Racine, Seconde préface d: Andromaque
11 a conservé les deux épisodes des tables mangées et de la truie blanche, tous deux d'origine probablement latine. Le premier se fondait sur une pratique des Latins touchant le culte des Pénates. Les Pénates étaient les dieux du garde-manger, et, en leur honneur, la table restait garnie d'une salière et d'un plat chargé d'oiïrandes. Entre le plat et les offrandes on plaçait une sorte de galette en pâte dure qu'on appelait table de pain, niensa panicea. 11 fallait qu'un Latin fût affamé pour oser la manger et, comme dit Virgile, « profaner de la main et de la dent les contours de ce gâteau et ses larges quartiers ». Le poète, on se le rappelle, a chargé les Harpies d'annoncer aux Troyens qu'ils mangeraient leurs tables. Denys d'Halicarnasse et, avant lui, Varron rapportaient cette prophétie à l'oracle de Dodone ou à la Sibylle d'Erythrée. Virgile peut prendre des libertés avec la légende : il en respecte toujours le fond religieux; et la Harpie a bien soin de dire : « Je vais vous révéler ce que Jupiter a prédit à Phébus Apollon et ce que Phébus Apollon m'a prédit à moi. » Je ne pense donc pas, comme le fait Boissier, qu'il ait mis cet oracle dans la bouche des Harpies, vieilles divinités grotesques, pour en excuser la naïveté. Elles le tiennent de Jupiter et d'Apollon : c'est comme si Énée l'avait entendu des chênes de Dodone ou de la Sibylle.
Je ne pense pas davantage que Virgile ait eu besoin de courage pour ne pas écarter la truie et ses trente petits « qui figureraient plus avantageusement dans une ferme que dans un poème épique ». Le dieu Vulcain a sculpté lui-même une truie sur le bouclier d'Enée. Le nom ou plutôt les noms de ces animaux ne sonnaient pas toujours aux oreilles des Anciens comme aux nôtres. Dans les Dialogues du
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De re rustica de Varron, un riche propriétaire, Tremelliiis, seyante de s'appeler La Truie (Scrofa), surnom glorieux de son grand-père qui avait dispersé les ennemis comme la truie disperse des porcs*. La truie était consacrée aux mânes et aux dieux domestiques. On l'immolait lorsqu'on scellait un traité de paix, et dans les cérémonies nuptiales des anciens rois et des notables d'Etrurie^. Virgile pouvait d'autant moins oublier la truie d'Enée que le prodige des trente pourceaux blancs, symbole des trente cités de la confédération latine ou des trente années qui séparent la fondation de Lavinium et la fondation d'Albe, était très populaire et que Lavinium en gardait le témoignage. Les trente pourceaux y étaient représentés en bronze sur la place publique ; et les prêtres montraient encore la mère conservée dans du sel! Mais chez Virgile la bête ne s'échappe point des mains du sacrificateur et les Trovens ne se mettent pas à sa poursuite. Peut-être, comme le dit Boissier, le poète n'a-t-il pas voulu que son héros courût après une truie. Je croirais plutôt que, l'oracle lui ayant annoncé que là où il la rencontrerait serait
1. Macrobe donne une vtTs'on moins glorieuse, mais plus plaisante, de l'origine de ce surnom. La truie d'un voisin étant entrée dans la propriété de Treraellius, les esclaves la tuèrent Quand le voisin vint la réclamer, Tremellius, qui avait fait cacher la bètc morte sous les couvertures du lit de sa femme, le promena partout dans sa ferme, et, arrivé à ga chambre, lui jura qu'il n'avait d"autre truie ( h^z lui que- celle qui était étendue sous ces couvertures. Ce facétieux serment, qui convainquit le voisin, lui valut le surnom de Scrofa.
2. Pomponius Sabinus, commentateur de la Renaissance, qui, selon E. Benoist, paraît avoir eu entre les mains des interprétations anciennes de Virgile aujourd'hui perdues, dit que le nom de la ville de Troie signifiait une truie et que les Troyens avaient pour enseigne une truie brodée en or (??). (Voir Discours sur VEssence et la Forme de la Poésie par Fabre d'Olivet dans sa traduction des Vers Dorés de Pylhagore),
remplacement de la ville, is locus urhis est, elle n'avait point à se sauver, puisqu'elle était sur le lieu où devait s'élever Ostie, le grand port de Rome.
