‹ Virgile, son œuvre et son tempsChapitre 67 sur 74 · Nec procul hinc partem fusi monslrantur in omnem · texte numérisé non relu

Nec procul hinc partem fusi monslrantur in omnem

Lugentcs campi ; sic illos nomine dicunt. Hic, quos durus amor ciudeli tabe peredit,

L*ART ET l'aME DE VIRGILE 297

L'art de Virgile n'est pas monté plus haut ; son âme n'a pas rendu de [dus beaux sons; et sa psychologie n'a jamais é'é plus vraie. Je n'insiste pas sur le décor, sur ces bocages où l'on voit errer des victimes de l'Amour, dont les noms, choisis pour leurs sonorités, émeuvent déjà si étrangement notre imagination et font à nos oreilles un bruit plein de mystère. Didon s'est arrêtée à la voix :e son amant. Elle l'écoute; elle ne peut pas ne pas l'écouter : pour

Secreli celant calles, et myrtea circum

Silva tegit; curse non ipsa in morte relinquunt.

His Phœdram Piocriraque locis. msestamque Erip'uyl'-n.

Cruoelis nati monstranlem vulnera, cernit,

Evadnenque et Pasiphaen; his Laodaraia

It cornes, et, juvenis quondam. nunc iVmina, Cœiîeus,

Rursus et in veterein falo revoliita fignram.

Inter quas Phœnissa, recens a viilnere, Dido Errabat silA^a in magna; quam Troius héros Ut primum juxta steiit agn"vitqiie per unibras Obscuram, quaiem primo qui surgero mense Aut videl aul vidissc pulat p^r nubilalunam, Demisit lacrimas, dulcique allalus amorc est : « Inielix Dido, verus mihi nuntius ergo Venerat exstinctam, ferroque extrema secutam? Funeris, heu! tibi causa fui! Per sidera juro, Per superos et si qua fides tellure sub ima est, Jnvitus, regina, tuo de litore cessi.

Sed me jussa deum, quœ nunc bas ire per umbras, Per loca senta situ cogunt noctemque profundam, Imperiis egere suis ; nec credere quivi lîunc tantum tibi me discessu ferre dolorcm. Siste gradum, teque aspectu ne sublraho nostro. Oaem fugis? extremum fato quod te alloquor hoc tsl. » Talibus Jilneas ardentem et torva tuentem Lenibat dictis aniraum, îacrimasque ciebat. Illa solo lîxos oculos aversa tenebat, Nec magis incepto vulliim scrmone movetur, Quam si dura silex aut stet Marpesia caules. Tandem corripuit sese, atque inimica refugit In nemus umbriferura, conjux ubi pristinns illi Respondet curis œquatque Sychaeus amorem. Nec minus ^Cneas, casu concussus iniquo, Prosequitur lacrimis longe, et miseratur euntem.

Enéide, VI, 439-475.

la première fois il lui parle un langage qu*elle comprend. Kappelez-vous ses cris : A-t4l gémi de ma douleur'? Il en gémit. Lui ai-je arraché une larm,e? Il pleure. A-t-il eu pitié de son amante? Il a pitié d'elle et l'appelle infortunée. Trop tard ! Cependant elle l'écoute. Mais à ces mots tristement sincères :

... Je ne pensais pas Que ton âme en dût être aussi désespérée.

elle se ressaisit et s'indigne. « Arrête! » Non, elle n'écoutera pas plus longtemps çe jiiiiiirable q^ui a méconnu la force et la profondeur de son amour. (TestTà son crime impardonnable. Mais, puisqu'elle va retrouver Sychée, qu'elle aime et qui l'aime, cette consolation ne devrait-elle pas atténuer l'ancienne douleur ? Pourquoi Virgile n'a-t-il pas supprimé Sychée ou ne l'a-t-il pas renvoyé sur la terre ? Ceuxlà même qui condamnent Enée ne voudraient pas que Didon fût revenue à Sychée. Sychée les gêne. Ils craignent qu'aux Enfers la victime du Troyen ne soit pas assez malheureuse. La sensibilité romanesque est impitoyable. Oubliez un instant que nous sommes chez les morts. Sychée a pardonné. Didon se repose dans la paix et la douceur de son amour. Et voici qu'elle rencontre au tournant d'une rue, sous l'allée d'un jardin public, celui qu'elle a passionnément aimé, qui l'a délaissée, pour qui elle a voulu mourir. Elle porte la trace visible de sa blessure. 11 la reconnaît, il s'approche, il lui parie avec des larmes dans la voix, il essaie de se justiiier. Vaincue par l'ancien charme, elle l'écoute. Et il lui dit : (( Voyez-vous, je ne croyais pas que vous souffririez tant! » A ces mots, tout son ressentiment, toute son indignation l'cirrachent de l'endroit où, farouche et silencieuse, elle semblait clouée. Ahl

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comme elle le hait! Mais il est le seul être àU monde capable de faire encore saigner son cœur...

ÏV

Il est difticile d'imaginer pour un grand poète une mort plus triste que celle de Virgile. UEnétde lui avait déjà coulé on2e ans de travail, d'un travail (( tout empreint du parfum des saintes solitudes », Son plan fortement établi et sans doute développe en prose il l'avait écrite au gré de son inspiration et ne s'était pas astreint à l'ordre des livres. Elle était achevée, mais non mise au^ point. Son troisième livre surtout, les voyages d'Enée, n'avait pas l éclat et la solidité que donne seulement au poète qui les peint la familiarité ou la vision directe des choses. Il résolut de visiter la Grèce et l'Asie Mineure. Il eut dit volontiers comme Chateaubriand partant pour Jérusalem : (( U plupart des livres de mon « épopée » étaient ébauchés : je ne crus pas devoir y mettre la dernière main avant d'avoir vu les pays où ma sccne était placée. » Comme lui, Virgile allait « recueilhr des images, chercher des couleurs i. Depms longtemps il projetait ce voyage. Quelques années plus tôt il 'avait même dû s'embarquer, pmsque l'ode où liorace supplie « les frères d'Hélène > de veiller sur son vaisseau était composée en l'an 24 et que son départ n'eut lieu qu'en l'an 19.

