Ampère. L'Histoire romaine à Rome
ment de Rome. Il reconstruisait le Capitole, le temple de Ouirinus, celui de la Concorde, celui de Gybèle et celui de Junon Sospita, la vieille déesse italique, enveloppée d'une toge de matrone et couverte d'une peau de chèvre, un épieu de chasse à la main. Il élevait à Phœbus Apollon, protecteur de l'Antique Troie et dieu de sa race, un temple de marbre « où, dit Properce, le dieu semblait chanter sur sa lyre muette et où, entre les colonnes, on comptait autant de statues que le vieux Danatts avait de filles ». Enfin il bâtissait, au milieu de son Forum, le temple de I^iars Vengeur, dédié au souvenir des champs de Philippes. On ne le consacra que dix-sept ans après la mort de Virgile; mais le poète avait pu en contempler les premiers travaux, les superbes colonnes en marbre cannelées qui subsistent encore, et les œuvres d'art qui devaient l'orner. L'une d'elles, un tableau d'Apelle, représentait la Guerre, les mains liées derrière le dos, et elle lui inspira sans doute ses vers sur le temple de Janus. Le forum d'Augnste était peuplé des statues de tous les chefs qui avaient contribué à la grandeur de Rome. Elles étaient érigées en appareil triomphal, toutes en bronze et chacune protégée par un portique. Dans la première niche, on voyait un homme qui en. soutenait un autre sur ses épaules : c'était Énée chargé du poids sacré d'Anchise, oneratus pondère sacro, dira Ovide. Rome n'avait encore rien possédé d'aussi beau que tous ces édihces; mais le monument que, pendant ce temps, élevait Virgile devait leur survivre. Il était bien de la même venue et répondait au même plan : un temple aussi, comme ceux qu'édifiait Auguste, où Rome admirerait, parmi des tableaux qui lui rappelleraient les chefs-d'œuvre de la Grèce^ dans une architecture encore inspirée de
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rarchitecture grecque, mais qui s'en éloignait chaque jour et devenait de plus en plus impériale, les scènes dramatiques et légendaires de ses Origines, les grandes figures de son histoire et toute sa destinée. Avant d'en étudier les fondations et de pénétrer dans le sanctuaire d'où rayonne la pensée du poète, parcourons son œuvre, comme s'il ne s'était proposé que de charmer notre im.agination. L'Enéide partage le sort de presque tous les poèmes épiques, je dirais de tous, si je ne songeais à V Odyssée : on n'en connaît et on n'en relit que les épisodes. Nous ris nous demanderons pas après Aristote, Boileau et Sainte-Beuve, si l'épopée est supérieure à la tragédie. Nous constaterons seulement que les chefs-d'œuvre épiques sont plus rares que les chefs-d'œuvre tragiques et qu'ils traînent toujours des parties languissantes ou mortes, pendant que les autres gardent dans tous leurs membres la force et la souplesse de la vie. 11 n'y a pas d'épopée plus classique que Y Enéide. Elle est plus traduite, plus commentée, peut-être pins familière à toutes nos générations de bacheliers que Y Iliade et \ Odyssée. Mais combien en trouverait-on qui l'aient lue d'un bout à l'autre et qui en conservent les grandes lignes présentes à leur esprit ? Sauf quelques passages du premier et du second livre, le quatrième rempli par lamour de Didon, le sixième, où Enée descend aux Enfers, et la mort de Nisus et d'Euryaie dans le neuvième, le reste du poème leur est presque entièrement inconnu. Et pourtant, malgré les défaillances d'un poète qui n'eut pas le temps de revoir son œuvre et de la mettre nu point, VEnéide est un des poèmes les mieux ordonnés, les plus rapides, et — on ne s'en étonnera pas après les Géorgiques — les plus habilement variés qui soient sortis d'une tète
humaine. On dit que Vu-gile l'avait d'abord écrit en
