CHAPITRE VII
L'ENÉJDE ET L'EMPIRE
1. L'anaoiironisme dans Virgile - La nature. - Les ville«? — Les sporls et les arts. - IL Le personnage d'Énée - Son amour pour Didon. - Sa descente aux Enfers et les Mystères d'Eleusis. — Lévolution de son caractère. — IJL La piété de Virgile. — Ses dieux. — Sa conception religieuse.
Il est évident que nous ne sentirons jamais l'Enéide comme un contemporain de Virgile. Nous pouvons en prendre d'autant plus aisément notre parti qu'elle ne perd rien à ce que nous la sentions avec notre âme d'aujourd'hui et que nous y apportions un esprit critique plus large et plus averti que celui des Anciens. Si la signification romaine et, pour ainsi dire, domestique du poème s'est forcément appauvrie, tout ce qu'y ont découvert les siècles, tout ce qu'ils en ont tiré nous a rendu plus riche la substance humaine. Sous l'action du temps et des changements du goût, certaines beautés sont mieux ressorties. Et, par exemple, les Anciens étaient fort peu exii^eants en fait de couleur locale. Un Tite-Live,
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écrivant l'histoire des Guerres Puniques, nous racontait la chute de Carthage sans se soucier de nous peindre sous des couleurs réelles cette ville et cette civilisation qui disparaissaient de la surface du monde. Les anachronismes volontaires de Virgile ne risquaient donc pas de les choquer ; et ils n'ont pas admiré, comme nous, qu'il ait su si bien les fondre avec les vraisemblances de l'histoire et les données de l'archéologie. Je sais que pour nous, qui le lisons à deux mille ans de distance, ces anachronismes sont moins visibles, et que nous nous exagérons peut-être son habileté à ménager les passages entre ce qu'il y a de plus antique dans VEnéide et ce qu'il y a de plus moderne. Mais je ne le crois pas. Le génie de Virgile est essentiellement créateur d'harmonie. Il combine et assortit les éléments les plus disparates, aussi bien dans les emprunts qu'il fait à ses devanciers que dans ses peintures de la vie. Il nous promène du monde d'Homère à celui d'Auguste, et nous n'en éprouvons ni étonnement, ni heurt. Il mêle les civilisations, et l'unité du poème n'en est pas plus altérée que l'intérêt n'en est compromis. Du reste, la conception de VEjiéide justifiait ces hardiesses dont son art se chargeait d'éviter les effets discordants. Son personnage principal est Rome considérée sub specie œternitatis . Dès le commencement, nous avons l'imagination si frappée et si remplie de sa grandeur et de sa puissance, elle préexiste si magnifiquement à sa fondation, que la notion de la différence des époques en est, sinon abolie, du moins atténuée, et que nous ne sommes point surpris d'être transportés dans un monde où les rois couchent sous des toits de roseaux comme aux premiers jours des sociétés humaines, et où se dressent des temples comme ceux qu'on édifiait sous les premiers Césars, \J Enéide,
c'est le poème de Rome avant sa naissance et celui de l'Empire romain d'Auguste.
Ces deux inspirations se pénètrent intimement. Tantôt Virgile prête aux anciens peuples du Latium des coutumes romaines dont l'origine ne remontait pas aussi haut, mais restait incertaine ou inconnue. Ainsi, nous avons vu s'ouvrir à Laurente le temple de Janus, au moment où les hostilités vont éclater, et se lever les faisceaux consulaires devant les rois laurentins. Ainsi, Turnus, avant d'attaquer les ïroyens, lance contre leur camp le javelot, que le président du Collège des Féciaux, le pater patratus^ lançait sur le territoire des ennemis à qui l'on déclarait la guerre. Les uns attribuaient cette institution au roi Ancos, d'autres à Numa, d'autres à Tullus Hostilius. Il y avait un proverbe à Rome qui disait « aussi vieux qu'Evandre » de toutes les très vieilles choses. Virgile a pris souvent ce proverbe à la lettre. Tantôt au contraire il lui plaît d'oublier l'antiquité ; il appartient tout entier à son époque et ne voit plus qu'elle. Il vieillissait les institutions ; il modernise les hommes.
