LE ROMAN DE L'ÉNÉIDE
s'écroule. Nous avons fait assez pour Priam et pour la patrie, iiion te confie les objets de son culte et ses Pénates : cherche-leur de nouveaux remparts. » (Didon doit tressaillir, car, elle aussi, elle vit en rêve un fantôme pâle et sanglant, celui de Sychée, et elle s'entendit, à elle aussi, conseiller la fuite et rexii). A peine Fombre d'Hector s'était-elle évanouie que des clameurs de détresse réveillaient Enée. La ville est prise. C'est sur lui désormais que repose le destin de son malheureux peuple, et nous le suivons à travers des scènes de carnage.
Le palais de Priam, ce mystérieux sanctuaire de la royauté, dont la hache des assaillants a éventré les portes, ses galeries enrichies d'or, ses cinquante chambres nuptiales, son autel ombragé d'un antique laurier où Hécube et ses filles sont blotties comme des colombes sous l'orage, nous apparaissent au milieu des tourbillons de fumée et des torrents de flam-mes. Priam est égorgé par Pyrrhus; et « du souverain de l'Asie, il ne reste qu'un tronc sanglant, une tète arrachée des épaules, un corps sans nom ». Jacet ingens littore truncus — Avulsumque humeris caput et sine nomine corpus. Cassandre, que des soldats entraînent, passe et lève vers le ciel ses yeux étincelants, « ses yeux, car ses faibles mains sont retenues par des chaînes » . Lumlna, nam teneras arcebant vincula palmas. Mais une femme se cache, honteuse et tremblante, au seuil du temple de Vesta : c'est Hélène. Enée vengerait sur elle le désastre de son pays, si sa mère n'arrêtait son bras et si, lui donnant un instant une vue plus qu'humaine, elle ne lui montrait les dieux acharnés à la ruine de Troie : Neptune de son trident déracinant les murs; Junon, le glaive en main, aux portes de Scée, pressant les Grecs d'accourir; Pallas du haut de la citadelle brandissant sa terrible
Gorgone; et Jupiter lui-même excitant la rage des destructeurs. Non, ce n'est pas cette misérable Lacédémonienne qui renverse le vieil empire! Les empires ne tombent que parce que les dieux le veulent.
Il n'y a plus qu'à fuir, comme Ta dit Hector. Mais Anchise, que Jupiter jadis a effleuré du vent de sa foudre pour s'être vanté d'avoir dormi dans les bras d'une déesse, l'inlirme Anchise s'obstine dans sa résolution de ne pas survivre à sa patrie. En vain son fils le supplie et sa belle-fille Creuse remplit le palais de ses gémissements. Le vieillard ne cède qu'à la vue d'une aigrette de feu qui jaillit de la tête d'Iule, pendant qu'un coup de tonnerre éclate à sa gauche et qu'une étoile filante rase le faîte de sa demeure. Ces avertissements célestes le décident. Ils partent, Énée portant son père sur ses épaules et tenant Iule par la main. Sa femme les suit à une petite distance pour ne pas attirer l'attention. Rendez-vous est donné à leurs serviteurs et à leurs amis hors de la ville près d'un temple de Cérès. Mais Creuse disparaît. Désespéré, Enée rentre dans Troie qui achève de brûler et où le cruel Ulysse veille à la garde du butin sous des portiques solitaires. Il ne craint pas d'appeler Creuse à haute voix dans les ténèbres. Ce n'est que le fantôme de la jeune femme qui lui répond. La mère des dieux, Cybèle, l'a emportée parmi ses Nymphes. Elle ne devait pas accompagner son mari dans ses voyages. Mais elle lui prédit son arrivée en Hespérie, sur les bords du Tibre, et son mariage avec une fille de roi. Enée rejoint sa petite troupe et s'enfonce dans les montagnes.
