‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 48 sur 74 · LE ROMAN DE L ENEIDE · texte numérisé non relu

LE ROMAN DE L ENEIDE

le terme assuré de tes labeurs. » La flotte trovenne reprend la mer et suit l'itinéraire qu'Hélénus lui a tracé. Elle traverse le bras de mer qui sépare l'Épire de l'Italie, s'abrite quelques heures derrière le promontoire d'Iapygie et s'éloigne de ces côtes habitées par des Grecs. Elle double le golfe de Tarente. Elle relâche en vSicile, près de l'Etna, où elle recueille un pitoyable compagnon d'Ulysse abandonné chez les Cyclopes, et d'où elle se .^auve à l'apparition de Polyphème. Elle laisse derrière elle la baie de Mégare et le cap Pachynum. Enée découvre au loin les villes de Camarine et de Gela, la superbe Agrigente et les palmiers de Sélinonte, et il entre au port de Drépanum. Là, Anchise mourut. Ni Céléno ni Hélénus, ni les autres oracles n'avaient préparé Énée à ce grand deuil. Ils ne lui avaient pas dit non plus qu'il connaîtrait Garthage.

Livre /F. — Ges beaux récits consomment le malheur de Didon. Elle avoue à sa sœur l'intérêt extraordinaire que lui inspire son hôte. « Ah, si elle n'avait pas juré une fidélité inviolable à son époux mort! x\Iais que Jupiter la précipite chez les ombres de l'Érèbe, avant qu'elle te viole, Pudeur! » L'infortunée! Jupiter lui sera moins secourable : il ne l'v précipitera qu'après. Anna encourage sa passion: et les deux femmes courent les temples où elles lisent ce qu'elles désirent dans les flancs des victimes. « 0 profonde ignorance des aruspices! » Junon, qui veut à tout prix écarter les Troyens de l'Italie, propose à Vénus de marier Didon et Énée; et Vénus accepte en souriant. Au miheu d'une partie de chasse organisée par la reine, un orage éclate. Didon se réfugie avec Enée dans une grotte solitaire et se donne à ^ui. Nous la ra verrons souve nt chez les romanciers, cette grotte nuptiale, plus funeste qu'aucun repaire

de bète féroce, cette grotte d'où sont sortis tant de hontes, de colères, de ressentiments et de meurtres.

Le scandale est bientôt connu de toute la Libye, et le roi larbas, qui avait demandé Didon en mariage, supplie Jupiter de venger l'insulte que lui a faite cette étrangère. Jupiter dépêche aussitôt Mercure à Enée. Le dieu le trouve en train de présider aux embellissements de Garthage, vêtu comme un Tyrien et tout chamarré des présents de la reine. Il lui fait honte de son inaction; il lui rappelle sa mission et le trône d'Italie promis à son fils. Énée, brusquement désenchanté, ordonne à ses compagnons d'armer en secret leurs vaisseaux.

Mais on n'abuse pas longtemps une amante passionnée. Didon lui reproche sa dissimulation, son ingratitude, sa trahison, sa cruauté. Pourquoi veutil la fuir, et comment, au mépris même de ses propres intérêts, peut-il l'abandonner quand elle a pour lui affronté la haine des princes libyens et la désaffection de ses sujets? Énée lui répond d'autant plus froidement et durement qu'il veut paraître moins ému. Alors, sa fureur éclate; elle le charge d'injures. Mais, rentrée au palais, revenue de son emporteraient, prête à s'humilier au fond du cœur, elle a prié sa sœur d'aller implorer l'infidèle et d'obtenir de lui un délai, un pauvre délai qui lui permette de calmer son délire. Enée est demeuré inflexible. La malheureuse, harcelée de sinistres présages, entend la voix de Sychée qui l'appelle. Le hibou pousse son cri funèbre du haut des tours. Elle décide de mourir. Mais, pour tromper sa sœur, elle imagine qu'une sorcière lui a promis de la guérir si on élève un bûcher dans la cour du palais et si on y brûle tous les souvenirs d'Enée, surtout le lit d'hymen qui l'a perdue. Et (juandj ^ laurore, çlle aperçoit la flotte impitoyab^

