‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 65 sur 74 · Aspirant aurœ in noctem, nec candida caisus · texte numérisé non relu

Aspirant aurœ in noctem, nec candida caisus

Luna negat, splendet tremulo sub lumine pontas. Proxima Circseae raduntur litora terrœ, Divcs inaccessos ubi Solis filia lucos Assiduo resonat cantu, tectisque superbis Urit odoratam nocturna in lumina cedrum, Arguto tenues percurrens pectine telag.

Sauf le cèdre odorant, tout ce qui concerne Circé est emprunté à Homère. Mais les Troyens ne la voient pas, ne pénètrent pas dans son palais; ils ne font qu'entendre son chant et le bruit de sa navette et ils aperçoivent peut-être sur le rivage les formes des grands loups. Ils éprouvent de leurs navires ce que Virgile ressent au souvenir de ce qu'il a lu. Il y a identité d'impression et d'image entre eux et lui. Et l'éclairage de la scène, qui lui appartient comme toujours, ce clair de lune étincelant sur les eaux, en double le caractère fantastique. Voilà quiestvirgilien.

D'un mot, d'une épithète, il saura communiquer k l'imagination un long ébranlement. Comme la propriété des termes qu'il emploie est absolue et que ces termes n'ont rien perdu de leur vertu originelle, l'adjectif n'en vient pas renforcer le sens et garde toute sa valeur indépendante de sentiment ou de sensation. Dans la mêlée, Enée poursuit et atteint le blond Gamertès. De ce héros, Virgile nous dit seulement qu'il posséda les plus r'^hes domaines de l'Ausonie et qu'il régna sur la silencieuse Amyclée, tacitis Amyclis. Pourquoi silencieuse ? Varron, dont Pline cite le témo^nage, et que Virgile n'a point cessé de consulter, raconte qu'Amyclée avait été détruite. par les serpents. Il faut donc traduire : Amyclée devenue silencieuse. Quelle intensité prend cette épithète ! Et que de silences! Le silence des reptiles envahisseurs ; le silence de la ville morte; et ces silences rappelés au moment où

Hiiic exaudiri gemitus iraeque leonura Vincla recusantum et sera sub nocte rudenluia, SaBlîgerique sues atque in praîssepilms ursi Sasvire, ac formae magnorum ululare lupoi'um; Quos hominum ex facie dea saeva potentibus iierbis Induerat Circe in val tus ac terga ferarum.

Enéide, VU, 8-20.

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le roi de cette ville va se tuire à jamais : tacitis regnavit Amyclis, Le verbe est au passé. Il a déjà fini do régner. Et immédiatement après cette demi-pause de rêverie, un torrent de fer et de feu : c'est Énée partout à la fois, furieux, formidable, pareil au Titan Egéon qui avait cent bras, cent mains, vomissait la flamme par cinquante bouches et cinquante poitrines et, combattant contre Jupiter, choquait autant de boucliers et brandissait autant d'épées. Je ne dis pas que cette comparaison soit du meilleur Virgile. Mais le torrent passe, et nous gardons dans l'esprit le souvenir de la silencieuse Amvclée. Ce mot tacitus, un de ceux que Virgile a particulièrement aimés, se retrouve dans un autre vers aussi émouvant. La furie Alecto, sur l'ordre de Junon, descend au Latium avec sa torche funèbre et son fouet pour allumer et exciter la guerre. Elle commence par s'établir au seuil silencieux de la reine Amata, tacitum obsedit lime.n Amatœ. Dans cet appartement oi^i la mère de Lavinia couve sa colère, ce n'est pas un silence de mort : c'est le silence qui précède les grands orages, le calme étouffant oii, comme la nature, les âmes se tendent pour se déchaîner en tempête. L'impression physique enveloppe une effrayante signification morale.

