‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 59 sur 74 · Excudent alii spirantia mollius œra · texte numérisé non relu

Excudent alii spirantia mollius œra

Credo equidem ; vivos ducent de marmore vultus ; Orabunt causas melius, caïlique meatus Describent radio et surgontia sidéra dicent : Tu regere imperio populos, Romane, mémento; Hœ tibi eiunl artes, paciqn-- imponere morem, Parcere sulijectis, et debeilare superbos. »

Éneide, VI, S47>853,

à Fétiide de la musique et de la philosophie par cet oracle d'Anchise. Eaée en sera fortiiié. Il voit clair désormais dans sa mission. Ce qu'il pouvait y avoir encore en lui de mollesse phrygienne fait place à l'austérité d'un chef aussi terrible au combat que généreux après la victoire. Ajoutons qu'Anchise n'a pas jugé sans appel les artistes romains. « D'autres, je le crois, seront plus habiles... » Il le croit ; il n'en est pas certain. Et maintenant la chose a si peu d'importaîice! On en reparlera plus tard, quand « les autres », les Grecs, seront devenus les sujets de Rome. Pour l'instant, il s'agit de régner par la justice sur les nations, de dompter les rebelles, d'épargner les vaincus. C'est la tâche à laquelle se dévouera le héros des six derniers livres. Il peut mai p. tenant sans péril longer les rivages de Gircé et entendre dans la nuit le chant de la magicienne.

Mais quelque assurance que nous ayons d'une récompense immortelle, il est amer de se dire qu'on ne verra pas l'édîUce dont on pose la première pierre. Le sourire est absent du visage d'Énée. Sa gravité conhne à la tristesse. Quand, sur le point d'affronter Turnus, il presse Ascagne dans ses bras et, par l'ouverture du casque, le baise du bout des lèvres : «Mon enfant, lui dit-il, apprends de moi la vertu et les seuls labeurs qui méritent la gloire : d'autres t'enseigneront h être heureux. » Ces mots nous éclairent la résignation douloureuse qui est au fond de son âme et peut-être aussi son pressentiment d'une fin prochaine, puisqu'il ne survivra que trois ans fi sa victoire. Et comme la destinée est ironique à son endroit! Il semble qu'elle attache toujours aux p is des Troyens des histoires de femmes. Cet homme, si durement éprouvé par la passion et qui n'a pu revoir l'ombre de Didon sans verser des larmes, est obligé

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de recommencer en Italie une aventure du genre de celle de Paris. Il faut qu'il enlève sa fiancée àTurnus comme l'autre sa femme à Ménélas, avec cette différence peu avantageuse que l'Hélène latine ne désire pas le suivre. Du moins elle et lui ne se connaisseiil pas; ils ne se sont jamais aperçus.. Le regard d'Enée n'a pas rencontré celle pour laquelle les dieux le forcent de combattre. Virgile n'a pas voulu que le moindre attrait personnel se glissât dans les mobiles désintéressés qui lui faisaient ambitionner cette union. Et Vénus a compris qu'elle n'avait point à s'en mêler.

Enée se bat en héros, comme Turnus, mais en héros qui n'aime pas la guerre. Il se bat parce que la guerre lui est imposée; mais, à l'exception des arrogants et des cruels, il ne hait pas ses ennemis. Lorsqu'il voit étendu à ses pieds avec la pâleur de la mort le noble fils du sauvage Mézence, il gémit amèrement. Les mêmes mots qu'Anchise avait adressés à Marcellus lui montent aux lèvres : a Miserande puer ! Malheureux jeune homme, cause de tant de larmes, comment récompenser tes exploits? Que te donnera le pieux Enée qui soit digne de ta générosité? Ces armes qui te charmaient, je te les laisse. » Et il soulève le jeune homme dont les cheveux, peignés à la mode étrusque, trempaient dans le sang. Turnus au contraire, que la bataille enivre, ne craint pas de presser du pied le cadavre du jeune Pallas pour arracher son baudrier; et il insulte à la douleur de son père. Il est vrai que Turnus ne sait pas ce qu'est le sentiment paternel et qu'Enée, devant ces jeunes gens qui tombent sur leur blessure, pense aussitôt à son Ascagne. Mais il n'est pas seulement père; il est humain. Il l'est par sa piété envers les dieux qui lui fait sans cesse mesurer le peu que nous sommes et

