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chasse et des festins, ou sera-t-il Auguste, le père de la nation romaine? Il s'épouvante de son inconsciente trahison. A ce moment, sa maîtresse ne lui inspire plus d'amour. Il comprendra seulement plus tard combien il l'aimait encore. Il ne songe qu'k fuir et il redoute moins l'affliction qu'il va causer que les embarras delà rupture. Sa soumission aux ordres des dieux le dispense de remords. Il est dur sans savoir cependant à quel point il l'est. Il ne se doute pas que Didon a engagé toute sa vie dans ce qui n'est pour lui qu'un instant delà sienne. Use raidit; il ne prononce pas les mots qu'il pourrait, qu'il devrait dire, qu'il essaiera de prononcer un jour chez les morts, hélas ! chez les morts qui ne veulent plus rien entendre. Mercure lui réapparaît dans la nuit, pendant qu'il dort à la poupe de son vaisseau : « Crains les ruses et les crimes que médite une femme décidée à mourir... » Enée croit-il vraiment qu'elle y est décidée ? Il laissera entendre plus tard qu'il ne pouvait le croire. Mais sa terreur est telle qu'il tire son épée et tranche les amarres. ^ Le poète le ramène en vSicile, à la tombe d'Anchise. Enée revient aux affections et aux devoirs de la famille. C'est la volonté des dieux que, jour pour jour, au bout d'un an, il dépose sur le sépulcre de son père, selon le rite romain, le vin, le lait, le sang consacré et les fleurs. Il semble que désormais la majesté familiale d'Anchise soit passée en lui. 11 est plus calme, plus digne, avec ce je ne sais quoi de distant qui indique la reprise de soi-même et la souffrance silencieuse. Elle perce quelquefois dans ses paroles. Quand, au combat du ceste, le malheureux Darès vomit ses dents brisées sous les coups d'Entelle, Enée fait cesser le combat. « Ne vois-tu pas, lui dit-il, que les dieux sont contre toi ? Cède à la
divinité. » lia appris à lui céder. On soupçonne aussi qu'il n'a pas la conscience tranquille, lorsqu'il s'écrio à la vue de ses vaisseaux en feu : « Jupiter, sauve de la ruine les faibles restes de Troie ou, si je suis coupable, écrase-moi de ta foudre ! » Et son irrésolution ne l'a pas abandonné. Il faut que le vieux Nautès l'éclairé sur le seul parti à prendre. Il faut que son père lui apparaisse en songe et Ty encouragé. D'ailleurs, il restera toujours, sinon défiant, du moins très circonspect, comme ceux qui ont traversé de longues épreuves. Il ne fera jamais un trop large crédit aux sourires de la fortune. Il craindra toujours de mal comprendre les dieux ou de ne pas accomplir assez strictement ses obligations religieuses pour les bien comprendre.
Nous touchons à l'instant le plus solennel de son existence et qui va hâter son évolution. Il ne sera plus le Troyen fugitif, ballotté par les vents et les îlots, par la nostalgie et les passions, le conducteur d'une petite troupe d'émigrés: il sera celui qui vit dans l'avenir, celui pour qui le présent n'a d'intérêt qu'en tant qu'il prépare les jours futurs, celui qui se dévoue de toute son âme aux générations à naître. Priais il ne peut dépouiller le vieil homme ni mourir à ce qui lui reste d'égoïsme qu'en s'élevant par la pensée ou par une sorte de révélation à la certitude absolue que seuls possèdent les morts. Il est nécessaire qu'il soit instruit du beau secret qui nous vient des Bienheureux et qu'il reçoive la promesse d'une existence enviable au delà du tombeau. Une seule religion la donnait à ses initiés, la religion d'Eleusis. La descente d'Enée aux enfers est une libre transnosition poétique de l'initiation à ces Mystères d'Eleusis, dont l'attirance a été si forte « sur tous les grands personnages de Rome et sur la phipart des empe-
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reiirs, d'Auguste à Marc-Aurèie'. » Sit mihi fas audita loqui! * Qu'il me soit permis par les dieux de dire des choses révélées ! » s'écrie Virgile au moment où la Sibylle et son héros s'enfoncent sous les ténèbres.
