L ENÉIDE ET LES ANTIQUITÉS DE ROME Î
ces rameaux ornés de bandelettes. Vous descendez de Mercure, fils de Maia, qui était fille d'Atlas. Nous descendons de Dardanus, fils d'Electre, qui était, elle aussi, fille d'Atlas. Ainsi nos deux familles sont issues de .la même tige. Les Rutules veulent nous chasser; je suis venu vous demander votre alliance. » Ici, Enée soutient, si j'ose dire, la même thèse que Denys d'Halicarnasse qui faisait des Troyens un des peuples les plus helléniques. La légende pouvait aussi bien servir à réconcilier les descendants des Grecs et ceux des Troyens qu'à justiiier leur hostilité. Et il est probable qu'au cours des siècles ils en ont usé, selon leur intérêt, dans un sens ou dans l'autre. Evandre ne paraît pas très sensible à cette généalogie ; mais le visage d'Enée le reporte aux jours de sa jeunesse oi^ Priam et les principaux chefs d'ilion vinrent visiter l'Arcadie. Le vieillard revoit Anchise qui lui semblait plus grand, plus beau que les autres et qu'il promena dans la ville de Phénée. « Cette alliance que vous souhaitez, lui répondit-il, ma main l'a déjà scellée dans la main de votre père. » Que tout cela est simple et vrai ! C'est ainsi que s'exprime la nature traduite noblement par un grand poète^
Aussitôt les Troyens sont invités à s'asseoir à la table de leurs nouveaux alliés. On ne les considère plus comme des intrus dont la présence et la participation aux cérémonies religieuses seraient interdites. Ils s'asseyent sur un banc de gazon, Enée sur uu trône d'érable. Ils s'asseyent, car on mangeait assis, et non couché, aux sacrifices d'Hercule, et jamais il n'y avait à VAra Maxima de repas où l'on représentait le dieu étendu, de lectisterne. Lorsque l'appétit des convives est calmé, Evandre raconte à ses hôtes l'origine de cette solennité : « Ne croyez
pas, dit-il, qu'elle soit l'effet d'une vaine superstition ou de l'oubli des anciens dieux. C'est par reconnaissance que nous honorons chaque année un dieu qui nous a sauvés de cruels périls. » Qu'enlend-il par (( l'oubli des anciens dieux » ? Enée ne peut encore savoir quel est ce dieu ni s'il est récent ou antique. Mais Évandre parle ici comme un Romain. Tite-Live prétend que le culte d'Hercule est le seul que Romulus ait emprunté aux étrangers, et Yarron, qu'il est le seul où l'on ait adopté le rite grec de voiler la tète du dieu et de sacrifier la tète découverte.
Ce dieu est donc Hercule, Et voici l'histoire, aussi merveilleusement contée que celle d'Orphée. Sur l'Aventin, — que voit Enée à sa droite en tournant le dos au fleuve, — vivait dans un antre un fils de Vulcain, Cacus, dont la bouche vomissait des flammes. Des tètes humaines, livides et sanglantes, étaient suspendues à sa porte ; et de tous les environs, on suppliait les dieux de débarrasser le pays d'un tel monstre, quand Hercule, vainqueur de Géryon, passa par là, poussant devant lui d'énormes taureaux. Pendant qu'il les laissait paître, Cacus en détourna quatre et autant de génisses et les traîna par la queue dans sa caverne, afin de ne pas être trahi par. la trace de leurs pas. Mais, au moment où Hercule s'éloignait, ses taureaux mugirent et les génisses volées répondirent à leurs mugissements. Le héros, armé de sa massue, gravit en courant la colline, Cacus se sauve dans son antre où il se barricade au moyen d'un énorme rocher. « Trois fois Hercule fait le tour de l'Aventin; trois fois il essaie de forcer la porte de pierre i trois fois il se rassied dans le vallon, fatigué ». (J'aime ce ter fessus valle resedit, ce geste de découragement, cette humanité lasse dans le plus fort des dieux.) Mais sur le dos
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(]e la caverae se dressait un rocher pointu dont le : ommet s'inclinait vers le fleuve. Hercule le dérailne, et le souterrain royal de Cacus paraît au grand iour' i( comme si la terre s'entr'ouvrait el nous découvrait le gouffre infernal et les mânes effarouchés sous la lumière k Cacus vomit en mugissant un torrent de fumée mêlé de flammes. Le héros, qui ne craint pas l'incendie, le saisit, l'étreint, lui fait jaillir les veux des orbites, l'étouffé et traîne dehors son cadavre difforme. « Les patres accourus ne se lassent point de contempler ces yeux terribles, cette face, cette poitrine velue de bête et les feux éteints dans cette gorge, » Un autel fut élevé prcs du champ où les -bœufs d'Hercule paissaient [Forum Boarium) et un sacrifice fut institué.