Ces appels rapides à l'imagination, ces éclairs qui jaillissent des mots les plus simples, ces paysages qui tiennent en un ou deux traits, ce mouvement qui entraîne les contrastes et qui les fond en lui, constituent les plus beaux dons d'un poète lyrique; et Virgile en est un chaque fois que son sujet l'y invite. Il en est un quand le cadavre de Priam lui fait toucher le néant des grandeurs humaines. 11 en est un aux Enfers devant l'ombre de Marcellus et sous les murs deLaurente à la première

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apparition de Camille. Il en est un quand il nomme, dans le fourmillement des âmes, les héros futurs et quand il dénombre les guerriers de l'antique Italie. L'ordre qu'il suit n'est ni chronologique ni géographique. Ce sont ses mystérieuses associations de couleurs, de sons, de sentiments et d'idées qui le créent. Le lyrisme soulève sa poésie épique comme les éléments épiques soutiennent le lyrisme de Pindare. Et que de fois, dans ses- récits, il aurait pu s'écrier, lui aussi : « La route des chars est longue : je sais un chemin plus court. > Le chemin par les airs! Si on l'adinire pour ce qu'il dit, on l'admirera aussi pour ce qu'il ne dit pas. Il marche, il court, et brusquement, d'un coup d'aile harmonieux, il s'est posé plus loin. C'est à vous de combler la distance.

On compte parmi les inadvertances qu'il a laissées dans X Enéide des oublis qui n'en sont pas. De minirais non curât vates. Le poète inspiré n'a pas à se soucier des infimes détails. On se demande comment Andromaqae savait que Creuse était morte, puisqu'elle n'avait pas revu Enée depuis l'entrée des Grecs à Troie? Elle le savait comme Énée avait appris qu'Andromaque était redevenue la femme d'un Troyen. — On se demande de qui Énée avait reçu la nouvelle (|ue Didon s'était tuée? Mais se figure-t-on que le monde méditerranéen se composait de petits mondes hermétiquement fermés les uns aux autres? Et aurait-on voulu que Virgile perdît son temps à faire intervenir un nouveau personnage ou eût encore dérangé un dieu à seule fin d'instruire Enée d'un événement qu'il nous est si facile de supposer connu de lui? — Comment Enée, qui, en débarquant aux bords du Tibre, ignorait tout des habitants du pays, pouvait-il, le lendemain, envoyer

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au roi Latinus des ambassadeurs déjà très renseignés sur sa généalogie? C'est que probablement il avait interrogé, la veille au soir, un de ces paysans que nous verrons un peu plus tard, quand leur présence sera nécessaire. Questions insignifiantes ! Mais il est bon de noter que Virgile se fraye un passage rapide à travers les petites circonstances et les petites vraisemblances où tant d'autres s'embarrassent et s'attardent. Il a hâte d'arriver aux points essentiels où l'on a devant soi de l'espace et de la lumière.

Les discours en sont un. Ses qualités oratoires, qui s'étaient déjà manifestées dans les Bucoliques et les Géorgiquts, se déploient à leur aise dans un poème où, comme chez les historiens, l'analyse psychologique se traduit en discours. Parmi tous ceux que prononcent les héros de V Enéide, je n'en vois pas un qui ne soit un modèle d'éloquence : et l'on ne saurait reprocher au poète que sa complaisance à en faire naître l'occasion. Une perfection continue enlève du prix à la perfection; et nous apprécions moins une beauté qui, par sa répétition même, ne semble pas avoir coûté beaucoup d'effort. (Ju'Enée, abordant en Sicile, harangue du haut d'un tertre « les magnanimes Troyens issus du sang des dieux » ; qu'Ilionée, le porte-parole de l'ambassade, sollicite lalliance du roi Latinus ; que Turnus, après la métamorphose des vaisseaux d'Enée en nymphes, raffermisse le courage de ses soldats; que, dans le conseil de l'Olympe, Junon dresse un réquisitoire contre les Troyens et que Vénus présente leur défense; que, dans le conseil de Laurente, Drancès attaque Turnus et que Turnus riposte à Drancès : on distinguera seulement les discours officiels et ceux où les personnages expriment leurs propres sentiments; mais l'éloquence est la même, et tous ceux

qui parlent ont cette maîtrise de soi qui fait le grand orateur et qui lui laisse la tète libre au milieu de ses deuils, des intérêts qui l'agitent, de ses angoisses et du tumulte de ses passions. Les mouvements de leur cœur se transforment et se liiérurcliisent en arj^nments. Ne nous plaignons pas de cet art si latin, qui, au détriment du naturel extérieur, descend si avant dans la nature humaine. L'ordre qu'il introduit dans les âmes le*? illumine. Chaque phrase est un trait et tous ces traits dessinent une figure. Et la figure est quelquefois un type.

