L'ÉNÉIDE ET LES ANTIQUITÉS DE ROME
1. La conception patriotique de Virgile. — La légende d'Énée. — Le récit de Denys d'IIalicarnasse. — Gomment Virgile a usé de l'histoire et du merveilleux populaire. — IL L'archéologie dans Virgile. — Le Temple de Laurentc. — Le délilé des guerriers latins et des alliés d'Énée. -- lll. Le Roi Évandre. — Énée sur le site de Rome.
Pendant que Virgile composait V Enéide, il recevait lettre sur lettre d'Auguste impatient de lire ou d'enlendre ses vers. Macrobe, dans ses Saturnales, nous a conservé le fragment d'une de ses réponses : (( Quant à mon Énée, si je le jugeais digne de t'être lu, je n'hésiterais pas à te l'envoyer. Mais il est encore dans un tel état d'ébauche que, par suite de mon insuflisance, il me semble que j'aie à peine commencé un si grand ouvrage, et surtout, tu le sais, depuis que j'y consacre de nouvelles études bien plus importantes. » Virgile, en effet, travaillait son poème avec une curiosité des monuments du passé analogue à' celle d'un Chateaubriand écrivant les Martyrs^ et peut-être avec un plus vif souci de
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vérité. Le goût de la science, qui l'avait souvent guidé dans les Géorgiques^ l'avait conduit à l'histoire; et, sur ce point encore, il est bien de son temps. Les gens de son époque n'ont pas pratiqué nos méthodes rigoureuses; mais ils ont connu, comme ceux du xix° siècle, l'attrait des anciennes civilisations et de leurs propres origines. Nous pourrions adresser à nos historiens modernes l'éloge que Gicéron adressait à Varron, l'auteur des Origines humaines et divines^ de la Langue latine et de la Nation romaine : « Nous étions pareils à des voyageurs errants, à des étrangers dans notre patrie. C'est toi qui nous as ramenés en nos demeures; tes livres nous ont appris qui nous sommes et en quels lieux nous vivons. Tu as fixé l'âge de Rome et la date des événements; tu nous as enseigné les règles des cérémonies sacrées et des divers sacerdoces, la situation des contrées et des villes, enfin toutes les choses divines et humaines avec leurs noms, leurs caractères, les devoirs qu'elles imposent et les motifs qui leur ont donné naissance^ » h Enéide, toutes proportions gardées, se rattache aux préoccupations intellectuelles de Varron et de ses successeurs, qu'Auguste encourageait, comme les Poèmes antiques et les Poèmes barbares de Leconte de Lisle à celles des Renan et des Fustel de Coulanges. Le poète remonte à l'origine du peuple romain; il est comme un homme qui, penché sur la source d'un grand fleuve au moment oij elle sort de terre, verrait déjà s'y refléter magiquement les campagnes et les villes que ses eaux baigneront un jour. Mais son pouvoir magique ne le dispense pas d'avoir recours à l'érudition.
On a témoigné quelque surprise qu'il ait choisi
1. Traduction de G. Boissier dans son Étude sur la Vie et les Ouvrages de M. T. Varron, (Hachette 1861.)
parmi les héros romains Enée plutôt que Romulus et que, pour célébrer la gloire et la grandeur de Rome, il n'ait pas attendu que le fossé de son enceinte eût été creusé. Ce choix lui fut dicté par son génie. D'un bout à l'autre de son poème, il n'est question que de Rome et de la fondation de l'empire romain. C'est à Rome que songent les dieux pour en hâter ou en retarder l'avènement. Des hommes, partis de l'extrémité du monde, se sont mis en marche à travers les périls des mers et des pays inconnus vers cette ville promise qu'ils ne verront pas. C'est sur l'emplacement futur et ignoré de ses palais et de ses temples que ces exilés sentiront, pour la première fois, un véritable réconfort. Le ciel, la mer, les rivages de l'Afrique, la Sicile, toute l'Italie ont été ébranlés à l'annonce la plus lointaine de ce prodigieux enfantement. Des tempêtes se sont abattues sur les flots; une reine s'est égorgée; une autre s'est pendue; des peuples se sont précipités dans une mêlée sanglante où s'entre-choquaient les puissances divines. Les morts eux-mêmes ont été troublés au fond de leurs asiles inviolables. La guerre de Troie n'a pas causé plus de perturbations célestes et terrestres que le voyage de Thomme prédestiné dont IfS descendants devaient, trois cents ans plus tard, élever les murs de la reine des nations. Rien mieux, il semblait que Troie ne fût morte que pour permettre à Rome de naître et que les Achille et les Hector eussent été comme les victimes propitiatoires d'un événement aussi considérable. Je ne sais rien de plus beau, parmi les conceptions poétiques, que cette genèse de Rome ainsi reculée dans l'ombre sacrée des prophéties. La ville dont Jupiter porte déjà l'image sous sa paupière et que les nations contempleront un jour au-dessus d'elles couronnée de
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toitfs côïftfne Cybèle la mère des dieux, cette ville est vraiment la Ville Éternelle. Elle apparaissait plus grande encore, elle apparaissait dans toute sa grandeur sur le fond mystérieux de la légende d'Enée. Aucun épisode de son histoire, si glorieux fût-il, ne se prêtait autant à l'inspiration du patriotisme et à la magnificence de la poésie.