peine, tant 1 inspiration y est obéissante et la compoposition sure. Pour nous en rendre compte, lisons-le
Lwre^premier. -H y a si.x ans que Troie n'est plus qu un monceau de décombres. Ulysse vova-e encore et n'est pas encore près de revoir son Ithaqu'e L écroulement de la ville de Priam n'a pas cessé d ébranler les échos du monde méditerranéen De cette grande douleur sont nées d'autres douleurs i-es puissances célestes qui étaient entrées en conflit au sujet des Grecs et des Troyens continuent de tairesentireurs rancunes et leur haine aux éciian„és de ce terrible incendie. '
Une ville est sortie de terre, en face de l'Italie et des couches du Tibre : Carthage. Junon, qui la protège, voudrait lui assurer la domination du monde ht VOICI que cette déesse, l'éternelle ennemie des Iroyens aperçoit une flotte qui vient de quitter la Sicile. G est la flotte d'Enée, un des grands capitaines de Troie, fds de Vénus et d'Anchise. Il a rassemblé autour de lui les derniers débris de l'antique royaume; et les Deslins l'ont choisi pour fonder en Italie un empire qui ruinera celui de Cartha^e A la vue de ces matelots joyeu.x, les anciennes blessures d amour-propre se réveillent dans le cœur de la •
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déesse. Elle court en Eolie où Eole retient les tempêtes; et elle obtient, par sa prière impérieuse et ses promesses, qu'il les lâche sur ^a mer. Aussitôt les Troyens sont assaillis. Le premier cri que nous entendions est celui d'Enée, qui, les mains tournées vers le ciel, regrette amèrement de ne pas être tombé sous les murs d'Ilion. Ses vaisseaux sont dispersés ; quelques-uns semblent engloutis. Les armes et les trésors de Troie flottent sur les vagues démontées. Mais Neptune n'admet pas que, sans son ordre, on bouleverse son royaume. Il lève au-dessus des eaux sa belle tète que la colère rend plus calme encore, et il n'a pas même besoin de formulée ses menaces pour que les vents à toute vitesse regagnent leurs cavernes. Le soleil reparaît. Les Trovens, entraînés jusqu'au rivage inconnu de la Libve, abordent dans une profonde baie couronnée de bois sombres.
Cependant Jupiter, observateur impartial et scrupuleux des décrets du Destin, a fixé ses regards sur le petit point de la terre où les naufragés essaient de reprendre cœur. Et Vénus lève vers lui ses veux brillants de larmes. Le nouveau coup qui fraupe Énée, et qui l'éloigné encore de l'Italie, la hiit douter des brillantes destinées promises à son fils. Juoiter la rassure avec ce sourire qui rassérène le ciel, et il lui découvre les magnifiques perspectives qui partent de ce pauvre groupe d'hommes battus par les flots et qui se déroulent jusqu'à Auguste, maître du monde. Ainsi, pendant qu'Énée, sur le bord du désespoir, cherchait vainement le sommeil, le souverain des dieux voyait du haut de l'Olympe s'accomplir le résultat de son labeur et la destinée glorieuse de ses descendants.
Le lendemain matin, accompagné d'Achate, il se
met en devoir d'explorer le pays. Une jeune chasseresse étrangement belle, les cheveux au vent, l'arc sur l'épaule, lui apprend qu'ils sont tout près d'une ville récemment fondée et lui raconte l'histoire de sa fondatrice. C'est une Phénicienne, Didon. Son frère Pygmalion, roi de Tyr, a égorgé son mari Sychée pour s'emparer de ses trésors. Le crime était resté caché; mais, une nuit, l'ombre du mort est apparue à la jeune femme, qui ne se savait pas veuve, et lui a conseillé la fuite. Elle est partie avec tous ceux que révoltait la tyrannie de Pygmalion ; et les farouches Libyens leur ont permis de construire une ville. La chasseresse annonce aussi à Énée que ses compagnons qu'il croyait abîmés dans les flots lui seront rendus. Mais au moment où elle s'éloigne, sa démarche révèle une déesse, et le héros a reconnu sa mère divine.