Il tomba malade à Mégare par suite d'une insolation, et il arriva péniblement à Athènes. Augu.-,le éUit en Grèce depuis deux ans. Il avait parcouru

les provinces orientales de l'Empire afin d'en régler le gouvernement d'une manière déiinilive. Le vœu que naguère Virgile avait exprimé dans les Géorgiques de lui élever un temple sur les bords du Mincio, les Asiatiques le réalisaient. A Pergame, à Ephèse, à Nicomédie, à Mytilène, un peu partout, se dressaient des temples consacrés à la déesse Rome et au dieu Auguste. Toutl'Orient invoquait César comme le (( Sauveur commun de l'espèce humaine, )> comme le « iils des dieux » de la quatrième Bucolique, celui qui voyait refleurir l'âge d'or. L'Arménie, menacée d'une expédition militaire, détrônait son roi et acceptait la domination romaine. Les Parthes intraitables s'humiliaient et consentaient enlin à rendre les prisonniers faits sur Grassus et les aigles légionnaires. Virgile eut la vision de cette apothéose et de l'accomplissement prodigieux des destins promis à la race d'Enée. Auguste se disposait à retourner en Italie, quand le poète arriva. Il le jugea incapable de poursuivre son voyage et le persuada de revenir avec lui. La traversée fut dure A peine débarqué à Brindes, Virgile se sentit perdu.

Alors se joua le grand dramxe. 11 demanda à ses amis de brûler son manuscrit de VÉnéide. Il leur avait déjà demandé de le faire au cas oii il ne reviendrait pas de son voyage, ce qui indique chez lui des pressentiments de sa fin prochaine. Et maintenant l'heure avait sonné d'accomplir le sacrifice. Cette œuvre où il avait mis toute son âme d'homme et de Romain, l'artiste impitoyable exigeait qu'elle fût réduite en cendres comme lui. Il n'épargnait même pas les livres qu'il avait lus devant Auguste et qui avaient ému et ravi ses auditeurs. Mais son Enéide était si loin de son rêve! Que de vers inachevés! Que de négligences! Que de passages provisoires! Tous ces

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défauts grossissent, s'amplifient dans son imagination fiévreuse. Imaginez son angoisse. Il lui souvient brusquement^ qu'Énée a parlé d\in oracle d'Anchise qu'Anchise n'a jamais prononcé : c'est la prédiction deCéléno... ce n'est pas celle d'Anchise... Et tous ces guerriers étrusques, ligures, latins, dont il nous a décrit la marche, le costume, les armes, le caractère? On ne les revoit plus dans l'action... Et son Enée... Le mourant supplie qu'on lui apporte son manuscrit : il le brûlera lui même. Ses amis secouèrent la tête. Alors il se tut. Peut-être était-il déjà entré dans ce doux et sombre vestibule où nous nous dépouillons de toutes nos fiertés, de toutes nos vanités, de tous nos amours, de tous nos désirs, où rien ne nous est plus rien, pas même nos vers...

Virgile mourut le 21 septembre de l'an 19 avant Jésus-Christ.

I. La popularité de Virgile. — Les grammairiens. — Macrobe et ses Saturnales. — Les interprétations allégoriques. — Les chrétiens et Virgile. — Le prophète. ~ II. La vie légendaire de Virgile. — Le magicien de Naples. — Ses aventures. — IlL Le Virgile de Dante. — JV. Virgile depuis la Renaissance.

Virgile, dans la pleine lucidité de son esprit, avait ordonné qu'on brûlât VEnéide. Ses amis, Varius et Tucca, ne tinrent aucun compte de la volonté du mourant ; et Auguste exigea seulement que le poème fût publié sans retouche, avec ses vers incomplets. Nous louons Auguste de sa déférence envers le poète, et nous rendons grâce à ces amis infidèles de n'avoir point agi comme si leur acte devait servir de règle à l'univers. Mais on respecta son désir de reposer dans la terre de Naples. Ses cendres furent inhumées à deux milles de la ville, sur le chemin de Pouzzoles; et l'on inscrivit cette épitaphe que, ^it-on, il avait lui-même composée :

Mantua me genuit ; Calabri rapuere ; tenet nunc Parthenope : cecini pascua, rura, duces.

(Mantoue m'a donné le jour; la Galabre me Ta enlevé; Parthenope me possède aujourd'hui : j'ai chanté les pâturages, les champs, les héros). « Le caractère insignifiant de cette inscription, dit M. Plessis, incline justement à croire qu'elle est bien de lui. Quel autre que Virgile en sa modestie eût osé écrire sur Virgile, ne fût-ce qu'un distique, sans un mot d'hommage au génie? »

Et maintenant le voici qui commence un voyage autren>ent long que celui de son Énée, le vovage interminable des morts illustres à travers les cites vivantes. Voyage glorieux, si jamais il en fut! Mais, par une étrange destinée, cet homme si réservé, dont l'existence avait été si discrète, devait, après sa mort, courir les aventures et subir des métamorphoses aussi surprenantes que celle du roi Ficus en pivert et des vaisseaux tioyens en Nymphes. Un érudit italien, Domenico Gomparetti, a consacré deux gros volumes à cette histoire dont il est bon de ne retenir que l'essentiel*.

La publication de VEnéide, qui avait suivi de très près la mort du poète, n avait point déçu l'espérance du peuple romain. Il en avait compris la beauté que je voudrais pouvoir nommer du nom à*indigète réservé aux divinités du pays ; et il la contemplait comme Énée son bouclier ciselé par un dieu, mais avec la pleine conscience de sa signification historique et morale. La légende de ses origines troyennes, qui lui était si familière et si précieuse, mais qui restait flottante dans son imagination, recevait de Virgile une forme définitive, une splendeur aux

1. Doirenico Gomparetti, Virgilio Nel Medio Evo (Livorno, 1872),

vives arêtes. Si le poème n'était pas plus grand que Y Iliade, il était tout autre. Les imitations crilomère, les souvenirs et les réminiscences des œuvres grecques y entraient dans la mesure où l'helléni.sme avait l'iiçonné la pensée romaine sans en altérer le fond original. Et il créait un art nouveau. Ce n'est plus l'épopée homérique que les poètes prendront pour modèle, c'est l'épopée virgilienne. Homère est trop loin, trop haut, trop en dehors de toutes les écoles : on pourra le pasticher agréablement comme Quintus de Smyrne ; mais Virgile plus artiste, plus réfléchi, se laisse plus courtoisement approcher. Sa complexité, moins décourageante que la simplicité homérique, offre aux imitateurs quelques éléments qu'ils ne jugeront point impossible de s'approprier; et, par ses défauts même, par les artifices qu'il a empruntés à ses devanciers et qui ont pris chez lui une solidité brillante, il leur fournira des cadres séduisants et commodes. Le poète de la Thébaïde^ Stace, et le poète des Guerres Puniques^ Silius Italiens, le vénéreront comme un dieu. Ils le suivront de loin et adoreront ses traces.