Gomme la nature est ce qui change le moins ou le plus lentement, nous pouvons encore aujourd'hui retrouver les décors où s'est déroulée V Enéide et où il a fait lui-même des « promenades archéologiques)). Il me semble que ceux de nos contemporains qui les ont faites à leur tour ont un peu trop voulu être payés de leur peine et ont un peu trop insisté sur l'exactitude de ses descriptions. Mon Dieu, nous reconnaissons les paysages de V Enéide comme nous reconnaissons le lac d'Elvire, parce que nous savons que c'était là. L'imagination y a plus de part que la précision du poète. Virgile s'en tient d'ordinaire à son impression générale qui est toujours vraie. Mais,
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sauf dans deux ou trois passages, il ne recherche pas la singularité géographique qui permet d'idenliher un lieu. Il n'oublie jamais ses personnages, et ses personnaires ne s'oublient jamais dans la contemplation de k nature. G. Boissier regrette que trois vers lui suffisent pour dépeindre la côte de l'Apulie et de la Galabre, une des plus belles de l'Italie : « Je suppose, dit mélancoliquement cet aimable compagnon de voyage, qu'il a dû lui en coûter d'être si sobre. ^ Lorsqu'il Test un peu moins, nous n'entrevoyons dans son poème que la Sicile et Tltalie de son temps. Il ne s'est alîranchi des spectacles modernes que sur l'emplacement de Rome.
Laissons de côté les voyages d'Enée en Thrace, à Délos, en Crète, aux îles Strophades, en Epire, pays que Virgile n'a point connus, qu'il se-proposait de connaître et que, dans son troisième Livre, le plur; faible, le seul faible, il se contente de nommer. La Sicile que côtoie sa flotte n'est pas l'île préhistorique qu'Orion, d'un coup de sa massue, vient de séparer du continent ni celle même où règne le Baal des Phéniciens. Si elle est encore habitée au pied de l'Etna par les fabuleux Cyclopes, Énée découvre de son navire les cités dont Virgile a contemplé les murs ou les ruines : la ville grecque de Camarine ; Gela, la ville dorienne qui porte le nom de son violent fleuve; Sélinonte, la ville des palmes; Agrigente, la ville escarpée, la plus belle des cités humaines selon Pindare, celle dont Empédocle disait que ses habitants, qui mangent comme s'ils devaient mourir dem.ain, construisent comme s'ils devaient vivre éternellement. Elle montre à celui qui navigue ses immenses remparts. Ostentat maxima longe mœnia. Nous les admirons encore. Au-dessus de Drépanum s'élève le mon liiryx si célèbre dans toute
1 antiquité par son temple de Venu?. On ignorait quels en étaient les glorieux fondateurs; mais nous savons aujourd'hui qu'ils furent des Phénicien. Il était naturel qu'Enée héritât de cette gloire tombée en déshérence. Du temps de Virgile, l'édilice était aelabre: et cinquante ans plus tard les Ségestains 1 ancienne colonie troyenne, demandèrent à Tibère de le rebâtir. Le prince s'en chargea, nous dit Tacite comme d'un devoir de famille. Le poète ne nous l'a pas décrit. Mais il avait séjourné sur cette côte car tout le paysage où se passent les jeux en l'honneur d Anchise est un de ceux qu'il a le plus fidèlement rendus.