Achate et lui entrent dans la ville, enveloppés d'un nuage. Tout le monde y travaillait comme dans une ruche. Ici, l'on creusait un port; là, on jetait les fondements d'un théâtre. Ils parviennent au centre de la cité, sous un bois sacré où s'élevait un temple de Junon. Les murs en étaient déjà décorés des principaux épisodes de la guerre de Troie : Achille traînant le cadavre d'Hector; Priam tendant au vainqueur ses mains désarmées. Enée se reconnaît Ini-mème dans la mêlée. Et il est aussi ému qu'Ulysse chez les Phéaciens, quand personne ne sait encore son nom et que l'aède chante ses malheurs. « Ici môme, dit-il, le mérite a sa récompense. Suntlacrymœ rerum. » (11 y a des larmes pour les infortunes.) Pendant qu'il admire ces douloureuses images, Didon s'avance vers le temple, éclatante de beauté! Elle s'assied sur un trône et elle commençait à rendre la justice, quand il voit approcher, poussés par la
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foule, ses compagnons dont la tempête l'avait séparé. Vénus lui avait bien annoncé qu'il les reverrait. Son étonnement n'en est pas moins fort. 11 faut remarquer que les héros, qui reçoivent la visite des dieux, ne se rappellent presque jamais ce qu'ils ont entendu de ces bouches divines. Le souvenir de la prédiction s*évanouit très souvent avec l'apparition. Elle ne leur revient à la mémoire qu'au moment où elle se réalise. S'il en était autrement, ils sortiraient trop de la condition humaine.
Le plus âgé des Troyens, Ilionée, s'adresse à Didon et, avec cette éloquence qui est le privilège des belles races méditerranéennes, il proteste contre l'accueil inhospitalier des indigènes et contre les torches dont on a menacé leurs vaisseaux. Que craint-on de vaincus comme eux? Ils sont Troyens. Ils avaient pour roi le grand Énée, un homme supérieur à tous par la piété et le courage. S'il est mort, qu'on leur permette de reg;igner en Sicile le royaume de leur compatriote Aceste 1 La reine s'excuse de la dure nécessité qui la force d'agir ainsi avec les étrangers. Mais ils peuvent se rassurer. On connaît les Troyens et leurs malheurs. Plût au ciel que leur chef Énée fût entré, lui aussi, au port (Tô Carlhage ! A ce moment, Énée écarte son nuage : « Vous avez devant vous, dit-il, cet Énée que vous cherchez. » Didon, tout d'abord interdite à la vue du héros, lui témoigne une sympathie pleine d'admiration et l'emmène avec ses compagnons dans son palais où l'on dresse un banquet.
Énée envoie aussitôt chercher son fils Ascagne qui apportera des présents à la reine. Mais Vénus n'a pas coniiance dans une ville dont Junon est la protectrice. Elle enlève Ascagne endormi sur les hauteurs Idalieanes, et lui substitue le redoutable frère
d'Enee, l'Amour, qui prend à sa prière les traits de l'eufant. Didon reçoit des mains du faux Iule (c'est Tautre nom d'Ascagne) une robe d'Hélène, un collier de perles d'une fille de Priam; mais, quand elle l'embrasse, elle ignore quel dieu puissant elle presse contre son sein. L'image de Sychée pâlit dans sa mémoire; une nouvelle flamme se glisse jusqu'à son cœur si déshabitué de l'amour. Le sortilège de Vénus était bien inutile ! Ascagne n'avait pas besoin d'être un dieu. 11 suffisait qu'il ressemblât à son père et que Didon retrouvât sur ce visage d'enfant, où s'appuyaient ses lèvres, les traits de l'homme merveilleux qui était entré dans sa vie par un coup de théâtre et dont l'illustre parentage, la renommée, les aventures, leur conformité de malheurs, l'avaient déjà conquise. L'intervention divine ne fait ici que dramatiser gracieusement l'œuvre de la nature. Le banquet s'achève dans la haute salle aux lambris revêtus d'or, sous la lumière des lustres, à la flamme des torches. Les convives, couchés sur des lits de' pourpre, ont entendu chanter l'aède lopas aux sons de sa Ivre d'or. Et la reine, tour à tour enjouée et rêveuse, prolonge la fête. Elle n'écoutait pas l'aède, mais elle interrogeait son hôte sur Priam, sur Hector, sur Achille; enfin elle le prie de reprendre dès l'origine les malheurs de Troie et de lui faire le récit de ses courses errantes.