quelle part leur revient dans nos triomphes; ill'est par POîi expérience de la vie, par le souvenir de ses défaillances, par cette tendresse que ses larmes trahissent si souvent. Il pourrait en tonte occasion reprendre à son compte le mot dont Didon l'accueillit et qui dut lui aller au cœur : Non ignara mali miseris succurrere disco. « Le malheur m'a appris à secourir les malheureux. » Les prières de Turnus vaincu lui feraient tomber l'épée des mains; il accorderait la vie à son dangereux ennemi, si la vue du baudrier de Pallas ne renouvelait sa douleur et son indignation. Enfm il est modéré dans la victoire : il n'exigera pas que les Troyens commandent aux Latins; il ne réclamera pas pour lui la royauté; il ne veut qu'unir à jamais les deux nations latine et troyenne, et assurer aux peuples pacifiés l'ordre et la sécurité. C'était aussi le programme d'Auguste. Si Virgile avait vécu six ans de plus, il aurait pu voir s'élever au Champ de Mars V Ara Pacis, l'Autel de la Paix, dont le Sénat avait décrété l'érection pour fêter le retour d'Auguste après une absence de trois années. Il n'en subsiste que des débris disséminés à Rome, à Paris, à Florence. Sur un des plus beaux fragments s'avance une procession d'hommes, de femmes et d'enfants. Le personnage qui les précède « la tète couverte d'un pan de sa toge, les rides accentuées, le regard profond, l'œil enchâssé sous l'arcade sourcilière, a une puissante expression de gravité pensive et réfléchie ^ » Mais il paraît âgé. Plus jeune — le Troyen n'avait pas plus de trente-cinq ans — avec des rides moins creuses, c'est ainsi que je me représente Enée. Il est regrettable que le poète n'ait pas accusé davantage ses

1, CoURBAUD, ouvrage cité.

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traits. Soit que le temps lui ait manqué ou que les conventions du genre l'aient gêné ou qu'il ne l'ait découvert qu'à mesure qu'il le faisait vivre en lui donnant chaque jour un peu plus de son âme, la figure du héros n'est pas arrivée à tout le relief désirable. On s'en aperçoit aux jugements qu'on a portés sur lui. Les uns ont traduit l'impression de com.plexité qu'ils en recevaient, et qui était juste, par le terme injuste d'équivoque. D'autres l'ont trouvé faible et trop souvent en oraison. Pour d'autres c'est un automate hiératique que les dieux ont mis en marche. Et puis les cœurs romanesques ne lui ont pas pardonné l'abandon de sa maîtresse*. Pourtant ce qu'une analyse attentive distingue en lui, Virgile l'a indiqué. Mais il n'a fait que l'indiquer. Les grands coups d'épée et les attitudes un peu théâtrales du vainqueur des Rutulesnous cachent son âme toute en demi-teintes. A son casque splendide forgé par Vulcain, je préférerais un pan de toge sur sa tête; et je lui mettrais dans les mains, comme au roi Numa, les symboles sacrés : sacra ferens; je dirais même, reprenant une inscription du règne de Claude : sacra principia populi romani, les symboles sacrés qui sont comme les fondements du peuple romain.

1. « L'inqualifiable Énée! » s'écrie un critique du xix* siècle. Lamartine parlera de,(( la froide galanterie du ridicule et pieux Énée ». Voltaire, dans son Essai sur le Poème Épique, a beaucoup mieux compris Énée : a. Énée, dit-il, passe auprès de bien des gens plutôt pour un dévot que pour un guerrier; mais leur préjugé vient de la fausse idée qu'ils ont du courage. Ils ont les yeux éblouis de la tureur d'Achille et des exploits gigantesques des héros de roman. Si Virgile avait été moins sage, si, au lieu de représenter le courage calme d'un chef prudent, il avait peint la témérité emporté'-; d'Ajax et de Diomède qui combattent contre les dieux, il aurait pla davantage à ces critiques, mais il mériterait peutêtre moins de plaire aux hommes sensés. »