Lorsque les Troyens entrent en Italie par l'embouchure du Tibre, le fleuve les reçoit entre ses rives ombragées. Virgile s'est-il donc imaginé qu'autrefois des forets recouvraient ses bords si nus, si tristes sous l'ardente lumière? Il aurait eu contre lui la tradition, et il connaissait certainement l'ancien annaliste Fabius Maximus dont les scholiastes nous ont conservé une seule phrase; mais cette phrase nous dit qu'Enée fut très mécontent d'être tombé sur une terre aussi aride, aussi sablonneuse^ Nous aurions peut-être préféré que Virgile respectât la tristesse du vieux fleuve et que cette terre lant convoitée donnât tout d'abord à Énée la déception presque inséparable du rêve qu'on étreint. Le poète en a jugé autrement. Le Tibre qu'il avait sous les yeux ne se ressemblait plus, bien que je doute que son embouchure ait jamais eu beaucoup d'ombrage. Mais il baignait depuis un demi-siècle des jardins et des
1 II est très probable que Fabius Maximus, comme Denys d Ifalicarnasse, faisait aborder Enée au-dessous de l'embouchure du libre et précisément sur un rivage qui manquait d'eau douce Par conséquent sa phrase ne prouverait pas que Virgile a eu tort
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villas, et Properce regardait passer les bateaux d'une berge « où les cimes des arbres nouvellement plantés se pressaient aussi nombreuses que sur le Caucase ». C'est ce beau fleuve paré et rajeuni par les Césars qui porte les Troyens à Pallantée.
Si le berceau de Rome, au centre de l'immense fresque, garde saintement ses ronces, ses bois, ses rocs, son marécage, et si Pallantée n'est qu'un pauvre bourg, les autres villes sont des villes modernes. Je devrais dire : l'autre ville, Carthage, car de Laurente Virgile ne nous décrit que le palais et les remparts. Carthage vient de naître; et c'est déjà une Alexandrie romaine. On n'y voit plus de huttes indigènes, de gourbis imagalid) que dans les faubourgs. Des rues pavées, des rues romaines conduisent aux basiliques et à la curie. Pendant que les uns creusent le port, d'autres jettent les fondements d'un théâtre et taillent les énormes colonnes qu'on dressera sur la scène. Le temple de Junon, au centre de la ville, a des escaliers de bronze et des battants de bronze qui roulent en grondant entre des jambages de bronze. Il est construit comme un temple romain et, au-dessus de la statue, la voûte s'arrondit en forme de carapace. Des panneaux le décorent, où sont peints les principaux épisodes du siège de Troie. Il n'est point question de peinture dans Homère ; mais l'Italie possédait des fresques plus anciennes, nous dit Pline, que Rome elle-même. Les temples d'Ardée en conservaient qui n'avaient rien perdu de leur fraîcheur. On admirait à Lanuvium une Hélène et une Atalante encore intactes et si belles que Caligula les eût fait enlever si la nature du revêtement l'avait permis. Ici Virgile songe plutôt aux panneaux de bois mobiles qu'on promenait dans les pompes triomphales et qu'on suspendait aux murs des temples. Le palais est d'une
magnificence digne de Cléopâtre. Partout des tapis de pourpre, et, sur les tables du festin, ces pièces d'argenterie et d'or qui étaient devenues une véritable passion à Rome et qui sortaient pour la plupart des ateliers d'Alexandrie. Les exploits des ancêtres de Didon sont ciselés sur les vases d'or et d'argent, comme sur les orfèvreries des Ptolémées l'étaient ceux de Dionysos, leur ancêtre divin. L'aède qui se lève à la fin du banquet, lopas, n'est plus le Démodocus d'Homère, chantre des héros et des batailles : il vient tout droit de la cour de ces mêmes Ptolémées. Les muses savantes lui ont enseigné « le cours de la lune, les éclipses du soleil, l'origine de la race humaine et des animaux, la cause des pluies et des éclairs, et l'Arcture, et les Hyades pluvieuses, et les deux Ourses, et pourquoi les soleils d'hiver mettent une telle hâte à se plonger dans l'Océan et ce qui retarde les lentes nuits d'été ». Il ne tient pas ces chants d'Atlas, comme il le prétend, mais du Silène des Bucoliques et des Alexandrins.
