‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 51 sur 74 · Patin, Etudes sur la Poésie latine, tome I · texte numérisé non relu

Patin, Etudes sur la Poésie latine, tome I

voyages d'Énée en Épire, à Dodone, à Carthage, où Anna, sœur de Didon, se tue de désespoir quand les vaisseaux troyens s'éloignent, et enfin aux champs de Laurente. 11 nous racontait que, depuis son départ de Troie, le héros avait vu briller une étoile et l'avait suivie. Jamqiie jugis summee surgebat Lucifer Idœ, dira Virgile. « Déjà l'étoile de Vénus se levait sur les hautes cimes de l'Ida », quand Énée sortit de la ville pour n'y plus jamais rentrer. Le même Varron avait écrit un livre sur les Familles troyennes, sans doute parce que beaucoup de familles à Rome voulaient descendre des Troyens, comme aujourd'hui, aux États-Unis, un nombre incalculable de gens veulent avoir eu un ancêtre sur le Mayflower, et parce qu'il était bon de réduire ces prétentions en authentiquant les généalogies.

Ce n'était pas facile, mais on était assez accommodant. Une ressemblance de nom suffisait. Les Jules ne pouvaient qu'être des descendants à'Iule, iils d'Énée. Un des représentants de leur famille, consul trois siècles plus tôt, avait élevé le premier temple romain à Phébus Apollon, et la famille s'était transmis "ce culte, sacrum gentile.Mdiis par qui avait-il été apporté en Italie? Par Énée sans doute. Les ascendants de ce consul Julius devaient donc le tenir de leur aïeul troyen. Aussi, Auguste s'empressait de consacrer l'antiquité de sa race en édifiant sur le Palatin un temple splendide au dieu protecteur de Troie. César, lui, préférait au culte d'Apollon celui de Vénus, mère d'Énée et sa divine aïeule. Quand il lit, étant questeur, l'oraison funèbre de «a taute Julie, il prononça ces mots : « Ma tante Julie descend des rois par sa mère et des dieux immortels par son père, car c'est d'Ancus Martius qu'est issue la maison royale des Martius, dont ma mère portait

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le nom, et c'est de Vénus que sortent les Jules, souche de notre famille. On trouve dans notre race et la sainteté des rois qui ont tant de pouvoir parmi les hommes et la majesté des dieux qui sont les maîtres des rois même. » La nuit qui précéda Pharsa^le, il invoqua Vénus sa mère, comme Enée pouvait le faire à la veille d'une hataille; et il avait toujours sur lui une image de la Vénus Victorieuse à laquelle il avait dédié un temple. Le peuple était beaucoup moins offusqué de ces prétentions généalogiques que Hild, qui ne comprend guère la notion de divinité chez les Anciens. Les ennemis de César eux-mêmes n'en riaient pas. A peine quelques-uns, comme Gicéron, souriaient-ils discrètement. Pompée, sur le point de livrer son dernier combat, se vit en songe transporté dans son théâtre et ornant de riches dépouilles l'autel qu'il y avait dressé à Vénus; et ce songe le remplit de funèbres pressentiments, car il pensa que ces dépouilles étaient les siennes, offertes par César à la mère de sa race. « La descendance troyenne de Rome était devenue une sorte de dogme d'Etat, dit Hild ; et l'on ne pouvait contester les liens qui unissaient César à Vénus qu'"en ébranlant les traditions désormais consacrées sur l'origine de la nation romaine. » Mais oii Hild se trompe avec l'Allemand Niebhur, c'est quand il plaint Virgile d'avoir eu à travailler « sur une aussi pauvre matière ». La matière, au contraire, était fort belle, et, puisque l'héritier de Jules gouvernait Home, d'une actualité au moins aussi prenante que celle des Géorgiques.

Virgile puisa largement dans les ouvrages de Caton et de Varron, dans le poème de Névius, dans celui d'Ennius dont nous ne possédons que cinq ou six cents vers dispersés et dont la perte a voué certains échos de la vieille Rome à un éternel silence. i

Il consulta aussi d'autres historiens que nous n'avons plus, sans compter les chroniques locales, les archives (lu pontificat, les documents sur la fondation des villes. Peut-être môme l'autorité d'Auguste lui avaitelle ouvert, cette fois, les Livres Sibyllins, ce qui expliquerait le ^M lésais de sa lettre citée par Macrobe. Heureusement, au moment où il commençait son poème, le hasard amena à Rome un jeune Grec d'IIalicarnasse, Denys, qui y demeura vingt-deux ans et qui patiemment rassembla et organisa les matériaux d'un grand livre sur les Antiquités romaines. Il se proposait de réhabiliter aux yeux de ses compatriotes les origines de Rome qu'ils ignoraient ou méprisaient. Les Grecs, nous dit-il, s'imaginaient qu'elle avait été fondée par un ramassis de vagabonds et qu'elle n'était redevable de l'empire du monde qu'à un injuste caprice de la fortune. Ils niaient ses vertus, son amour de la justice, sa piété ; et trop souvent leurs écrivains la calomniaient pour s'attirer les bonnes grâces des rois barbares en guerre contre elle. Denys d'Halicarnasse s'engageait à leur démontrer leur erreur et à leur prouver que les fondateurs de l'Empire romain n'étaient autres que des Grecs, d'abord les Aborigènes, venus du Péloponèse, puis les Pélasges sortis de la Thessalie, puis les Arcadiens arrivés sous la conduite d'Evandre, puis les troupes du grand capitaine Hercule recrutées parmi des Péloponésiens, entin, descendants de l'Arcadien Dardanus, les Troyens d'Enée, d'ancienne et pure race hellénique. Son livre a l'avantage de nous résumer à peu près tous les documents dont Virgile s'est servi; car ils ont fait tous deux le môme travail à la même époque et ils ont eu tous deux les mêmes ouvrages entre les mains.