Drancès, par exemple. Chose curieuse, ce Drancès est partisan de la paix que souhaite Virgile. Chef de l'ambassade envoyée à Enée, il a témoigné de son admiration envers le héros, et, revenu à Laureule, il plaide la cause troyenne, qui est celle de Home et des dieux. F^ourtant le poète laisse percer à son égard un mépris qu'aucun autre de ses personnages ne Isii inspire. C'est un homme abondamment pourvu de biens et plus riche encore de beau langage ; mais sa langue vaut mieux que son bras. Son opinion a du poids dans les assemblées; mais personne n'est plus habile à soulever les colères et les émeutes. Viri;ile ne se contente pas de rabaisser son caractère : il le marque d'une sorte de tare familiale. (( 11 était d'une illustre race du côté de sa mère ; mais on ne savait pas qui était son père et cette incertitude pesait sur lui. » Virgile les avait rencontrés et entendus au Forum, les Drancès. Ils se servent de tout, et même des plus justes causes, pour assouvir leurs haines et rassasier leur appétit de séditions. Avec les Turnu.^ , dont on espère assouplir et discipliner la farouche humeur, la conquête du monde est possible ; avec les Drancès, on ne peut rien édifier. Mais qu'ils sont experts dans l'art de la parole !

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Ecoiifez Dranccs.^Les Latins elles Rutules ont été battus. Les Troyens marchent snr Laiirenle. Il veut la paix à tout prix, parce qu'il veut l'abaissement ei la ruine de Turnus. Il loue d'abord le roi disposé à faire <iux Troyens tontes les concessions, dans l'intérêt de son peuple. Tous pensent comme lui, mais }j(,'rsonne n'ose le dire, i^ourquoi? C'est qu'on craint un homme, l'homme dont le mauvais génie a causé la mort de tant de chefs et plongé la ville dans la consternation. A ce moment, Turnus, que Drancès n'a pas nommé, ébauche peut-être un geste de protestation. Et Drancès de s'écrier: « Je parlerai, bien que cet homme me menace de ses armes et de la nM)rt ! » Une assemblée politique est toujours favorablement impressionnée par ce facile étalage de courage et de haute conscience. « C'est un homme, continue Drancès, qui, se conliant à la fuite, attaque le camp troyen et qui elîraie le ciel du bruit de ses armes ! * Ainsi Turnus n*est pas seulement un lâche ; il est un sacrilège. Ce coup droit porté, Drancès se retourne vers Latinus qui n'avait pas osé parler de sa fille. (( A tous ^s présents que vous offrez aux Troyens, ô le meilleur des rois, ajoutez encore un don : faites d'Enée votre gendre. » Alors, quittant le ton provocateur, et comme si son émotion l'emportait, il revient à Turnus que cette fois il appelle de son nom ; il le prie, il le conjure de renoncer à Lavinia, de leur accorder cette grâce. « Tu me crois ton ennemi ; je le suis, je l'avoue ; et voici que je m'adresse à toi en suppliant : prends pitié des tiens : dépose ta colère. Tu es vamcu. Va-t'en ! » Quel redressement d'mjure sous ces feintes supplications î Mais, si son amour de la gloire rend Turnus sourd à l'humanité, qu"'il ait donc le courage d'affronter seul sou rival. « Eh ! quoi, pour assurer à Turnus

une royale épouse, nous autres, vile engeance, tourbe qu'on n'enterre ni ne pleure, nous joncherions la plaine ! Allons, si tu as quelque force d'ânrie, si tes pères t'ont transmis une parcelle de vertu martiale, regarde en face le héros qui te provoque ! » Turnus répond à cette ironie, dont tous les mouvements sont calculés en vue de la surprise et de l'efTel, par une ironie altière et méprisante ; et sa fougue essaye de rompre les rets qu'a jetés sur lui l'insidieuse émotion de l'agitateur.