L'admiration fut presque unanime. Nous savons qu'il y eut peu de voix discordantes, et elles ne sont pas venues jusqu'à nous. \J Enéide était le livre que tout le monde avait lu ou devait lire. Ovide, qui, entraîné par son sujet, et cédant à la mode ou à je ne sais quelle impertinente coquetterie, ne craignait pas, dans ses Métamorphoses et dans ses Fastes, d'en retraiter, sur un ton léger, des épisodes célèbres, en recommandait la lecture aux jeunes femmes dont il se faisait le galant éducateur. Et plus tard, du fond de son exil où il s'évertuait à obtenir son pardon d'Auguste, il invoquait, pour justifier ses poésies erotiques, l'exemple de Virgile. « L'heureux auteur

de ton Enéide a bien couché le héros et ses armes {arma virirmque) sur le ht de la Tyrienne, et aucune partie de toute son œuvre n'est plus avidement lue que le récit de cet amour pourtant illégitime. » Martial nous parle des petites éditions de luxe qu'on mettait en vente ornées du portrait du poète. Ses vers continuaient d'être récités au théâtre. Ils Tétaient encore, dans des lectures publiques, au v.i^ siâcle, sur le forum de Trajan. On en tirait des spectacles, (les tableaux vivants, des pantomimes. Suétone raconte que, sur la hn de sa vie, Néron fit vœu, s'il gardait l'Empire, de figurer dans les Jeux célébrés pour sa victoire : il y jouerait de l'orgue hydrauhque, de la flûte, de la cornemuse, et il y mimerait le Tiirnus de Virgile. Les inscriptions de Pompéi attestent la popularité du poème. Les murs en conservent des vers tracés à^ la pointe; et le premier Arma virumque cono Trojœ,.. l'a été par un homme peu lettré sans doute et qui écrivait comme il prononçait selon l'accent osque : Aima vilumque cano Tlo,.. Les seules légendes itahques qui aient inspiré les peintres d'Herculanum et de Pompéi viennent de VÉnéide. A Pompéi on voit Vénus guérissant la blessure d'Éuée. A Herculanum on le voit s'enfuir tenant son îils par la main et son père sur son épaule. Si Scarron avait connu cette dernière image, elle lui aurait servi de frontispice à son Enéide travestie : les trois personnages ont des têtes et des queues de chien; le petit Iule est impayable, et Anchise, qui porte dans sa main la boîte aux Pénates, avance un museau de vieux caniche soucieux tout à fait réussi.

Dans les Ecoles, Virgile triomphe; et c'est même parce que les grammairiens l'ont adopté que sa popularité s'étend si vite à presque toutes les classes de

la société. On n'a pas besoin d'insister sur le rôle prépondérant des grammairiens à Rome. Il n'est rien de tel pour la gloire d'un auteur que de devenir classique. Virgile l'est devenu dès le lendemain de sa mort. Aussitôt que les enfants savaient lire et écrire, on les mettait à l'étude de Virgile. Ils emportaient leur Virgile en passant des mains du Graminaticus à celles du Rhetor. Le poète qui leur avait appris leur langue leur apprenait à s'en servir éloquemment; et sa place dans l'enseignement de la rhétorique n'était pas moins considérable que dans celle de la grammaire. Nul auteur de l'antiquité n'a été plus cité, plus commenté ; et nous ne cessons de puiser dans l'œuvre de ses commentateurs, de Servius surtout qui ne rend pas moins de services aux historiens et aux archéologues qu'aux grammairiens. De tous ces commentaires se dégageait l'idée que Virgile avait été un homme universel.

En voulez-vous une preuve? Ouvrez Macrobe. Nous sommes à la fin du iV' ou au début du v« siècle chez un grand personnage, Prœtextatus, préfet de Rome, ancien proconsul d'Achaïe, et qui joint à son amour des lettres une connaissance approfondie des rites et des mystères. Il a réuni plusieurs de ses amis en rhonneur de la fête des Saturnales qui, chaque année, le 17 décembre, mettait pendant trois jours toute la ville en liesse. Ses amis comptent parmi les plus distingués des nobles romains : ce sont de hauts fonctionnaires, des lettrés, des philosophes, et un jeune docteur aussi remarquable par sa science que par sa modestie, précisément Servius. Ce milieu ne répond guère au tableau qu'on nous fait d'ordinaire d'une Rome gorgée de luxe et d'orgueilleuse ignorance, où les patriciens, sous leurs éventails et leurs robes de soie, ressembleraient à des satrapes abâ-

tardis, et où les bibliothèques de ces somptueux fainéants seraient aussi hermétiquementferméesquedes tombes. Les personnages de Macrobe s'entretiennent en moins beau langage que ceux de Cicéron, mais avec la même urbanité et autant de curiosité intellectuelle.

Prœtextatus soutient et développe Fidée que tous les dieux ne sont que les attributs divinisés du Soleil ; mais, comme il a cité le témoignage de Virgile, un certain Evangélus, homme peu agréable el très âpre, qui a suivi un cours de droit pontifical, lui objecte que Virgile n'est pas un philosophe, qu'il est simplement un poète et un poète qui n'échappe pas à la critique. On l'admire quand on est enfant, parce que ni les maîtres ni l'enfance ne permettent d'apercevoir ses défauts ; mais il en a et il le savait. « Aurait-il légué en mourant son ouvrage aux flammes, s'il n'avait voulu soustraire sa mémoire aux aiîronts de la postérité ? Ce n'est pas sans raison qu'il rougissait des jugements de l'avenir... Que de choses honteuses à relever dans ses expressions grecques ou barbares et dans la disposition de son poème! » A ces mots le petit cercle frémit d'horreur; et l'on décide qu'on ven;^era le poète des injures de son détracteur, le lendemain et le surlendemain. Prœtextatus se chargera de prouver que Virgile a aussi savamment observé les règles du droit pontifical que s'il l'avait professé; Eusébius, qu'il embrasse tous les genres de l'éloquence, alors que Cicéron n'excelle que dans un seul. Eusthate montrera avec quel art et quel discernement il a imité Homère et les Grecs, et que, s'il n'a pas toujours égalé le poète de Y Iliade ^ c'est qu'il n'est pas toujours donné aux forces humaines d'atteindre à cette divinité. Furius Albinus justifiera ses emprunts aux anciens poètes latins, qu'il a sauvés

de l'oubli et qui peuvent lui être reconnaissants du sort qu'il a fait à tout ce qu'il leur a pris. Flavien devait dire de quel éclat brillait en lui la science augurale. Mais nous avons perdu la partie des Saturnales où Flavien tenait sa promesse.

