‹ Virginie DejazetChapitre 2 sur 92 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

malheur!., c'est déjà fini!... Eh bien, la prochaine fois que je danserai, je sais bien ce que je ferai : je n'irai pas si vite, pour qiie ça dure plus longtemps. »

Ces quelques mots ne révèlent-ils pas déjà un vif amour du théâtre?... On voit que Dejazet, dès le berceau, fut habituée aux ovations, aux succès. Elle y était sensible, et le public la traitait en enfant gâtée..;

Le soir de la seconde représentation, Virginie alla en effet plus doucement, trop doucement, si doucement, qu'elle n'alla plus du tout. Arrivée devant la rampe , elle ne bouge pas ; le chef d'orchestre recommence la ritournelle, pas un mouvement ; le régisseur lui crie de la coulisse : ^

— Allez donc, petite, ou vous aurez le fouet!

Toujours mêirië immobilité. Et le public Hdit, et Virginie riait avec lui, mais elle ne dansait point. Bref, on ne put achever la pièce, il fallut baisser lé Hdëaù. Le directeur Tinter-

s MHCINIK DtJAZKT.

rogea, elle ne répondit rien. Sa mère la pressa de questions, pas un mot. De retour au logis, on raconta à la grande sœur Thérèse ce qui s'était passé. Thérèse, malgré ses gros yeux et ses grandes dents (c'était la madame Barbe- Bleue de la famille), ne put obtenir aucune explication. .^

11 iallut bien renoncer à connaître la cause de cette singularité ; on mit cet événement sur le compte d'une absence ou d'une mauvaise disposition, et il n'en fut plus question jusqu'au lendemain.

Le lendemain arrivé, le directeur, craignant pour la santé de sa jeune pensionnaire et plus encore pour sa recette (car Virginie faisait déjà recette ) , M. Hurpy vint en personne savoir des nouvelles de son premier sujet. Il trouva sa jeune actrice en tète-à-tete avec une énorme tartine déconfitures, qu'elle dévorait tout en fredonnant l'air de Malhroughy très en vogue en ce moment-là ; il se garda bien de la gronder, de peur de l'effrayer, et tranquillisé

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sur l'élal do Virginie, il retourna à son théâtre donner ordre de poser les affiches qui annonçaient le môme spectacle. Virginie alla donc le soir au théâtre ; elle était d'une humeur charmante ; tout semhlait annoncer que raccident de la veille n'aurait pas de suite. La salle était comble. La pièce commence. On se racontait de tous côtés l'aventure de la petite Virginie, et tout le monde attendait le pas qu'elle dansait avec une vive impatience. Eniin le moment du fameux pas arrive. Virginie paraît, l'orchestre joue la ritournelle, et Virginie reste immobile comme la veille. Les applaudissements retentissent de tous les côtés de la salle, dans le but sans doute d'encourager l'enfant, que le public croyait intimidée. Mais le public se trompe, l'enfant n'a point peur; au contraire, elle promène avec assurance son regard sur tous les spectateurs ébahis, qui la dévorent des yeux ; elle leur sourit malicieusement, mais elle ne danse pas. La grande sœur, exaspérée de la conduite de Virginie, s'emporle, s'oublie jusqu'à entrer en scène, secoue violemment le bras de l'enfant,

va même jusqu'à la corriger; le public est té-

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moin de la correction, il s'indigne, il rapj)elle Virginie, que madame Uarbc-BIcue veut entraîner. Un monsieur de rorcliestrc saiite sur la scène, prend Virginie et l'emporte dans la salle, où chacun se l'arrache, Tembrasse et la console. Virginie trouve encore un sourire à travers ses larmes pour remercier son protecteur et ses nombreux amis. Mais le commissaire de police s'bniparc de la jeune artiste. Rassurez-vous, il ne la mène point au violon, il la conduit près de sa mère, inquiète, désolée^ qui voit l'avenir de sa lille perdu, qui la croit malade, atteinte subitement d'aliénation mentale. On fait vite demander un médecin, il accourt. Il trouve l'enfant calme, raisonnable; il l'interroge :

— Pourquoi , chère petite , ne dansez-vous donc plus le soir?...

— Je ne sais.

— Est-ce que le public vous fait peur?

— Non.

— Mais enfin pourquoi?

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— Quand le moment arrive, je iic me souviens plus.

— Mensonge! s'ccrie madame Barbe-Bleue.

— Eh bien, répétez devant moi votre pas, voulez-vous, mon enfant?

— Oui, monsieur.

La grande sœur prit sa pochette, et Virginie exécuta son pas d'un bout à l'autre, sans oublier le plus simple jeté-battu, le plus insignifiant rond de jambe.

— Vous voyez bien, monsieur le docteur, reprit la mère, que c'est entêtement ou folie!

— Allons , la maman , ne grondez pas ; demain elle sera plus sage, et elle dansera; n'est-ce pas, mon enfant?

— Oui, monsieur.

Le médecin partit, on supprima les confitures, on la menaça du bonnet d'âne, on la laissa tout le jour seule, sans poupée, salis jo'iijoux ; aussi, quand le soir arriva, on était

sûr (jifolle ne s'aviserait plus de conuueUrc pareille soltise.

Le soir arriva, et pour la troisième fois, elle fit le môme tour, et ne dansa pas, et le public riail île plus belle, et Virginie partageait son bilarilé.

Cependant, bien qu'on refusât du monde au théâtre des Capucines, depuis qu'on venait voir ^comment la première danseuse ne dansait pas, I\I. Hurpy devenait sérieusement inquiet; il s'évertuait avec la mère et la sœur de sa jeune pensionnaire pour trouver un moyen de mettre un terme à cette longue mystification. Mais lequel ? la gourmandise, la coquetterie n'ofTraient aucune prise, Virginie n'était ni coquette ni gourmande. La peur?... Virginie n'avait peur de personne... excepté d'un factionnaire devant lequel elle passnit tous les soirs en sortant du théâtre pour rentrer au logis maternel. Sa grande sœur se rappelle les frayeurs extrêmes qu'éprouvait Virginie à la vue de ce factionnaire qu'elle avait surnommé, dans

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