De semblables discours où la parole modèle l'attitude de l'orateur, vous n'en trouverez en poésie, mais avec moins d'images, que chez Corneille et chez Racine, qui est « tendre » comme Virgile. La plus belle louange qu'on ait adressée à l'éloquent Tite-Live à été de le nommer le Virgile de l'Histoire ; et Martial pouvait soutenir sans paradoxe que Virgile n'aurait eu qu'cà le vouloir pour être un grand poète dramatique. Mais ne nous demandons point ce qu'il aurait fait, s'il n'avait pas fait Y Enéide; et ne nous posons pas la question qu'un historien du ii^ siècle, Florus, traitait dans un opuscule aujourd'hui perdu : Virgilius orator an poeta ? Virgile est-il orateur ou poète? Son éloquence est sortie du sanctuaire des Muses, et ce sont leurs regards qui resplendissent dans ses éclairs. Le poète qui, au second livre de VÉnéide, nous a représenté la tragique comédie de Sinon devant Priam, qui a chanté la dernière nuit de Troie, qui nous en a raconté les horreurs, qui nous en a peint l'éblouissant incendie et nous en a fait entendre l'écroulement, possédait à valeur presque égale toutes les facultés poétiques. Macrobe a beau nous dire que le second livre est traduit littéralement d'un poème de Pisandre. Il ne nous en apporte aucune preuve, pour la bonne raison qu'il

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ignore ce poème. Je ne connais à l'avoir cru que le Des Esseintes de Huysmans. Le garant est de choix! Nous savons comment Virgile traduit : avec son âme.

Chez lui, Famé et l'art ne se séparent pas. Il n'y a pas d'art plus pénétré d'âme. L'œuvre des artistes créateurs reflète plus souvent la vie dont ils poursuivaient ou caressaient le rêve que celle qu'ils ont vécue. Voici un homme, un citoyen rom.ain, qui n'a jamais voulu se marier, qui a chéri la solilude, tout en thésaurisant comme un bon fils de campagnard, car je ne vois aucune raison sérieuse de supposer que la petite ode où Horace l'exhorte gentiment à oublier son amour du gain s'adresse à un autre Virgile, et nous savons qu'en mourant il a laissé une fortune de deux millions. Si nous ne connaissions rien de son existence, nous pourrions nous imaginer aux accents de sa poésie qu'il a été le père le plus sensible et le plus éprouvé, qu'il a goûté toutes les douceurs d'un foyer fondé par lui et qu'il ne s'est jamais consolé de les avoir perdues. Assurément, les souvenirs de ses parents, de son frère mort si jeune et de la douleur de sa mère lui sont demeurés présents. Mais il semble qu'il ait fait lui-même l'expérience des inquiétudes et des souffrances que nous donne la chair de notre chair. Il a un sentiment tout moderne de la famille et des rapports entre les pères et les enfants. Térence nous produit quelquefois le même effet. (Il n'y a guère de « modernité » qui ne

soit très vieille.) Mais ïérence écrivait des comédies où il essayait de réagir contre la sévérité des mœurs et où les lils avaient besoin de l'indulgence et même de la faiblesse des pères. Virgile au contraire, dans le sujet le plus grave, avec sa pieuse admiration des vertus d'autrefois et son désir d'en restaurer la pratique, maintient l'autorité du paterfamilias en la fon-lant sur la tendresse.

Ses pères, Anchise, Évandre, Enée, ont pour leur fils des paroles maternelles : « Mon fils, plus cher que ma vie tant que je vivais ! » Ce sont les premiers mots d'Anchise après sa mort, lorsqu'il apparaît en songe à Énée ; et, aux Champs Elyséens, il s'écrie en le revoyant : « Eniin il m'est permis de contempler tes traits et d'entendre ta voix et de te répondre. Que de terres et de mers tu as parcourues avant de m'arriver! Que de périls tu as traversés, mon enfant ! » Devant l'ombre du Bfutus qui fit mettre à mort ses fils pour avoir conspiré le retour des Tarquins : « Malheureux père ! soupire-t-il. Quel que soit le jugement des générations à venir, l'amour de la patrie triomphera dans ton âme et une immense passion de la gloire. » Aux yeux d'Anchise, l'amour de la patrie ne suffit pas à expliquer un tel acte : il y faut la passion de la gloire, moins généreuse, moins désintéressée ; et son cœur proteste. Enée tremble constamment sur Iule. « L'amour paternel ne lui laisse p int de repos. » Il n'aime pas seulement en lui l'héritier de ses labeurs, mais le gage d'une heureuse union, « Conserve ta tendresse à l'enfant de notre amour! » lui a dit l'ombre de Creuse. Évandre n'hésite pas à envoyer au combat son Pallas, l'unique joie de sa vieillesse. Mais, au moment du départ, son courage l'abandonne : il s'évanouit. Et, quand on lui ramène son cadavre : « 0 ma chère et