Mais que valait cette légende d'Enée? Oiïrait-elle au poète, à défaut de la vérité historique, ce support de vraisemblance dont la poésie épique ou tragique ne saurait se passer? Les conjectures de la critique moderne n'en ont rien laissé debout ^ Il est possible qtie tout le roman du personnage homérique d'Enée, fils de Vénus, soit issu du culte de cette Vénus que les niarins grecs invoquaient sous le nom d'xYphrodite, Enéenne et à qui ils dédiaient des sanctuaires sur les côtes de la Méditerranée. D'ailleurs on ignore si Fépithète d'Ënéenne signifie « mère d'Enée » ou simplement « illustre ». Il est possible que les Grecs se soient ingéniés à répandre dans l'Italie romaine, oii l'imagination était pauvre, une légende qui flattait leur amour-propfe d'anciens vainqueurs de Troie et qui pourtant ne déplaisait pas à la vanité des Romains instruits, dont elle entourait le berceau du prestige des héros et des dieux d'Homère. Si je n'en suis pas absolument convaincu, c'est que les formations des légendes me paraissent bien plus complexes et bien moins volontaires, et que je me défie souvent des mythologues comme des prestidigitateurs. Enfin tout cela est possible. Mais nous savons que l'Italie et l'Orient ont été en relations depuis l'an 1000 avant notre ère. Mais nous savons que l'Italie fut colonisée
1. La Légende d'Énee avant Virgile de J,-A. Hild (Paris, Leroux, 1883) et his Nouvelles promenades nrché0logigues de Gaston Boissier i(IIachelle, 1886).
par des Pélasges, c'est-à-dire des Argonautes venus de Thessalie et des Cretois et des héros d'Homère « fugitifs, mécontents, heurtés dans leurs intérêts comme les Normands du moyen âge » et que les plus audacieux des Hellènes vainqueurs partirent avec eux. L'archéologie nous prouve qu'à la fin du VIII' siècle une civilisation parente de la civilisation homérique s'était implantée en Italie*. La légende d'Enée n'est donc pas du tout invraisemblable.
Elle était entrée depuis déjà longtemps dans l'esprit du peuple et dans les fastes de l'histoire. En l'an 280, Pyrrhus, roi d'Epire, appelé par Tarente, n'hésita pas, dit-on, en sa qualité de descendant d'Achille, à déclarer la guerre aux Romains descendants des Troyens. Trente ans plus tard, le Sénat demande à l'Etolie la liberté des Acarnaniens sous prétexte qu'ils ont été le seul peuple de la Grèce qui n'ait pas envoyé de contingent sous les murs de Troie. Il promettait, quelque temps après, au roi de Syrie Séleucus son alliance et son amitié à condition qu'il exemptât de tout impôt les Troyens, frères des Romains. En 205, au lendemain des victoires d'Annibal, et pour conjurer de nouveaux désastres, un oracle sibyllin ordonna d'aller chercher en Phrygie la statue de Gybèle; et Rome fit valoir auprès des habitants de Pessinonte, qui la possédaient, la communauté d'origine des races troyenne et romaine. Ce fut sous le patronage du grand nom d'Enée que la Mère des dieux remonta le cours du Tibre. Lucius Scipion et Scipion l'Africain, traversant l'Hellespont, voulurent s'arrêter à Troie : ils se réjouirent officiellement de revoir leur antique patrie et sacrifièrent à Minerve.
1. Essai sur les Origines de Rome d'André Piganiol (E. de Boccard, 1917). Je me suis beaucoup servi de ce livre extrêmement remarquable.
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Non seulement l'usage de cette légende par la politique-romaine en prouve l'ancienneté et la popularité, mais aussi les premiers essais de la poésie épique. Ni Névius, qui chantait laborieusement la Guerre punique vers l'année 220, ni Ennius, qui composait ses Annales un peu plus tard dans le beau grand vers hexamètre, qu'après Lucrèce Virgile devait perfectionner, n'en ont compris toute la richesse poétique; mais ils se sont bien gardés de la négliger. C'est probablement à Névius que revient l'idée d'avoir mené le héros troyen en Afrique et d'avoir fait de sa rencontre avec Didon ou avec la sœur de Didon, Anna, le prologue de la rivalité entre Rome et Carthage. Malheureusement les rares fragments qui nous restent de son poème s'enveloppent d'une telle obscurité qu'on ne sait pas si, quand il parle des légions écrasées, elles l'ont été dans une tempête ou par des éléphants ^ Chez Ennius, Enée ne relâchait point à Carthage. Le poète arrivait très vite à son établissement en Italie et lui donnait pour fille llia, cette vestale séduite par le dieu Mars, mère de Romulus et de Rémus. Ainsi, deux siècles avant Virgile, Enée était reconnu comme le père de la nation romaine.
Sa gloire de fondateur ne rencontrait aucun scepticisme. Caton l'Ancien, qui détestait pourtant les Grecs et leurs présents, lui faisait une place d'honneur dans son ouvrage intitulé les Origines, « Pour que le plus entêté des Romains payât un aussi large tribut à l'hellénisme mythique, dit Hild, il faut admettre que l'esprit national en était fortement pénétré. » Varron, dont tous admiraient l'érudition, commençait ses Antiquités humaines par le récit des