romaines, — n'en connaît qu'un moyen assuré. Il est bizarre; miais tous ceux qui s'étaientoccupésdes abeilles y avaient cru; et Varron cite l'autorité du poète Archélaus qui écrivit « que les mouches à miel sont la génération ailée d'un veau mort ». On bâtit une étroite hutte au toit très bas en tuiles et percée de quatre ouvertures tournées vers les quatre vents. Un bœuf de deux ans y est amené qu'on étouffe en lui comprimant la bouche et les naseaux
^Etherios dixere : deum namque ire per omnia, Terrasque, lraclus'^[uo maris, cœlumque proHuiuiiûi ; Hinc pecudes, armenla, viros, genus omne ferarum, Quemque sibi ttnuts nascentem arcessere vitas; Sciiicet hue reddi de iode ac lesoluta retcrri Omnia, nec merti esse locum, sed viva volare Sideris in Dumerum atque alto succedere cœlo.
Géorgiques, IV, 220-22S.
i42 VIRGILE
et dont on meurtrit les chairs à force de coups. Cela fait, on l'abandonne sur un lit de feuillage. Le sang fermente, s'échauffe, et alors d'étranges insectes ' apparaissent. D'abord sans pattes, ils s'agitent confusément dans un bruissement d'ailes; puis ils s'élèvent, et l'essaim fait éruption, comme une pluie d'été, comme un nuage de flèches. Cette opération, dont l'idée se rattachait peut-être aux cérémonies symboliques du culted'Orphée, présentait évidemment s quelques difficultés; mais elles n'étaient point insur- ^ monlables. Et bien qu'un veau soit plus précieux qu'un essaim, les propriétaires romains n'en étaient pas à un veau près. Il faut que l'homme ait une instinctive horreur de la vérité pour que, pendant des siècles et des siècles, on n'ait jamais sacrifié un veau à la véritication de ce prodige. Il a traversé le moyen âge et les temps modernes. Olivier de Serre l'enregistre sans en douter; mais il laisse aux curieux le soin d'accomplir la cérémonie. « N'estimant quant à moi être besoin se donner telle peine vu que jamais ne règne tant grande mortalité d'abeilles que la race n'en demeure. » Il aurait pu, comme certains naturalistes, invoquer l'exemple biblique de Samson qui tua un lion et, quelque temps après, vit dans son cadavre un essaim d'abeilles et du miel. Mais en Orient les cadavres se dessèchent en quelques jours et ne se putréfient pas : une carcasse, nettoyée par le soleil, peut servir de ruche à un essaim*. Virgile cependant ne paraît pas être très sûr de ce qu'il avance. 11 nous rapporte une tradition, une légende, famam,
1. Hérodote nous raconte (v. 114, que les habitants d'Amathonte, dans l'île de Chypre, qui avaient été assiégés par Onesilus, ayant trouvé son corps parmi les morts, lui coupèrent la tête et la suspendirent au-dessus d'une des portes de la ville. Avec le temps, cette t^te étant devenue creuse, un essaim d'abeilles s'y retira et y déposa des gâteaux de miel.
dont le principal mérite est sans doute d'introduire la féerique aventure d'Aristée et l'épisode d'Orphée.
On dit que, dans la première version des Géorf/iques, toute la fin du poème était remplie de léloge de Gallus, mais qu'après la condamnation du préfet de l'Egypte et sa mort, obligé de supprimer son amical panégyrique, le poète le remplaça par cet épisode. Si c'est vrai, nous nous affligerons moins que Gallus ait sitôt disparu de la scène. Pour moi, je doute un peu que son éloge ait tenu autant de place, — à moins qu'il n'ait été surtout celui de la fertile Egypte.
L'histoire d'Aristée est un des plus beaux contes que jamais grand poète nous ait conté. La poésie virgilienne y répand toute son ambroisie et toutes ses variétés de lumière. Le fond en est très simple. Aristée, amoureux d'Eurydice, l'a poursuivie un jour, et la jeune femme en s'enfuyant a mis le pied sur un serpent dont la piqûre lui fut mortelle. Des Bacchantes, furieuses de la douleur inconsolable d'Orphée, déchirèrent l'infortuné dans une orgie nocturne. Et son ombre irritée s'est vengée de celui qui causa son malheur, en faisant périr ses abeilles.
