‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 63 sur 74 · L'ART ET L'AMH DE VIRGILE · texte numérisé non relu

L'ART ET L'AMH DE VIRGILE

I. L'imagination de Virgile. — La couleur. — Les sons. — Le lyrisme et l'éloquence. — H. L'âme virgilienne. — Les pères et les enfin ts. — IIL Los femmes : Camille, Andromaqne, Li !on. — IV. La mort de Virgile.

UEnéide ne serait pas le grand poème de Rome et de la civilisation latine, si elle n'avait un intérêt universel. Nous n'en comprenons toutes les beautés et toute la majesté qu'en nous reportant aux Antiquités romaines et à l'Empire; mais, en dehors des circonstances historiques que nous pourrions ignorer, elle est du petit nombre de ces œuvres où, à moins de se renier, l'humanité se reconnaît et la nature avec elle, el où nous prenons un merveilleux plaisir à contempler le spectacle de nos propres misères. Elle nous procure, unies aux jouissances d'art les plus fines et les plus fortes, des émotions profondément humaine.^.

On dit le doux, le tendre Virgile. L'épithète de tendre l'accompagne comme celle de pieux accompagne Enée. On dirait aussi bien le mâle Virgile, le

puissant Virgile, le savant et mystérieux Virgile et même l'éclatant Virgile, car l'harmonie peut être éclatante. Le plus docte des poètes en est un des plus sensibles au monde extérieur, un des plus impressionnés par les couleurs et les sons. Voyez comme il aime le rouge, For rouge de la lune, le soleil rouge, la teinte rougissante de Vesper, les rouges aurores, les rouges crépuscules, les rouges aigrettes sur les casques d'or, et les armes couleur de sang, et la lumière de pourpre, la plus belle, puisqu'il en baigne ses Champs Elyséens. Son imagination se complaît dans toutes les splendeurs. Le banquet de Carthage, au milieu de la nuit, en ruisselle et en éclate : lambris d'or, tapis de pourpre, lustres étincelants, torches enflammées, et, dominant le bruit des convives, le chant d'iopas dont la lyre dorée retentit fortement sous ses doigts. Le casque de ïurnus porte une chimère aussi vivante que 1 aigle du Tiphaine de Hugo : elle lance par la gueule des flammes de volcan et plus le sang coule, plus elle vomit ses feux sinistres. Les Cyclopes polissent l'égide de Pallas où des serpents entrelacent leurs écailles d'or et oii la tt'o coupée de la Gorgone roule ses yeux, il peint en quelques vers des tableaux qui, devançant les âges, nous font songer à la somptuosité lumineuse des peintres italiens de la Renaissance. Dans le déQlé des alliés étrusques et ligures, qui fendent les mers derrière le vaisseau d'Énée, Aulestès s'avance sur un navire dont l'emblème est un Triton.

Un Triton dont la conque épouvante l'eau bleue, Corps d'homme jusqu'aux reins et monstre par la queue, Le porte sur son dos de demi-bête et tend Son torse que le flot éclabousse en grondant*.

1, Hune vehit immanis Triton et cserula conclia

Exterrens fréta; oui laterum tenus hispida nanti

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On peut croire que, plus d'une fois, il s'est inspu'é, comme Ronsard et nos poètes modernes, et aussi comme les Alexandrins, de l'œuvre d'un peintre et qu'il l'a transposée dans des vers plus brillants que la peinture. Il l'a fait certainement pour la Fureur impie enchaînée au temple de Janus, et, d'après une hypothèse fort vraisemblable, pour le fameux passage des supplices du Tartare où Thésée est condamné à rester éternellement assis et oi^i le père d'Ixion, Phlégyas, crie à toute sa postérité de Lapithes : « Apprenez par mon exemple à respecter la justice et les dieux* ! » Phlégyas est dans l'ombre. « Un rocher noir qui glisse et qui va tomber menace de l'écraser. Sur de hauts lits de fête luisent des accoudoirs d'or; et devant lui des tables sont servies avec un luxe royal. Mais l'aînée des Furies est couchée à ses côtés, et, dès qu'il fait mine de toucher aux plats, elle se dresse, secoue sa torche et le remplit d'épouvante. » C'est la composition d'un peintre avec ses effets d'ombre et de lumière que Virgile a sous les yeux; et il a vu, dans un coin du tableau, Thésée cloué sur son siège, comme un paralytique. Ailleurs, il fera luire l'impassible éclat des astres d'or sur le massacre de Troie. Il notera des reflets de pourpre sur l'ivoire, des ombres roses sur les lis. Mais il est aussi épris de clair-obscur que de pourpre et d'or. Les cinq premiers vers, où il nous peint la descente aux Enfers de la Sibylle et d'Enée, nous en offrent un exemple saisissant : « Ils allaient sombres, par la nuit déserte, à travers l'ombre et les demeures

Frons hominem praefert, in pistrim desinit alvus ; Spumea semifero sub pectore murmurât unda.

Enéide, X, 209-212.

1. L. Havet, Revue de Philologie (1888), et j. Martha, même Revue,

vides de Pluton et les royaumes de simulacres, comme, sous la lune incertaine et sa clarté douteuse, des voyageurs dans la forêt lorsque Jupiter a coavert le ciel d'ombre et que la noirceur de la nuit a tout décoloré*. » Il accumule ainsi les sensations d'obscurité et de ténèbres. Mais, pour nous mieux faire sentir l'horreur de ces ténèbres, il y glisse une pauvre lueur qui tombe on ne sait d'où et qui ressemble à celle de la lune. La nuit complète ne permettrait pas de distinguer les deux voyageurs à la forme et à l'épaisseur de leur ombre. Et pourtant c'est une affreuse nuit noire, nox atra. L'épithète atra, qui résume l'impression, a surtout ici un sens moral.

Cette poésie si pleine de couleurs et d'effets lumineux l'est aussi de sonorités et du murmure des fleuves et du fracas des rochers battus par les mers et du craquement des forêts et du retentissement des armes. M. Roiron, qui a fait un long et minutieux travail sur V Imagination auditive de Virgile, constate que le poète, assez indiffèrent à la nature et h. la qualité des sons, n'est vraiment attentif qu'à leur intensité. Nous en connaissons en effet le timbre et la tonalité : à quoi bon nous les décrire, étant donné que les mots ont gardé pour Virgile leur valeur primitive? Seules, l'intensité ou la durée varient selon les circonstances. Énée, Pallas et leur troupe s'éloignent de Pallantée. « Debout sur les remparts et tremblantes, les mères suivent des yeux le nuage de poussière et le scintillement des armes. Un cri part :

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