Cet ouvrage n'est pas seulement d'une lecture aimable : il est très instructif. Évidemment les objections et les sorties du hargneux Évangélus n'ont d'autre but que d'amener l'apologie de Virgile. Mais, quoi qu'on en ait dit, Virgile n^est pas loué aveuglément. On ne l'exalte pas aux dépens d'Homère qui garde sa supériorité ou plutôt sa divinité. On signale ses imperfections. Si on remarque très justement que, dans ses heureuses imitations de la poésie homérique, il ajoute souvent la couleur qui manquait à Homère et qu'il sait «colorer les gestes », on n'en reconnaît pas moins que plusieurs de ses tableaux ne sont que des ébauches. Tout ce qui a trait à sa rhétorique se ressent trop de la critique formelle de l'époque ; et les citations ne sont pas toujours probantes, et les commentaires ont quelquefois une bizarrerie pédantesque et presque caricaturale. Je recommande celui du vers où Didon accuse Énée d'avoir sucé le lait des tigresses d'Hyrcanie : « En effet le caractère de la nourrice et la nature du lait concourent à former le tempérament. Le lait se mêle au sang que l'enfant, si tendre encore, a reçu de ses parents, et ces deux substances exercent une grande influence sur ses mœurs, etc., etc. ». D'ailleurs il ne serait pas difficile de trouver chez les scoliastes d'aujourd'hui, —je pense aux Allemands, — des commentaires d'un aussi bon comique. Mais les idées les plus intéressantes et les plus fécondes, celles qui ont le plus contribué à la conception que le Moyen Age allait se faire de Virgile, sont d'abord

que le poète possédait une intelligence profonde des choses religieuses, une science admirable des doctrines sacrées, étrangères ou romaines, et, en second lieu, que ses vers disaient beaucoup plus qu'ils ne le paraissaient et que la plupart de ses intentions demeuraient cachées au commun des lecteurs. Ces deux idées devaient exercer un singulier attrait dans un monde où la question religieuse s'était emparée de l'activité des esprits et oii, l'appauvrissement du génie liuéraire les ramenant toujours à l'étude des mêmes 03!!vres, ils rivalisaient de subtilité et renchérissaient les uns sur les autres.

On ne se contente pas d'expliquer Virgile, onl'allégorise. Les Bucoliques y prêtaient, puisque le poète, sans aucun doute, y avait déguisé quelques-uns de ses sentiments et des événements de sa vie. Mais on y chercha bientôt, ainsi que dans les Géorgiques et dans VÉnéide, une signification plus haute et plus philosophique. Les Anciens avaient depuis longtemps employé l'allégorie; et, à défaut de code religieux, leurs interprétations allégoriques des poèmes d'Homère avaient conféré au vieux poète une autorité sainte. Les stoïciens en avaient fait aussi un grand usage pour arriver à mettre d'accord leurs spéculations et la mythologie. Les deux siècles qui suivirent la mort de Virgile avaient admiré en lui le poète et l'orateur et même le philosophe. Peu à peu sa renommée de philosophe, et de philosophe mystique, grandissait; et, à mesure qu'elle grandissait, il était naturel qu'on fût de plus en plus porté à déchiffrer le sens qu'un homme aussi exceptionnel, et aussi versé dans toutes les doctrines, avait dû dissimuler sous les apparences de ses fables. « Tout Virgile, nous annoncera Servius au commencement de ses commentaires sur le Sixième Livre, est plein de

science, et particulièrement dans ce livre dont la plus grande partie est tirée d'Homère : quelques-unes des choses y sont dites simplement; beaucoup d'autres viennent de l'histoire ; beaucoup d'autres, de la profonde science des philosophes et des prêtres é<?yptiens, si bien que sur chacune de ces matières on a écrit des traites entiers. » Cette croyance au symbolisme virgilien était encouragée par une espèce de jeu qui commença très tôt et qui linit très tard : le centon. On savait si imperturbablement par cœurtout son Virgile qu'on fabriquait des poèmes, voire des tragédies, en cousant de ses vers et des fragments de ses vers. On lui faisait dire ainsi tout ce qu'on voulait; et il semblait qu'à lui seul il fût toute la voix du monde.

Les Chrétiens avaient appris Virgile comme les Païens. Saint Jérôme se plaignait au iv^ siècle que les prêtres en eussent l'esprit possédé ; mais luimême, à la nouvelle du sac de Rome par Alaric, il traduisit son émotion en récitant les vers de Virgile sur la prise de Troie. A Bethléem, il ouvrait une école gratuite de grammaire où accouraient tous les enfants de la ville. Et que leur enseignaitil? Les poètes lyriques, les poètes comiques, les orateurs, les historiens, Gicéron, Homère, Platon et Virgile. Et, comme on le lui reprochait âprement : <( Cette sagesse antique, répondait-il, dont la parole est si charmante et le corps si beau, je la rends esclave et servante et j'en fais une israélite. )) Saint Augustin se rappelait, pour les regretter, les larmes qu'il avait versées sur Didon ; mais il trouvait dans certains vers de Virgile l'expression la plus haute de la morale humaine. Bien avant eux d'obscurs chrétiens avaient inscrit aux murs des Catacombes des vers de Virgile à côté de la Croix. Les dis-

ciples de Jésus avaient tout de suite senti que ce poète était un ami, peut-être un allié. Eux aussi, comme les Païens, ils composèrent des centons. Virgile chanta Pâques et prêta le rythme de ses vers aux belles histoires de l'Ancien Testament. Et ils s'empressèrent de suivre les Païens sur le chemin des allégories. Leurs prophètes et leurs paraboles les avaient rompus à cet exercice; et leurs adversaires les accusaient même d'en voir partout. Dans l'impossibilité on ils étaient de réduire au silence les grands poètes et les grands écrivains du paganisme, ces maîtres incomparables de leur langue, ils s'efforçaient de découvrir chez eux des pressentiments de leur foi, des confirmations anticipées du christianisme. C'est d'ailleurs à ce point de vue que le Moyen Age et la première Renaissance étudieront l'antiquité latine et grecque. « On s'efforcera de faire prononcer à Homère et à Platon des paroles qui eussent été agréables à Moïse ^ » Virgile y gagna plus qu'aucun autre. Sa Quatrième Bucolique l'éleva au rang des prophètes.

