Dejecit vuitum, et deraissa voce locuta est
0 felix una ante alias Priameia virgo, Hostilem ad tumulum, Trojae sub mœnibus altis, Jussamori, quœ sortitus non pertulit ullos, Nec victoris h^-ri t. ligit captiva cubile ! Nos, patria incensa, diversa per sequora vectae, Stirpis Achill'-ee fastus juvenemque superbum, Servitio enixae, tulimus; qui deinde, secutus Ledeeam Hermir.nen Lacedsemoniosque bymenseos. Me faraul' fapûulamque Heleno u-a';-misit îiabendam. »
tnéide, lil, 320-329,
comme toi... » Ainsi, c'est en prononçant le nom fVHector qu'elle accueille Enée; c'est en évoquant rimasfe d'Astvanax qu'elle lui dit adieu. Entre le cri de l'arrivée et l'eiïusion du départ, cette âme s'est entrouverte à nous, pudique dans ses plus tristes aveux, si pure que sa déchéance ajoute encore à son intangible dignité. Je ne partage point l'opinion de Chateaubriand. L'Andromaque de Racine n'est pas plus chrétienne que celle de Virgile, à moins que son projet de suicide ne soit chrétien. Elle n'est pas même plus complexe; et sa douceur n'existe que dans son attitude et sa voix. Seulement, quand on passe de l'épopée romaine à la tragédie française, sa condition et les conventions sociales ont changé. Un héros racinien ne lui aurait point parlé de Pyrrhus...
Le grand poète ne mesure pas la vie à ses personnages selon leur importance. Andromaque, simple apparition, est aussi vivante que la reine de Carthape. J'en dirai presque autant de cette Juturne qui s'efforce désespérément de sauver son frère Turnus. Elle a dans tout son être je ne sais quoi de si brusque, de si farouche, de si angoissé que nous oublions sa qualité de déesse et que l'ancienne favorite de Jupiter ne nous paraît plus que la sœur très humaine d'un héros dont elle achèterait le salut au prix de son sang. Quand sur le cham.p de bataille, où elle s'est dépensée en vaines ruses pour retarder le combat de Turnus et d'Enée, elle reconnaît la Furie céleste au battement de ses ailes et à son cri funèbre qui lui annonce que son frère est perdu, la vie sans fin, qu'elle a payée de sa virginité, s'étend devant elle comme le désert d'une immortelle douleur : « Pourquoi m'a-t-on privée d'être soumise à la mort? Je verrais du moins le terme
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de ma souffrance î » Cur mortis adempta est — Co7iditio ? Possem tantos finire dolores ! Dans une idylle grecque de Bion, Vénus se plaignait aussi de ne pouvoir suivre son Adonis chez les ombres. Plainte aimable ! Les frémissements de Juturne ont une poignante âpreté *. On sent que le poète lai communique cette amère tristesse, ce goût de la mort, que plus d'une fois il a laissé percer dans ses vers. Et c'e-t assez pour que la figure de sa Juturne soit inoubliable.
3iais Didon demeure la création la plus moderne de Virgile. L'espèce de dualité que nous distinguons chez le fils d'Anchise comme chez les dieux de VEnéîde, et qui vient de ce que le poète superpose à un type légendaire une conception moderne, ne se retrouve pas chez la reine de Garthage dont l'invention lui appartient tout entière. Je ne comprends même pas qu'on ose la rapprocher de la .Médce d'Apollonius de Rhodes. Je viens de relire les Argonautiques. Ne les relisez pas ou ne les lisez pas, quand vous aurez vécu quelque temps en compagnie de Virgile. L'héroïne du poète alexandrin n'est qu'une belle filié sensuelle, impulsive et barbare ; et tout son attirail de magicienne ne lui compose pas une âme. Didon est la première des femmes amoureuses dont nous sachions pourquoi elles ont aimé.