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sainte femme, s'écrie-t-il, que tu es heureuse d'être morte et de ne pas avoir vécu pour une si grande douleur ! »

Même dans un cœur aussi dénué d'humanité que celui de Mézence, l'amour paternel subsiste, et il a une vertu purificatrice. LaifsLis mort, ce barbare, qui n'a eu pitié de personne et qui hait sa patrie, souille de poussière ses cheveux blancs et lève ses mains vers le ciel. « Ai-je donc assez aimé la vie, s'écrie-t-il, pour soutTrir que l'enfant de ma chair s'offrît à ma j)lace aux coups de l'ennemi? Moi, ton père, devoir mon salut à tes plaies et vivre par ta mort! Je sais mairitenant la profondeur de ma uiisère; maintenant le sang coule de ma blessure! C est moi, mon enfant, qui ai mis de l'opprobre sur ton nom, moi que mes crimes ont chassé du trône et dépouillé du sceptre de mes pères. » Ce repentir se rattache à l'idée d'expiation qui n'a jamais cesse de h.inter Virgile, et pose sur celle ame féroce une lueur de noblesse. Les derniers mots de Mézence, en tombant sous le fer d'Enée, demandent un peu de terre, afin que ses restes soient dérobés à la haine des siens, et une place dans la tombe de son fils.

Mais aussi quels fils ont tous ces pères ! Nous savons ce que fut Enée à l'égard d'Anchise. Son médecin, le vieil lapyx, parait à peine : cependant Virgile n'a pas manqué de nous raconter sa touchante histoire. Dans sa jeunesse, aimé d'Apollon, il ne tenait qu'à lui d'obtenir du dieu (( la science augurale, la lyre et les flèches rapides. » Seulement son père était malade et désespéré. Pour prolonger ses jours, il renonça à la gloire du poète et aux honneurs des augures ; il choisit, avec la connaissance des simples, l'art de guérir. Par amour filial, il préféra cet obscur métier, (car les médecins étaient peu

considérés à Rome). Lausus, dès qu'il voit son père blessé, pousse un gémissement et se jette entre Enéc et lui. Au milieu de la bataille, les Rutules s'écartent à la voix de leur chef, et Turnus s'avance seul à la rencontre de Pallas dont il s'est promis la mort. Le jeune homme ne le connaissait pas : il mesure sa haute taille et le parcourt d'un regard farouche : « J'aurai la gloire de remporter des dépouilles opimes, s'écrie- t-il, ou je mourrai d'une belle mort. L'une ou l'autre issue est égale à mon père. Cesse tes menaces ! y> Corneille n'aurait pas mieux dit; mais Pallas a un charme que n'ont pas les héros cornéliens, le charme de la première jeanesse. La veille, pendant la nuit, sur le navire d'Enée, assis à la gauche du héros, tantôt il l'interrogeait sur le cours des astres, tantôt sur ses longs voyages. Il éprouve pour lui la même admiration que jadis son père Evandre pour Anchise. Qu'est-ce qu'un jeune homme qui n'admire pas et qui n'a pas soif de connaître toutes les lumières du monde? Regarder et nommer les étoiles et se sentir près d'un grand homme : oh ! la belle, belle nuit dont les heures rapides l'emportent à la mort !

Dans l'ombre, à la porte du camp, Nisus s'ouvre à son ami de son désir de gloire : « Euryale, sontce les dieux qui m'inspirent cette ardeur, ou chacun de nous se fait-il un dieu de son violent désir? Depuis longtemps j'ai dans l'esprit de combattre ou d'entreprendre quelque chose de grand. J'en ai assez de ce tranquille reposa » Et il lui expose son projet de

1. Tous les jeunes gens de Virgile ont l'âme possédée par l'amour de la gloire, peut être plus encore que ceux d'Homère. Je n'en vois pas un qui prononcerait au séjour des morts les paroles découragées de l'Achille homérique, qui fait si bon marché des honneurs presque divins qu'on lui rend sur la terre et qui aimerait mieux être au service d'un pauvre cultivateur que de régner sur toutes les ombres de ceux qui ne sont plus.