Virgile semble avoir avoir voulu que Y Enéide, ne fût-ce qu'en quelques vers, reflétât les préoccupations littéraires de son temps. Elle en reflète aussi le goût de ce que nous appellerions aujourd'hui les J sports. Au nombre des jeux que les Troyens célèbrent s près du tombeau d'Anchise, le poète a placé un " combat du ceste. Homère en avait bien décrit un aux funérailles de Patrocle. Mais les Romains étaient restés très longtemps réfractaires aux jeux helléniques des athlètes ; et Cicéron nous rapporte que Pompée, en ayant offert au peuple, avouait qu'il y avait perdu sa peine et son huile. César avait été plus heureux que Pompée et Auguste plus heureux que César. H ne dissimulait point le vif intérêt qu'il y prenait, et il goûtait surtout, au dire de Suétone,
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les combats du ceste. Il avait étendu les privilège 3 des athlètes, et, même dans les spectacles dont il no faisait pas les frais, il leur distribuait, à ses propres dépens, des couronnes et des récompenses considérables, — comme Enée. L'épisode de l'athlète Entelle et du gigantesque Darès, admirable par le mouvement et par la vérité du détail, et qui, détaché, me paraît supérieur aux plus belles scènes de genre d'un Théocrite, contribuait à populariser les fêtes athlétiques dont la vogue commençait.
Les amateurs d'art étaient encore mieux partagés en lisant Y Enéide. Le temple d'Apollon que visite Enée aussitôt qu'il débarque à Cumes est une œuvre magnifique du Cretois Dédale; et, malgré ses soucis, le héros troyen ne peut s'empêcher d'admirer sur les bas-reliefs des portes l'histoire du Minotaure, un des sujets les plus souvent traités par les artistes grecs. Cette fois, il n'est plus retenu, comme devant le temple carthaginois, par une émotion personnelle, mais par son sentiment de la beauté. La Sibylle est obligée de le tirer de sa contemplation : « Ce n'e-1 pas le moment, lui dit-elle brusquement, de t'attarder à de pareils spectacles. » On objectera que les héros d'Homère sont aussi sensibles à l'art. Mais, bien qu'ils ne nous parlent ni de statues ni de tableaux, ses toèmes nous peignent une civilisation déjà raffinée, dont les goûts artistiques ne se sont répandus à Rome qu'au dernier siècle de la République. Virgile conciliait ainsi son imitation d'Homère et son sens de la vie moderne.
n nous en donne un exeniple assez frappant dans sa description du bouclier d'Enée, forgé par Yulcain comme celui d'Achille. Des scènes d'histoire y remplacent les scènes homériques de la moisson, de la vendange, des fiançailles, et des danses autour
d'un joueur de lyre. Or, le bas-relief historique était aussi moderne que romain. « Tout le bas-relief romain, écrit M. Courbaud, avec ses caractères et son style, est contenu dans le bas-relief historique. Tout le bas-relief historique est contenu dans l'époque qui va de César aux Antonins^ ». Virgile est bien le contemporain de l'artiste inconnu qui décora la cuirasse de la statue d'Auguste trouvée cà Prima- Porta. Assurément un artisle humain n'aurait pu faire tenir sur l'orbe d'un bouclier tout ce que nous voyons sur celui d'Enée, même avec les simplifications qui personnifient un peuple dans un personnage, un épisode dans une allégorie. Mais Vulcain savait l'art de ciseler « un combat de géants au pomneau d'une dague » et de plus il était dieu. La bataille d'Actium forme le centre de la composition, comme, au centre de la cuirasse, un Parthe restituant à un Romain les aigles de Grassus symbolise la victoire pacifique du règne d'Auguste dont Rome éprouva une si grande fierté. Sur le bouclier, comme sur la cuirasse, les nations vaincues sont figurées par des hommes ou des femmes dont les attributs et le costume servent d'emblème à leur pays; et la cuirasse, pas plus que le bouclier, n'oublie Apollon protecteur de Troie et d'Auguste.
