‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 64 sur 74 · Ibant obscuri sola sub nocte per umbram · texte numérisé non relu

Ibant obscuri sola sub nocte per umbram

Perque domos Ditis vacuas et inania régna : Quale per incertam kinam sub luce maligna Est iter in silvis, ubi cftlum condidit umbra Juppiter, et rébus nox abstulit atra coloreni.

iinéide, VJ, 268-272.

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on serre les rangs; le galop des sabots retentit sur la plaine poudreuse. » Quadrupedante putrem sonitu quatit ungula campum. (( Rien ne frappe, dit M. Roiron, comme le rythme d'un bruit qui grandit ou qui meurt. Entre la variation de l'intensité et la constance du rythme s'établit un contraste énergique où les deux sensations se font valoir Tune par l'autre. Qui n'a entendu le galop d'un cheval se perdre sur la route et n'a retenu très vive l'image sonore de la cadence inflexible dans le son décroissant? C'est le détail qu'a fixé Virgile. » En somme, il décrit moins qu'il ne déhnit; et c'est non seulement vrai des sons, mais des heures de la journée qu'il indique par la couleur du ciel et la place des astres. On reconnaît la méthode des observateurs, des hommes de la campagne et des augures.

A de rares exceptions près, tous les sons qui traversent VEnéide provoquent des émotions de crainte ou d'horreur. Si Virgile avait vécu à une autre époque, il aurait peut-être mérité le reproche que lui adressait Agrippa de forcer la note ou de rechercher des effets violents. Les mots ingens, irnynanis, (( énorme, monstrueux », reviennent souvent dans ses vers. Exilez-le loin de l'Italie, d'Auguste, d'Horace, (le cette société polie dont il n'a jamais perdu le contact; qu'il s'abandonne orgueilleusement et librement à son génie solitaire : vous aurez un poète plus proche de Hugo que de Racine. Mais précisément la critique d'Agrippa, — d'ailleurs d'un naturel ombrageux et peut-être malveillant envers les protégés de Mécène, — nous prouve que l'esprit du temps répugnait aux exagérations verbales et que la société, soucieuse avant tout d'équilibre, demandait aux grands artistes de répondre à son besoin d'ordre par ce que nous appelons le goût. Et Virgile était

homnie à le comprendre. Je ne dirai pas que ses modèles grecs le retenaient, car, s'il savait par cœur Homère et Pindare, il ne possédait pas moins Apollonius de Rhodes et la littérature alexandrine ; et les Romains, comme nos poètes du xvi' siècle, ont souvent confondu dans leur admiration de l'hellénisme toutes les époques et imité aussi bien un Pindare qu'un obscur Lycophron. Mais son sens critique, son amour de la perfection, le rendaient sévère. On nous a dit comment il travaillait. Le matin, il dictait un assez grand nombre de vers qu'il corrigeait, réduisait, pendant tout l'après-midi et, sans doute, les jours suivants. Il les comparait lui-même aux petits des ourses d'abord informes et à qui leurs mères donnent figure peu à peu à force de les lécher. Aussi, règne-t-il une telle harmonie de sentiment dans sa poésie que ses qualités d'imagination ardente et sombre en rehaussent seulement la variété sans en interrompre le charme.

Çà et là, nous rencontrons bien quelques passages qui nous paraissent écrits sinon du matin, du moins de la veille. Je ne parle pas de ceux où se présentent des contradictions ou des obscurités, mais de ceux qui accusent une tendance à l'excès de couleur ou de bruit. Le poète les aurait-il retouchés? Nos conjectures dépendent de notre impression; et la plupart de ces passages, il faut le dire, ont trouvé des défenseurs. Comparez cependant sa description de l'Etna, admirée de Sénèque, critiquée d'Aulu-Gelle, à son évocation de Gircé. Elles sont toutes deux très courtes. La première aurait dû l'être encore davantage. (( Les nuages de fumée noire et de cendre brûlante, les tourbillons de flammes qui vont lécher les astres, les entrailles de la montagne arrachées et vomies par le volcan, les bouillonnements de son

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gouffre et les jets mugissants de ses laves », tout ce fracas de mots me fait penser au char et aux torches de Saimonée qui croyait en passant sur un pont d'airain imiter la foudre et l'éclair. Ce n'est pas virgilien. Le vrai Virgile reparaît aux derniers vers : « Les feux des astres ne se montraient pas; le ciel n'avait point de clarté là oii brillent les étoiles; mais l'obscurité était chargée de vapeurs, et la lune de minuit ensevelie sous un nuage. » Il suffisait donc qu'Enée nous dît que l'Etna retentissait et flamboyait dans les ténèbres ; sa de.-cription était d'autant plus inutile qu'elle ne correspond pas aux circonstances où les Troyens assistent à ce monstrueux prodige, immania monaira, et que, si le ciel était noir, ils ne pouvaient voir les flammes du volcan lécher les astres.

Au contraire, voici la flotte d'Enée qui longe dans la nuit l'île de Gircé :

Les vents avec la nuit soufflent sur les vaisseaux.

La lune suit son cours calme et pure; les eaux

Brillent sous sa splendeur en frissons de lumière.

Ils côtoyaient les bords de Circé, cette terre

Au bois inaccessible où sous de hauts larabris

La fille du Soleil chante jusqu'à l'aurore.

Bn'ile un cèdre odorant pour éclairer ses nuits,

Et lance à son métier sa navette sonore.

On entendait gémir fort avant dans les soirs

Et rugir des lions qui tiraient sur leur chaîne.

Des sangliers, des ours s'agitaient pleins de haine

Dans leurs cages ; et des formes de grands loups noirs

Hurlaient. C'étaient tous des hommes, dont ses breuvages,

La cruelle ! avaient fait des animaux sauvages^

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