1. Je ne serais pas étonné qu'Ernest Dupuy, qui aimait tant Virgile, s'en fût souvenu dans son poème Les Parques, un des plus beaux de la poésie contemporaine, un des plus assurés de vivre, lorsque son immortelle Atropos parle des dieux « altérés de trépas )> et demande aux hommes que la mort épouvante :
De sonder le dégoût divin de toujours vivre...
Ils ne nous savent pas jaloux de l'hécatombe.
Vous mortels vous fuj-ez la douleur et l'ennui
En vous acheminant vers le trou de la tombe...
L'anéantissement n'est interdit qu'à nous...
[Les Parques. Société française d'imprimerie, 1908.)
Les autres succombent à une fureur qui s'est abattue sur elles parce que tel était le bon plaisir des dieux. Mais l'histoire de Didori, sa situation, son caractère sont autant de chemins par où l'amour se précipite naturellement vers son cœur.
Elle a aimé son premier mari, non pas de l'affection profonde, aussi (iurable que la vie, d'une Andromaque, mais avec passion. Sa sœur a pu tout craindre à la mort de Sychée; et, si elle ne soupçonne pas, au départ d'Enée, le suicide qui se prépare, c'est qu'elle ne redoute rien de plus grave que ce qu'elle a déjà vu. Nongraviora timet quam morte Sychœi. Obligée de fuir, mise à la tête d'une expédition, Didon a usé sa douleur dans toutes les difficultés dont elle a triomphé et qui ont développé son énergie de reine, j'allais dire de roi. Elle a fondé une ville ; elle l'organise; elle y rend la justice; elle y établit des lois; et, quand Enée lui est envoyé par la tempête, elle ne porte plus le deuil de Sychée. Le poète la compare à Diane dont l'éclatante beauté réjouit le cœur de sa mère Latone ; la joie illumine son visage. Seule, Anna sait bien que tous ses soins de reine et de législatrice ne remplissent pas sa solitude, et qu'elle souffre au fond d'elle-même de ne phis aimer et de n'avoir pas d'enfants. Elle a juré de rester fidèle à Sychée, et elle a repoussé, l'un après l'autre, les princes Gétules ou Numides qui prétendaient à sa main, mais dont aucun ne lui plaisait. Cependant il serait sage de songer que dansurie ville aussi prospère, qui sera de plus en plus menacée, une reine a besoin d'un homme à ses côtés. Dès qu'Anna sentira la sympathie de sa sœur pour le Troyen et recevra ses confidences, loin de la mettre en garde contre une déception possible, elle travaillera de tout son cœur à cette union.
l'art et l'aME de VIRGILE 289
Et cette sympathie, qui va si vite se transformer en passion, s'explique plus encore par les qualités morales de Didon que par la beauté du héros. La surprise qu'elle a éprouvée a ébranlé son esprit romanesque; et l'amour tout d'abord s'est manifesté chez elle par un surcroît de vie. Comme elle est heureuse à son premier banquet, lorsqu'elle fait des libations : (( à Bacchus qui donne la joie et a la bonne Junon », ellorsqu elle passe sa coupe d'or enrichie de pierreries au chef de ses vaisseaux, Bitias, qu'elle presse de boire en riant de plaisir ; tum Bitise dédit increpiians ! Et comme elle voudrait que tout le monde fût heureux autour d'elle — et surtout Enée ! il est exilé; il cherche une patrie, lui, le fils d'une déesse, le héros glorieux et vénéré de ceux qui lui obéissent. Comment ne s'abandonnerait-elle pas au charme puissant de cet homme et au prestige de ses malheurs? Tout r . encourage : sa générosité, l'intérêt do sa ville, la souffrance silencieuse de son veuvage, sa sœur, les dieux et les entrailles palpitantes des victimes. Elle invoque Cérès la lé,uislatrice, qui a institué les lois du mariage, Phébus le dieu des augures, Bacchus qui représente à la fois la liberté de l'âme et la fécondilé de la nature, et, avant tous, Junon, la