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gagnant la haute mer, c'est sur ce bûcher que, pâle, les yeux sanglants, elle se plonge dans la poitrine \ une épée qu'elle avait donnée à son amant. Mais, avant de se tuer, en cet instant de calme qui précède les gestes irrévocables, et comme si l'ombre des jours futurs se déchirait devant ses regards, elle a lancé contre son meurtrier des imprécations prophétiques qui se répercuteront dans la lointaine histoire. Non seulement elle menace Enée de toutes les douleurs qui l'attendent sur la terre latine. Non seulement elle prévoit pour lui, à force de la souhaiter, une mort prématurée et sans funérailles ; mais de ses cendres d'amoureuse trahie, elle voit sortir le vengeur qui portera le fer et le feu chez les descendants de Troie. Dans la ilamme et la fumée de son bûcher funèbre, nous distinguons déjà la iigure du formidable Annibal.

Livre V. — Les Troyens en fuite ont aperçu derrière eux les flammes d'un bûcher; et leur cœur est hanté de tristes pressentiments. La mer et les vents, qui s'opposent à ce qu'ils cinglent droit vers l'Italie, les ramènent en Sicile, chez le roi Aceste, hls d'une Troyenne. Il y a juste un an qu'Anchise y est mort. Son fils pourra donc honorer cet anniversaire, et, neuf jours après, célébrer les Jeux Funèbres. 11 fait d'abord les libations et les sacrifices devant le mausolée, d'où sort, génie du lieu ou gardien du mort, en tout cas merveille rassurante, un serpent d'azur aux écailles mouchetées d'or, qui effleure les olïrandes et rentre innocemment sous terre. Puis les fêtes arrivent : elles se composent de régates, d'une course à pied, d'un combat de ceste, d'un tir à l'arc et d'un carrousel. Je comprends que Montaigne ait jugé le cinquième livre le plus parfait et l'ait joint dans son admiration aux Géoryiques, Les mêmes

qualités y brillent : la précision des détails, le don d'ennoblir les petites choses par la beauté du verbe et de la cadence, un esprit charmant et les plus fraîches peintures de la vie antique. Chacune des épreuves est marquée d'un incident plaisant ou dramatique qui nous familiarise avec des personnages que nous retrouverons plus lard occupés à des combats plus sérieux, sinon plus intéressants.

Mais, pendant ces fêtes, Junon, toujours aux aguets, persuade aux femmes troyennes de brûler la flotte afin de n'avoir plus de dangers à courir sur les mers. Les voilà qui saisissent des brandons dans les feux allumés autour du tombeau d'Anchise et qui commencent à incendier les galères. Une émeute de femmes est toujours ce qu'un chef ou un gouvernement redoute le plus. Enée se croit perdu; et sa flotte l'eût été sans une bienheureuse pluie torrentielle qui limite les dégâts à la destruction de quatre navires. Le vieux Nautès, que la sagesse inspire, lui conseille de laisser en Sicile, vieillards, hommes ou femm^es, tous ses compagnons las des aventures et des flots; et, la nuit suivante, dans le mystère du sommeil qui relie les vivants aux morts, son père l'y exhorte et l'avertit qu'aussitôt débarqué en Italie, la Sibylle de Gumes lui ouvrira le gouffre de l'Averne et le conduira vers lui au séjour des ombres. Aceste consent à ce que les Troyens, restés en Sicile, fondent une cité qui portera son nom et dont Enée trace l'enceinte avec la [charrue. Et, allégée des cœurs débiles, la troupe des exilés lève l'ancre. Neptune a promis pour eux à Vénus une bonne traversée. Il se contentera d'une seule victime, le pilote Palinure, à qui le dieu du Sommeil veut sans doute faire expier ses longues veilles attentives. Ce dieu sinistre l'abuse de vaines images, et, au moment oii il s'abandonne,

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tombe sur lui et le précipite dans les flots. Énée s'est aperçu de sa disparition et a pris sa place. La flotte s'approche de l'Italie, son vaisseau en tète, et luimême à la barre.