Je n'ai pas besoin de dire que le poète l'emporte de beaucoup sur le sculpteur, et qu'il n'y a point de bas-reliefs au monde qui nous fasse passer sous les yeux les visions éclatantes du bouclier divin : Auguste, « dont les tempes vomissent une double flamme, » entraînant l'Italie au combat avec le Sénat, le Peuple, les Pénates et les Grands Dieux; en face de lui, Antoine, l'Egypte, fOrient, Gléopâtre qui
4. Edmond Courbaud, le Bas-relief romain à représentations his-, toriques. (Paris 1899.)
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anime ses troupes de son sistre égyptien et qui ne voit pas les deux serpents derrière elle ; les divinités monstrueuses et Taboyeur Anubis combattant entre Neptune, Vénus et Minerve ; Apollon du haut de son temple d'Actium bandant son arc; et la fuite des galères royales, et le Nil ouvrant aux vaincus les pans de sa robe et son sein bleu ; puis Rome en liesse : des chœurs de femmes dans les temples, des taureaux égorgés devant tous les autels. On n'a jamais mieux célébré qu'en ces vers triomphaux la victoire des dieux raisonnables sur les dieux qui sont des monstres, de la civilisation sur la barbarie. On y sent le jaillissement d'allégresse d'un peuple quia craint pour son existence et qui est enfin délivré de son cauchemar.
L'étude du bouclier d'Enée ne nous prouve pas seulement que Virgile s'intéressait à l'art de son temps; elle nous le montre encore rivalisant par le verbe avec le ciseau du sculpteur. Le splendide héritage que fit Rome en 133 du royaume de Pergame, ce grand foyer d'art, exerça une très forte influence sur les artistes romains. Ils reproduisaient continuellement, nous dit M. Courbaud, les œuvres pergaméniennes et surtout celles qui représentaient la déroute des Gaulois à Delphes. Or Vulcain a ciselé sur le bouclier d'Enée l'assaut du Capitole par les Gaulois. « Une oie au plumage argenté voltigeait sous les portiques d'or et ses cris annonçaient la présence des ennemis... On les reconnaissait à leurs cheveux d'or, à leurs vêtements d'or, à l'éclat de leurs sayons rayés et aux colliers d'or qui entouraient leur cou d'une blancheur laiteuse. » Les nus étaient donc exécutés en ivoire, le reste en or, et cela suivant la technique des artistes pergaméniens. Ajoutez que les contemporains de Virgile pouvaient
reconnaître dans les descriptions du poète les traits et l'attitude des dieux tels que les avaient modelés leurs sculpteurs. Le Neptune qui calme la tempête et dont le char vole sur les eaux ressemblait à celui du célèbre groupe de Scopas placé dans le cirque Flaminien et que PJine nous cite parmi les œuvres les plus vantées. Et l'on peut supposer que le Tibre qui apparaît à Énée, couvert d'un léger voile glauque et la tête ceinte d'une couronne de roseaux, reproduisait l'image du Pater Tiberinus qu'on adorait dans la sainte ville d'Ostie^ C'est ainsi qu'à chaque instant VE^iéide nous ramène du passé le plus légendaire au siècle d'Auguste,
Tout nous y ramène et, plus que tout peut-être, l'âme du héros. Enée m'apparaît comme une des créations les plus originales et les plus hardies de la poésie. Il rompt la tradition des héros épiques. Il n'a pas leurs qualités brillantes, leur esprit craventure, leur témérité, leur séduction, ou du moins il ne les a pas au même degré qu'eux. Il n'a pas non plus le défaut qu'on peut leur reprocher presque à tous : de vivre en dehors. Énée eït le premier en qui nous sentions une vie intérieure. Nous voyons jusqu'au tréfonds de ce Grec intelligent et brave, pas malhonnête mais rusé, qui se nomme Ulysse. Les violences et les revirements d'Achille respirent Fen-
1. Carcopino. Mél ^nges de VÉcole de Rome. Ostiensia IJI. Les Inscriptions Gamaliennes (1911).
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fance du monde. Enée plus complexe est venu au jour dans un siècle plus vieux.
