‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 53 sur 74 · Enéide, livre VIII · texte numérisé non relu

Enéide, livre VIII

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Leur souvenir s'était perpétué dans les croyances populaires aux satyres dont les jeux troublent le silence des nuits. A ces hommes des bois succédèrent des générations de laboureurs et ces étrangers plus civilisés que Galon et Varron nomment les Aborigènes, faute de pouvoir leur donner un meilleur nom. Leurs chefs sont aujourd'hui des dieux. Le poète ingénieusement a dressé leurs statues dans le palais ofi le roi Latinus reçoit les ambassadeurs trovens *.

Le vestibule, déjà tout romain, est orné des images de ses ancêtres et de leurs trophées. Le premier de tous est Janus, le plus ancien roi dont on garde la mémoire, le premier qui fît abandonner aux hommes la vie sauvage. Puis, vient Saturne, un étranger, un Cretois que Janus accueillit avec honneur, et qui fut le grand dieu de la Méditerranée avant Jupiter. Saturne fit descendre les hommes des forêts dans la plaine et leur apprit à cultiver, car l'âge d'or fut Và'^e des premières cultures sur une terre vierge encore et d'autant plus féconde. Près de la statue de vSaturne, se dresse celle de Sabinus, l'ancêtre époiiyme des Sabins, ces parents des Pélasges. Son |:iédestal porte une serpe sculptée, parce qu'il fut le premier à développer la culture de la vigne. Après Sabinus, Italus, le chef des Œnotriens, nation pélasgique. C'est de lui que le pays, qui s'appela .successivement Hespérie, Ausonie, Œnotrie, tient son nom impérissable. Enfin Picus, fils de Saturne, père de Faunus et aïeul de Latinus, est assis vêtu (le la trabée, ce manteau court et agrafé qui sera celui des augures, des fiamines, des chevaliers et des consuls quand ils ouvriront le temple de Janus.

i. Enéide, livre Vli {170-191).

Il a flans la main le liUius, bâton augurai, que sa légère courbure fait ressembler à un clairon, et qui deviendra un jour l'attribut de Romulus. 11 a 'ù.w^^\\ancile, le bouclier à deux échancrures, le bouclier sacré, tout pareil à celui qui tombera du ciel sous le règne de Numa. Ce Picus, nous rapporte Virgile, avait été l'amant de Circé; mais la magicienne l'avait frappé de sa baguette d'or et métamorpbosé en oiseau aux ailes de pourpre et de safran. Or, on montrait en Crète le tombeau du roi Pic; et le culte du pic ou pivert était un culte pélasgique. Plutarque note que les Latins honoraient singulièrement cet oiseau qui jouait son rôle dans l'histoire de Romulus et de Rémus. Un pivert, en effet, venait partager avec la louve le soin de nourrir les deux jumeaux et de les garder. Enfin, aux portiques du palais, étaient suspendus des trophées, des chars enlevés à l'ennemi, des boucliers (chjpei), des casques à aigrettes, comme les armes homériques qu'on a exhumées sur la côte occidentale de l'Italie, à Gorneto, à Gœré, à Cumes, à Prœneste, et qui datent vraisemblablement du vil* ou viii" siècle. Il est curieux de constater que Virgile, qui travaillait sur une histoire évidemment altérée, n'en a pas moins retenu, par une sorte de divination, les traits les plus significatifs, les points les plus lumineux; et il le fait avec nn art qui, si nous n'y regardions de près, nous donnerait l'illusion de la fantaisie.

Il en est de même quand, à la fin du septième Livre, il passe la revue des guerriers italiques qui marchent confre les Troyens. C'est un dénombrement dont Homère a pu lui inspirer l'idée, bien qu'il fût de force à la trouver tout seul; mais, par la variété de ses peintures et leur intérêt ethnographique, il a incontestablement surpassé son devancier. Rap-

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pelons-nous aussi, avec Boissier, que c'était une façon de soutenir la politique d'Auguste. Il groupait sous les yeux de son lecteur toutes les races qui avaient fourni des soldats aux armées romaines et qui, après des contîils séculaires, venaient enfin de s'unir sous l'hégémonie de Rome. Les portes du temple de Janus se sont ouvertes, non sous la main d'un homme, car le seul qui eût le droit de les ouvrir, Latinus, s'est dérobé à cet odieux ministère, mais sous la main de Junon. Et les peuples accourent. Origines, forme des armes, traits de mœurs, coutumes et légendes, Virgile utilise tout dans ce tableau vivant de l'ancienne Italie.