Livre VL — Il aborde au rivage de Cumes, et, pendant que la jeunesse troyenne prépare le campement, il gravit la hauteur où s'élève le tem.ple d'Apollon et se rend à lantre de la Sibylle, gardienne des bords de l'Averne. Le dieu, par la bouche écumante de la prêtresse, lui prédit des guerres, des fiançailles sanglantes et que le premier salut lui viendra d'une ville grecque. Le héros conjure alors la Sibylle de le mener chez les morts, près d'Ancliise. Mais il lui faut d'abord donner la sépulture à un de ses compagnons dont le cadavre souille la flotte, et cueillir ensuite dans la forêt le mystérieux rameau d'or. Pendant son absence, en efîet, le trompette Misène, dont la conque sonore défiait follement les dieux de la mer, a été noyé par Triton. (Que tous ces dieux sont jaloux des hommes et cruels !) Les Troyens se répandent dans la forêt pour y abattre le bois du bûcher funèbre ; et Énée, qui s'y employait comme eux, arrive, conduit par des colombes, au chêne où brille le rameau d'or, si docile à sa main. La cérémonie lugubre s'accomplit, prélude de son voyage infernal. Il fait, pendant toute la nuit, des sacriilces à l'entrée d'une caverne ; et, dès la pointe du jour, un tremblement de terre les avertit, la Sibylle et lui, que le gouffre leur est ouvert.

Ils descendent, tous deux seuls, dans l'obscurité, à travers des demeures vides et des royaumes de simulacres. Ils atteignent l'Achéron où les ombres des morts assiègent le funèbre passeur ; la barque de Gharon reçoit Énée, et, sous le poids de ce vivant, elle fait eau de toutes parts. Au delà du fleuve, les

deux voyageurs traversent des régions que Dante nommerait des cercles. Il y a celle des enfants morts à leur naissance et qui pleurent; celle des innocents injustement condamnés ; celle des suicides qui envient maintenant la lumière où l'on souffre où l'on peine, où Ton endure la pauvreté. Plus lo'in sous les bois de myrtes du Champ des Pleurs, passent les victimes de TAmour. Enée reconnaît Didon • mais elle ne répond aux larmes et aux supplications de son ancien amant que par un farouche silence et des regards indignés. Plus loin, c'est le séjour des hommes d'armes qui tombèrent sur le champ de bataille. Les soldats d'Agamemnon s'enfuient à la vue du héros et de ses armes étincelantes ; et leur bouche épouvantée ne laisse échapper que des cris silencieux

Parmi ces ombres, EnéearrêteDéiphobe, le troisième jnari ci Hélène, que sa femme a livré aux Grecs la nuit du sac de Troie, et qu'Ulysse et Ménélas ont afireusement mutilé. Mais la Sibylle l'entraîne Ils laissent à gauche la vaste enceinte du Tartare où les grands criminels expient leurs crimes dans un fracas de gémissements, de coups de fouet et de chaînes Et ils parviennent enfin aux portes où le héros doit déposer le rameau d'or.

Ils se trouvent dans une campagne baignée d une lumière de pourpre, dans un monde qui a son soleil et ses étoiles. Des ombres heureuses s'exercent à la palestre; d autres luttent ; d'autres font des chœurs et des chants. Ce sont les héros, les poètes, les grands hommes, les bienfaiteurs de l'humanité. Anchi^e contemplait à ce moment des âmes innombrables qui yoitigeaient, comme des abeilles, autour des eaux du Lethe. Elles attendent la fin de leurs mille années d épreuves pour retourner sur la terre, punliées dans des corps neufs, Et le vieux Troven, heureux

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de revoir Enée, lui montre et lui nomme celles qui éterniseront son nom et le nom romain, depuis l'Albain Sylvius, le fils que lui donnera Lavinie, jusqu'au fils d'Octavie, la sœur d'Auguste, ce Marcellus, hélas ! douleur de tout un peuple, ceMarcellus à qui les durs destins ne permettront pas d'être un Marcellus. Les plus grandes figures de l'histoire romaine, encore inconsistantes, mais déjà reconnaissables, errent ainsi dans le jour surnaturel de l'Elysée ; et tout un avenir de gloire bruit où frémissent leurs ombres. « Et nous craindrions encore de nous fixer en Italie ! » s'écrie Ancliise.

Il y a deux portes du Sommeil : l'une de corne par où montent les ombres réelles ; l'autre d'ivoire par où les mânes nous envoient les songes trompeurs. C'est par cette dernière qu'Anchise l'ait sortir Enée. (,-ela signifie non pas que ce qu'il vient de voir et d'entendre est un mensonge ; mais qu'il n'en gardera pas plus le souvenir que d'un rêve. Cependant cet air de l'au-delà, un instant respiré, a pour toujours retrempé son àme.