Attentif à ne rien perdre du merveilleux populaiic, Virgile ne se conforme pas moins au caractère légendaire des personnages. Son violent Turnus, ennemi irréconciliable des étrangers, est bien le même que le transfuge vindicatif de Denys. Lalinus, qu'un songe arrête au moment d'attaquer les Troyen.-, ressemble déjà au roi tourmenté et assiégé de pressentiments que nous peindra le poète. Si l'historien ne fait que citer ici le nom de la reine Amata, d'autres chroniqueurs racontaient que, dans sa fureur qu'Énée épousât sa fille, elle avait crevé les yeux à son mari et à ses deux liis, puis les avait tués, et que, Turnus vaincu, elle s'était laissée m.ourir de faim. Virgile supprime ses fils et ses crimes. Mais il lui conserve son caractère forcené ; et le rôle qu'elle joue répond assez à ce que nous savons de la liberté et du pouvoir des femmes étrusques, car elle était probablement d'origine étrusque, comme Turnus, et on retrouve en Etrurie des vestiges de droit matriarcal. M. Piganiol remarque que le nom des femmes donné très souvent aux villes, comme Lavinie à Lavinium, prouve leur importance. Et je suis assez frappé du passage oij Virgile nous dit que dans les cités étrusques les mères admiraient la vierge guerrière Camille au point de la souhaiter pour épouse à leur fils. C'est un souhait qui n'est vraisemblable que chez des femmes habituées à exercer un réel commandement. Les autres, celles dont la condition est plus modeste, plus féminine, auraient horreur d'une pareille bru.
Le Mézence de Denys, dur aux vaincus, n'est pas tout à fait l'affreux massacreur de VEnéidey l'abomi-
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nable tyran dont la barbarie va jusqu'à accoupler les vivants aux morts et à les laisser périr d'une mort lente dans ces hideux embrassements. Nous avons certainement là le souvenir d'une tradition populaire. Mais, si nous en croyons Macrobe, ce n'est point à cause de ses cruautés que Virgile l'appelle contemptor divimi : ce n'est pas plus parce qu'il se serait déclaré l'ennemi des dieux, cette espèce d'impies étant alors fort rare ou, pour mieux dire, n'existant pas. Un passage de Caton, auquel songe Denys d'IIalicarnasse, nous en explique la raison. Mézence avait ordonné aux Rutules de lui offrir les prémices des récoltes qu'ils offraient aux dieux ; et, par conséquent, il s'était arrogé des honneurs divins. Aussi Enée, quand il Ta tué et qu'il a dressé un trophée de ses armes, s'écrie : « Voici les dépouilles de ce roi superbe, voici des prémices! » îloec sunt spolia de rege superbo — Prhnitiœ ! Entendez : des prémices de victoire. Mais l'allusion est claire. Ne craignons pas d'entrer dans ces petits détails. Trop d'intentions de Virgile nous échappent. Celles que nous pouvons percevoir nous révèlent du moins la richesse et la subtilité de son art, en nu'me temps que ses scrupules d'archéologue et d'historien.
Derrière ces personnages et autour d'eux, Virgile voyait se lever toute l'Italie. Les Troyens ne sont qu'une infime poignée d'hommes en face de nombreuses populations. Quelques historiens les
avaient embarqués tous dans un seul vaisseau. Virgile s'est rangé à l'opinion la plus généreuse qui leur en accordait vingt au départ et seize à l'arrivée, puisque les femmes en avaient brûlé quatre en Sicile. Leur mission n'est point de conquérir la péninsule. Ils ne sont chargés que de s'y établir avec leurs Pénates, levain précieux de grandeur et de domination. Parmi les peuples chez lesquels ils abordent, les uns les accueilleront, les autres les repousseront; mais tous partageront un jour leur glorieux labeur. C'est pour eux autant que pour les Romains que VEnéide est écrite. Le poète n'est-il pas lui-même un de ces Italiens qui n'ont obtenu que d'hier leur droit de cité? Et, à quelques exceptions près, quels sont les grands hommes de l'histoire romaine qui ne tirent leur origine de ces peuples, amis ou ennemis, devenus romains? Les vieilles familles de Rome, dont Yarron avait entrepris de fixer la généalogie, salueront dans son poème leurs ancêtres, compagnons d'Enée, les Memmius descendants de Mnestheus, les Sergius descendants (ie Sergeste, les Cluentius descendants de Gloanthe, les Nautius descendants du sage Nautès. Mais les Raliens y retrouveront aussi leurs villes, leurs montagnes, le souvenir de leurs héros, de leurs anciens usages, de leurs légendes.
Sur les premiers habitants du Latium et sur les immigrations successives, Virgile adopte les traditions les plus généralement admises des archéologues romains et grecs et que ne dément pas l'archéologie moderne ^ Les indigènes furent des faunes, des hommes sauvages, qui ignoraient l'agriculture, ne vivaient que de leur chasse et des fruits de la forêt.