Mais Aristée, qui semble avoir complètement oublié Eurydice, ne sait pas à'oh lui vient la perte de ses essaims. Fils d'Apollon et de la nymphe Cyrène, il accourt sur le bord de la source du Pénée et se plaint amèrement. Du sein des eaux profondes, entourée de ses nymphes qui filent des toisons vert de mer, et dont les noms font dans*les vers du poète un bruit d'incantation, sa mèx-e l'entend. Gomme Thétis mère d'Achille, comme Vénus mère d'Enée, Cyrène est une de ces jeunes mères immortellement jeunes qui ont de très grands fils et chez qui la maternité se voile d'uo« telle séduction féminine qu'on n'en recon-
naît le caractère qu'à la pureté et à la fidélité de leur tendresse. Ce sont elles qui voient vieillir leurs tils, et leurs fils ne voient pas vieillir leur mère. Aussitôt qu'elle a entendu la voix de son Aristée, elle ordonne au fleuve de s'ouvrir devant les pas du jeune homme. Dans nos romans de la Table-Ronde, nous avons aussi la Dame du Lac qui a ravi et élevé le petit Lancelot. Mais le lac où elle plonge « les pieds joints » n'est qu'une illusion qui cache aux yeux de l'étranger ses beaux palais et ses forêts. Ici nous descendons avec Aristée dans l'humide royaume où vivent les Nymphes sous leurs voûtes de rocailles, au milieu des bois sonores et des sources de tous les fleuves et du Tibre auguste et de l'impétueux Eridan. Partout, l'homme a été fasciné par le mystère des eaux et l'a peuplé de créatures merveilleuses. Mais, dans les descriptions- que les poètes nous ont faites de ces séjours féeriques, aucun n'a égalé la transparence lumineuse de Virgile.
Gyrène conduit elle-même son fils près de l'antre où le devin Protée, dieu de la mer et herger du troupeau des phoques, a coutume de se reposer au sortir des flots. 11 sait le passé, fe présent et l'avenir ; mais on n'obtient rien de lui sinon par la force. Jl est pareil à l'énigme du monde qui prend mille formes imprévues et terrifiantes. 11 faut l'étreindre avec opiniâtreté jusqu'à ce qu'il redevienne le vieux pâtre des monstres marins. Et l'on peut alors lui arracher ses secrets. Nous le connaissions déjà, ce Protée, pour l'avoir rencontré dans YOdyssée^ où Ménélas, comme Aristée, le surprend, le saisit, l'enchaîne et reste insensible à ses épouvantables métamorphoses. Mais ce que nous ne connaissions pas, ce que nous n'avions encore entendu nulle part, c'est l'iiistoire d'Orphée et d'Eurydice telle qu'il la raconte, le plus
aflmirable symbole de l'amour soutenu par le génie et qui, plus fort que la mort, triomphe de tout, saut de lui-même. Le poète avec sa lyre, seul, sans le recours des dieux ni des sibvlles, va fléchir les divinités inexorables. Sa descente aux Enfers a orné la mémoire humaine d'un étonnant tableau dont cette traduction n'est qu'un pâle reflet :
Par le gouffre profond du Ténare qui mène
Chez Pluton, par l'horreur d'un bois d'ombre et d'effroi.
Il descendit chez les dieux Mânes et leur roi,
Cœurs durs et sans pitié pour la prière humaine.
Mais émus à son chant, des séjours ténébreux
De l'Érèbe, montait un peuple aussi nombreux
De fantômes, d'ombres légères, de fumées,
Que les milliers d'oiseaux blottis sous les ramées.
Quand l'orage ou Vesper les chasse des hauts lieux :
Mère^, époux, enfants, vierge à l'hymen ravie,
Magnanimes héros qui remplirent leur vie.
Fils morts dont les parents ont vu brûler les os.
Enfermés, encerclés par de hideux roseaux.