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traverser les lignes rutuies. Il n'ambitionne aucune récompense pour lui : tout ce qu'on lui donnera reviendra à son ami. Euryale s'indigne que Nisus ne l'associe pas à son entreprise. (( Le cœur qui bat dans ma poitrine sait mépriser la vie et ne croirait pas payer trop cher par la mort l'honneur où tu cours ! » Nisus s'efforce de ie convaincre. (( Si je meurs, tu seras là pour relever ou racheter mon cadavre, et, si tu ne le peux, du moins tu offriras des libations à mon ombre et tu m'éièveras un tombeau. Et puis tu as ta mère qui, seule parmi tant de mères, t'a suivi jusqu'ici... » Parla brusquerie de sa réponse Euryale nous prouve qu'il a été touché. L'émotion durcit sa voix ; (( Tu veux m'embarrasser de vains prétextes. Ma résolution est prise, inébranlable. Hâtons-nous. y> Je reconnais là ce beau masque d'insensibilité des jeunes gens qui se déhent de leur émotion comme d'une lâcheté, tant qu'on peut s'en servir pour les retenir au rivage; mais le masque tombe, dès qu'ils sont embarqués. Nisus et Euryale vont trouver les chefs troyens « qui tenaient conseil appuyés sur leurs longues piques, le bouclier à leurs bras, au centre de la plaine et du camp );. (Remarquez en passant la vigueur du dessin.) On Jes approuve; on les félicite; on leur promet de riciies présents. Alors seulement Euryale ose parler de sa mère : « La malheureuse, dit-il à iule, a quitté pour me suivre la terre d'iiion et les murs du roi Aceste. Elle ignore le péril où je m'expose, et je m'en vais sans lui dire adieu. J'en atteste la Nuit et ta main droite : je ne supporterais pas les larmes de ma mère. Mais toi, je t'en sup{)lie, console-la dans sa misère, secours-la dans son abandon. Laisse-moi emporter cette espérance : j'affronterai plus hardiment tous les dangers. » Et nul en effet ne sera plus hardi, ni

plus imprudent. Les belles armes et les brillantes aigrettes, ô jeunesse I lui feront oublier la modération que devrait lui imposer la pensée de la vieille femme. Nisus pourrait se sauver. L'intérêt des Troyens le lui commanderait même. Mais il n'obéit qu'à son amitié passionnée. Quand il tombe percé de couns sur le cadavre dEuryale : « Ce fut alors, dit 'le poète, qu'il se reposa dans la tranquillité de la mort. » Placidaque ihi demum morte quieva. Deux heiires plus tôt, il s'écriait : a J'en ai assez de ce tranquille repos : » Nec (mens) placida contenta quiète. Il y a bien de la mélancolie dans ces mots qui se font écbo : placida quiète, placida quievit.

Nisus, Euryale, Lausus, Pallas, si jeunes, si beaux, si généreux, si amoureux de la gloire et si prodigues des longsjours qu'ils avaient devant eux : vous les avez aimés, Virgile, et vous avez trouvé pour les peindre un coloris de Raphaël qui ne craint rien des siècles; mais à aucun d'eux vous n'avez fait grâce. Votre tendresse n'a point désarmé votre génie. Dur comme la vie qui était votre grande Muse, maxima Musarum, il vous a fallu ces victimes et les larmes de leurs parents. Nous répétons les divines paroles d'Anchise sur la mort de Marcel! us : Manibus date lilia plenis . . . « Jetez des lis à pleines mains : je répandrai des fleurs de pourpre. . . » Octavie, en entendant ces vers lus par le poète, s'évanouit. Mais aujourd'hui, comme il y a deux mille ans, quelle est la mère qui, ayant dans son passé et dans sa mémoire cette jonchée funèbre, ne fondrait en larmes? Ainsi, d'âge en âge, un homme se lève et prononce sur nos communes misères des mots très simples, mais qu'avant lui il ne nous semblait pas avoir entendus. Il se nomme Homère, Sophocle, Pindare, Racine, Rossuet, Hugo, Virgile ; et nous l'appelons

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inspiré parce qu'il s'inspire du fond permanent de nos douleurs.