protectrice des épouses. Mais sa passion devance l'heure des justes hymens. Son impatience la rend sourde à tout ce que les récits d'Enée et les oracles rapportés par lui contenaient de menaces pour son bonheur. L'étourdissement des fêtes, l'enivrement d'une partie de chasse, un orage, font de la reine de Carthage une amante aussi peu sûre du lendemain que la dernière fille de son royaume qui s'est livrée à son amant. Virgile nous a peint cette journée fatale avec la richesse et la vivacité de couleurs d'un peintre moderne. On me pardonnera d'en essayer une traduction :
L'aurore s'est levée au-dessus de la mer. Les jeunes gens choisis sont sortis de la ville Dès l'aube. Piaffements des cavaliers Massyles, Filets à large maille, épieux au large fer, Et panneaux, tout est prêt; et les chiens hument l'air. Mais la reine s'attarde encore à sa parure, Et les Grands de Carthage attendent sur le seuil. Son cheval, tout brillant de pourpre et de dorure, Couvre d'écume un frein qu'il ronge avec orgueil. Enfin elle paraît de sa suite entourée. Sa chlamyde de Tyr à la frange dorée Est de pourpre ; son carquois d'or ; d'or son bandeau ; i t des agrafes d'or relèvent son manteau. Puis viennent les Troyens et le riant Ascagne, Et le plus grand de tous, son père, l'accompagne. Énée aux cavaliers de la cour joint les siens Et va prendre sa place à côté de la reine. Quand loin des flots du Xanthe et des bords Lyciens, Quittant le rude hiver pour sa Délos sereine, Apollon vient revoir ces beaux lieux maternels Et renouer les chœurs autour de ses autels, Tous, Driope, Agathyrste à la figure peinte, Cretois, frappent le sol dans un farouche accord. Mais lui s'avance seul sur les hauts jougs du Cynthe. Ses cheveux ondoyants où court un cercle d'or Sont mollement pressés d'une couronne verte. Et son carquois bruit par sa marche agité : Énée allait ainsi du même pas alerte, . Le visage éclatant de la même beauté.
Quand on fut sur les monts où les chèvres grimpantes
Ont leur sauvage abri, le pas des rabatteurs
Les fit des pics rocheux dévaler sur les pentes;
Et les troupeaux de cerfs désertant les hauteurs
Fendaient en poudroyant les plaines étalées.
Mais Ascagne au galop à travers les vallées
Les coupe tour à tour, s'enivre et fait des vœux
Pour qu'au milieu de tout ce bétail qui se sauve
Surgisse brusquement un sanglier baveux
Ou descendu des monts quelque grand lion lauve.
Un grondement soudain dans lescieux assombris Éclate : c'est l'orage et la grêle. Surpris,
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Effrayés, les chasseurs se dispersent. Ascagne Ses compagnons troyens, leurs hôtes de.Sidon, S'abritent au hasard dans les champs. La montagne S'écroulait en torrents. Le héros et Didon Ont gagnJ tous les deux un antre solitaire. Alors celle qu'on prie aux jours d'hymen, la Terre, Et celle qui conduit vers le lit nuptial, Junon, en même temps, donnèrent le signal. Des feux au fond du ciel complice étincelèrent Et les Nymphes du haut des montagnes hurleront. Ce jour fut pour Didon sa mort et son malheur. Indifférente au monde, insensible à l'honneur, Elle cessa d'aimer secrètement son hôte, Et l'hymen est le nom qu'elle donne à sa faute ^.
Oceanum interea surgens Aurora reliquit.
It portis jubare exorto dclecta juventus; Retiarara, piagœ, lato venabula ferro Massyhque ruunt équités et odora canum vis. Reginam thalarao cunctantera ad liraina prirni Pœnorum exspectant, ostroquc insignis et auro Statsonipes ac frena ferox spuinantia mandit. Tandem progreditur, magna stipaote caturva, Sidoniana picto chiamjdem circumdata limbo ; Cui pharetra ex auro, crines nodantur in aurum, Aurea purpuream subnectit fjbuîa vestem.