Livre VIL — Les Troyens remontent vers le nord en longeant les côtes. Ils frôlent, passé minuit, les rivages où Circé la magicienne, dans son palais illuminé, remplit les bois d'un chant continu ; et ils entendent rugir et hurler derrière les barreaux de leurs cages les hommes dont la cruelle a fait des lions, des ours, des sangliers et des lou[)S. Aux preijilers rayons de l'aurore, ils pénètrent dans le lit ombragé du Tibre. Ce fut là, sur la rive, que se réalisa la prophétie de Céléno qui avait tant efîrayé le iils d'Anchise. Ses principaux compagnons, Iule et lui prenaient leur repas à l'ombre d'un arbre. Ils avaient placé leurs mets sur des gâteaux de froment. Les mets achevés, comme ils avaient encore faim,

ils attaquèrent les gâteaux. Et Iule de s'écrier : « Nous mangeons aussi nos tables ! » A ces mots, Énée se réjouit et vit partir, plein d'espoir, les ambassadeurs qu'il envoyait au roi du pays, dont la ville de Laurente n'était qu'à une lieue de là.

Le roi Latinus, fils du dieu Faunus, régnait alors sur le Latium. Il n'avait point de tils ; et les princes latins recherchaient en mariage sa fille Lavinie. La reine Amata désirait pour gendre son neveu Turnus, issu de rois puissants. Le mariage se fût déjà fait, si des prodiges ne s'y étaient opposés et si, dans les bois sacrés de Tibur, la voix de Faunus n'avait averti son fils qu'un gendreîui viendrait des pays étrangers. Quand Latinus reçut les députés d'Enée et qu'il eut entendu leur requête, il ne douta point que ce prince fût celui dont la venue et la grandeur future lui avaient été annoncées. Et il le dit aux ïroyens qui s'en retournèrent avec des présents magnifiques.

Si Junon n'avait pas veillé à susciter des haines contre Enée, la nature humaine y eût pourvu. Il était inutile qu'elle dérangeât la Furie Alecto, ses serpents et ses torches. L'idée que son mari donnerait leur fille à un étranger jette la reine hors d'elle-même. Elle ameute les femmes de Laurente ; elle en fait des Bacchantes' qui désertent leurs foyers et courent au fond des bois célébrer des orgies. Turnus devient tout à coup furieux et appelle les Rutulesaux armes. La déclaration de guerre ne dépend plus que d'un incident. Et, comme toujours, l'incident se produit, iule qui chassait blesse d'une flèche un grand cerf que Silvia, la tille de l'intendant du roi, avait apprivoisé. Les paysans se précipitent aux cris de la jeune fille ; et ils allaient faire un mauvais parti à l'adolescent, si les Troyens ne l'avaient secouru. Le premier sang a coulé. Latinus, impuissant et dé-

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sole, lève les mains au ciel et s'enferme dans son palais. On ouvre le temple de Janus. Déjà les peuples latins sont en marche; et, parmi leurs chefs, Mézence, le contempteur des lois divines, et son fils Lausus, le plus beau des guerriers après Turnus; Cœculus, le fondateur de Préneste; le Falisque Messape, dompteur de chevaux ; et la reine des Volsques, Camille avec sa tresse d'or et son myrte pastoral armé d'un fer aigu. Elle volerait sur la cime des moissons sans courber les épis et traverserait les mers sans mouiller ses pieds rapides.

Livre VIIL — Cependant Enée anxieux avait fini par s'endormir sur les bords du Tibre. Le dieu du fieuve lui apparut en rêve et lui conseilla de s'adresser aux Arcadiens établis à Pallantée et continuellement en guerre avec les Latins. A son réveil, le premier objet qui frappa sa vue fut une truie blanche entourée de trente petits aussi blancs que leur mère. Ainsi s'accomplit l'oracle d'Hélénus comme s'était accompli celui de Céléno. Énée équipe deux birèmes et remonte le cours bienveillant du Tibre à travers les reflets des grands bois sur les eaux silencieuses. Le vieux fleuve et les antiques forêts s'étonnaient de voir ces galères peintes et ces armes brillantes.