Cette légende d'Hercule a fourni à Michel Bréal le sujet d'urne étude de mythologie comparée. Il y reconnaît une très ancienne légende latine qui, à partir du quatrième siècle de Rome, a pris le vêtement grec du mythe de Héraclès et de Géryon ravisseur des bœufs du Soleil. Mais ce mythe, la Grèce l'avait reçu ile l'Inde. Dans l'Inde, au lieu d'une aventure fabuleuse, nous sommes en présence d'un fait naturel; au lieu d'un événement qui ne s'est produit qu'une fois, nous trouvons un phénomène périodique ; et nos' héros sont simplement le Ciel qui combat le Nuage, le frappe de sa foudre, en fait jaillir des iiammes et délivre les eaux que ce monstre tenait enfermées. L'histoire d'Hercule et de Cacus descend du firmament. C'est un mythe solaire. Nous n'avons pas à discuter la théorie brillante que Michel Bréal a présentée avec un art qui, s'ils avaient le sens de l'art, ferait sécher d'envie tous les mythologues allemands. Seule, en ce moment, sa conclusion nous intéresse : « H y a, dit-il, d'heureuses rencontres
dans 1 histoire des mythes. Un esprit poétique, amoureux du passé, peut rendre la vie à ces créations du . premier âge de l'humanité. Pour les ranimer, il n'est pas nécessaire qu'il les comprenne : il suffit qu'il suive exactement les contours de la narration populaire et qu'il y mette quelque chose de la foi et de la naïveté des croyances primitives. Virgile a raconté 1 histoire de Cacus et d'Hercule comme l'aurait pu faire un poète des temps védiques. » Ainsi le poète, qui dans la quatrième Bucolique, soulevait les voiles de 1 avenir, semble, dans cette vieille fable, le contemporain des plus anciens chanteurs de 'la race aryenne. Il est comme un dieu Janus dont une face s'éclairerait au rayon de la nouvelle étoile et dont 1 autre refléterait, par delà la nuit des siècles, l'émerveillement dramatique des hommes aux premiers
ora^-es.
devenons sur la terre où Cacus représente sans doute les habitants des cavernes sur TAventin ceux que les Romains nommaient les Casci, et Hercule le génie venu de Grèce, qui, comme Saturne, comme iivandre, comme Enée, apporte un peu plus de civilisation. Lorsque Evandre a terminé son récit le iront couronné de peuplier, il prend à pleines mains Ja vaste coupe sacrée et fait des libations. L'amie des Bucoliques, l'étoile du soir, se montre Les prêtres, et Potitius à leur tète, vêtus de peaux de betes, allument des flambeaux. Le banquet recomn«ence, et les Sahens se rangent autour des feux sacrés : les plus âgés chantent les exploits d'Hercule; les jeunes miment sa victoire en dansant 11 n'y a pas un mot dans tout ce passage, d'une poésie ^i pure, qui ne soit d'une rigoureuse exactitude Si Virgile ceint la tète d'Evandre et des prêtres danseurs, les Saliens, d'une couronne de peuplier, alors
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qu'autour de VAra Maxima officiants et assistants se couronnaient de lauriers, c'est qu'en ce temps-là, les lauriers de l'i^ventin n'avaient pas encore poussé et que le peuplier est l'arbre consacré à Hercule. La vaste coupe, que soulève Evandre, est le scyphus que les sculpteurs mettaient dans la main puissante du héros et qui était proportionnée à son énorme soif. Peut-être aussi rappelait-elle la coupe d'or du Soleil dont il se servit comme d'une barque pour aborder à Tîle d'Erythie, où Géryon gardait ses rapines mugissantes. Quant à Potitius, c'est à lui au'Hercule avait enseisrné les rites de son culte, et très longtemps la famille Potitia s'en était transmis l'intendance.
La fête terminée, tous retournent au village. Le vieux roi marchait en s'appuyant sur Enée et sur son fils. Enée regarde autour de lui, et, saisi par la beauté des lieux, il interroge Evandre qui lui raconte l'ancienne histoire du pays. Et, penda-nt qu'ils suivent le même chemin qu'Hercule après sa victoire, Evandre indique à son hôte sur la pente du Palatin le bois que Romulus nommera Asyle, et sous de frais rochers le Lupercal ou temple de Pan, et, entre le Palatin et le mont du Capitole, la gorge marécageuse qui deviendra le Forum et, plus loin, la forêt de VArgilète. Hs parviennent ainsi au sanctuaire élevé par Eviindre en l'honneur de sa mère et à la porte que les Romains appelleront Carinentale. Les voici au pied delà roche Tarpéienne et du Capitole. « Ce bois, dit Evandre, cette colline ombragée, je ne sais pas quel dieu, mais un dieu les habite. Nos Arcadiens ont cru plus d'une fois y voir Jupiter secouant son égide et rassemblant les orages ^ » Rien de tout ce