Selon la méthode que nous avons vu Virgile appliquer pour ses autres personnages Turnus, Latinus, Mézence, il a gardé les traits dont les historiens et particulièrement Homère avaient marqué son héros. On a même tout lieu de croire que ce fut le récit d'Homère qui éveilla sa sympathie créatrice. Mais je crains que Sainte-Beuve, dont l'étude sur ÏÉnéide est si juste et si pénétrante, n'ait subtilisé en faisant de l'Énée homérique un personnage « qu'une sorte de prestige et de mystère religieux environne ». Il le voit déjà à travers l'imagination de Virgile. Dans Vlliade, le fils d'Anchise et de Vénus est un homme de bon conseil, très courageux, le plus vaillant et le plus honoré des Troyens après Hector, et un homme très pieux. Blessé par Diomède, abandonné par Vénus qui est elle-m.ème blessée, Apollon l'enlève et le dépose au fond de son temple dans la sainte Ilion, où sa mère et sa sœur, Latone et Diane, le guérissent. Quand il court risque de succomber sous les coups d'Achille, Neptune s'écrie : « Pourquoi, lui qui est innocent, paierait-il par d'injustes douleurs des fautes qu'il n'a pas commises? 11 ne cesse d'offrir d'agréables présents aux dieux qui habitent le vaste ciel. » Et le dieu ajoute (ce qui devrait le rassurer) : « Il est dans sa destinée d'échapper à la mort, afin que cette race de Dardanus ne disparaisse pas sans laisser de pybstérité, car la famille de Priam est maintenant odieuse à Jupiter, et c'est Enée qui régnera sur les Troyens, lui et les fils de ses fils. » Et, comme l'avait fait Apollon, Neptune le prend dans ses bras et l'emporte à l'extrémité du champ de bataille. Là, il le gourmande de s'être attaqué à Achille. « Attends qu'il
soit mort, lui dit-il, et tu pourras alors combattre au premier rang, car aucun autre Grec n'emportera ta dépouille. » Ainsi Enéeest soigné par des déesses et sauvé deux fois de la mort par des dieux qui, du reste, en le sauvant ne font que se conformer aux ordres du destin, puisqu'il est appelé à gouverner les Troyens et à perpétuer la race de Dardanus. Cette prophétie devait être connue d'Achille qui s'était écrié : « Espères -tu donc en me combattant régner sur les Troyens avec les mêmes honneurs que Priam? Mais, même si tu m'ôtais la vie, Priam ne mettrait pas son pouvoir entre tes mains. » Priam doit aussi la connaître, ce qui explique le mécontentement d'Enée qui se plaint qu'on n'ait pas suffisamment honoré son courage et qu'on le tienne à l'écart. « Un chef de branche cadette! » dit spirituellement Sainte-Beuve. Mais n'insistons pas sur ces légères indications dont Virgile n'a point tenu compte. Enée est cher aux dieux, et, comme les dieux, Virgile l'a aimé à cause de sa piété qui le distingue bien plus que sa valeur ou sa prudence. Chez Denys d'Halicarnasse, il m'a semblé qu'elle se nuançait de tristesse et d'irrésolution.