Nec non et Phrygii comités et h>:lus lulus Incedunt; ipse ante ahos pulcherriraus omnes Infert se socium iEneas, atque agmina jungit. Qualis, ubi hibernam Lyciam Xanthique flueiita Peserit ac Delum maKT^am invisit Apollo, îhstauratque choros, mixiique aitaria circum Cretesque Dryopesque Iremunt picîique Agalliyrsi, Ipse jugis Cynthi giaditur, moliique fluenlem Fronde premit cririem fingens, atqni- implicat ajo. ïela sonant humeris : haud illo segnior ibat .Eneas; tantum egregio decus enitet ore. Posiquam altos vcntum in montes atque invia lustra, Ecce ferae, saxi deiectœ vertice, caprae Decurrerc jugis; alia de parte patentes Transmittunt cursu campes atque agmina cervi Pulverulenla fuga glomerant, montesque relinquunt. At puer Ascanius mediis in vaHiitus acri Gaudet equo. jamque hos cursu, jam praeterit ijlos, Spumantemque dari pecora inter inertia votis Optât aprum, aut fulvum descendere monte ieonem.
N'attendez pas de Virgile qu'il l'approuve ou qu'il l'excuse. 11 la juge coupable; mais il aura pitié d'elle. La reine qui rentre dans sa ville n'est plus celle qui, a^^sise et trônant sous la statue de Junon, distribuait leur tache à ses sujets et leur donnait des lois, (-oinme toutes les âmes passionnées, elle s'absorbe dans l'objet de sa passion. 11 n'y a plus au palais de Carthage qu'une femme amoureuse qui brode des manteaux à son amant ou qui lui choisit de belles arijies et qui tremble sur son amour et qui craint tout, sauf le mécontentement de son peuple, la jalousie de ses dangereux voisins et l'ombre de Sychée.
Et voici qu'elle apprend que l'homme dont elle est la maîtresse se dispose secrètement à fuir. Dix-sept cents ans s'écouleront avant que la passion trahie retrouve la voix de Didon. Un seul poète, un seul, celui d'Hermione et de Phèdre, saura donner aux sentiments les plus violents de l'âme une forme dont la beauté n'est que la réflexion de leur profondeur dans la conscience" d'un grand artiste. Didon rencontre même des accents qui vont plus loin peut-être que ceux de Racine ou qui impriment à son amour un caractère d'intimité plus farouche. (11 est vrai qu'aucune des héroïnes raciniennes n'est censée avoir
Interea magno misceri murmure caelum Incipit; insequitur commixta grandine nimbus; Et Tyrii comités passim, etTrojana juventus, Dardaniusque nepos Veneris diversa per agros Tecta metu petiere ; ruuntde montibus amnes. Speluncam Dido dux et Trojanus eamdem Deveniunt. Prima et Tellus et pronuba Juno Dant signum ; fulsere Ignes et conscius œthor Connubiis, summoque ulalarunt vertice Nymphœ. 111e dies primus leti primusque malorum Cauga fuit; neque enim specie famave movetur, Nec jam lurtivum Dido meditatur amorem ; Çonjugium vocftt ; hoc prœtexit nomine cuipam.