IJI

Cette inscription désignait les Pénates et les Grands Dieux avec lesquels Enée voyageait, Penatibus et Magiiis Dis, et qui, déposés dans la ville de Lavinium, étaient adorés par les Consuls et les Dictateurs à l'entrée et à la sortie de leur charge. Ils l'étaient également à Rome au temple de Vesta. Vir- | gile ne précise point si les Grands Dieux sont dis- * tincts des Pénates. M. Lejay pense qu'il ne le savait pas lui-même, ce qui est fort possible, car un mystère aussi épais que celui d'Eleusis a enveloppé cette | arche sainte de la religion romaine. Les Anciens qui en ont parlé l'ont fait en gens qui ne les avaient pas approchés, et ils se contredisent. Denys d'Haiicarnasse nous dit bien qu'au temple des Pénates, dans la rue qui allait du Forum aux Carènes, il a vu deux jeunes dieux armés, en qui nous croyons reconnaître les Dioscures Castor et Pollux ; mais lui ne les a pas reconnus. D'ailleurs ces images, accessibles à tous, n'avaient peut-être rien de commun avec les statues et les objets enfermés si jalousement aux sanctuaires de Vesta et de Lavinium. Nous ne saurons donc jamais quels symboles Enée apporta d'Ilion. Cependant nous les connaissons aussi bien que lui. L'un représentait le sacrifice de l'individu à l'État et la tristesse qu'il entraîne et qui le rend si méritoire; l'autre la force disciplinée que fut la cité romaine; l'autre la patience qui conquit le monde; l'autre enfin, la piété.

UÉnéide a été écrite dans le même esprit que les

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Géorgiques. Virgile a mis tout son génie au service delà restauration religieuse poursuivie par Auguste. In 'prhnis venerare deos, avait-il dit au laboureur; et l'exemple de son héros le repète à toute la société de son temps. Cette piété, qu'il propose de ranimer, est d'abord une piété rituelle, celle que Gicéron, très fier de sa science augurale, nous expose au second livre du De Lcgibus et qui se résumerait ainsi : les plus anciennes institutions religieuses sont les meilleures parce qu'elles sont les plus proches des dieux ; la stricte observance des rites constitue notre première obligation envers la divinité, et elle est toujours efficace, car la religion nous remplit l'âme lorsque nous nous appliquons à rendre aux dieux ce que nous leur devons et sous la forme prescrite. Les prières de ses personnages, les détails de leurs -sacrifices nous prouvent que Virgile possédait les livres des Rites. Macrobe exalte sa science dans la doctrine sacrée. 11 exagère lorsqu'il prête à Virgile des intentions inutilement ingénieuses, et, par exemple, je doute qu'en écrivant : « La colombe frappée d'une flèche tombe inanimée et laisse sa vie parmi les astres », il ait pensé au traité de Hyginus sur les Dieux et à sa prescription d'immoler des oiseaux aux étoiles. Mais Macrobe n'exagère pa?, lorsqu'il loue l'exactitude des expressions sacramentelles dont le poète se sert et ses connaissances précises dans la peinture des cérémonies religieuses. Il y a encore plus de sympathie que de curiosité au fond de son érudition théologique. Il aime les vieux cultes; et ce qui n'est qu'une férule entre les mains des autres et de l'augure Gicéron redevient entre les siennes un rameau d'ombre et de fleurs. Je croirais volontiers que les lecteurs de Y Enéide en sortaient plus attachés aux rites. Comment l'imagination n'au-

rait-clle pas été prise, surtout quand on sentait que le poète était moins séduit par le pittoresque qu'ému par le mystère? Voyez le roi Latinus qui va consulter l'oracle de son père Faunus dans le bois d'Albunée, au pied des cascades de Tibur. Le mode de divination qui y est en usage se nomme l'incubation. Le roi immole des brebis, s'allonge et s'endort sur les peaux étendues à terre, car c'est ainsi que, dans la nuit silencieuse, le dormeur entend des voix et jouit de l'entretien des dieux et des i!iàncs. Lorsque de la piété rituelle nous nous élevons h la conception de la divinité, le malheur est qu'il faille nous arrêter d'abord aux dieux. Il est assez bizarre que les dieux nous gênent dans un poème dont le sentiment religieux est une des grandes beautés. Mais Virgile ne pouvait répudier les dieux de l'épopée grecque au moment où ils triomphaient à Rome dans le marbre et l'or. Il ne pouvait non plus les mettre en scène avec cette familiarité plaisante et presque gouailleuse de l'Iliade. Quand Polybe disait que les Romains étaient plus pieux que les dieux mêmes, je suppose qu'il ne pensait pas aux dieux d'Homère. Les Zeus, les Aphrodite, les Athéna, les Apollon sont en moralité très inférieurs aux hommes. Leiir exemple, suivi par ceux qui les invoquent, rendrait le monde inhabitable. Il est vrai que, de temps en temps, sous son personnage de mari bafoué et de despote lunatique, et comme s'il en était las, le Zeus d'Homère prend un visage de dieu juste et bon et que le poète rencontre des accents dignes de la divinité. Cette contradiction passagère et peu sensible choque davantage dans l'épopée virgilienne, oii les dieux, mieux élevés et d'apparence plus corrects, n'en ont pas moins gardé les vices de leur rôle.