Du limon, des marais iristes, des eaux putrides
Et les neuf bras du Styx. Mais aux sons du chanteur,
Le Tartare en sa plus intime profondeur,
Les lueurs des serpents au front des Euménides,
Tout l'empire infernal fut saisi de stupeur.
Le vent cesse : Ixion vit s'arrêter sa meule.
Et Cerbère en silence ouvrit sa triple gueule*.
1, « Taenaiias etiam fauces, alla ostia Ditis,
Et caligantem nigra formidine lucum Insressus, Manesquo adiit regePAqiu- tremendum, Nesciaque humanis precibus mansuesceie corda At canlu commotse Erebi de sedibus imis Umbrœi ibanl tenues simulacraque luce careulum, Quam nmlta in foliis avium se millia condunt, Vesper ubi aut hibernus agit de montibus imber Maires atque viri, defunctaque corpora vita Magnanimum heroum, pueri innupta^que puellae, Impositique rogis juvenes an te ora parentum ; Quos circum limus niger et deformis arundo Cocyti tardaque palus inamabilis unda A.Ui^*t et novies Styx intertusa coercet.
iQ
Orphée a repris aux ténèbres infernales celle qu'il adorait. Mais cette passion qui le rendait si hardi et si fort va causer sa perte. Intrépide contre les terreurs et faible contre lui-même, il ne peut résister au désir de revoir le cher visage avant d'avoir atteint le jour ; et son regard, chargé d'amour et de victoire, replonge son Eurydice aux Enfers. Proserpine et Pluton, que son chant avait attendris, ne lui pardonneront pas cette impulsion du cœur. C'était son génie et non son amour qui les avait émus. Et, dans leur miséricorde extraordinaire, on peut même les soupçonner d'avoir spéculé sur son impatience amoureuse, pour recouvrer leur proie. Désormais le malheureux ne fera plus qu'errer dans les endroits sauvages et solitaires, sous la neige et les frimas, car le monde sans Eurydice n'est pour lui que glace et désert. Les tigres et les chênes le suivront comme naguère les ombres des morts, jusqu'au jour où sa tète arrachée de son cou marmoréen roulera emportée par les flots de l'IIèbre. Mais ses lèvres murmureront encore : « Eurydice! » Et les rives du fleuve répéteront : « Eurydice ! » Jamais les vers de Virgile n'ont été plus riches de nuances et d'harmonie, et, sauf dans un épisode de VEnéide qui nous ramènera aux Enfers, aussi pathétiques. L'amour et la mort ne l'ont pas moins magnifiquement inspiré que la terre. Gyrène, enveloppée dans une nuée, à quelques pas de son fds, écoutait Protée. Quand le devin s'arrête, elle conseille à Aristée de faire un sacrifice aux Nymphes compagnes d'Eurydice, qui
Quin ipsœ stupuere doraus atque intima Leli Tartara, CÉbiulcosque implexœ crinibus angiios Kumonides, tenuilque inhians tria Corberus ora, Atque Ixionii vento rota constitit orbis.
Géorgiques, IV, 46C-i83.
dansait avec elles des chœurs au fond des bois. Et de nouveaux essaims naquirent des bœufs sacrifiés et abandonnés sous la forêt.
Le poète des Prodiges qui suivirent la mort de César, de la Peste des animaux et d'Aristée, le poète qui avait célébré les moissons, animé les vignes? humanisé les bêtes, divinisé les abeilles, je ne vois pas à quel vaste sujet il aurait pu être inégal. Toutes les cordes de la lyre frémissaient d'aise sous ses doigts, les plus douces et les plus humbles, si difiiciles à toucher, et les plus éclatantes. Et toujours, toujours, cette vigueur sereine, c'est-à-dire contenue, qui fait que là même où il réalise la perfection, nous avons encore l'impression qu'il ne tenait qu'à lui de donner davantage. Il est de ces rares grands artistes qui n'ont jamais l'air d'aller jusqu'au bout de leurs forces, et dont la poésie se déploie avec tant d'aisance qu'elle ne semble pas avoir besoin pour couvrir un large espace d'atteindre toute sou envergure.