‹ Virginie DejazetChapitre 18 sur 92 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Et le pauvre Perrin ne pouvait achever ses phrases, tant il était intimidé, lui qui croyait au contraire intimider Virginie.

L'audacieux visiteur ne savait plus réellement quelle contenance garder. Il cherchait en vain à retrouver son aplomb, soit en frisant sa moustache démesurément longue, soit en ricanant de ce petit rire nerveux et saccadé qui est un signe d'inquiétude, mais non une preuve de satisfaction. Il ne disait plus une seule parole. Virginie fut obligée de rompre le silence :

— Voyons, monsieur, lui dit-elle, remettezvous, et surtout hâtez-vous, car je ne vous dois plus que trois minutes d'audience, d'après nos conventions.

— En vérité, mademoiselle, vous me troublez...

— Je le vois bien.

— Je ne sais plus ce que j'ai à vous dire.

— C'est qu'apparemment ce que vous avez

à me dire ne vaut pas la peine d'être dit.

66 VlRGINli: DÉJAZET.

— Voilà qui est méchant.

— C'est vrai, et voilà tout.

— Madeiuoiselle , je venais pour vous annoncer que demain on doit vous siffler. Une cabale considérable est organisée contre vous, et tous les amis de mademoiselle Ugens, tous, et ils sont nombreux, eli bien, tous seront de la partie.

— Je vous disais bien que ce que vous aviez à me dire ne valait pas la peine d'être dit.

— Comment?

— Sans doute... Eh quoi! vous venez chez moi à minuit moins un quart pour m'annoncer pareille nouvelle? Mais si je dois être sifllée, monsieur, il n'est pas en mon pouvoir d'empêcher cette cabale, et je trouve cruel celui qui vient dire à une femme qu'un grand chagrin la menace, sans lui offrir le moyen de le prévenir.

— C'est précisément ce moyen que je viens vous offrir, mademoiselle.

— Vous ?

i CHAPITRE V. 67

— Oui, mademoiselle, moi.

— ' Et quel est ce moyen ?

— On doit vous siffler demain soir. Eh hiciiy je vous propose de partir avec moi pour Genève demain matin,

Virginie se mil à rire aux éclats, se leva, prit un flambeau, jeta les yeux sur la pendule, ouvrit la porte de son appartement et ne répondit pas.

M. Perrin feignit de ne pas comprendre, s'étendit dans un fauteuil , comme il Tavait fait en entrant, remit son chapeau, ralluma son cigare, reprit son lorgnon, se croisa de nouveau les jambes et ne bougea point : il avait retrouvé toute son audace, tout son incroyable aplomb.

On entendit sonner minuit.

Il ôta son carrik (le carrik était un vêtement très-bien porté en 1819).

08 vinr.iMiî: déjazet.

il le jeta négligemment sur un fauteuil, ce qui était une preuve siu^niiicative qu'il n'était pas du tout disposé à quilter la place.

Virginie common<;ait à devenir sérieusement inquiète : elle était seule, sans parents, sans domestiques; elle n'avait personne pour l'aider à jeter dehors cet impertinent indiscret. Elle voulait autant que possible éviter le scandale : aussi se décida-t-clle à patienter encore; seulement elle ne lui adressa plus la parole, elle ne lui répondit plus, et sans paraître s'apercevoir qu'il fut là, elle se mit à tout disposer pour son modeste souper, et soupa seule et silencieusement devant lui.

M. Perrin ne rompit pas le silence, il la regarda souper sans lui dire un seul mot; il ne fit qu'allumer un nouveau cigare.

Le souper était terminé depuis longtemps déjà, et le silence régnait toujours. Minuit et demi sonna, puis une heure... Perrin ne bougeait pas, ne parlait pas.

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