Livre IL — Enée commence au jour où les Grecs, feignant de partir, ont abandonné sur le rivage troyen un énorme cheval de bois. Que signifiait ce cheval? Etait-ce une offrande? Etait-ce une ruse? Le prêtre de Neptune, Laocoon, supplie les Troyens de ne pas introduire dans la ville ce présent suspect. Mais des bergers traînent devant Priam un jeune homme, les mains liées derrière le dos, un jeune
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Grec. Il raconte que Calchas, soudoyé par Ulvsse, avait demandé qu'on l'immolât afin que la flotte obtint un heureux voyage de retour, et qu'à la veille du sacrifice il s'est sauvé. Quant à ce cheval, les Grecs l'ont construit pour l'offrir à Minerve et réparer leur vol injurieux du Palladium. Mais ils espèrent que son énorrnité l'empêchera de franchir les portes de la ville, car ils savent que, s'il y pénétrait, Troie porterait la guerre jusque sous les murs de Pélops. Et le jeune Grec, Sinon, prend à témoin de ce qu'il dit les astres et les dieux. Jamais on ne déploya tant d'éloquence persuasive dans la fourberie. Jamais on ne se parjura avec un accent plus sincère.
Je me rappelle un très beau roman de Georges Eliot, Romola. Le héros, qui sera un traître, mais qui ne l'est pas encore, arrive un jour à Florence. Il est jeune, gracieux, d'une séduction presque irrésistible. Un peintre Paborde chez un barbier et lui demande à brùle-pourpoint : « Jeune homme, je fais un tableau de Sinon trompant le vieux Priam; et je serais heureux si vous consentiez à poser pour mon personnage. » Le barbier s'écrie : « A quoi pensezvous? Le visage de ce jeune homme conviendrait bien mieux à un saint Sébastien ou àunBacchus ou à un Apollon !» — « Précisément répond le peintre. Un traître parfait devrait avoir un visage où le vice ne se marque jamais, des lèvres qui mentent avec un sourire à fossettes, des yeux si brillants et si limpides qu'aucune infamie ne puisse les obscurcir, des joues qui, même après un meurtre, ne laissent paraître aucune émotion. »
Dans cette scène qu'Ënée revit en la racontant, Sinon, dont nous ne voyons la belle et charmante tigure qu'à travers ses larmes, ses serments, sea
gestes à la fois modestes et pathétiques, ses paroles qui prennent le cœur, Sinon est certainement de tciis les traîtres le plus eiïrayant. Mais il y a quelque chose d'encore plus eiïrayant que ses yeux limpides, c'est que les dieux l'approuvent et se font ses complices. De l'île de Ténédos, où la flotte des Grecs est allée s'embusquer, deux monstrueux serpents s'avancent sur les eaux calmes, abordent au rivage, saisissent les iils de Laocoon et les étouffent avec Laocoon lui-même dans leurs replis écailleux. Commuent ne pas croire aux paroles de Sinon? On abat un pan des murs de la ville, et le cheval, tout chargé d'ennemis, y entre aux chants des jeunes garçons et des jeunes filles. « 0 patrie î s'écrie Enée. 0 Ilion demeure des dieux ! 0 remparts des Dardaniens illustrés par tant de gloire î » 0 patria^ o divum domus Ilium, etinclyta hello — Mœnia Dardanidum!
Représentez-vous, dans la salle resplendissante, tous les convives les yeux attachés aux lèvres d'Enée, l'émotion de Didon et son ardente pâleur. L'homme qui parle a vu ces choses; il a été témoin de ces prodiges. S'il s'attarde aux événements qui ont précédé la tragédie, c'est que la perfidie de Sinon et les serpents de Laocoon expliquent l'aveuglement des Troyens et leur ruine. L'angoisse en est prolongée ; et les auditeurs, qui savent quels horribles spectacles les attendent, voudraient la prolonger encore,
La nuit est tombée, la dernière nuit de Troie! La flotte grecque est revenue sous l'amical silence de la lune. Le cheval vomit dans l'ombre sa charge de guerriers. Enée dort. Tout à coup, il voit en rêve Hector souillé de poussière, sanglant, les pieds encore gonflés par les courroies d'Achille, et les yeux pleins de larmes; et il l'entend lui dire ; « Troie