‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 49 sur 74 · Livre Xll. — Turnus sent la réprobation monter · texte numérisé non relu

Livre Xll. — Turnus sent la réprobation monter

autour de lui. Malgré Latinus, convaincu que la

résistance est inutile, malgré les supplications de la

reine, malgré les larmes et les joues brûlantes de la

silencieuse Lavinie, le fier jeune homme accepte le

cartel d'Énée. Les soldats des deux armées, leurs

javelots plantés en terre et le bouclier aux pieds, se

déploient des deux côtés de l'arène. Au milieu de

cette arène, on a élevé des foyers et des autels de

gazon en l'honneur des divinités communes. Les

tours de Laurente, les toits, les faîtes des portes

sont noirs de spectateurs. Le sacrifice commence.

Un prêtre vêtu de blanc apporte un cochon de lait

et une brebis qui n'a pas encore été tondue. Quand

les chefs, groupés autour de l'autel, ont répandu sur

la tète des victimes la farine et le sel et ont fait les

libations prescrites, Énée déclare que, si Turnus est

vainqueur, les Troyens se retireront dans la cité

d'Évandre et ne reprendront plus jamais les armes

contre les Latins. Si Turnus est vaincu, les deux

nations concluront une éternelle alliance; les Latins

recevront seulement d'Énée sa rehgion et ses dieux;

le roi Latinus conservera le pouvoir suprême, et les

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Troyens bâtiront une yiile qui se nommera Lavinium. Latinus s'engage à respecter ces conditions par les plus graves i^ermenls. On e'gorge les victimes audessus du brasier des autels; et il ne r.ste qu'à donner le signal du combat singulier.

Mais vous pensez bien que Junon ne laissera pas mourir Turnus sans rien tenter. Turnus avait iii:.î sœur, Juturne, que Jupiter avait aimée et que, pour prix de sa virginité, il avait faite déesse des étangs et des sources. Junon, qui, du haut du mont Albain, regardait la plaine, l'appelle et lui dit : « Tâche par tous les moyens possibles de sauver ton frère ! » Que se passe-t-il dans le cœur de Turnus? On l'a vu s'approcher de l'autel, pâle, taciturne, les yeux baissés. Cet incompréhensible changement d'attitude inquiète les Latins. Juturne, sous la ligure d'un vieux guerrier, parcourt leurs rangs, les gourmande de souiîrir qu'un seul homme se dévoue pour eux, leur souffle le mépris des traités et l'impatience d^ les rompre. Bref, un javelot part. Les bataillons s'ébranlent. Les autels de l'alliance sont pillés. Latinus emporte ses dieux outragés. Énée, qui veut s'opposer à ce déchaînement de fureurs impies, est blessé d'une flèche dont personne ne sait qui l'a lancée. C'est une horrible mêlée où Turnus retrouve sa fureur meurtrière.

Mais dès que le héros troyen, guéri de sa blessure par un dictame de Vénus, reparaît et appelle à grands cris Turnus, Juturne, qui s'est substituée à l'écuyer de son frère, fait voler son char à travers le champ de bataille et l'éloigné du péril. Énée, dans l'impossibilité d'atteindre son rival, donne l'ordre à ses troupes d'attaquer Laurente. Quand la reine voit l'ennemi dresser ses échelles contre les murs, elle croît tout perdu et se pend de désespoir. La ville

s'emplit de confusion, de terreur, de clameurs lamentables. Turnus, toujours emporté au galop de ses chevaux, a enfin reconnu sous les traits de son écuyer la ruse de sa sœur. Honteux, amer et désespéré, il l'arrête, saute à bas de son char et court vers Énée qui suspend l'assaut. Enfin ces deux hommes, nés aux extrémités du monde et que le destin a rapprochés sur ce coin de terre, vont lutter pour Lavinie ou plutôt pour l'empire.

Cette fois Junon s'avoue réduite à l'impuissance. Elle demande seulement à Jupiter que les Latins ne perdent pas leur ancien nom; qu'ils ne deviennent pasTroyens; qu'ils gardent leurs vêtements et leur langage, et que ce soit la valeur italienne qui fasse les enfants de Rome maîtres du monde. Jupiter le lui accorde en souriant. Et comme le combat de Turnus et d'Énée se prolonge en péripéties dramatiques, où interviennent encore Vénus et Juturne, il en brusque le dénouement. Sa Furie céleste descend et, toute gigantesque qu'elle est, se ramasse sous la forme d'une de ces huettes qui, du haut des tombeaux ou des toits déserts, crient dans l'ombre du soir. Qu'y a-t-il de plus sinistre que ce petit oiseau nocturne qui passe et repasse en plein jour devant les yeux de Turnus? Ses cheveux se dressent et sa voix expire. « Tes insultes ne m'effraient pas, ditil à Énée qui le raille, ce sont les dieux qui m'épouvantent! » Il soulève un bloc de pierre, et la force lui manque pour le lancer. A ce moment le javelot du Troyen l'atteint au milieu de la cuisse. Il plie le genou et tombe de toute sa hauteur. L'épée d'Énée est sur lui. Alors le farouche jeune homme, que l'image de la mort a graduellement enveloppé d'horreur, tend à son ennemi des mains suppliantes et, au nom de son père, invoque le souvenir d'An-