Dans V Hercule /wri'ew^ d'Euripide, le héros déclare qu'il n'a réussi à descendre aux Enfers que parce qu'il avait assisté aux Mystères, aux orgies des mystes ; et la légende racontait qu'Hercule et Dionysos ne s'étaient aventurés dans les demeures infernales qu'après s'être fait initier par la déesse d'Eleusis. 11 y avait donc un intime ra|)port entre les Mystères éleusiniens et la descente chez Pluton. Dans la salle d'initiation, les épreuves figuraient un voyage aux Enfers qui était pour les initiés comme la répétition du rôle qu'ils joueraient à leur mort, la reconnaissance de l'itinéraire funèbre, la garantie des bonheurs réservés aux hommes purs.
« L'âme, disait Plutarque dans un fragment « célèbre, l'âme, au moment de la mort, éprouve la « même impression que ceux qui sont initiés aux (( grands Mystères. Ce sont d'abord des courses au (L hasard, de pénibles détours, des marches inquié- (( tantes et sans terme à travers les ténèbres. Puis, avant « la fin^ la frayeur est au comble^ le frisson, le (L tremblement, la sueur froide, l'épouvante. Mais
1. Paul FoucAHT, les Mystères d'Eleusis. (A. Picard, 1914.) L'idée que Virgile avait dans l'esprit les Mystères d'Eleusis a été lancée au XVIII' siècle par \>i théologien anglais \V. W'arburton. Je; lavais totalement oublié, quand j'ai lu le livre de M. Foucart. Aux lumières nouvelles qu'il projette sur les Mystères, l'intention de Virgile me paraît évidente. On en jugera par les textes que j'emprunte à ce curieux et savant livre. Je note aussi que, dans k'S Ar g onau tiques d'Apollonius de Rhodes, où Virgile a puisé, les Argonautes, sur le conseil d'Orphée, abordent dans l'Ile de Samo^ thrace, « pour se faire initier aux Mystères sacrés et parceurir ensuite les mers avec moins du danger. »
« ensuite une lumière merveilleuse s offre aux yeux, <k on passe dans des lieux purs et des prairies nh « retentissent les voix et les danses; des paroles « sacrées, des apparitions divines inspirent nn res- « pect religieux. Alors l'homme, dès lors parfait et (( initié, devenu libre et se promenant sans con- « trainte, célèbre les Mystères, une couronne sur la « tête ; il vit avec les hommes purs et saints... )>
Si Virgile avait pu connaître ce texte, on jurerait qu'il y a pris la composition même de son sixièine livre. Les courses au hasard, les pétiibles détours, les marches inquiétantes : c'est la première étape que le poète compare à une route dans les forêts, sous un ciel sombre et une lune avare. La frayeur, Enée la ressent à l'aspect des fantômes de monstres qui hantent les sinistres vestibules. 11 fondrait l'épée haute sur ces Centaures et ces Chimères, si la Sibylle ne l'arrêtait. On s'est demandé pourquoi elle lui avait enjoint précédemment de dégainer, puisque, la première et seule fois qu'il veut se servir de son arme, elle l'en empêche. Mais l'initié doit croire à la réalité des fantômes qui se dresseront devant lui ; il doit « s'avancer d'un cœur ferme ». Enée prouve son courage, et la Sibylle l'avertit de son illusion comme le hiérophante, sans doute, arrêtait et avertissait les mystes. Ce n'est pas seulement Plutarque qui nous parle d'apparitions ; Platon, dans le Phèdre^ compare les Idées que l'âme a contemplées durant sa vie antérieure aux Apparitions des Mystères. Virgile ne s'en est pas tenu à ces spectres difformes. 11 y en a de plus angoissants, et le beau fantôme de Didon met le héros à une plus rude épreuve. 11 ressent alors jusqu'au fond de l'âme l'implacable amertume des passions. Devant cette victime de l'amour qu'il inspira, la Sibylle ne lui dit pas de sécher ses larmes...