En 315, Constantin le Grand dans un discours adressé aux fidèles, — que l'historien Eusèbe nous rapporte et que sans doute il a refait, — après avoir invoqué les prédictions des prophètes, alléguait le témoignage des oracles païens. 11 citait l'acrostiche de la Sibylle d'Erythrée qui, dit-on, reproduisait en grec les mots Jésus- Christ- Fils de Dieu-Sauveur - CroiXy et il arrivait à l'analyse et au commentaire de la Bucolique mystérieuse. La traduction grecque que nous en donne Eusèbe est moins une traduction qu'une interprétation. Virgile ne dit plus : Haussons un peu la voix^ ô Muses de Sicile ! Il dit : 0 Muses ^

1. Walter Pater, La Renaissance. Étude sur Pic de la Mirandoh,

célébrons la grande prophétie! Selon Constantin, la Vierge était xMarie. La nouvelle race envoyée du ciel, nova progenies, Jésus. (( Quelle est cette Vierge, s'écriait-il, si ce n'e^-t celle qui conçut de l'Esprit- Saint? Nouf? croyons que ces paroles, sous le voile de l'allégorie, ont tout ensemble leur clarté et leur obscurité. Je pense que le poète connut le my^^tcr•:^ bienheureux de Notre Sauveur; mais, pour éviter I;i cruauté des hommes, il a tourné les esprits vers les idées qui leur étaient familières en les exhortant à dresser des autels au nouveau- né. » On ne pouvait être phis catégorique. C'était le baptême administré à Virgile par une dextre impériale, un peu lourde. Mais le grand coup avait été frappé sur les imaginations. Les idées, justes ou fausses, ont besoin pour s'imposer d'une forme à la fois excessive et simple. Les interprétations bien plus fines de saint Augustin et de Lactance, qui ne voyaient chez Virgile que le passage d'une inspiration divine et comme une obscure prescience de l'avenir, n'auraient jamais eu le même succès. Quatre-vingts ans plus tard, saint Jérôme avait beau protester contre une exégèse qui prétendait faire de Virgile un chrétien sans le Christ : le rôle de Prophète attribué au poète fut d'autant mieux accepté que les Païens vantaient son omniscience et la profondeur de ses connaissances mystiques. Désormais le chantre d'Ënée sera, commue son héros, le compagnon de la Sibylle. -Le peuple ne s'étonnera pas qu'il iigure près de David, d'Lsaac et des autres Prophètes dans les représentations sacrées et sur le mur des églises. L'expression nova progenies le désignera ou désignera la Sibylle de Cumes, car ce sont eux qui ont annoncé le nouvel Homme. Dans le Mystère de Noël à Rouen, Virgile se présente à la suite des Prophètes : « Maro, Maro, pro-

phète des Gentils, apporte ton témoignage au Christ î » Et Virgile, en beaux habits de fête, dans l'éclat de la jeunesse, répond : Eccepolodemissa solo nova progenies est. (Voici que le nouvel Homme est descendu du ciel sur la terre.)

De ]a Quatrième Bucolique l'interprétation allégorique gagna les autres œuvres et surtout V Enéide. Et c'est là qu'on voit bien ses rapports avec les centons. Il était facile de mettre dans la bouche de rÉlernel le vers que Vénus adressait à son fils Cupidon : « Mon iils, tu es seul ma force et ma grande puissance. >

iVa^e, mese vires, mea magna potentia, solus.

On pouvait dire du Sauveur parlant du haut de la croix ce que Virgile dit d'Anchise refusant de suivre Enée : « Il continuait à parler ainsi et il restait immobile. »

Talia perstahat memorans fixusque manebat.

Nous avons perdu presque tous les monuments de cette littérature. Il ne nous en reste guère qu'un seul qui nous rend la perte assez légère. Au vr siècle, un chrétien, Planciade Fulgence, publia un livre intitulé : De Co7itine7itîà Virgilanià {pu contenu ou plutôt Du sens caché de Virgile). 11 nous avertit qu'il n'étudiera que XEnéide, car les Bucoliques et les Géorrjiques renferment des symboles insondables. Virgile, un Virgile dur, ténébreux, plein d'orgueil, tel que Fulgence et ses contemporains se représentaient le Savant, lui est apparu et lui a expliqué que son poème n'est que limage de la vie humaine. Le naufrage d'Enée signifie la naissance de l'homme, toujours accompagnée de larmes. Junon, qui déchaîne la tempête, est la déesse de l'enfantement; Éole, le dieu de la perdition, Achate, le uJèle compagnon d'Enée, c'est la douleur de l'en-

lance, car son nom, dérivé du grec, veut dire tristesse. La sagesse triomphe, dans la personne du héros, des passions (Didon), de l'impiété (Mézence), des violences et de la colère (Turnus), de la haine (iMessape). Fulgence approuve, admire et il est si convaincu de la toule-puissance miraculeuse d'un si grand génie que, lorsque Virgile commet une hérésie, il s'en étonne et se demande comment l'homme qui a pu écrire la Quatrième Bucolique peut se tromper ainsi; et Virgile est obligé de lui rappeler, non sans quelque tristesse, qu'il n'a pas été chrétien.

Nous sommes parvenus au point extrême où les Chrétiens ont rejoint, pour ne pas dire dépassé, les Païens dans leur vénération de Virgile. Chez les uns, il est le poète inspiré qui connaît les beaux secrets ; chez les autres, un annonciateur de la vérité, un prophète. « Justinien inscrit son nom sur le plus solide monument delà sagesse pratique des Romains à côlé de celui d'Homère qu'il nomme « le père de toute vertu* ». Des moines enthousiastes voudniient le canoniser. On lui attribue des conversions. Et, depuis longtemps déjà, on a pris l'habitude d'interroger le sort en ouvrant au hasard ses livres. Ce sont les sortes virgilianœ. Il rend des oracles comme Homère, comme les Livres Sibyllins, comme la Bible.