Voici donc ce que Denys nous raconte d'Enée,

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d'après les historiens et archéologues grecs et romains les plus dignes de foi. La nuit où les Grecs entrèrent dans llion, soit par le stratagème du cheval de bois, ou par la trahison d'Anténor, ils se fussent emparés de toute la ville, si Enée, retranché à la citadelle, ne les avait tenus en échec. Mais, comprenant qu'il était imj)0ssible de sauver une ville dont la plus grande partie était prise, il fit évader les femmes, les enfants, les vieillards et parvint à sortir lui-même avec ses compagnons, son père, ses lils, ses dieux Pénates et des chariots remplis d'objets précieux. Ils se réfugièrent au mont Ida où tous les échappés du massacre les rejoignirent. Les Grecs renoncèrent à les poursuivre à condition qu'ils se retireraient de la Troade. Dès qu'Enée eut équipé une flotte, il passa rilellespont et aborda en Thrace. Telle est la version de son départ donnée par Hellanique et qui semble la plus vraisemblable à Denys. iMais il y en a d'autres qu'il nous rapporte. Sophocle dans sa tragédie de Lao coo?ino as moniviûi Enée quittant Troie avant que la ville fut prise. « Enée, dit un des personnages de la pièce, Enée, fils de Vénus, sort de la ville. Sa mère le lui ordonne, et le malheur de Laocoon ne lui laisse aucun espoir. Il porte sur ses épaules son père Anchise qui est velu d'une robe de lin et dont les reins furent jadis frappés delà foudre. Sa famille l'entoure. Il est escorté d'un plus grand nombre de citoyens que vous ne voudriez; mais tous ceux qui aiment la colonie des Phrygiens en sont heureux. » Négligeons les chroniqueurs qui accusent Ënée d'avoir livré la ville aux Grecs et ceux qui croient que, pendant le sac d'Ilion, il guerroyait en Phrygie. Virgile a fondu très habilement le récit d'IIellanique et celui de Sophocle. Son Enée est bien l'homme sur qui, dans la nuit tragique, repose toute la destinée de

Troie, comme dans Hellanique; mais il n'y défend pas héroïquement la citadelle. Gomme dans Sophocle, il est averti par sa mère que toute résistance est vaine, et il s'en va plus modestement, son père sur ses épaules et sa famille derrière lui ; mais il ne sort de la ville qu'à travers les ruines et l'incendie.

Une fois hors de Troie, les témoignages se contredisent; et Denys nous avoue que ce qui lui arrive est plus incertain et plus obscur. Cependant on garde des monuments de son passage qui permettent de le suivre. En Thrace, les Troyens bâtissent un temple k Vénus et fondent une ville du nom d'Enée. Après quoi ils se rendent à Délos et de là à Cythère où ils érigent un nouveau temple. On retrouve les mêmes traces, c'est-à-dire les mêmes temples, à Zacinthe, dont les habitants continuent de célébrer un jeu appelé la course de Vénus et d'Enée ; à Leucade, sur le rivage d'Actium, où le sanctuaire subsiste encore ; à Ambracie où l'on voit dans une chapelle, près du théâtre, une vieille, très vieille statue d'Enée, enfin à Buthrote. De Buthrote, Énée et l'élite de ses compagnons prirent le chemin de Dodone pour y consulter l'oracle. Ils y rencontrèrent une peuplade de Troyens gouvernée par Hélénus; et ils offrirent au dieu des coupes d'airain dont quelques - unes ont été conservées. Revenus à Buthrote, ils s'embarquent, atterrissent au promontoire d'Iapygie près du temple de Minerve, longent l'Italie, et, poussés par la violence des vents si fréquents sur cette mer, ils descendent en Sicile dans un endroit nommé Drépanum. Ils ont le bonheur d'y être reçus par des Troyens qu'y avait amenés Aceste. Énée y laissa une partie de sa troupe, les uns disent : de bonne volonté; les autres, parce que les femmes troyennes, fatiguées de traverser les

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mers, avaient incendié un certaiii nombre de vaisseaux. Avant de quitter la Sicile, il éleva sur le mont Éryx un temple à sa mère.