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Mais sa frayeur est au comble, quand il entend riiomble fracas du TarLare. Sa compagne et lui laissent à gauche l'enceinte aux trois murailles où gémissent les grands criminels et où veille devant la porte la Ti^iphone court vêtue dans sa robe sanglante. Le chemin de droite les conduit au séjour des justes. Nouvelle allusion aux Mystères empruntée à un passage du Gorcjias. Platon retrace les courses de l'âme descendue aux Enfers : « Là est un carrefour d'où partent les deux routes, l'une qui conduit vers les e.enheureux, l'autre vers le Tartare. >. Et sur les tablettes orphiques relrouvées dans des tombeaux, sur ces lamelles d'or où l'on gravait pour le voyageur de l'autre monde des instructions probablement semblables à celles d'Eleusis et très secrètes, on lit plus d'une fois : « Prends à droite vers les prairies et les bois sacrés de Proserpine. » Quant à la lumière merveilleuse qui s'offre aux yeux des initiés, quant aux lieux purs et ^nx prairies oii retentissent des voix et des danses, n'est-ce pas là le résumé du tableau de Virgile et la sérénité même de sa poésie lumineuse comme les nuits lumineuses d'Eleusis, « comme ces saintes nuits aussi éclatantes que la lumière du soleil? » Enée est arrivé dans ces lieux de joie, résidence des Bienheureux : « Le jour qui les baig'nen'a point d'ombre et les revêt d'une lumière de pourpre. Les habitants ont leur soleil et leurs astres. Les uns se plaisent sur le gazon aux exercices de la palestre ou jouent en luttant sur un sable doré... Orphée, le prêtre des dieux, en longue robe, tire une gamme harmonieuse de sa lyre dont il touche les cordes alternativement avec ses doigts et son plectre d'ivoire... Des ombres prenaient leur repas sur l'herbe et chantaient en chœur un joyeux Péan sous des lauriers odorants... Là étaient ceux qui mouru-
rent pour leur patrie, et les prêtres qui observèrent saintement les rites, et les poètes pieux dont la voix fut digne d'Apollon, et ceux qui rendirent la vie plus belle par l'invention des arts, et ceux dont les bienfaits leur ont valu de vivre dans la mémoire de quelques hommes. Et leurs tempes à tous étaient ceintes d'une bandelette blanche comme la neige K » Énée sait maintenant, et pour Tavoir vu, quelle félicité attend aux Enfers ceux qui ont vénéré les dieux et fait du bien aux hommes. 11 est dans le même état de sécurité que le myste au sortir de son initiation.
Evidemment, Virgile ne s'est jamais proposé de nous révéler quoi que ce fût des mystères d'Eleusis. Les connaissait-il? S'il les connaissait, il l'eût osé moins que personne ; et personne ne l'a osé. Il ne convient pas non plus d'exagérer le symbolisme mystique de sa poésie. Dans sa peinture des Enfers il s'est inspiré d'Homère, d'Hésiode, d'une élégie de Pindare, où l'admirable poète lyrique évoquait <( le brillant soleil qui éclaire les justes aux Champs Elyséens pendant que la nuit enveloppe la terre : ils
Largior hic campos sether et lumine vestit Purpureo ; solemque suum, sua sidéra norunt. Pars in gramineis exercent m. mbra palaestris, (ontendunt ludo et fulva luctantur harena... Nec non Threicius longa cum veste sacerdos Obloquitur numeris septem discrimina vocum, Jamque eadem digitis, jam pectine puisai eburno... Conspicit ecce alios doxtra lœvaque per herbam Vescentes laetumque choro Peeana canentes... Hic raanus, ob patriam pugnando vulnera passi ; Quique sacerdotes casti, dum vita manebal; Quique pii vates, et Phœbo digna locuti; Inventas aut qui vitam excoluere per artes, Quique sui memores aliquos fecere merendo : Omnibus bis nivea ciuguntur tempora vitta.
Enéide, VI. 640-664, passim.
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vivent devant le palais de Pkiton sur des prairies émaillées de roses éclatantes, sous des bosquets chargés d'encens et de pommes d'or. L'équitation ou les jeux du gymnase, les échecs ou la musiaue charment leurs doux loisirs... » Sa Seconde Olympique exprimait la même idée : « Les justes contemplent un pur soleil dorant la nuit. » Enfin la poésie de Virgile a Lutine sur les lèvres de Platon : il s'est rappelé le voyage que fit dans l'autre monde l'âme de Er l'Arménien qui, laissé pour mort au champ de bataille, fut retrouvé intact dix jours après et, le douzième jour, se réveilla sur le bûcher funèbre. Et à ces imitations, en somme assez superficielles, il a mêlé des souvenirs de son pays natal. Impuissance de l'imagination et charme du cœur! Nous ne pouvons rien concevoir de plus beau, de plus divin, au delà de cette vie, que les [saysages où nous avons pour la première fois admiré la douce lumière. Les justes de Virgile se promènent sur des rives herbeuses, dans de fraîches prairies que les ruisseaux arrosent, comme celles o\ï chantaient ses pâtres, sous des bois que baigne un large fleuve paisible, comme le Mincio; et les âmes y bourdonnent comme les abeilles de son enfance. Nous n'en croyons pas moins qu il a été dominé par la pensée des Mystères d'Eleusis, — auxquels Auguste s'était fait initier, • — et qu'il a conçu la descente de son héros aux Enfers sous la forme et dans le cadre d'une magnifique initiation.