Enéide, IV, i29-17a,
l'art et l'aME de VIRGILE ^93
appartenu à ramant qui l'abandonne.) « Du moins, s'écrie-t-elle, si \u me laissais en fuyant un enfant de tf:i! Si je voyais dans ma cour un Enée, un peut être qui aurait les traits de ton visage! Non, je ne me croirais pas tout à fait délaissée ot trahie^! y> Elle écoute la réponse de son amant en le regardant des pieds à la tète, d'un œil silencieux, tacitis oculis, — silencieux comme le seuil de la reine Amata où s'assied la Furie; — et celte froide réponse la jette hors d'elle-même : a Non, tu n'es pas le tils d'une déesse ! C'est un roche;- du Cauc ise qui t'a engendré, et ce sont les tigresscs d'Hyrcanie qui t'ont nourri de leur lait^ )) Mais elle ne .-'adre-^se plus directement àlui; elle ne le dé-igne qu'à la troisi-nie personne, comme si elle le traînait à la barre de l'univers. « A-t-il gémi de ma douleur? Lui ai-je rirraché u'.e larme? A-t-il eu pitié de son amante? » Et par un mouvement naturel, hélas! elle Va cherchei' dans le souvenir de ses bienfaits de quoi l'éclabousser d'injures : « 11 n'était qu'une épave. Il manquait de tout : je l'ai recueilli. Dans ma démence, j'ai partagé mon trône avec lui. Sa flotte, ses compagnons étaient perdus : je les ai sauvés de la mort^. » Puis, voici les sarcasmes et les haussements d'épaule : « Maintenant c'est le dieu des augures, Apollon, ce sont les oracles
1. Si quis mihi parvulus aula Liideret ^Eneas, qui te tamen ore reîerret, Non equidem omnino capta ac déserta vif^lerer!
Enéide, JV, 328-330.
2. Nec tibi diva parens, generis nec Dardanus auctor, Perfide: sed duris genuit te cautibus horrens Caucasus, Hyrcaneeque admorunt ub- ra tigres.
Enéide. IV, 365-367.
3. Ejectum litore, egentem Excepi et regrii demeus in parte locavi ; Amissam classem, socios a morte reduxi.
Enéide, IV, 374-376.
de Lycie, c'est le messager de Jupiter et Tinterprète des dieux qui lui apportent ces ordres abominables. Beau travail pour les Immortels ! Soucis dignes en vérité de troubler leur quiétude ! » Enfin, le ;',re..te furieux, le bras tendu, les mots d'Hermione : « Va, je ne te retiens plus, je n'ai rien à te répondre. Pars! Cherche l'Italie à là merci des vents; gagne ton royaume à travers les flots... Absente, je t'y poursuivrai, armée de sombres torches* !... » Si ce n'est pas là le langage éternel delà passion, où l'entendrat-on?
De ce moment, et jusqu'à la fin dii quatrième livre, notre angoisse grandii, et c'est presqiîe une angoisse physique. Nous tremblons que, montée à ce diapason, la voix de la malheureuse ne s'éraille, ou qu'une monotonie violente n'en affaiblisse le pathétiaue. Mais, dans sa clairvoyante et implacable pitié, Virgile saura varier les tons de cette agonie. Didon espère que sa sœur fléchira Enée, et, un instant, elle s'apai.-e. Cet espoir trompé la livre aux présages funestes. Elle décide de mourir. Et, comme la passion, qui déchaîne en nous tou'es les forces de l'inslinct, en aiguise aussi les riises, elle reconquiert assez de présence d'esprit pour abuser sa sœur et pour recouvrir les apprêts de son suicide soiis les préparatifs d'une cérémonie magique. Elle affecte la confiance; elle raconte, presqlie en souriant, qu'une sorcière lui a ordonné de brûler tous les souvenirs de l'homme néfaste. Elle souriait, mais, à l'idée de détruire ce qui lui rappelle Enée <( elle se tait et son visage pâlit ». Le bûcher s'élève, décoré de guirlandes et de sombre feuillage. On y place sur le lit de rinhdèle ses vêtements, soil image, son épée. Et
\^ Neque te teheo, neque dicta refello;
l, sequere Italiam ventis, pete régna per undas...