Virgile a modifié cet itinéraire. 11 garde précieusement l'escale au rivage d'Actium, mais il remplace celle de Zacinthe par celle des îles Strophades, les îles des Harpies. Il juge inutile qu'Énée aille jusqu'à Dodone, puisqu'Hélénus est inspiré d'Apollon. Et surtout il ajoute la Crète, très importante au point de vue archéologique. La fondation de Pergamée semblait v attester une émigration troyenne. En tout cas, c'est de la Crète qu'a rayonné vers l'Italie l'influence des Achéens de Minos, et Virgile, un peu plus loin, adoptera la légende qui conduisait à Cumes Dédale, le fameux architecte du Labyrinthe de Gnosse.

Les différences entre le récit du poète et celui de l'historien s'accentuont lorsque nous débarquons en Italie. Le héros troyen touche au port que l'on appela depuis Palinure du nom d'un de ses pilotes qui y mourut, puis à un autre port qui, pour la même raison, prit le nom de iMisène; et il descend sur les rivages de Laurente, au-dessous de l'embouchure du Tibre, dans un pays qui manque d'eau. Mais à peine y a-t-il mis le pied, des sources miraculeuses jaillissent; et l'on montrait encore un autel où il avait immolé la première victim.e pour remercier les dieux. Ce fut là que les Troyens mangèrent leurs tables, selon une prédiction qui leur avait été faite. Le même oracle leur avait ordonné de se laisser guider par un animal à quatre pattes et de bâtir une ville à l'endroit où il tomberait de fatigue. Or, les dieux Pénates furent tirés du navire, et on les apporta, accompagnés de femmes qui dansaient et poussaient des cris de joie. Tout était prêt pour la

cérémonie, quand la truie du sacrifice s'échappa et s'enfuit en s'éloignant de la nrier. Enée et quelquesuns de ses compagnons la suivirent. Elle les mena assez loin sur une colline où elle s'arrêta épuisée. L'endroit était stérile et triste : mais une voix sortit de la forêt qui enjoignit au héros de se contenter pour l'instant de cette place incommode; et la voix ajouta qu'après autant d'années que la truie ferait de petits, les Troyens bâtiraient une autre ville dont les richesses égaleraient sa puissance. Le lendemain la truie mit bas trente petits qu'Enée sacrifia aux dieux Pénates. Cependant le roi Latin us, en train de se faire battre par les Rutules, apprit qu'une troupe d'aventuriers ravageait ses côtes. Il marcha aussitôt contre eux. Quand il les vit armés à la manière des Grecs, il n'osa point hasarder le combat. Pendant la nuit, un dieu lui commanda en songe de les bien accueillir, et, de son côté, Enée eut un rêve où ses dieux Pénates lui conseillèrent de s'allier à Latinus. L'alliance fut conclue; et Latins et ïroyens vainquirent les Rutules. Enée revint alors à sa triste colline; et, ayant épousé la fille de Latinus, Lavinia, il construisit une ville nommée Lavinium. Les Rutules s'armèrent de nouveau. Ils avaient cette fois à leur tète un transfuge, Turnus, parent de la reine Amata, furieux que le* roi eût pris un étranger pour gendre. ïurnus et Latinus furent tués dans une bataille; et Enée hérita de la couronne. Il ne la garda que trois ans. Mézence, le roi des Tyrrhéniens (ou Étrusques), qui craignait l'invasion de ses Etats, souleva les Rutules et livra aux Troyens un sanglant combat. La nuit sépara les deux armées ; et l'on ne revit jamais plus Enée. Il disparut comme devait disparaître Romulus, comme on a remarqué que disparaissaient les héros de l'antiquité romaine dont on

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a fait des dieux Indigètes. Leur mort est toujours mystérieuse. Les Latms lui érigèrent un monument que Denys a vu : ce n'était, nous dit-il, qu'un petit tertre, mais admirablement ombragé. Sa disparition ne termina pas la guerre. Son fils Ascagne pritle pouvoir. Assiégés par Mézence, qui les menaçait des plus dures conditions, ils firent une «ortie desespérée. Le fils de Mézence, Lausus, lut tué et Mezence demanda la paix. Je crois que nous avons la, mieux que dans Tite-Live, assez dédaigneux de cette période légendaire ou, du moins, très pressé d'en sortir, l'histoire telle qu'une tradition déjà épurée l'offrait à Virgile.

11 l'a transformée comme nos Corneille et nos Racine transformaient la matière historique de leurs tragédies, dans le sens de la vraisemblance morale Son SOUCI de l'exactitude et de la vérité ne l'abandonne pas même au milieu des inventions qu'il croit pouvoir se permettre. S'il avait écrit une préface à son E7ieide, elle eût sans doute ressemblé cà celles où les Racine et les Corneille se justifiaient d'avoir rajeuni ou vieilh de quelques années un de leurs personnages ou d'avoir modifié les événements. « J ai pensé, aurait-il dit, qu'on ne me saurait point mauvais gré d'avoir fait entrer mon héros dans le lit sacré du Tibre, au lieu de le faire débarquer sur une plage sans eau. Car il y a bien delà différence entre aetrmre le principal fondement d'une fable et en altérer quelques incidents qui changent presque de face dans toutes les mains qui les traitent'.., » Il n'a point multiplié à plaisir les songes et les prodiges • il n a pas même utilisé tous ceux que les historiens lui lournissaient.

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