Pallantée s^élevait sur l'emplacement futur de Rome. Ce n'était pas une ville somptueuse comme Laurente. Elle n'avait pas de palais orné de statues, ni de Sénat, ni 4e roi marchant précédé des faisceaux. C'était une pieuse et austère Arcadie, mais où la jeunesse était guerrière. Ce jour-là, le roi Evandre offrait un sacrifice à Hercule aux portes de la ville. Nous reviendrons sur son hospitalité patriarcale, sur les beaux récits qu'il fait à son hôte et sur leur promenade dans des lieux déjà sacrés, mais qui le seront bien plus un jour. Évandre, heureux de

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s'allier aux illustres Troyens, et trop âgé pour prendre lui-même les armes, confie à Énée une petite troupe et tout ce qu'il a de plus précieux au monde, son fils Pallas. Il lui apprend que les Étrusques, qui se sont soulevés contre leur féroce roi Mézence, seraient très disposés à se joindre à lui et à punir Turnus qui soutient la cause de leur tyran. Énée, au lieu de regagner son port de débarquement, ira donc s'entendre avec leur chef Tarchon.

Vénus qui voit son fils engagé dans les péril» de la guerre, a prié Vulcain, comme elle sait le prier, avec des sourires et des caresses, de forger pour Énée une armure aussi belle et aussi puissante que celle qu'à la prière de Thétys il forgea naguère pour Achille. Et, quand les Troyens sont arrivés près du camp des Étrusques, elle lui apporte dans un vallon solitaire un casque qui semble vomir des flammes, une cuirasse d'airain d'un rouge de sang, des cuissards d'argent et d'or et un bouclier encore plus magnifique. Vulcain, pour qui le temps n'existe pas et pour qui l'avenir est comme le passé, y avait ciselé les scènes les plus impressionnantes de l'histoire romaine : la Louve, l'Enlèvement des Sabines, Horatius Codés et délie, les danses des Salien's, les cortèges des Flamines, Catilina tremblant sous les yeux des Furies, Caton donnant des lois aux Justes, et, au centre, la mer d'Actium roulant sur fond d'or ses vagues hlanchissantes ; debout," à la poupe de son vaisseau, se dressait Auguste dont les tem.pes lançaient deux rayons de lumière... Énée. qui n'a gardé aucun souvenir de son passage aux Champs Éiyséens, admire, sans en comprendre le sens, le travail miraculeux de Vulcain et « charge sur ses épaules la gloire et les destins de sa postérité ». Aitolens humero famamque et fata nepotum.

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Livre IX. — Turnus a profité de l'absence d'Enée pour assaillir les ïroyens. Il voudrait les attirer hors de leur enceinte ; mais le héros, en les quittant, leur avait donné Tordre de n'en sortir à aucun prix. Le Rutule découvre leur flotte abritée sur le rivage et se prépare à l'incendier. Alors Gybèle se rappelle la promesse de Jupiter que, parmi ces vaisseaux construits avec les bois sacrés de l'Ida, ceux qui aborderaient en Italie dépouilleraient leur forme mortelle et deviendraient des divinités marines. Sous la menace des torches rutules, ils rompent leurs câbles, plongent comme des dauphins, et l'on voit émerger des ondes autant de Nymphes qu'il y avait de proues d'airain. Ce miracle n'arrête pas Turnus. Les miracles ne nous arrêtent point. Quand nous ne pouvons les nier, nous les interprétons dans le sens de nos passions. Pour Turnus, cette métamorphose est la preuve que les dieux ferment la mer auxTroyens. Et il investit la ville à la tombée du soir.