C'est sur cette figure assez pâle que Virgile a travaillé; c'est ce personnage semblable par tant de côtés aux autres personnages homériques qu'il a fortement individualisé dans un siècle où l'individualisme de plus en plus accentué invitait le poète à creuser les caractères. Et précisément il a voulu nous montrer comment un caractère se forme. Grande nouveauté. Achille, Agamemnon, Ménélas, Ulysse, Hector, Paris demeuraient d'un bout à l'autre de V Iliade et de l'C'c/y^^ee constants avec euxmêmes. Enée, lui, évolue. Il n'est pas le même homme dans les derniers livres du poème que dans
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les jjremiers. Je me suis demandé, en lisant Denys d'ticilicarnasse, pourquoi Virgile n'avait pas adopté la version d'Hellanique, si glorieuse pour son héros dont elle fait, pendant la nuit du sac de Troie, le défenseur de la citadelle, l'organisateur de la résistance, le chef qui sauve tout ce qui peut être sauvé et qui se retire de la ville avec armes et bagages. Mais cet Enée n'aurait pas été l'exilé douloureux et incertain que des oracles mal compris et les tempêtes promènent sur les mers. Il serait parvenu du premier coup au terme où Virgile désirait lentement l'amener. Les plus hautes vertus se conquièrent. Le poète en avait, près de lui et au-dessus de lui, un illustre exemple : Octave n'avait point reçu de naissance la modération et la magnanimité d'Auguste. Au milieu de l'incendie de Troie, Enée se comporte bravement ; mais il ne domine pas le malheur. 11 ne cherche qu'à mourir, en homme de cœur, les armes à la main U7ia salus victis, nidlam sperare salutem. (L'unique salut des vaincus est de n'en espérer aucun.) Ceux qu'il entraîne sont tués ou l'abandonnent. Il se sent enveloppé d'une sombre horreur. Devant le cadavre de Priam, il songe à son père, à sa femme, à son fils; mais sa fureur désordonnée l'emporte. Il faut que Vénus, en l'empêchant d'égorger Hélène, lui rappelle que, sans sa protection maternelle et divine, il n'aurait plus ni père, ni femme, ni enfant. Il court vers eux. Le refus obstiné de fuir que son père oppose à ses prières le replonge dans le désespoir. « Rendez-moi aux Grecs î s'écriet-il. Laissez-moi reprendre le comJjat. Nous ne mourrons pas tous aujourd'hui sans vengeance ! » 11 manque de cette maîtrise des grands chefs qui s'exerce d'abord sur leurs passions, puis qui s'impose à leur entourage, et même aux événements. Ce n'est pas
lui qui persuade son père: ce sont les dieux. Et ce n'est pas lui, non plus, qui en réalité dirige l'émigration troyenne : c'est son père. Anchise a toute l'autorité du père de famille romain, rehaussée encore d'une expérience amère et glorieuse. Enfant, il a vu Hercule, frustré de son labeur, détruire une première fois les remparts d'Ilion. Jeune homme, il a tenu dans ses bras une déesse. Partout où il a passé, il a laissé ce souvenir de noblesse et de majesté qui vit au cœur d'Évandre. Quand les Troyens abordent à Délos, le roi du pays, Anius, est heureux de revoir son vieil ami. Le grand mérite d'Enée aux yeux de leurs hôtes est d'honorer dignement son père. En effet, il ne prend aucune décision sans ses avis et son consentement. Anchise est le conseiller suprême, l'interprète des songes et des oracles; il étend sur les sunpliants sa main protectrice; il invoque les grandes divinités ; il donne l'ordre des départs. S'il avait vécu, vous pouvez être sûrs que la flotte troyenne serait repartie de Garthage le lendemain du banquet de la reine.
Sa mort est si vivement ressentie par son fils qu'à la première tempête qu'il essuie en quittant la Sicile, Fa première pensée est de regretter le sort de ceux qui sont tombés devant les murs d'Ilion, sous les yeux de leurs parents.
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Quis ante ora patrum, Trojœ sub mànibus altis, Contigit oppetere !