Turnus meurt comme Lausus, comme Pallas; mais il ne Fait point partie de leur groupe. 11 est violent, impitoyable, et, malgré son rôle de premier plan, très peu original. La sympathie qu'on a souvent éprouvée pour lui n'était que le revers de l'antipathie qu'on ressentait pour Enée. On l'aimait contre Enée dont les conventions épiques et théâtrales empêchaient de comprendre le caractère. Il combat l'envahisseur, mais par intérêt personnel, et, s'il s'agit de Lavinie, par dépit plutôt que par amour. Cependant il chérit ses amis; il invoque avec un serrement de cceur le souvenir de son cher Murranus qui tomba sous ses yeux et qui l'appela en mourant; il est très brave; et nous ne pouvons refuser notre pitié à ce beau combattant qui méritait mieux que son âpre destinée et que défendent si mal la faveur de Junon et l'affection de sa sœur. Evidemment la Saturnienne et Juturne ne se font pas une idée très nette de l'honneur d'un soldat. Elles ne retardent sa mort qu'en risquant de le déshonorer. Il se sauve du champ de bataille à la poursuite d'un fantôme que Junon lui a forgé ; et ses accents nous émeuvent lorsque l'illusion se dissipe et qu'il gémit de son infamie involontaire. « Quel abîme assez profond s'ouvrira sous mes pas? » Une seconde fois, sa sœur lui donne toutes les apparences d'une fuite honteuse devant Enée. « La mort est-elle donc un

si grand mal? » s'écrie-t-il. Usque adeone inori mise^ rum est? C'est ce qu'on dit quand on en a peur. Mais Jupiter s'acharne lui-même à l'épouvanter. Turnus est le héros le plus infortuné de l'Enéide.

Si je ne le compte pas au nombre des jeunes gens de Virgile, j'y placerais volontiers Camille. On dirait que le poète craignait qu'on oubliât la femme dans la guerrière, car il a plus insisté sur sa beauté féminine que sur celle de Didon. Ses cheveux sont d'un blond doré, ses épaules délicates, ses mains fines, sa démarche légère. J'avoue que d'ordinaire les Penthésilée et les Clorinde ne me charment point. S'il me plaît qu'une jeuae iille ou une jeune femme, dans une nécessité impérieuse, s'arme et se batte avec un courage viril, autant je répugne à concevoir qu'elle en fasse son métier et qu'elle cherche sa gloire dans la tuerie. Je n'accepte Clorinde que du moment où l'amour la ramène à sa condition ; et j'entre mal dans la passion de Tancrède. Achille du moins ne s'éprend de Penthésilée que lorsque la mort a éteint sur son visage la fureur de la bataille et lui a donné ou rendu la calme beauté d'une déesse. Virgile, si peu romanesque et si grand artiste, a éloigné l'amour du cœur de son héroïne, et il a écarté d'elle le désir des hommes. Les mères étrusques souhaiteraient de l'avoir pour bru; aucun de leurs fils n'a souhaité de l'avoir pour femme. Elle leur inspire comme à Turnus, comme à nous, un sentiment voisin de l'horreur sacrée. On ne peut même pas attribuer sa mort au goût féminin de la parure, — ce qui serait pourtant d'un joli symbolisme, — car en poursuivant Chlorée, l'ancien prêtre de Cybèle, le Phry.qien tout couvert d'or et tout bruissant de soie, elle commet le même genre d'imprudence qu'Euryale, et pour les mêmes raisons. Mais

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elle unit en elle la grâce de la vierge et l'impétueuse iierté du. jeune homme, et je ne serais point surpris que Virgile eût entouré d'une prédilection singulière cette créature de son imagination qui incarnait tout ce qu'il y a de pur et d'héroïque dans la jeunesse.

Cependant sa pureté si glaciale ne nous émeut guère à côté de celle d'Andromaque. La transfiguration de l'Andromaque du théâtre grec est un des miracles de l'art virgilien. Songez à ce qu'est devenue la veuve d'Hector au moment où Euée la rencontre. Réduite en servitude, elle a été l'esclave de Pyrrhus dont elle a conçu un fils et qui l'a bientôt mariée à fiélénus esclave comme elle et, comme Ileclor, fils de Priam ; mais l'assassinat du fils d'Achille lui a redonné son rang de princesse, puisqu'une partie du royaume est échue à son dernier mari. Non seulement elle n'est plus la femme d'Hector et la mère d'Astyanax ; non seulement elle a vécu dans la déchéance ; mais encore — et c'est ce qu'il y a de pire peut-être, — le retour de fortune dont elle profite aujourd'hui diminue notre compassion, et sa nouvelle couronne met de l'ombre sur ses malheurs. Virgile, sans nen nous dissimuler, a voalu que nous ne vissions en elle que la mère d'Astyanax, la veuve désespérée d'Hector, et que de ses hontes subies elle sortît encore plus pure.

