‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 62 sur 74 · L ENÉIDE ET L EMPIRE · texte numérisé non relu

L ENÉIDE ET L EMPIRE

champ de bataille pour ne pas voir tomber le jeune homme. Ce geste si simple, ce geste du Père des hommes, voilà du sublime virgilien. Mais comment, le lendemain, le même Jupiter se laisse-t-il gagner par l'ivresse du massacre jusqu'à exciter la fureur des combattants? Pourquoi faut-il qu'il s'autorise des faiblesses du Zeus homérique pour permettre à sa femme, malî2:ré ses serments, de soustraire Turnus à la colère d'Enée? Et je ne parle pas de ses iniidélités conjugales qui augmentent le nombre des déesses. Le Jupiter de l'Enéide n'a pas la même valeur dramatique que la Junon. Il ne vit pas; mais une pensée religieuse vit en lui qui vaut mieux que lui.

Cette pensée irradie du monde souterrain qu'a créé Virgih3, car ses Enfers sont sa création. Bien qu'il y ait juxtaposé des conceptions qui ne s'accordaient pas plus que celles du Jupiter stoïcien et du Zeus homérique, il en a fait une réalité vivante et agissante, parce qu'elle est l'image de ce que pensaient et imaginaient ses contemporains; et, que tous les éléments hétéroclites qu'il a rassemblés concourent au même but qui est de nous préparer à une vie future, dont le bonheur ou le malheur dépendra de notre conduite sur la terre; enfin et surtout à cause de sa puissance d'émotion. Il n'y a aucun archaïsme dans sa mythologie. Cicéron a beau nous dire qu'on ne trouverait pas une vieille femme assez radoteuse pour s'eiïrayer encore du Tartare et, plus tard, les Sénèque et les Juvénal, que personne n'est assez enfant pour avoir peur de Cerbère : la grande masse devait croire, pendant longtemps encore, à ces fantasmagories. Le poète a su les choisir, les fixer, leur donner plus de force sur les âmes et, si les âmes les repoussaient, les imposer davantage aux imaginations. Il est incontestable que ses Enfers ont exercé

dans les derniers siècles du paganisme une influence supérieure à celle de la Divine Comédie au moyen âge. Les plus anciennes superstitions du temps d'Homère et (l'Hésiode, les superstitions plus récentes de la Grèce adoptées par les Étrusques, comme le hideux passeur des morts Gharon, ont emprunté de ses vers un accroissement de vie. Mais çà et là sa peinture s'éclairait d'une lueur pensive que ce vieux royaume matériel de la terreur n'avait pas connue. Parmi les fantômes horribles des Euménides, des Centaures, des Gorgones, des Harpies, au milieu des figures allégoriques de toutes les douleurs inhérentes à la nature, on en apercevait qui ne viennent que de nos passions. A l'entrée du gouffre infernal, les Remords vengeurs avaient dressé leur lit, et, à côté de la Maladie et de la Faim, le poète avait placé les Joies coupables de l'âme.

En même temps ses Enfers semblaient ouvrir à ceux dont les anciens cultes n'étanchaient pas la soif de mysticisme de nouvelles perspectives et comme une religion nouvelle. Il n'y avait pourtant rien d'original dans sa philosophie. L'immortalité de l'âme était généralement acceptée, sauf des Epicuriens; et Rome connaissait depuis longtemps les doctrines de Pythagore sur la métempsycose qu'Ennius avait déjà chantées. Venu de Samos dans la Grande-Grèce sous le règne de Tarquin ou sous le consulat de Brutus, Pythagore avait reçu des Romains le droit de cité. Gaton l'Ancien le considérait presque comme un compatriote ; et, pendant la guerre des Samnites, Apollon Pythien ayant ordonné aux Romains d'élever deux monuments, l'un au plus brave, l'autre au plus sage des Grecs, ils avaient choisi Alcibiade, et non Aristide, Pythagore, et non Socrate. Sa statue, érigée sur la place des Comices, était restée debout

l'Enéide et lempire 259

jusqu'à Sylla. Virgile n'apportait donc aucune révélation. Et le Songe de Scipion^ dans la République de Cicéron, avait développé majestueusement ces belles idées.

Il ne se souciait même pas d'introduire un peu plus de justice chez les morts dont l'inégalité de traitement semble effrayante, comme s'ils étaient soumis dans l'autre monde non aux mêmes lois divines, mais aux dieux particuliers que leur ont forgés leurs croyances ou leurs superstitions. Pourquoi ceux qui ont expié des crimes qu'ils n'avaient pas commis sont-ils relégués près des limbes où vagissent les enfants morts à leur naissance? Pourquoi les victimes innocentes de l'amour ne peuvent-elles pas s'approcher des eaux du Léthé? Et, si elles sont coupables, leur expiation consiste-t-elle à se promener sous des bois où elles rencontrent l'objet de leur tendresse? Pourquoi parmi les justes, les purifiés, y en a-t-il qui jouissent d'une félicité sans ombre et sans tin et qui ne retournent pas sur la terre? Mais le sentiment est plus fort que la logique. Ces morts, nous les voyons, nous les entendons, nous nous entendons en eux. L'atmosphère morale qui les enveloppe est faite d'une immense compassion pour les misères et les souillures de la vie. Le poète condamne leurs crimes sans s'y appesantir. Il plaint surtout leurs erreurs et leurs faiblesses. Il sait combien nous sommes défaillants et toujours exposés. Avezvous remarqué le passage où il parle des Justes (( dont les bienfaits leur ont valu de vivre dans la mémoire de quelques hommes? » Quelques hommes seulement! A quoi bon s'irriter que l'humanité soit ingrate? La vie est si dure. Aucun poète de l'antiquité n'a penché sur elle un front plus chargé de mélancolie. « C'est de la tristesse et non de la colère,

a dit très justement M. Giiiard, qu'il met dans l'âme du vieil Anchise devant sa postérité fratricide ^ » Il nous présente la nécessité de l'expiation avec des larmes dans les yeux. 11 ne tente pas d'expliquer ce mystère : il laisse à un plus grand que lui le soin d en dissiper les ténèbres. Quand Origène nous dira que les justes après leur mort descendent dans un lieu souterrain où leur purification s'achève par un baptême de feu, notre pensée se reportera naturellement de cette première ébauche du purgatoire chrétien aux Enfers de Virgile.

Il y avait près du temple de Saturne une colonne dorée qu'Auguste avait élevée et qu'on nommait le i^iilhaire d'or. Toutes les routes de l'Empire y aboutissaient et toutes les rues du Forum s'y rejoignaient pour se diriger ensemble vers les hauteurs du Capitôle. VEnéide est dans la poésie latine ce MiUiaire d or. Tous les vieux chemins y aboutissent et toutes les voies qui en partent montent vers des hauteurs nouvelles, nescio quid majus « Capitolio ».

Page 1