Il était impossible qu'on ne s'intéressât pas à la

vie d'un homme qui occupait ainsi la pensée et l'ima-

« 1. GoMPARETTi, ouvrage cité.

p:ination. Dès le ii*' siècle, dans sa compilation sur les Hommes illustres^ que nous ne connaissons ; ujourd'hui que par fragments, Suétone avait raconté la vie de Virgile selon sa m.éthode de biographe plus soucieux de transmettre ce qu'il a recueilli et entendu que d'en faire la critique, et assez enclin à croire aux songes, aux présages, à tous les prodige?. Ses successeurs le pillèrent ou le copièrent, particulièrement un grama"5airien du iv^ siècle, Œlius Donatus. La figure du poète s'ombrageait de ces aimables légendes qui croissent autour du berceau des grands hommes, comme des lauriers. Chemin faisant, les biographies se grossirent d'anecdotes dont la tendance correspondait à l'évolution des commentaires philosophiques. La science merveilleuse qu'on accordait au poète avait dû se manifester dans la vie quotidienne par une perspicacité singulière, une étonnante adresse à résoudre de petits ppoblèmes. Ces anecdotes se rattachaient encore au souvenir de ses œuvres. Ainsi le poète des Géorgiqnes n'avait pas son pareil pour connaître les chevaux et les différentes races de chiens. Ses consultations lui valurent les premières faveurs d'Auguste qui l'en récompensa par d'extraordinaires rations de pain. Mais déjà il donnait des signes d'une divination qui n'avait plus aucun rapport avec son génie poétique. Auguste l'appelle et n"hésite pas à lui soumettre un doute dont il a l'esprit tourmenté : « Est-il, lui, Auguste, oui ou non, le (ils de son père Octavius? » Notre Virgile lui répond : « Les mathématiciens et les philosophes peuvent reconnaître chez tous les animaux les qualités de leurs parents, mais non chez l'homme. Cependant, je crois que je puis, par des conjectures vraisemblables, te dire quel était le métier de ton père. » Auguste est tout oreilles, et Virgile reprend : « Au-

tant qu'il m'est permis de le savoir, tu es le fils d'un Itoiilanger. » Stupéfaction de l'empereur : «En effet, continue Virgile, chaque fois que je t'ai prédit des choses qui ne pouvaient l'être que par des érudits et des hommes supérieurs, tu m'as fait donner des pains. » — « Cette fois, dit César en riant, tu emporteras un don royal! » 11 s'en faut de peu que le magicien ne perce ici sous ce frère aîné de Zadig. En tout cas, c'était à l'astrologue, au savant un peu sorcier, qu'Auguste s'adressait.

Le mage, nous le trouverons dans les traditions orales du peuple napolitain. Mantoue gardera religieusement le souvenir de son glorieux fils. On y chantait dans les églises une prose qui supposait une visite de saint Paul à son tombeau. <( Conduit à la tombe de Virgile, il versa sur lui une rosée de larmes pieuses. « Quel homme j'aurais fait de toi, si je t'avais connu vivant, ô le plus grand des poètes! » Mais ni à Mantoue, ni à Rome, la fantaisie populaire ne travailla sur l'histoire de Virgile. Il n'en fut pas de même à Naples où il avait beaucoup vécu et 011 sa tombe était comme un lieu de pèlerinage. Dans l'imagination du peuple, le poète perd sa qualité de poète et prend celle de bienfaiteur du pays. Ne pouvant être un saint, il devient un mage. Le nom de sa mère, Magia, ne fut peut-être pas étranger à cette métamorphose. Protecteur de Naples, il possède l'art de fabriquer des talismans. La ville était infestée par les mouches : il plaça sur la fenêtre dii château une mouche de bronze ou d'or qui mit en fuite toutes les autres. Le Vésuve inquiétait Naples : il imagina une statue qui représentait un archer, l'arc tendu et la flèche dirigée sur le volcan; et le Vésuve se tint bien tranquille jusqu'au jour où un paysan, prenant en pitié le pauvre archer, fit partir la

flèche. Elle alla frapper le bord du cratère; mais, de ce jour, le monstre recommença à vomir ses flammes et sa fumée. Une épidémie décimait la race chevaline. Sur les indications de Virgile, on fondit un cheval de bronze, et tous les chevaux qui en faisaient trois fois le tour étaient guéris. Virgile avait sculpté au-dessus de la porte qui regardait la Gampanie deux tôles de marbre, l'une riante, l'autre pleurante. Ceux qui, sans réfléchir, entraient sous la tète riante voyaient tout leur réussir, ceux qui entraient sous la tète pleurante échouaient en tout. Virgile avait desséché les marais ; il avait rendu la mer plus poissonneuse; il avait donné aux eaux de Pouzzoles la vertu de guérir les mala(h"es les plus diverses, à la grande colère des médecins; il avait enfermé les serpents qui pullulaient dans les cryptes et les caves derrière une solide porte de fer. Et ces choses se passaient du temps que 3Iarcellus était gouverneur de Naples et Virgile son premier ministre. Elle est très touchante, cette forme naïve de la reconnaissance des Napolitains pour le poète qui fut leur hôte. Son ombre eût été sans doute émue qu'on associât à son nom le nom de jMarcellus et qu'on le gratinât d'un pouvoir magique uniquement employé au bien des hommes.