l'art et L'AME DE VIRGILE
la magicienne vient ; et les incantations commencent. Didon ne croit pas à la magie, Virgile n'a pas voulu que la douleur de son héroïne trébuchât dansTivresse de ces fumées grossières. Mais l'intérêt dramatique de la scène vient justement de ce qu'elle n'y croit pas. Elle y assiste comme si elle y croyait. Pieds nus, la robe dénouée, elle se prête aux rites prescrits. Les teintes sinistres de la conjurations'accordent à celles de ses pensées. Qui sait même si, dans son état de désespoir, elle n'en attend point quelque chose? Elle diffère de mourir. Tant qu'Énée n'aura pas quitté le port, elle ne commettra pas l'acte irrémédiable. Toute la nuit, elle songe, réfléchit, pleure, s'irrite. L'idée de suivre les Troyens traverse son esprit. Mais qui recevrait dans leurs vaisseaux superbes une femme odieuse? Enfin, l'aurore se lève, et la flotte s'éloigne à pleines voiles. Alors ce sont les dernières imprécations, que le poète renouvelle par leur caractère prophétique, et le coup suprême. Sa sœur accourt, l'embrasse, étanche avec sa robe le sang de sa blessure. « Trois fois elle se souleva en s'accoudant sur son lit ; trois fois elle retomba et, de ses yeux égarés cherchant la lumière au ciel, gémit de l'avoir trouvée. » Quand plus lard Anchise montre à son fils les âmes impatientes de remonter au jour : « 0 mon père, dit Énée, d'où vient à ces malheureuses le désir insensé de la lumière? » Ce mot, un des plus ame; s qui soient tombés d'une bouche humaine, il aurait pu le recueillir sur les lèvres décolorées de sa Didon.
Je ne connais de supérieur à ce dénouement que l'épilogue qui se ! asse aux Enfers. Énée parvient aux Champs des Pleurs et y rencontre la reine de Garthage :
Une plaine s'étend immense et monotone,
LestristesChamps des Pleurs : c'est le nom qu'on leur donne.
Ceux dont le dur amour empoisonna le cœur
Y trouvent à l'écart des sentiers solitaires
Et sous le myrte ombreux égarent leur langueur.
Car leurs cruels soucis les suivent sous la terre.
Eryphile saignant du crime de son fiis,
Phèdre ardente étaient là. Procris qui fut trahie.
Près d'Evadné, Pasiphaé, Laodamie,
Et cette femme qui fut jeune homme, Cénis,
Et qui morte reprit sa douce forme ancienne.
Et Didon parmi ces ombres, la Phénicienne,
Sa blessure encor fraîche errait dans ces grands bois.
Le héros s'arrêta dès qu'il l'eut reconnue.
Obscure, pale, comme aux premiers jours du mois
On voit ou l'on croit voir la lune entre les nues.
Il se prit à pleurer et lui dit d'une voix
D'amour : « C'était donc vrai que tu fus entraînée
A cette extrémité sanglante, infortunée!
Et que je suis, moi seul, la cause de ta mort?
J'en jure par les dieux, les astres, tous les gages.
S'il en est aux serments sur ces funèbres bords.
Reine, c'est malgré moi que j'ai quitté Carthage.
Ceux qui m'ont fait descendre ici, poussant mes pas
Par ces abjects taillis sous une ombre abhorrée,'
Les dieux ont tout voulu ; mais je ne pensais pas
Que ton âme en dût être aussi désespérée...
Arrête. Tu ne sais qui tu fuis. Je te vois
Et te parle aujourd'hui pour la dernière fois. »
Mais rien n'adoucissait cette âme de colère
Ni de ses yeux ardents rien ne tirait des pleurs.
Elle se détournait en regardant la terre,
Et les mots hésitants glissaient sur sa pâleur
Comme sur le Paros ou sur la dure pierre.
Enfin d'un geste brusque, hostile, elle s'enfuit
Vers le bois sombre où son premier époux Sychée
Lui donne la douceur d'une amour partagée;
Et longuement, les yeux en pleurs, le héros suit
Ce tragique destin qui s'en va dans la nuit*.