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chise. Enée, immobile, le bras levé, hésite; il se sent tléchir. Mais son regard s'arrête sur le baudrier de Turnus : il reconnaît aux clous d'or dont il est orné le baudrier de Pallas. Ses yeux dévorent ce monument d'une éternelle douleur. (( C'est Pallas par ma main, c'est Pallas qui t'immole! » s'écrie-til. Et il lui enfonce son épée en pleine poitrine. « Le l'roid de la mort glace les membres du guerrier, et son âme indignée fuit en gémissant chez les Ombres. »

J'aurais pu dans cette analyse supprimer presque entièrement le rôle des dieux qui nous gêne, mais pas beaucoup plus, quoi qu'on en ait dit, que dans Viliade. Ils ne sont, en somme, que les allégories dramatiques des mouvements les plus naturels du cœur ou de l'instinct. Le merveilleux ne subsisterait pas moins et nous impressionnerait même davanta^-e s'il ne se manifestait que par des oracles, par des augures, par des phénomènes étranges et des songes. La descente aux Enfers ne serait alors qu'un rêve, une vision. Au lieu de voir leurs vaisseaux se métamorphoser en nymphes, les Troyens les auraient vus rompre leurs amarres et, emportés par le courant, se perdre dans les brumes légères de la mer et du soir. Mais enfin il faut accepter les dieux de l'épopée et leur cortège de miracles inutiles.

Emondé de cet héritage homérique, le sujet, tel que le poète l'a conçu et ordonné, est admirable de variété et de simplicité. Il commence comme un

roman d'aventures, se poursuit comme un roman de passion, et se termine comme une histoire de conquistador. Le roman d'aventufes repose sur la situation, toujours intéressante, d'un homme chargé d'une mission très grave que poursuivent et harcèlent d'invisibles ennemis. On le détourne de son chemin, on l'arrête, on 1q menace, on essaie tour à tour de briser sa constance par la terreur et de le prendre au piège de la volupté. Le sujet du roman de passion est celui de la jeune veuve qui, malgré ses serments, se reprend à aimer et dont l'amour est d'autant plus ardent qu'il s'y mêle des remords et qu'il y va pour elle de son honneur. L'homme qu'elle aime lui doit beaucoup ; mais il doit plus encore à ses maîtres, ici les dieux; et, victime luimême du destin, il se fait involontairement son meurtrier. Quant à l'histoire de conquête, elle est de tous les temps. Les Portugais débarquant deux mille ans plus tard dans l'Inde, les Espagnols au Mexique, les Français au Canada ont passé par les mêmes épreuves que le héros troyen. Ils se sont aventurés sur des fleuves inconnus qu'étonnait aussi la forme de leurs vaisseaux et de leurs armures. Ils ont conclu des alliances avec des peuplades en guerre. Ils ont soulevé contre eux l'esprit national et les (lieux indigènes. Ils ont eu à soutenir des luttes dont les alternatives n'ont pas différé sensiblement de celles que V'irgile nous raconte. Ils ont vécu, comme les Troyens, dans une atmosphère d'émotions religieuses. Ceux d'entre eux qui connaissaient V Enéide pouvaient, le soir au bivouac, s'en réciter des vers qui semblaient avoir été écrits pour eux. Enfin ils ont aussi fondé des empires!

Mais l'action du poème virgilien est, comme celle des tragédies, plus ramassée, et le théâtre en est

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plus circonscrit. La durée de Thistoire n'excède pas une année. Du jour où Enée a mis le pied en Italie, tout s'accomplit en un ou deux mois et sur un espace de quatre ou cinq lieues. Cependant par le passé qu'elle évoque, par le mystère où elle plonge, par l'avenir dont elle nous ouvre les larges et profondes perspectives, Y Enéide nous produit une impression d'immensité. C'est qu'elle est bien plus qu'un poème romanesque ou un roman d'aventures. Mais il fallait d'abord la considérer ainsi pour mieux comprendre l'élargissement que lui a donné le génie de Virgile.

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