Ces légendes demeuraient strictement locales. Comparetti remarque que le peuple italien est le grand peuple de l'Europe le plus pauvre en productions fantastiques et, par conséquent, celui dont l'esprit critique est resté le plus constamment éveillé, (il en est aussi le moins romanesque, et, s'il n'avait eu le Tasse, on pourrait dire qu'il n'a jamais pris au sérieux le romantisme de la chevalerie.) Il fallut, pour que ce roman de Virgile se propageât, que des étrangers vinssent le cueillir à son lieu d'origine. Il

Xie commença de voyager en Europe que dans les deraières années du xii" siècle. Un des premiers ou le premier qui le mit en circulation fut le chancelier de l'empereur Henri Vï le Cruel, un Prussien, Conrad de Querfurt, évêque de Hildesheim. lîenri l'avait envoyé démanteler la ville de Naples. Tout en démolissant avejî une ponctualité joyeuse des murs qu'il croyait avoir été bâtis par Virgile, ce Conrad ramassait les traditions qui couraient sur le poète ou, pour mieux dire, sur le magicien. Et il les écrivait à un vieil ami d'Allemagne qu'il entretenait aussi des spectacles dont il jouissait doublement, car il en jouissait « sans sortir du territoire de l'Empire ». Dieu sait ce que cet évêque allemand vit dans l'Italie du Sud! Il y vit le Parnasse, l'Olympe, l'Hippocrène. Puis il passa en Sicile où il eut la chance de relâcher h Scyros, patrie d'Achille, et de visiter à Taormine le Labyrinthe du Minotaure ! Le plus vraisemblable de tous ses récits, c'était encore ce qu'il racontait de Virgile.

La fantastique histoire du poète arriva en France à un moment où le Roman de Troie et le Roman d Énée étaient en grande faveur dans le public et près des familles princières. Benoit de Saint-More avait transformé les héros de Virgile en chevaliers et en abbés, en évoques et en barons. Cette société antique, peinte sous les couleurs de la société féodale, fit le meilleur accueil au mage Virgile, ministre du gouverneur Marcellus et qui un jour devait obtenir en fief de l'empereur Auguste la ville de Naples et la province de Calabre. Désormais et jusqu'à la fin du Moyen Age il y aura deux Virgiles, l'un, l'enchanteur, le sorcier, le coureur d'aventures; l'autre, le poète, le prophète, la belle et noble ligure au sourire mystérieux, qui chemine le doigt levé comme le

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saint Jean-Baptiste du Vinci. Ils iront chacun leur clicmin. Rarement ils se rencontreront; et Tesprit du Moyen Age est ainsi fait qu'il se trouvera beaucoup de gens qui passeront de Tun à l'autre sans en éprouver la moindre surprise.

Le premier, l'enchanteur, conserve encore quelques traits de l'autre dans l'ouvrage d'un trouvère du XIII® siècle, Herbers, le Roman de Dolopal/ios : Dolopathos est un roi de Sicile du temps d'Auguste, il a envoyé son fils Lucien à Rome, près de Virgile qui lui enseigne l'astrologie. Dolopathos, devenu veuf, se remarie et rappelle son fils; mais les astres révèlent à Virgile que son disciple courra un danger terrible et n'évitera la pire mort qu'en feignant d'être muet. Je ne raconterai pas comment son mutisme et Virgile sauvèrent ce nouvel Hippolyte des accusations d'une nouvelle Phèdre. Dans ce roman bizarre qui se termine parla venue du Christ, la prédication en Sicile d'un disciple de Jésus, la conversion et la sainte mort de Lucien, la seule figure qui nous intéresse est celle de Virgile, maître de toute science, homme de mœurs exemplaires et puissant philosophe. Il n'a qu'un seul défaut : son paganisme; mais on ne pouvait pas être moins païen que lui avant l'arrivée du Sauveur. Né en Sicile, a Mantoue, il lient une école à Rome. On le voit assis dans sa chaire avec une riche cape fourrée sans manche, le capuchon rejeté en arrière et la tête coifïee d'une barrette de fourrure précieuse. Les enfants de maint haut baron sont assis par terre devant lui, leur livre à la main. Il enseigne la grammaire et lit dans les astres parce que Dieu l'a permis.

Mais ce n'est pas impunément qu'on donne, même auu pkis Eage des grammairi-ens, le potivoir discrétionnaire de la magie. Hors de Naples, le mage Vîr-

gile s'émancipe et se surpasse. Il fait encore de bonnes ciioses. Par exemple, à Rome, il coristruit un splendide palais où des statues représentent les divers pays soumis au peuple romain, chacune d'elles une clochette entre les doigts. Quand un de ces pays médite une rébellion, la clochette sonne, et les Romains envoient des troupes. Louable invention qui assure la paix du monde, comme la politique d'Auguste! Seulement l'enchanteur va subir à son tour l'enchantement des femmes; et du xiii*au xv!*" siècle, des romans français, lus, traduits ou imités à l'étranger, V Image du Monde, le Roman des Sept Sanes^ Cléomadès, et, le dernier en date, les Faits w.erveilleux de Virgile^ populariseront dans toute l'Europe les folles aventures du plus galant des mages ^ il aime la fille de l'Empereur (ou, selon d'autres, la fille d'un des plus hauts barons romains); elle lui promet de l'introduire chez elle en le hissant dans un panier; il s'y installe, et la coquine l'y laisse suspendu jusqu'à l'aurore. Virgile furieux éteint tous les feux et toutes les lumières de Rome. Et le siècle craignit une nuit éternelle! L'Empereur le supplie de les rallumer. Virgile y consent, mais à une condition; et je ne vous dirai pas laquelle. Sachez seulement que la demoiselle servit, pendant quelques jours et quelques nuits, de foyer (( oii les riches boutaient leurs torclies et les pauvres leurs chandelles », car ce feu ne se communiquait point, et l'on n'en pouvait avoir qu'en allant le chercher où le mage l'avait voulu. A Babylone, Virgile enlève la fille du Soudan. En Espagne, le Roi ordonne qu'on l'arrête pour avoir fait violence à une demoiselle nommée dona Isabelle.

1. On trouvera dans le livre de Comparetli, qui abonde en documents autant qu'en curieux aperçus, les textes italiens, français» latins et allemaDds. J'y ai largement puisé.