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Virgile a essayé d'y parer en élargissant la distance entre eux et nous. lis ne se compromettent plus sur le champ de bataille. Dans leurs rapports avec leurs clients humains ils se servent volontiers d'intermédiaires, augures, devins, sibylles ; et les oracles, si rares chez Homère, sont un de leurs moyens les plus fréquents de communiquer aux hommes leurs volontés. Le poète a donné aux uns quelques traits du caractère romain, aux autres un peu plus de spiritualité. Ni Minerve^ ni Diane, ni Mars, ne tiennent une grande place dans VEneide, et Virgile ne les a point marqués d'un trait personnel. Mars n'est plus l'ancien dieu italique de l'agriculture et de la végétation. Dieu delà guerre, comme l'Arès des Grecs, et frère, mari ou père de Bellone, vieille divinité sabine, il symbolise la fureur des combats et répand impartialement chez les Rutules et les Troyens le deuil et la mort. Ja?n gravis œquabat luctus et mutua Mavors — Funera. Mais Neptune, maître souverain de la mer, qui d'un mot, d'un geste, fait rentrer les vents dans leur devoir d'obéissance et qui apaise les flots déchaînés, passe sur son char avec une majesté toute romaine de triomphateur. Apollon protecteur de Troie, dieu troyen, dont les oracles soutiennent et conJui&ent Enée, est aussi un dieu italien, puisqu'Enée en abordant à Cumes y trouve un temple magnifique où le dieu se révèle par la bouche de la Sibylle comme il le fait à Délos par celle de la Pythie. Il est surtout le dieu de l'Empire, le divin archer vainqueur d'Actium, l'objet de la vénération particulière d'Auguste qui, en lui édifiant un temple sur le mont Palatin et en y déposant les Livres de la Sibylle, accomplit enfin les promesses d'Enée.

Sainte-Beuve a très heureLisement noté sur la figure d'Eole, « dieu subalterne, sombre, centurion

divinisé », la ride qu'y a gravée la rude discipline romaine. Junon e^t plus intéressante. Virgile n'a pas substitué à la Junon d'Homère l'antique Junon italienne qui n'était pas encore la femme de Jupiter, mais qui était tout de même la reine du ciel. Du moins, il s'est souvenu de cette âpre déesse indigène qui jusque dans son nom, — s'il est, comme on le croit, l'équivalent féminin de Genius ^ — représente le génie et la nature delà femme. Elle a toute la ténacité, tous les emportements d'une femme vindicative. Son âme se découvre dans le monologue irrité que lui arrache la vue des vaisseaux troyens cinglant vers l'Italie : « Moi renoncer à mon projet et m'avouer vaincue !... Moi qui m'avance reine des dieux, femme et sœur de Jupiter, c'est contre un seul peuple que je mène la guerre depuis tant d'années ! Qui désormais adore la volonté de Junon? Qui viendra en suppliant honorer ses autels*? » Et il faut voir avec quelle haut enr cynique elle achète la complicité d'Eole : « Déchaîne les vents, submerge, engloutis leur Hotte ou disperse-les et sème la mer de leurs cadavres. J'ai quatorze Nymphes belles de corps ; et Déiopée en est la plus admirable. Je l'unirai à toi d'un lien indissoluble et je te la donnerai pour toujours. Ce sera la récompense de tes services, qu'elle te consacre toute sa vie et qu'elle te fasse le père de beaux enfants -. » Même quand elle suborne, elle

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