Livre llî. — Il était impossible qu'après d'aussi tragiques souvenirs l'intérêt du récit d'Enée ne faiblît pas; et l'on aimerait à croire qu'il s'arrêta là ce premier soir et qu'il ne le reprit que le soir suivant. Il
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lui restait à raconter sa vi^ nomade depuis la chute de Troie. C'est l'histoire d'un groupe d'exilés qui vont d'oracle en oracle, consultant les augures, suppliant les dieux, se cherchant une patrie. Malheureusement, nous ne pouvons partager leurs incertitudes, et nous leur en voulons même un peu de trop s'égarer. Puisqu'Enée se rappelle la prophétie de Creuse, pourquoi ijendant deux ou trois ans l'a-t-il oubliée? Tu parviendras en Hespérie où le Tibre baigne de ses eaux lentes les champs fertiles d'une colonie lydienr-e. On a dit que le mot Hespérie désignait vaguement l'Occident et que le Tibre était inconnu des Trovens. Admettons que les paroles de Creuse lui soient restées mystérieuses. Ou elles auraient dû l'être davantage pour nous, ou elles devaient retenir davantage son attention.
Dès que sa flotte est construite, il est allé chercher l'Hespérie et le Tibre en Thrace. Les Troyens y tondent une ville; mais des arbrisseaux, dont les racines arrachées dégouttent de sang, leur révèlent qu'un fils de Priam y a été assassiné par le roi du pays; et ils se rembarquent. A Délos, l'oracle d'Apollon leur répond qu'il leur faut gagner la terre d'où leur race est sortie. Cette fois ferreur qu'ils commettent est plausible, car Anchise croit se souvenir que leurs ancêtres sont venus de la Crète. Ils s'y rendent et y bâtissent la ville de Pergamée; mais la peste les en chasse. Et ses dieux Pénates exphquent en songe à Énée que le berceau de sa race est bien l'Hespérie, c'est-à-dire l'Ausonie ou le Latium. Pourquoi les dieux Pénates se sont-ils laissé promener si longtemps sans l'avertir de sa fausse interprétation? Quelle ironie involontaire dans cette histoire! On va interroger les dieux lointains dont en ne comprend pas les réponses, et l'on a chez soi
des dieux intimes qui savent tout ce qu'on désire connaître.
De la Crète désertée ils remontent vers le nord et font escale aux îles Strophades où les Harpies, ces oiseaux rapaces qui ont un visage de femme et la pâleur du jeûne, bravent impunément leurs flèches et souillent leurs repas de leurs immondes déjections. La plus furieuse, Géléno, leur prédit qu'ils n'élèveront de ville en Italie qu'après avoir été réduits far la faim à dévorer leurs propres tables. Il n'y a peut-être pas là de quoi terrifier des hommes qui ont échappé au sac de Troie. Ils mangeront leurs tables : soit! Mais ils les digéreront puisqu'ils élèveront leur ville. Des Strophades, ils passent non loin de Zacynthe; ils évitent les écueils d'Ithaque; ils aperçoivent les pics nébuleux de Leucate; et ils descendent sur le rivage d'Actium où ils célèbrent des jeux. Puis ils longent l'Epire et abordent à Buthrote.
C'est près de cette ville qu'Enée rencontre, au bord d un faux Simoïs et devant un tombeau vide, offrant des libations aux mânes d'Hector, Andromaque. Et la jeune femme, voyant soudain briller dans la pénombre d'un bois sacré les armes troyennes, s'écrie : « Où est Hector? » et tombe évanouie. Elle est maintenant l'épouse d'un fils de Priam, Hélénus, qui, après l'assassinat de Pyrrhus par Oreste, s'est emparé du gouvernement des villes grecques. Hélénus, avec des larmes de joie, reçoit ses compatriotes. Comme il est un roi divin, inspiré d'Apollon, il fait à Énée de longues prédictions, sans pouvoir cependant lui dévoiler tout l'avenir. Les menaces des Harpies ne doivent pas inquiéter le héros; et quand li trouvera sur la rive d'un fleuve italien une truie blanche avec trente nouveau-nés, il aura atteint son futur empire. « Là sera l'emplacement de la ville et