Ce fut pendant cette nuit de siège queNisus et son cher Euryale, l'un obéissant à un dieu ou à son amour de la gloire, l'autre, par attachement à son ami, entreprirent de traverser les lignes ennemies et d'aller avertir Enée. Ils partent ; ils longent d'abord la mer pour tourner les bivouacs des Rutules qui avaient joué, qui avaient bu et qui dormaient à poings fermés. L'occasion de faire un grand carnage et un grand butin est trop tentante. Ils s'y attardent ; et Euryale, le plus jeune, ne résiste pas au désir de s'emparer et se coiffer d'un casque aux superbes aigrettes. Mais les dépouilles de l'ennemi se vengent souvent du ravisseur. Turnus l'apprendra bientôt à ses dépens ! Le casque où se réfléchit le rayon de la lune trahit le jeune homme. Il est aperçu de Volcens qui amenait trois cents cavaliers à Turnus. Nisus

s'échappe dans l'épaisseur des bois; puis, voyant son ami aux prises avec les Rutules, il revient, se montre, les provoque, les attaque, tue Volcens, et, percé de coups, va expirer sur le cadavre de celui qu'il aimait.

Quand le jour se lève, les soldats de Turnus exposent aux yeux des Troyens les têtes des deux jeunes gens dressées sur des piques, et la mère d'Euryale, la seule vieille femme qui ait refeé de rester en Sicile, éclate en âpres gémissements. Les Rutules donnent l'assaut. Un combat acharné s'engage où les Troyens, après une imprudente sortie, refoulés en désordre, referment leurs portes sans voir que Turnus est entré dans la place. Il y répand la mort et la panique. Peu à peu les fuyards se ressaisissent, et, honteux de fuir devant un seul homme, se retournent contre lui. Il leur tient tète. Mais il est obligé de reculer ; il recule jusqu'au Tibre et se jette dans les flots. Aussi impartial que le poète, le vieux fleuve, qui avait porté si doucement Enée à la cité d'Évandre, reçoit l'admirable combattant, le soulève mollement de ses ondes jaunes et le rend à ses compagnons fier et purifié des souillures de la bataille.

Livre X. — L'acharnement des hommes a gagné les dieux. Jupiter les rassemble dans son palais et déplore qu'ils ensanglantent la terre d'Italie avant l'heure où les Carthaginois, forçant les Alpes, rendront les combats légitimes. Vénus et Junon se reprochent amèrement leurs manœuvres ; et les dieux partagés suivent en frémissant la joute oratoire et passionnée des deux rivales. Mais Jupiter jure par le Styx qu'il tiendra la balance égale entre les Rutules et les Troyens et que désormais ils ne devront qu'à eux-mêmes leurs succès ou leurs revers. (11 a tort de jurer, car il ne tiendra pas son serment !)

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L'assaut des Rutules a recommencé avec le jour et les Troyens faiblissent. Mais Enée, qui^ a conclu son alliance avec Tarehon, le chef des Etrusques, s'est embarqué de Pyrgi à la tête d'une flotte où sont représentés tous les peuples étruriens et ligures jusqu'aux Alpes, Pise, Pérouse, Glusium, Mantoue. Trente vaisseaux descendent vers l'embouchure du Tibre. Et tout à coup les Troyens aperçoivent debout sur la poupe de son navire, comme l'Auguste d'Actium ciselé par Vulcain, Enée et son bouclier resplendissant. Leur courage se réveille. Turnus se précipite sur le rivage pour empêcher le débarquement. De cette première grande mêlée les Troyens et leurs alliés sortiront vainqueurs. Mais de part et d'autre, que de sang versé î Que de belles promesses d'avenir anéanties î Cette journée-là, les dieux euxmêmes comme Hercule pleurent de voir mourir des jeunes gens comme Pallas, car le fils d'Évandre tombe sous les coups de Turnus qui se pare orgueilleusement de ses dépouilles. Et le fils de Mézence est tué par Enée en sauvant son père. Mézence, que la mort de son enfant fait rentrer en lui-même et rougir de sa vie barbare, 31ézence, blessé, presque mourant, trouve encore la force d'affronter le Troyen qui l'achève. Quant à Turnus, Junon ne permet pas qu'il s'expose davantage. Avec le consentement de Jupiter, elle le jette à la poursuite d'un fantôme d'Enée qu'elle a formé d'une légère vapeur et l'entraîne loin du champ de bataille, jusqu'à sa ville d'Ardée. C'est une fuite ; mais, vers la fin d'une journée de fièvre sanglante, il se peut qu'un combattant surmené se forge de vaines images.