Près de la ville, au bord d'un cours d'eau qui lui rappelle le Simoïs, devant un tombeau vide, elle faisait des libations et invoquait l'ombre d'Hector, quand tout à coup, dans l'ombre du bois sacré, elle aperçoit le resplendissement prodigieux des armes troyennes et reconnaît Enée. Son émolion est si forte qu'elle s'évanouit, et revenue à elle : <( Est-ce bien toi que je vois ? Es-tu un messager qui ne trompe pas, fils de déesse? Vis-tu? Et, si tu n'es

qu'une ombre, où est Hector? » Et elle fond en larmes ; elle éclate en gémissements comme au jour où, du haut des remparts d'Ilion, elle aperçut le cadavre de son mari traîné devant la ville et emporté sans pitié vers les vaisseaux grecs. Des années ont passé : sa douleur est la même et pousse les mêmes cris. Enée l'interroge. On lui a reproché de le faire maladroitement, d'être trop pressé de savoir jusqu'à quel point les bruits qui courent sont vrais, de lui demander avec une cruauté inconsciente si elle est toujours la femme de Pyrrhus. La critique est juste. Mais nous lui pardonnons une maladresse plus excusable chez l'homme antique, et qui nous vaut la réponse d'Andromaque.

Lorsque, dans les Enfers, Déiphobe, les mains coupées, les oreilles arrachées, le nez mutilé, aperçoit le héros troyen, son ancien compagnon d'armes, il trenable, il cache ses horribles blessures; et il faut qu'Enée aille k lui et lui adresse la parole d'une voix amie. Andromaque ne cache point ses blessures qui sont plus terribles ; mais elle bais-^e les veux et la voix. (( Heureuse avant toutes, dit-elle, la hlle de Priam condamnée à mourir devant le tombeau d'Achille, sous les hauts murs de Troie : elle n'a pas eu ci subir le tirage au sort des captifs et n'a pas approché, en esclave, du ht d'un vainqueur et d'un maître! Nous, après l'incendie de Troie, entraînées à travers les m.ers, nous avons supporté l'orgueil et l'insolence du fils d'Achille et nous avons enfanté dans la servitude. » Elle dit no?Js; elle souhaiterait qu'on ne la distinguât pas de la foule des captives, qu'on n'arrêtât pas sa pensée sur ce qui lui fut personnel dans l'indignité du traitement commun. « Puis, ditelle, lorsqu'il a suivi Hélène, la petite-iille de Léda, et qu'il a rêvé un hymen lacédémonien, il m'a passée*

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moi son esclave, à son esclave Hélénus, comme une chose. » Transmisit hahendain^ . Ici le moi reparaît sous la violence de l'amerlume. 11 semble qu'elle en veuille autant à Pyrrhus du peu de cas qu'il a fait d'elle après l'avoir possédée que de se n orgueil à la prendre.

Pas un soupir de soulagement à l'idée qu'elle est redevenue Troyenne et la compagne d'un Troyen, d'un fils de Priam. Rien n'existe pour elle que l'image d'Hector et l'abominable souvenir du vainqueur qui l'a profanée et qui l'a encore humiliée dans ce qui lui restait de fierté féminine. Pas un mot non plus de l'enfant qu'elle a eu de Pyrrhus ; mais elle s'enquiert d'Iule qui lui rappelle Astyanax. Et quand les ïroyens quittent Butlirote, elle le couvre de présents, habits brodés d'or, chlamydes phrygiennes : <i Reçois, cher enfant, ces ouvrages de mes mains; qu'ils soient le gage de la lon2:ue tendresse d'Andromaque, la femme d'Hector. » Elle s'exprime ainsi devant le sage Hélénus, son mari et l'interprète des dieux, qui doit respecter son deuil et la considérer dans son palais plein des souvenirs de Troie comme une ombre sacrée. Et son cœur se brise. Ce n'est pas l'enfant d'Enée qu'elle regarde, c'est Astyanax. « Voilà ses yeux, ses mains, les traits de son visage. Il aurait ton âge ; il serait un adolescent

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