Du moment où ils pénètrent aux Champs Élyséens, la Sibylle se tait. C'est à Anchise de tenir le rôle du hiérophante et de tirer des spectacles qu'ils ont sous les yeux l'enseignement moral dont son fils a besoin. Il ne fait qu'une allusion rapide à Carthage : « Que j'ai craint pour toi, lui dit-il, le royaume de Libye! »
lia hâte de lui montrer, à la faveur de la doctrine pythagoricienne sur la métempsycose, les âmes qui s'Incarneront en Romains, et dont la vue le guérira de son inquiétude et de ses hésitations Remarquons d'abord qu'il ne suit pas l'ordre des temps et que le désordre même où se présentent les personnages donne à la scène plus de mouvement et plus de naturel. De Romulus il passe à Auguste, de Camille chargé des aigles romaines à César et Pompée, « deux âmes qui resplendissent des mêmes armes et dont l'accord durera seulement tant que la nuit des Enfers pèsera sur elles ». Mais tous sont des hommes d'action, guerriers et législateurs. Il s'arrête même plus complaisamment devant Romulus que devant Numa, qu'il ne nomme pas, mais que nous reconnaissons à ses cheveux blancs, à sa barbe blanche et aux insignes sacrés qu'il porte dans ses mains. L'éloge d'Auguste est celui d'un conquérant qui ramène la paix, il est vrai, et l'âge d'or, mais qui a étendu l'empire jusqu'aux contins du monde. Une seule tristesse se mêle à tant de triomphes. Près de Marcellus chargé de dépouilles opimes, s'avance un jeune homme qui lui ressemble, mais dont les ailes de la mort couvrent déjà le front de leur vol noir. « Hélas, malheureux jeune homme, cause de tant de larmes, ah, si tu pouvais rompre la rigueur du destin! Tu seras Marcellus. Heu, miserande puer, si qua fata aspera rumpas ! — Tu Marcellus eris. C'est le fils de la charmante et triste Octavie, une des plus nobles femmes de cette Rome qui en a tant compté. Jamais enfant issu de la race troyenne ne porta si haut l'espoir de ses ancêtres. « Personne n'eût impunément bravé ce jeune guerrier, soit qu'il marchât d'un pas ferme à l'ennemi ou qu'il enfonçât l'éperon dans les fiaiios de son cheval écumant. » C'est encore le guer-
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rier qu'Anchise regrette dans cette jeune victime du destin. Parmi tous les Scipions,les Gracques, les Fabius, les Memmius qui vengeront sur Argos la Minerve d'ilion outragée dans son temple, je cherche vainement l'ombre d'un poète ou d'un orateur. On a reproché à Virgile de ne pas avoir mis Homère près de Musée et d'Orphée. Il aurait pu répondre qu'Homère n'était pas né au temps d'Anchise et que la doctrine de Pythagore ne valait ici que pour les âmes qui renaîtraient à Rome. Mais pourquoi ce silence sur Ennius, sur Lucrèce, sur Catulle, ce Marcellus de la poésie latine, même sur Cicéron, qu'il eût été facile de désigner sans le nommer?
L'idée de Virgile est très nette et d'autant plus remarquable que son intérêt personnel, son amourpropre, eût été d'en avoir une différente. La gloire de Rome n'est pas dans les lettres ni dans les arts; elle est toute dans les armes et les lois. <( D'autres, je le crois, seront plus habiles à donner aux statues d'airain le souffle de la vie et à faire sortir du marbre des figures vivantes ; d'autres plaideront mieux et sauront mieux mesurer au compas le mouvement des cieux et le cours des astres. A toi, Romain, qu'il te souvienne d'imposer aux peuples ton empire. Tes arts à toi sont d'édicter les lois de la paix entre les nations, d'épargner les vaincus, de dompter les superbes K » On raconte que l'empereur Alexandre Sévère fut confirmé dans sa résolution de renoncer