C'est dans la petite romance espagnole que je le préfère. Sa sorcellerie Ta complètement abandonné. Il n'est plus qu'un jeune homme qui s'appelle Virgile parce qu'il faut bien avoir un nom. Le Roi a donc ordonné qu'on l'arrêtât ; et le Roi l'a oublié pendant sept ans. Un jour, à la messe (il y a des textes qui portent à table, mais à la messe est plus joli) le souvenir du prisonnier lui revint. « Mes chevaliers, qu'a-t-on fait de Virgile ? » Un chevalier répondit : « Votre Altesse le tient dans ses prisons. — Allons dîner, dit le Roi, et après nous irons voir Virgile. i> Alors la reine dit : « Je ne mangerai pas sans lui !» (Ne trouvez-vous pas que cette reine est adorable?) On va à la prison. Virgile se plaint doucement d'y être depuis sept ans. A quoi le Roi lui répond : <( Tais-toi, car il en manque trois pour en faire dix. — Seigneur, si Votre Altesse l'ordonne, je resterai ici toute ma vie. — Virgile, en récompense de ta soumission, tu vas venir dîner avec moi », dit le roi. <( Cela plat aux chevaliers et aux demoiselles pareillement. Mais bien davantage encore à une dame nommée dona Isabelle. On appela un archevêque et on la maria avec lui. Il la prit par la main et la mena dans un verger. » C'est exquis, et c'est la seule production vraiment poétique oii figure le Virgile populaire et romanesque. Mais elles prouvent toutes l'immense réputation du poète. Les conteurs qui les ont imaginées, même ceux qui le suspendirent dans i'air en si piteuse posture, n'entendaient pas l'amoindrir ni le ridiculiser : ils nous montraient seulement par son exemple que l'amour est plus fort que la magie et le génie. C'était encore une sorte d'hommage qu'ils lui rendaient. .

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L'autre Virgile, le seul vrai, le tendre et mystérieux Virgile du Moyen Age, n'eut qu'une aventure, mais la plus belle de toutes. Il rencontra Dante an pied d'une colline, le vendredi saint de l'année 1300, le 25 mars, dans la saison où le monde avait été créé. (( Le soleil montait au milieu des mêmes étoiles qui furent autour de lui quand l'Amour divin mit en mouvement pour la première fois ces choses belles. » Peut-être lui souvint-il de ses vers des Géorniques : Ver illuderat ; ver magnus agehat — Orbis... (C'était le printemps et l'univers vivait le printemps. . .) Le poète florentin terrifié voyait venir à lui la figure d'un lion et la figure d'une louve, et, dès qu'il aperçut l'inconnu, il s'écria : « Aie pitié de moi, qui que tu sois, ombre ou homme réel ! » Et Virgile se nomma: « Je naquis sous Jules encore qu'il se fît tard, et je vins à Rome sous le bon Auguste, au temps des dieux faux et menteurs. » Et Dante rougissant d'émotion s'écria : « Or es-tu ce Virgile et cette source qui répand un si large fleuve d'éloquence? » Virgile lui promet d'être son guide, car une Dame, dont les yeux sont plus brillants que l'étoile, l'en a prié. Il l'accompagnera à travers l'Enfer et le Purgatoire, jusqu'au séjour des Bienheureux où une autre âme plus digne le fera entrer ^

1. Pour l'Enfer de Dante, je recommande l'excellente traduction de madame L. Eapinasse-Mongenet. {Nouvelle Librairie Nationale, 1913.)

Le Virgile de Dante est avec le Socrate de Platon la plus belle création de ce genre que nous connaissions dans l'art. Le mot de création n'est pas tout à fait juste. Pas plus que Platon, Dante ne crée son personnage. Mais il l'a tant étudié, tant pratiqué, tant aimé, que littéralement il le ressuscite et lui donne une vie nouvelle qui est comme Je prolongement désormais inséparable de sa première vie. Supprimez la Divine Comédie : Virgile n'aura pas accompli tout son temps parmi nous. Le Virgile que nous connaissions se ranime dans la poésie dantesque : il parle, il agit, il sent comme le veulent sa nature et son génie. Ne cherchez pas à savoir ce qu'il symbolise. Il ne symbolise rien de plus que ce que son génie a signitié: l'amour de l'Italie d'abord, « de l'humble Italie pour laquelle, dit-il, la vierge Camille, Euryale et ïurnus et Nisus moururent de leurs blessures », puis la grandeur de Home, de la ville éternelle, du peuple romain dont la noble semence sortit par la brèche des remparts de Troie ; entin tout ce que la raison humaine, sans le secours de la Grâce, peut atteindre ou pressentir de vérité divine. Virgile n'est pas chrétien ; il ne le sera jamais ; il ne peut plus l'être. La mort a seulement dessillé ses yeux. Il est désabusé des erreurs dont il ne fut jamais enivré. 11 connaît mainlenant la splendeur du vrai Dieu (( substance en trois personnes », et il sait aussi qu'il ne sera point admis à la contempler. Il ne s'en plaint pas. Connaître, c'est ici accepter et accepter d'un cœur rempli d'amour. (( Pour aucune autre faute je n*ai perdu le ciel, sinon pour n'avoir pas eu la foi. »

D'autres cependant ne Font pas eue, qui semblent mieux traités ; mais ils s'élevèrent à un plus haut degré de perfection ; et Virgile lui-même s'en est

porté garant. Rhipée, uii des compagnons d'Enée dans la nuit désastreuse de Troie, celui dont il a dit qu'il était « le plus juste d'entre tous les Troyens, le plus rigide observateur de l'équité* », Rhipée est tui Paradis; et Caton, qu'il a montré sur le bouclier d'Ënée « donnant des lois aux Justes ))j surveille l'entrée du Purgatoire. Virgile est le premier à s'incliner devant la vertu parfaite du grand citoyen. Dès qu'ils sont en sa présence, il fait signe à Dante de plier le genou et de baisser les paupières. Caton méritait mieux que lui la purification suprême, carie poète des Bucoliques a encore des faiblesses. 11 s'attarderait à écouter l'ombre de Gasella, le meilleur musicien de Florence, qui chante une canzone d'amour, comme Enée s'attardait à regarder les bas-reliefs du temple d'Apollon, si Caton ne le réprimandait comme la Sibylle réprimanda le Troyen. Et, dans le cercle infernal des rulians et des séducteurs, il ne peut s'empêcher d'admirer Jason, le conquérant de la Toison d'or, «ce grand qui s'avance et semble, malgré sa douleur, ne point répandre dé larmes. Quel aspect royal il conserve encore ! î On ne pouvait mieux indiquer les nuances de paganisme qui subsistent dans l'âme de Virgile, son goût de la rêverie amoureuse et son admiration de la force magnifique ; e! cette inéoralité de traitement entre Caton et lui nous rend plus sensible l'idée, si Liarquée dans toute sou œuvre, que la grandeur morale est supérieure au génie de l'artiste.

Mais sous ces légères ombres sa douceur brille d'une vive lumière. Comme il est vivant ! Il a des gestes si affectueux, si tendres! Rappelez-vous ses

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