Livre XL — La victoire d'Énée lui ouvrait le chemin de Laurente. Pendant que le corps de Pallas, entouré du cri lugubre des pleureuses troyennes,

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suivi de trophées rutules et de captifs enchaînés dont le sang arrosera la flamme de son bûcher, s'achemine vers Pallantée, où son père Évandre, écrasé de douleur, ne consent à prolonger sa vie que pour le voir vengé, des députés laurentins ont obtenu une trêve, et les deux camps rendent les honneurs funèbres à leurs morts.

A Laurente, la consternation a succédé à l'enthousiasme guerrier. Le roi Latinus convoque le Sénat et les Grands. Avant de délibérer, on introduit les ambassadeurs qui avaient été envoyés au Grec Diomède établi à Argyripe, sur les bords de l'Adriatique. Ce Diomède qui jadis, dans la plaine de Troie, a blessé Vénus, et qui a renversé les murs dllion, refuse de se joindre à Turnus. Ne lui parlez plus des Troyens! Il connaît Énée, et il ne tient pas à se rencontrer encore une fois avec lui. L'échec de l'ambassade encourage Latinus à proposer qu'on accorde aux Troyens un territoire entre le Latium et rÉtrurie et qu'on les reçoive comme alliés. L'orateur Drancès, qui déteste le parti militaire et surtout son chef Turnus, renchérit sur ses propositions et demande que le roi ajoute à ses présents la main de sa fille. Il conjure avec une ironie provocante l'intrépide Turnus d'abandonner ses droits. Son ambition matrimoniale n'a-t-elle pas fait assez de victimes? Que du moins, par compassion pour le royaume, s'il veut se battre, il se batte seul contre Enée! Turnus s'indigne, le charge de son mépris et oppose à ses sarcasmes les arguments les plus pressants. Il ne se reconnaît pas vaincu. Quoi, on s'humilierait devant l'ennemi quand on a pour soi une jeunesse nombreuse, des villes, des peuples, des chefs éprouvés! Mais si les Latins sont d'avis qu'il descende en champ clos, il ne reculera pas.

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Enée eût-il, comme Achille, des armes forgées par Vulcain !

Cette scène, où l'on entend déjà les beaux éclats de l'éloquence du Forum, est brusquement interrompue par la nouvelle que l'armée troyenne approche. La cavalerie bat la plaine; l'infanterie s'avance à grands pas à travers les collines. Turnus quitte le conseil et court aux remparts, humant la joyeuse odeur du combat. Il rencontre à la porte de la ville la reine des Volsques, Camille, le carquois sur l'épaule et un sein nu. 11 regarde cette vierge avec un sentiment d'admiration religieuse ; et il accepte qu'elle lance sa cavalerie contre celle des Étrusques, pendant qu'il ira tendre une embuscade à Énée dans le défilé ténébreux oi^i ses troupes doivent s'engager.

Camille s'élance à la tète de ses escadrons. La déesse qui l'aime, Diane, sait que son heure est venue, et, tout en la suivant des yeux, raconte à une de ses divines compagnes l'histoire de l'étrange jeune fille. La place de ce récit peut surprendre : on l'aurait plutôt attendu lorsque le poète nous présente Camille pour la première fois ; mais il a ici l'avantage de nous reposer du fracas de la bataille. Son père, chassé de son royaume et traqué par les Volsques, arriva avec son enfant toute petite sur la rive d'un fleuve débordé. Il l'attacha au milieu de son énorme javelot et le lança par-dessus les eaux violentes qu'il devait traverser à la nage. Le javelot s'enfonça dans le gazon ; et l'enfant, saine et sauve, fut consacrée à Diane. Elevée dans les forêts, nourrie du lait d'une cavale sauvage, et, dès ses premières années, dressée au maniement des armes, chasseresse, amazone, ce fut ainsi que grandit cette nouvelle Penthésilée, honneur de l'Italie. Et voici

qu'après avoir fait mordre à tant de guerriers une poussière sanglante, elle va mourir dans le choc des deux cavaleries. Mais celui dont la javeline s'est abreuvée de son sang virginal sera presque aussitôt transpercé d'une flèche de Diane.

La mort de Camille détermine la débâcle des Volsques et des Rutules. Obligé de se replier sur la ville, Turnus abandonne son embuscade. Enét^ franchit les défilés libres. On entend de Laurente e piétinement de son infanterie et le souffle de ses chevaux. La nuit empêche seule les deux armées d'en venir à la décision suprême.

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