Comme les mêmes mots peuvent avoir des sens divers! Cet ante ora patrum, Virgile l'avait déjà écrit dans l'épisode d'Orphée; mais, apphqué aux ombres des fils dont leurs parents ont vu brûler les os, il signifiait alors le renversement des lois de la
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vie qui veulent que les parents meurent avant leurs enfants, et il aggravait la douleur des funérailles. Appliqué, comme dans Homère, aux guerriers qui succombent en combattant, il adoucit au contraire la cruauté de leur mort ; il fait planer sur leur tête la fierté de la famille ; il leur assure les honneurs funèbres. Ici, Enée qui vient d'ensevelir son père y ajoute l'expression de l'isolement où le laisse la perte d'Anehise. Il ne sait pas encore que les pires orages ne sont pas sur la mer et combien cette perte le désarme en face des tentations.
Jusque-là, Enée avait été soutenu, protégé. Sa mère lui reste : elle peut écarter de lui les périls de mort; mais elle est si loin de lui ! Quand il la ren-
■ntre dans les forêts de Carthage sous la ligure d une chasseresse et qu'il ne la reconnaît qu'au moment où elle le quitte, il lui reproche avec une tendresse attristée de l'abuser par de fausses apparences : « Pourquoi ne m'est-il pas donné de te presser la main et de t'entendre et de te répondre sans déguisement? » L'aimable déesse n'est point femme à craindre les passions amoureuses, et elle déteste trop Junon pour épargner la jeune veuve de Carthage. Quand Junon lui propose de marier Enée et Didon, Vénus sourit. La ruse et la vertu de cette grave matrone la font sourire ; et elle se garderait bien d'arrêter son fils au seuil de la grotte. Elle ne voit aucun mal à ce qu'il oublie quelque temps ses ennuis et se délasse de ses courses errantes. Du moment que la reine s'est donnée à lui, elle se retire discrètement de la scène; et sontils, au plus fort de ses tourments, ne songe même pas à se tourner vers elle.
Il est seul aux prises avec la passion et sans autres secours que ceux qu'il peut tirer de lui-même. Mais chez cet homme qui, depuis six ou sept ans, a mené
SOUS l'autorité paternelle une existence précaire et dure, il est naturel que la volonté se détende. 11 appartient aussi à une race qui ne hait pas les voluptés ; il vient d'une ville où Ton comprenait qu'on fît la guerre pour garder une femme et où l'on pardonnait à Hélène tous les maux soufferts à cause de sa beauté. Ce n'est pas sans raison que les Sabins se moqueront de ces étrangers qui se parent comme des femmes, de ces Phrygiens ou plutôt de ces Phrygiennes ! La tempête a ji.'té Enée dans un palais où il retrouve le luxe des puis riciies palais de Troie. Au lieu d'une ville à fonder, en voici une déjà prospère qui s'offre à lui. La reine est sa Uiaitresse ; la sœur de la reine, son amie, une amie à qui Ton confie toutet pour laquelle on a même plus d'égards que pour une amante, peutêtre parce que l'amante exige trop et qu'on a le cœur moins disposé aux ardeurs de la passion qu'aux douceurs de l'amitié. Enée est heureux. Il croit l'être. Il préside aux embellissements de Garthage ; il se promène sous un manteau de pourpre que Didon a brodé d'or ; il porte une épée qu'elle lui a donnée et dont le fourreau est constellé de jaspe fauve. C'est la première fois qu'il peut ne penser qu'à lui, A-t-il envisagé la possibilité de demeurer à Garthage et d'y être le mari de la reine? Non point. 11 n'a nulle envie d'allumer les torches nn[)tiales ; et, si les destins lui permettaient d'arranger sa vie selon son désir, il retournerait en Troade où il s'occuperait de relever le palais de Priam. Sa liaison avec Didon n'est dans son esprit qu'une aventure passagère, mais dont il n'est pas pressé de voir la (in.
L'arrivée de Mercure l'arrache à la tranquillité où s'endormait son égoïsme. L'heure est grave : sera-t-il l'Antoine ensorcelé par l'amour et les présents d'une reine étrangère et ne vivant que pour des parties de