D'abord Mézence. 11 n'est pas mauvais qu'à la tête des ennemis du pieux Enée marche un homme que son monistrueux orgueil met au-dessus des lois humaines et divines. Il est suivi d'Aventinus, fils d'Hercule et de la prêtresse Khéa. On siijipose que ce personnage est de l'invention de Virgile. S'il l'a inventé et s'il lui a donné le nom de l'Aventin, c'est qu'il a voulu qu'en ce défilé des ancêtres figurât le nom de la colline d'où Romulus prit les auspices qui lui assurèrent la royauté. Du reste il se plaira à nommer quelques-uns de ses guerriers du nom des hauteurs et des cours d'eau' de l'Italie, comme pour mieux les enraciner dans la terre italienne. Avenliuus est armé d'une courte épée et du javelot sabin, veru sabello, une des armes les plus anciennes qui disparut à l'époque historique. Derrière Aventinus, les jumeaux Catillus et Coras arrivent de Tibur, tous deux d'origine argienne. Tibur en effet se flattait d'avoir reçu les Argiens^ et l'archéologie moderne en ferait volontiers une de ces colonies occidentales dont la capitale des Pélopides, Argos, aurait été la métropole.

Prœneste, qui fut une grande ville et dont Auguste aimait le séjour, est représentée par son fondateur Cœculus. Virgile, en l'appelant fils de Vulcain, fait allusion à des légendes locales. Il y avait une fois une jeune iille qui, assise devant son feu, fut touchée d'une étincelle et en conçut un (ils. L'enfant fat nomuié « petit aveugle » ou Cœculus, parce qu'il se fourrait toujours dans le foyer et que la fumée lui rendit les yeux malades. Après des années de brigandage, il fonda Prœneste au milieu des montagne?, et il invita les gens des bourgades voisines à venir peupler sa ville, en faisant sonner très haut que Vulcain était son père. Personne ne voulait le croire, mais aussitôt la foule fut entourée de flammes et s'empressa de lui obéir. Ses soldats sont des paysans des bords de TAnio et de l'Apennin. La plupart lancent avec la fronde des balles de plomb. Ils sont coiffés d'un bonnet de peau de loup; leur pied droit est grossièrement chaussé, et <( leur pied gauche imprime sur le sol la marque d'un pied nu ». Macrobe croyait que Virgile avait imaginé d'attribuer aux lîerniques un usage étolien décrit par Euripide. Virgile n'a rien iinaginé. La coutume d'aller le pied gauche nu et l'autre chaussé était une coutume pélasgique qu'on retrouvait aussi bien chez les Samnites et chez les Apuliens que chez les Berniques. Et elle s'explique, dit-on, par ce fait qu'un homme qui demande beaucoup à sa main droite a besoin d'avoir le pied gauche libre pour mieux agripper la terre.

Par opposition à ces rudes campagnards, voici les Falisques, les habitants du Soracte et de Gapène sous la conduite de Messape. L'ordre dans lequel ils s'avancent, leur marche rythmée au son des louanges qu'ils chantent à leur roi, dénotent une civilisation plus avancée. En cela, Virgile est d'accord, une fois

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de plus, avec Tarchéologie, dont les fouilles ont prouvé que ce pays de Paieries et de Capène avait jeté un assez vif éclat au temps où Rome montrait à peine sa tète au-dessus des bois sauvages. Mais, quand il compare ces beaux soldats à des nuées de cygnes blancs qui reviennent de la pâture et tirent de leurs longs cous des sons mélodieux, peut-être lui souvient-il que le poète Ennius se vantait de descendre du héros Messape.

Puis viennent les guerriers d'Amiterne et de Cures, tous ceux qui boivent aux eaux du Tibre ou que séparent les Ilots de l'Allia, et les Samnites de la Gampanie : ils ne se distinguent que parleurs armes, ces vieilles armes étranges comme on en voit dans les musées, dont les plus barbares ressemblent à celles des Germains et où les glaives d'airain, selon la remarque de M. Fowler, nous inclinerait à croire que \irgile savait qu'il y avait eu un âge de bronze ^ Et voici les Marses. Un prêtre les conduit, Umbro. Son nom est celui de sa race, les Ombriens, un des plus anciens peuples de l'Italie, qu'on a crû d'origine celtique, refoulé de la Toscane par l'invasion des Etrusques. Son casque est couronné d'une branche d'olivier. « 11 connaît l'art d'endormir par son chant et sous sa main les vipères et les hydres dont le souffle tue. Il apaise leur fureur et guérit leur morsure; mais il n'a point de charmes contre les blessures du fer troyen. Ni les herbes cueillies aux collines des Marses, ni ses incantations ne lui seront d'aucun secours. Umbro, les bois d'An^itie, le Fucin aux eaux transparentes et les lacs limpides t'ont pleuréM » Les Marses étaient en effet de grands

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